<Le grand salon des Provençaux. Une table magnifiquement servie.
Soixante convives recrutés dans le Paris très-connu et très-mêlé:
représentants de l’industrie, de l’art, de la dissipation.
Éclairage à outrance. On vient d’annoncer que le dîner est servi;
tout le monde se place.>
=Andante=
--A côté de moi, monsieur Billeron. Vous, Édouard, ici, si vous voulez
bien.
--Tiens, Vermot! Il faut des circonstances comme celle-ci pour te
rencontrer. Je ne te demande pas comment tu te portes. Mâtin! le ventre
d’un homme arrivé. Change donc de couvert avec Alphonse. Que nous
causions, au moins.
--Vous cherchez votre nom? Je crois l’avoir vu à l’autre bout de la
table.
--Ah! merci.
--Sept heures moins le quart; et l’invitation était pour six heures.
Comme c’est agréable!
--Qu’est-ce que ça vous fait, mon cher!
--Ça me fait que c’est jour des Italiens, et que je serai obligé de
partir à neuf heures.
--Bon! voilà Lambert. Hé! Lambert, par ici, par ici. Il est myope comme
Augustine Brohan.
--Oh! mille pardons, monsieur, je vous ai heurté.
--Ce n’est rien.
--Lequel? celui qui a la cravate blanche?
--Non; l’autre qui est chauve et qui se tourne vers nous à présent.
--Ah! je le vois. C’est le baron de Mondénard, un homme très-distingué;
il est de tous les conseils de surveillance.
--Monsieur, il reste trois couverts inoccupés; faut-il les enlever?
--Non, laissez-les; on viendra peut-être.
--Je me félicite du hasard qui m’a rapproché de vous, monsieur; il y
avait bien longtemps que je désirais faire votre connaissance.
--Monsieur... Croûte au pot ou printanier?
--Croûte au pot.
--On a fait 68 80; quant aux actions de chemins de fer, calme complet.
Printanier.
--Madame va bien?
--Vous êtes trop bon. Elle va à merveille. Printanier, garçon. Elle se
plaint, comme moi, de ne plus vous voir. Vous êtes rare comme les beaux
jours.
--Si vous saviez combien j’ai eu d’affaires depuis deux mois! Croûte au
pot.
--Je n’ai pas cet honneur, non, monsieur. Je suis artiste.
--Ah! artiste... peintre, peut-être?
--Non, monsieur. Voulez-vous avoir la complaisance de me passer le
menu, qui est auprès de vous?
--Comment donc!
--J’espérais l’avoir aujourd’hui, messieurs. Il m’avait même promis de
la manière la plus formelle. Mais il vient de m’écrire à l’instant pour
s’excuser. Il paraît qu’il a perdu une de ses maîtresses.
--Ou qu’une de ses maîtresses l’a perdu.
--Oh! un mot?
--Déjà? au potage!
--Qu’est-ce que Martinet a dit?
--Si vous craignez de vous trouver dans un courant d’air, monsieur le
baron, nous pouvons changer de place.
--Du tout, du tout, je vous remercie; je suis fort bien là.
--Ne faites pas de façons, au moins.
--Dis donc, Vermot, j’ai un voisin qui remue perpétuellement sa jambe
gauche. Cela me promet de l’agrément pendant le dîner.
--Mords-le.
--Docteur, vous avez l’air inquiet. Est-ce qu’il vous manque quelque
chose? Donnez donc les sauces anglaises au docteur. Pardonnez-moi,
mon cher; c’est ce gros bouquet de fleurs qui m’empêchait de vous
apercevoir. Otez cela, garçon; ces fleurs, oui. Là, c’est cent fois
mieux comme cela; on se voit au moins. Alphonse, je te recommande le
docteur; c’est une de nos belles fourchettes.
--Dites plutôt une fourche.
--Et quel gobelet!
--Messieurs, vous me rendez confus, en vérité.
--Sauce genevoise?
--Oui, sauce genevoise.
--Je suis venu uniquement pour faire plaisir à Gigomer, qui est mon
camarade de collége; car les grands dîners n’ont aucun attrait pour
moi. La soupe et le bouilli, je ne connais rien au-dessus de cela.
