<La scène est chez un photographe,--célèbre, cela va sans
dire,--ils le sont tous. Le théâtre représente la salle de pose;
plusieurs objectifs sont dressés çà et là, menaçants comme une
batterie. Sur une estrade, un fauteuil sculpté, frangé, en
velours vert;--à côté, une colonne en bois;--une toile de fond,
figurant un paysage italien. Des livres et des vases de fleurs
encombrent une table recouverte d’un tapis, qui tombe jusqu’à
terre. Il est midi et demi; le soleil boude, comme un associé
mécontent.--Au lever du rideau, le photographe, habillé à
l’instar d’un premier rôle de l’Ambigu, joue aux cartes avec un
de ses apprentis.>
L’APPRENTI. Je demande.
LE PHOTOGRAPHE. Combien?
L’APPRENTI. Quatre.
LE PHOTOGRAPHE. En voilà quatre. (<A un domestique qui se
présente.>) Est-ce qu’il y a beaucoup de monde au salon?
LE DOMESTIQUE. Six personnes, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Sont-elles inscrites?
LE DOMESTIQUE. Oui, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Ont-elles donné des arrhes?
LE DOMESTIQUE. Oui, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Fais-les attendre.
LE DOMESTIQUE. C’est qu’elles attendent déjà depuis une heure.
LE PHOTOGRAPHE. Donne-leur à feuilleter les collections, dans ce cas.
LE DOMESTIQUE. Je les leur ai données, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Même la _Galerie des rois de France_?
LE DOMESTIQUE. Même la _Galerie_.
LE PHOTOGRAPHE. Et _l’Album du Notariat_ aussi?
LE DOMESTIQUE. Ah! non, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Étourdi! le plus beau fleuron de ma couronne! Va vite
leur faire admirer _l’Album du Notariat_. (<Sortie du domestique. A
l’apprenti.>) Nous disons...
L’APPRENTI. Le roi.
LE PHOTOGRAPHE. Que le diable t’emporte!
L’APPRENTI. Valet de trèfle.
LE PHOTOGRAPHE. Atout... atout... Conçois-tu quelque chose à la rage
qu’ont tous ces individus de faire faire leur portrait?
L’APPRENTI. Inexplicable.
LE PHOTOGRAPHE. Ils n’ont donc pas de miroir chez eux pour s’y regarder
tant que cela leur plaît! (<Au domestique, qui se représente.>)
Encore?
LE DOMESTIQUE. Monsieur, ce n’est pas ma faute. On se plaint.
LE PHOTOGRAPHE. Bah! murmures flatteurs de ma renommée grandissante...
Il fallait annoncer que j’étais avec les ambassadeurs du Pic de
Ténériffe. Qu’est-ce que tu as à la main?
LE DOMESTIQUE. C’est la carte d’une demoiselle qui insiste pour être
introduite tout de suite.
LE PHOTOGRAPHE. Folle naïveté!
LE DOMESTIQUE. Elle prétend qu’elle vous est recommandée par M. Jules
Prével.
LE PHOTOGRAPHE. Diable! M. Jules Prével, une influence, une tête
de lettre! Passe-moi cette carte: «Mademoiselle Acacia, artiste
dramatique.»
L’APPRENTI. Joli nom.
LE PHOTOGRAPHE. S’est-elle fait inscrire à l’avance?
LE DOMESTIQUE. Non, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. A-t-elle donné des arrhes?
LE DOMESTIQUE. Non, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Fais-la entrer. (<A l’apprenti.>) Toi, misérable
_apprentif_, au laboratoire!
LE DOMESTIQUE. Par ici, mademoiselle.
MADEMOISELLE ACACIA. Oh! la drôle d’odeur!
LE PHOTOGRAPHE. Détestable, en effet... C’est du collodion... quelque
chose d’infect, et qui s’attache aux vêtements. Il faut huit jours pour
s’en débarrasser.
MADEMOISELLE ACACIA. Ah! mon Dieu!
LE PHOTOGRAPHE. N’en croyez pas un mot.--Tiens! mais je vous ai vue
quelque part.
MADEMOISELLE ACACIA. Au théâtre.
LE PHOTOGRAPHE. Au théâtre, je veux bien: je ne suis pas méchant, moi.
A quel théâtre?
MADEMOISELLE ACACIA. Vous savez: rue de la Tour-d’Auvergne.
LE PHOTOGRAPHE. Il y a donc un théâtre rue de la Tour-d’Auvergne?
MADEMOISELLE ACACIA. Voyons, vous n’allez pas me faire poser?
LE PHOTOGRAPHE. Si... en pied.
MADEMOISELLE ACACIA. A la bonne heure! Promettez-moi de me faire aussi
bien que mon amie Clémentine.
LE PHOTOGRAPHE. Clémentine qui?
MADEMOISELLE ACACIA. Eh bien, Clémentine. Vous ne connaissez donc rien?
LE PHOTOGRAPHE. Je ne connais pas Clémentine, voilà tout.
MADEMOISELLE ACACIA. J’ai sa carte sur moi, tenez.
LE PHOTOGRAPHE, <jetant un coup d’œil dédaigneux sur la carte>.
