IV

--Je te chasserai, maraud! glapit un petit vieillard, écumant de colère

et trépignant dans un salon décoré pompeusement.

Le maraud, qui est un valet de chambre, demeure indifférent et immobile.

--Je te ferai périr sous le bâton, faquin!

Le faquin se contente de hausser imperceptiblement les épaules.

--Je te livrerai à la justice, pendard!

Le pendard ébauche un sourire et compte les boutons de sa veste.

--Va-t’en! dit le vieillard à bout de forces.

Le valet de chambre, comme s’il n’avait pas entendu, se dirige vers une

armoire, et l’ouvrant, il dit:

--Monsieur le comte mettra-t-il aujourd’hui son corset bleu-de-ciel ou

son corset amarante?

Le vieillard pousse un cri étouffé.

Le valet de chambre poursuit:

--Monsieur le comte a reçu ce matin deux nouvelles perruques; laquelle

des deux faudra-t-il lui essayer?

Le vieillard va fermer la porte.

Le valet de chambre dit:

--Monsieur le comte ne se souvient plus que mademoiselle Éléonore vient

le voir dans deux heures, et qu’il n’a pas encore commencé sa toilette.

Le vieillard tend vers lui ses mains suppliantes.

Le valet de chambre dit:

--Monsieur le comte oublie sans doute qu’il m’a chassé.

Le vieillard tombe à genoux...

Le valet de chambre ne s’en ira pas, il ne s’en ira jamais.

Il sait où est le cadavre.

V

Dans une des tribunes de l’hippodrome de la Marche, une jeune femme

est assise. C’est une des plus séduisantes reines d’un monde de

dissipation, d’élégance et d’amour. Elle est admirablement jolie,

admirablement vêtue. Ses yeux ont de l’esprit. Elle a un nom aussi

célèbre que ceux des chevaux qu’elle regarde courir.

Derrière elle, mais formant un groupe à part, se tiennent quelques

jeunes gens à la mode, riant et pariant.

Arrive un gandin au milieu d’eux, un gandin heureux de sa personne,

bruyant, chauve, portant aux bas-côtés des joues une paire démesurée

de buissons flavescents qui semblent deux commencements d’incendie,

habillé comme un garçon coiffeur qui voudrait faire rire ses camarades,

c’est-à-dire couvert d’un paletot aussi court qu’un gilet de flanelle,

le menton scié par un col d’un métal inconnu, l’œil clignotant, la

bouche entr’ouverte.

Voici les paroles que laisse échapper ce gandin, d’une voix

singulièrement claire:

--Bonjour... bonjour... Comment va? Je viens du pesage. On ne fera rien

aujourd’hui, je l’ai dit à Mackensie. Qu’est-ce que vous faites là?

Est-ce qu’il y a des femmes? les connaît-on? d’où cela sort-il? Si

vous voyez Jeanne, ne lui dites pas que je suis ici: elle me cherche

partout pour me casser son éventail sur la figure. Avec qui est donc

Frédéric... là-bas, oui?... Ce n’est pas possible, le voilà remis avec

Mathilde! A propos, avez-vous quelque chose d’arrangé pour ce soir? Je

suis parti hier après le quatrième acte; j’ai soupé avec Anna et les

deux Chambuy-Roufflet; Anna a été étourdissante, elle a eu des mots...

A qui dis-tu bonjour! Bah! la petite Lucie? elle va bien depuis cet

hiver. Moi, je n’en peux plus! je suis dégoûté des femmes, je ne veux

plus qu’on m’en parle. Je ne sais vraiment pas comment j’existe depuis

quelque temps en menant un train pareil! Tout autre que moi serait sur

les dents. Il faut avoir une santé de fer comme j’en ai une...

Tout à coup, la jeune femme qu’il n’a pas encore vue se retourne vers

lui, en montrant un visage moqueur.

Le gandin rougit et perd la parole.

On le presse en vain de continuer, il rompt la conversation, il cesse

de se vanter de sa santé de fer.

Elle sait où est le cadavre.

Les femmes qui font des scènes · 第 94 / 248 题