Voilà des kramouski qui sont délicieux.
--Musicien, peut-être?
--Non, monsieur, non. Je ne suis pas musicien.
=Scherzo=
--Ce silence annonce la faim du monde.
--Martinet, vous êtes incorrigible.
--A la porte, Martinet!
--Comment appelez-vous ce vin, garçon?
--Du château-larose, monsieur.
--Çà, du château-larose? Vous voulez plaisanter sans doute. Il n’y a
pas deux maisons à Paris où l’on puisse boire du château-larose. Vous
comprenez bien, garçon, que ce n’est pas à moi qu’il faut conter de ces
choses-là. J’ai été au Château-Larose, je sais ce qu’on y récolte.
--Oh! il est assommant, ce monsieur! Sais-tu qui c’est?
--Moi? jamais de la vie!
--Dans le principe, je ne dis pas non... Mais Gaëte ne pouvait pas
tenir plus longtemps; c’était impossible. Admettons une minute,
seulement une minute, comme vous le désirez, que la solution soit entre
nos mains. Très-bien! Voilà donc la solution entre nos mains. C’est un
grand pas, je l’avoue; tout est là, je le sais. Mais après? après?
--Après, tout va de soi; l’intervention se reconstitue.
--Sur quelles bases, s’il vous plaît? Vous me feriez plaisir de me dire
sur quelles bases.
--Étienne? Cinquante ans, lui? Allons donc! Étienne n’a pas plus de
quarante-cinq ans. Quarante-six, au maximum. Je dois le savoir, puisque
nous avons quitté Rouen tous les deux la même année. J’avais alors...
dix-huit mois de plus que lui. Mon calcul est donc parfaitement juste,
et je le disais bien: si Étienne a quarante-cinq ans, c’est tout le
bout du monde.
--Les Bordelais s’en vont!
--Par où?
--Vois-tu, Vermot, la _Revue des Deux Mondes_ est le seul endroit où
l’on vous apprenne à ne pas vous compromettre. Une fois, j’y ai apporté
une nouvelle commençant par: «Il faisait jour.» Je l’ai remportée
parce que l’on exigeait cette variante diplomatique: «Il n’était pas
impossible qu’il fît jour.»
--Je te trouve bon! Pourquoi veux-tu que je m’étonne de la vogue de ces
filles-là? Je m’étonnerais bien davantage de la vogue d’une honnête
femme. L’étonnement est la plus aristocratique des sensations, que
diable! et je n’en suis pas prodigue.
--Brasseur est magnifique. La pièce, c’est lui; ça ne signifie rien,
mais c’est sublime.
--Théâtre ou lanterne magique, pour moi, je n’y fais pas de différence.
Ce sont deux arts aussi primitifs l’un que l’autre. Il n’y a qu’une
question de boîte plus ou moins vaste...
--Mais Shakspeare?
--Quel admirable romancier il aurait fait!
--Cela vous serait-il égal, monsieur, de ne pas agiter ainsi votre
jambe gauche? Je ne saurais vous dire à quel point ce mouvement m’est
désagréable.
--Excusez-moi, monsieur; cela est d’autant plus involontaire que, moi
non plus, je ne peux pas souffrir ce mouvement chez les autres.
--Est-ce sain, docteur?
--Quoi? ces quenelles de volaille aux truffes? Rien de plus sain.
--Elle n’a ni gorge, ni épaules, ni cheveux. De jolies dents si vous
voulez, mais voilà tout.
--Et la jambe?
--Plus qu’ordinaire.
--Eh! là-bas, dans le coin? de quoi causez-vous donc? Plus haut, s’il
vous plaît!
--Messieurs, il s’agit de l’honneur d’une femme...
--Oh! oh! Ah! ah! Prrrrt! Ksss!
--Je vous ferai remarquer, monsieur le baron, que vous ne buvez pas.
Votre verre est toujours plein.
--Mais vous vous trompez; je bois énormément au contraire; vous me
faites faire des excès aujourd’hui.
--La photographie, Édouard! La photographie! Attends vingt-cinq ans, et
tu m’en diras des nouvelles.
--Attendre vingt-cinq ans? Je suis prêt.