Cela ne sort pas de _nos ateliers_. Ensuite, mademoiselle, nous
n’aurons pas beaucoup d’efforts à vous faire aussi jolie que votre amie.
MADEMOISELLE ACACIA. Vrai?
LE PHOTOGRAPHE. Surtout si vous consentez à poser dans le même costume
qu’elle.
MADEMOISELLE ACACIA. C’est bien comme cela que je l’entends... dans mes
costumes de théâtre.
LE PHOTOGRAPHE. De théâtre, puisque vous le voulez. Est-ce que vous en
avez plusieurs?
MADEMOISELLE ACACIA. Je le crois bien! C’est moi qui joue les fées dans
les revues, les lutins dans les ballets, les sylphes dans les féeries,
les pages dans le drame, les jockeys dans le vaudeville...
LE PHOTOGRAPHE. Je vois cela d’ici, sans jumelles. Mais alors, vous
allez entrer dans cette chambre, à côté.
MADEMOISELLE ACACIA. Pour quoi faire?
LE PHOTOGRAPHE. Pour vous habiller.
MADEMOISELLE ACACIA. Oh! il n’y a qu’à ôter.
LE PHOTOGRAPHE. Raison de plus. Vous trouverez là une toilette garnie.
MADEMOISELLE ACACIA. Y a-t-il une pomme d’api?
LE PHOTOGRAPHE. Une pomme d’api elle-même... avec une boîte à couleurs.
MADEMOISELLE ACACIA. Peste! vous faites bien les choses, vous.
LE PHOTOGRAPHE. En avez-vous pour longtemps?
MADEMOISELLE ACACIA. Trois secondes! Changement à vue!--Pourquoi cette
question?
LE PHOTOGRAPHE. C’est que je vous demanderai la permission d’expédier
une ou deux têtes de bourgeois, en vous attendant.
MADEMOISELLE ACACIA. Autant de têtes que vous voudrez; je ne suis pas
plus pressée que cela.
LE PHOTOGRAPHE. Car je ne dois pas vous céler que je vous ai fait
passer avant un secrétaire de ministre et deux agents de change.
MADEMOISELLE ACACIA. Oh! des agents de change! On les connaît tous, mon
photographe. J’ai leur tableau dans ma chambre à coucher.
LE PHOTOGRAPHE. Des agents de change ou des banquiers, je ne sais pas
au juste. Enfin, des gens excessivement bien.--Vous ferez sonner le
timbre quand vous serez prête. (<Mademoiselle Acacia entre dans une
chambre voisine. Il appelle le domestique.>) Domitien!
LE DOMESTIQUE. Monsieur?
LE PHOTOGRAPHE. Introduis les clients... par ordre alphabétique.
LE DOMESTIQUE. Les clients sont partis, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Comment, partis? Depuis quand? Et de quel droit?
LE DOMESTIQUE. Ils se sont impatientés.
LE PHOTOGRAPHE. Bravo, c’est une réclame magnifique; ils vont se
plaindre partout.
LE DOMESTIQUE. Il y en avait de furieux.
LE PHOTOGRAPHE. Je ne redoute pas la réclame au courroux.--Pourtant,
cela me gêne à l’heure qu’il est; voilà justement le soleil qui se
lève: un jour superbe! Il faudrait utiliser ce météore, comme dirait un
vaudevilliste. (<Jetant les yeux sur son domestique.>) Domitien!
LE DOMESTIQUE. S’il vous plaît, monsieur?
LE PHOTOGRAPHE. Ai-je fait ton portrait?
LE DOMESTIQUE. Vingt-sept fois, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. En vérité?
LE DOMESTIQUE. Je suis exposé à tous les coins de rue du quartier,
debout, assis, tête nue, en casquette, avec mon plumeau, sans mon
plumeau, avec ma culotte de peluche, de face, de trois-quarts...
LE PHOTOGRAPHE. C’est que tu as, en effet, une très-belle tête de
serviteur. Allons, mets-toi là, et profitons du soleil.
LE DOMESTIQUE. Quoi! monsieur serait encore assez bon?...
LE PHOTOGRAPHE. Oui, je serai encore assez bon.--Diables de clients!
LE DOMESTIQUE. Cela fera la vingt-huitième fois.
LE PHOTOGRAPHE. Bah! bah! je te retiendrai cela sur tes gages.
LE DOMESTIQUE. C’est que si cela était égal à monsieur, moi je ne tiens
pas beaucoup à avoir un nouveau portrait.
LE PHOTOGRAPHE. Eh bien, je te le ferai pour rien. Dépêchons.
LE DOMESTIQUE, <grognant>. Mon ouvrage n’avance pas pendant ce
temps-là...
MADEMOISELLE ACACIA, <sortant de la chambre, en maillot et en jupe de
gaze>. Là, me voilà! Suis-je bien? (<Apercevant le domestique, et
riant.>) C’est ça votre agent de change?
LE PHOTOGRAPHE, <embarrassé>. Non, c’est mon domestique. Je
faisais une étude... de queue-rouge. N’est-il pas vrai qu’il a une
bonne tête de Jocrisse?--Tu peux te retirer, mon garçon.