--Mes amis, disons du mal des femmes autant que vous voudrez, mais n’en
disons pas de l’amour. Ah! j’ai bien aimé, j’aime encore, et je sens
que j’aimerai toujours, comme le troisième compagnon de la ballade
d’Uhland.
--Diable! l’heure du lyrisme a sonné; faisons frapper le champagne.
--Moi, je n’aime plus depuis sept ans; mais ce n’est pas ma faute,
parole d’honneur! Mon cœur est dans le _statu quo_. J’attends un coup
de sympathie, sans le chercher, par exemple.
--Nous te comprenons; tu es en congé militaire, et tu attends qu’on
rappelle ta classe.
--Si nous rappelions quelques grands crus, classe de 1811?
--Édouard est peut-être dans le vrai.
--S’il n’est pas dans le vrai, il est à coup sûr dans le vin.
--A bas les concetti!
--Je ne me plains pas outre mesure d’avoir été souventes fois trompé
par les femmes; cela ne m’a jamais étonné, et cela m’a toujours
instruit. Il arrive un âge où l’on se trouve savoir par cœur le conte
de _Joconde_, sans l’avoir étudié. Après tout, c’est un charmant conte,
où la jeunesse, la poésie et l’expérience font un assez bon ménage...
pour le temps.
--Bah! bah! ta philosophie n’est qu’une duperie. A d’autres le rôle de
patient! Pour ma part, j’ai toujours eu le soin, et je l’ai encore,
de rendre aux femmes blessure pour blessure, œil pour œil, dent pour
dent... et ainsi de suite.
--Ainsi de suite est un mot léger. Je le fusille!
--Demandez à Lucienne, à Emma, à Armande, si elles n’ont pas gardé un
douloureux souvenir de mes flèches? Interrogez Juliette, Fanny, Olympe,
Ernestine...
--Tais-toi, grand fat; tu me fais l’effet du marchand de mort-aux-rats,
avec sa perche.
--Vous dites, garçon?
--Clos-vougeot!
--Ça, du clos-vougeot! ça? ça? Montrez-moi le bouchon.
--Pardieu! voilà un animal qui a le don de m’agacer, et je ne veux pas
qu’il l’ignore plus longtemps. Monsieur...
--Tais-toi donc, Alphonse; allons!
--Non; c’est plus fort que moi. Monsieur... oui, vous, monsieur...
c’est étonnant comme vous ressemblez à Jud!
--Comment l’entendez-vous, monsieur?
--En bien; oh! en très-bien!
--Accordez-moi, monsieur, de trouver votre plaisanterie au moins
singulière.
--Je vous l’accorde, monsieur.
--Allons, Alphonse, sois raisonnable.
--Comment appelez-vous donc ce monsieur, qui a le verbe si haut?
--Faisan ou bécassines?
--Bécassines, garçon; et faisan aussi. Alors, monsieur, vous êtes
sculpteur?
--Non, monsieur, je ne suis pas sculpteur.
=Allegro=
--Gustave Doré est un grand peintre!
--Gustave Doré n’est qu’un dessinateur qui a de la main.
--Ah çà! on n’entend que vous, là-bas! Est-ce que vous n’avez pas
encore de champagne? Garçon! prenez donc soin de ces messieurs.
--Toi?
--Moi!
--Ils prennent ça pour du champagne! J’en hausse les épaules, vraiment.
De quelle marque, ce champagne, garçon? Vous allez voir; je connais le
champagne, moi. Je suis passé deux fois à Épernay. De quelle marque?
--Je ne sais pas, monsieur.
--Qu’est-ce que je vous disais?
--Bon! voilà M. Jud qui refait des siennes? Hé, monsieur Jud! Il n’y a
donc que vous en France qui ayez le privilége de boire du bon vin?
--Je ne vous parle pas, monsieur.
--Je l’espère bien. Je ne vous en accorderais pas la permission.
--Qu’est-ce qu’il a dit?
--De grâce, monsieur, faites attacher votre jambe gauche; je vous en
supplie!
--Comment! est-ce que je la remue encore?
--Tenez, regardez, en ce moment même...
--Tu crois que l’on fera un petit lansquenet?
--Oui, j’ai demandé à Julien. Dans le salon bleu du troisième étage.
J’ai joliment besoin de me refaire.
--Messieurs... messieurs!!
--Quoi? qu’est-ce qui se passe?
--Un peu d’attention, messieurs. Martinet demande la parole. Parlez,
Martinet.
--Mon Dieu, messieurs, c’est bien simple. Je crois ne remplir ici que
l’office d’un écho, en portant un toast qui est dans la bouche de tout
le monde...
--Hein! Vermot, quelle littérature!
--Messieurs, à la santé de notre excellent amphitryon Julien de Gigomer!
--Bravo! bravo! hourra! A Julien! à Gigomer! à Gigomer de Julien!
Hou! Psitt! Ohé! Tends donc ton verre, là-bas! Et toi, Alphonse? A
Julien! au clergé! à la magistrature! à l’armée de terre et de mer!
aux sénéchaleries! Non! non! A Julien, au seul Julien! Au Julien des
boudoirs! Vive Julien!
--Réponds, à présent, Julien.
--Tu ne peux pas te dispenser de répondre. Julien va répondre. Chut!
--Messieurs...
--Quelques paroles bien senties; vas-y, mon bonhomme.
--Messieurs et amis... je vous remercie profondément d’avoir bien voulu
accepter...
--Parfait!
--Allons, c’est indécent! Silence! Taisez-vous! Ça ne se fait pas, ces
choses-là! Laissez-le parler! Chut! chut!
--... D’avoir bien voulu accepter mon accept... non, mon invitation.
Vous avez prouvé une fois de plus.
--Deux fois de plus!
--Trois fois de plus!
--Quatre fois de plus!
--Zut! vous êtes tous des crétins! Je bois à la santé de Georgette.
Voilà mon opinion.
--Julien n’a jamais été aussi beau que ce soir.
--Je vote un ban pour Julien.
--Adopté! Un ban pour Julien! Pan, pan, pan... pan, pan... pan, pan,
pan, pan... pan!!
--Ces messieurs me paraissent un peu partis.
--Je suis de votre avis. M. de Gigomer a invité beaucoup d’artistes;
cela se voit.
--Peut-on fumer?
--Si l’on peut fumer? Je crois bien! D’abord, moi, je me trouverais mal
si je ne fumais pas. Il faut que je fume avant tout.
--Laissez-moi alors vous offrir ce cigare. Sentez-moi ça. Deux ans de
boîte!
--Quel vacarme!
--Tu m’ennuies; cela me plaît ou me déplaît! Eh bien, cela me déplaît.
--Un gilet perdu!
--Non; le champagne ne tache pas.
--Messieurs... messieurs... on réclame un peu de silence. M. Lucien
Formel va nous chanter le _Voyage aérien_, de Nadaud.
--Toujours donc? Je demande: _J’ai du bon tabac dans ma tabatière_.
--Nadaud, un charmant garçon.
--D’accord; mais le _Voyage aérien_, j’en ai assez. C’est l’école
du bon sens en ballon; Godard regrettant papa et petite sœur, et
demandant: Cordon, s’il vous plaît.
--Comment! vous nous quittez, baron?
--Masquez ma retraite. Je suis attendu à dix heures, à une séance du
comité de surveillance de l’Orphelinat des casernes; vous comprenez, je
ne peux pas y manquer.
--_J’ai rompu le dernier lien..._
--Ainsi, vous voulez bien me permettre, monsieur le baron, de vous
faire ma petite visite, après-demain mercredi?
--Mercredi, c’est convenu. Apportez vos huit mille francs. Adieu. Avant
midi! car à midi un quart, vous ne me trouveriez plus.
--_Et dans l’immensité je plane... aane... aaaane!_
--Ah! bravo! bravo! délicieux! exquis!
--Tiens-moi les poignets ou je vais faire un malheur.
--Silence donc! Au deuxième couplet.
--Le deuxième couplet!
--Au moins, donne-moi à boire! Verse-moi quelque chose... de l’eau
forte, tout ce que tu voudras... pourvu que je n’entende pas ce
scélérat!
--_Bonjour mes sœurs, bonjour ma mère... èère... èèèère._
--_Bis! bis! bis_ au dernier!
--Messieurs, vous êtes priés de vouloir bien passer au salon pour
prendre le café.