CAZENAVE, <survenant, froid, embarrassé, parlant à demi-voix>.
Monsieur, veuillez m’excuser de vous avoir fait attendre.
MOI, <les mains tendues>. Cher monsieur... Enfin!... j’ai cru que
je ne vous trouverais jamais!
CAZENAVE. J’avais d’abord mal lu votre nom sur votre carte; mais j’ai
fini par me rappeler... Nous nous sommes vus si peu de temps!...
MOI. Cela m’a suffi pour me souvenir continuellement de votre
courtoisie. Aussi, vous voyez, je suis fidèle à ma promesse.
(<Montrant son sac de voyage.>) Où puis-je déposer ceci?
CAZENAVE. Mais... où vous voudrez... sur le premier meuble venu.
MOI. Cet excellent Cazenave! Pas changé; toujours aussi bonne mine...
Je vous aurais reconnu entre mille Cazenave. (<Riant.>) Il est
tellement ému qu’il oublie de m’offrir une chaise. Ma foi! sans façon,
je l’accepte! (<Il s’assied.>)
CAZENAVE, <avec un rire forcé>. Ah! ah!--Et... peut-on vous
demander, au risque d’être indiscret, ce qui vous amène à Toulouse?
MOI. Hein?--Ce qui m’amène à... Ah? oui, oui, oui... je comprends...
Elle est bonne!--Ce qui m’amène à Toulouse? (<Feignant un grand
sang-froid.>) Je ne sais pas. (<Sur un ton joyeux.>) Farceur de
Cazenave!
CAZENAVE. Où êtes-vous descendu?
MOI. Je ne suis pas descendu; je vous dis que j’arrive.
CAZENAVE. Dans ce cas, je vous recommande l’hôtel des _Colonies_; c’est
ce que nous avons de moins mal.
MOI, <stupéfait>. Ah! l’hôtel des...
CAZENAVE. Ou celui des _Quatre-Sœurs_. La table d’hôte y est préférable.
MOI. Je vous sais gré de ce renseignement.
CAZENAVE. En toute autre circonstance, je me serais fait un plaisir
de vous offrir un logement; mais nous sommes si petitement, si
petitement... Et puis, j’ai la tante de ma femme qui est venue demeurer
chez nous depuis six semaines.
MOI. Pas un mot de plus, Cazenave; je n’ai jamais prétendu être un
gêneur. Vous savez quelles ont été mes résistances à ce sujet. L’hôtel
des _Quatre-Sœurs_ fera parfaitement mon affaire; je vous dirai même
plus: cette nouvelle combinaison me met à mon aise.
CAZENAVE. J’en suis ravi.
DIOMÈDE, <entrant>. Comment vas-tu, Cazenave, mon vieux?
MOI. Monsieur Diomède!--Parbleu! la place m’est heureuse!
CAZENAVE, <à Diomède>. Est-ce que tu ne remets pas ce monsieur!
DIOMÈDE. Attends donc...
CAZENAVE. C’est monsieur N..., de Paris, avec qui nous avons soupé un
soir... tu sais bien... et avec Roucoumille.
DIOMÈDE. Bah! C’est étonnant comme ma mémoire s’en va! Enchanté
néanmoins de vous revoir, monsieur...--Qu’est-ce que vous venez faire
ici?
MOI, <à part>. Lui aussi!
DIOMÈDE. Quelle diantre d’affaire peut vous avoir conduit dans notre
trou?
MOI. Un trou?
DIOMÈDE. Eh oui! morbleu! et de la pire espèce. (<Il se jette sur un
canapé.>)
MOI. Vous ne disiez pas cela, il y a six mois; Cazenave non plus. A
vous entendre, Toulouse...
CAZENAVE. Ah! Toulouse est bien changée!
DIOMÈDE. Changée du tout au tout.
CAZENAVE. Le commerce est mort.
MOI. Bon! il reste encore les monuments, les bons repas, les femmes
charmantes, le théâtre...--Vous me mènerez chez le père Morel, au
restaurant de _Clémence Isaure_.
DIOMÈDE. Le père Morel?... Ah oui!--Mais c’est qu’il est retiré; il a
cédé son fonds.
MOI. Eh bien, nous irons chez son successeur. Je ne tiens pas au père
Morel, moi; je ne tiens qu’à ses fourneaux. Vous m’avez aussi prôné un
vin dont je veux boire: le vin de l’avocat.
DIOMÈDE. Hum! il ne doit pas lui en rester beaucoup.
MOI. Nous boirons le reste.--Oh! j’ai votre programme gravé dans la
tête, et je ne vous ferai grâce d’aucun article. Lequel des deux me
présente au cercle?
CAZENAVE. Ce sera Diomède, car moi, je n’y mets presque plus les pieds,
autant dire.
DIOMÈDE. Le cercle!... Moi, présenter quelqu’un au cercle! Il y a bel
âge que je les ai tous envoyés coucher... un tas d’imbéciles, de serins!
MOI. Je vois qu’il faudra que je me rabatte sur le théâtre.
CAZENAVE. Il est fermé.
MOI. Fermé!
DIOMÈDE. Est-ce qu’il y a un théâtre possible à Toulouse? Est-ce qu’on
vient à Toulouse pour aller au théâtre!
MOI. Mais dites donc, si je suis venu à Toulouse, c’est parce que vous
m’avez engagé à y venir, entendez-vous!
DIOMÈDE. Une fichue idée que nous vous avons donnée là.
MOI. Allons, allons, vous êtes des sournois; vous hésitez et vous vous
consultez avant de me recevoir dans votre confrérie. Rassurez-vous, je
suis un drille de votre trempe, et je ne trahirai pas vos secrets. A
Issoudun, j’aurais été un des plus hardis compagnons de la Désœuvrance;
à Toulouse, je ferai merveille dans votre bande de lurons.
DIOMÈDE. Ah bien, oui! notre bande! dissoute, mon cher monsieur,
dissoute. Nous nous couchons maintenant à neuf heures.
MOI, <incrédule>.--Mariette aussi?
DIOMÈDE. Quelle Mariette?
MOI. Vous savez bien... qui tient un magasin de modes.
DIOMÈDE. Il n’y a plus de Mariette pour moi. Il n’y a plus de veilles;
il n’y a plus rien. C’est fini.
MOI. Comment? fini!
DIOMÈDE. Je ne bois plus, je ne mange plus, je me soigne. Voyez-vous,
les bons dîners, les noces, tout cela c’est de la duperie. On y laisse
sa peau à ce jeu-là. (<Tirant sa montre.>) Cinq heures! Je vais
prendre mon huitième bouillon aux herbes. Rien ne vaut cela, monsieur,
rien! vous y viendrez comme les autres. Adieu, Cazenave. (<Il
sort.>)
CAZENAVE, <après un moment de silence>. Il a raison.
MOI. Il a raison?
CAZENAVE. Oui. C’est bon, à vous autres, Parisiens, cette vie de
dissipation. C’est votre élément.
MOI, <à part>. Des injures, par-dessus le marché. (<Prenant son
sac de voyage.>) Adieu.
CAZENAVE. Je vous retiendrais bien à dîner, si je n’avais pas
aujourd’hui ma belle-mère, qui est loin d’être gaie, la pauvre femme.
Mais il faudra que vous me donniez un jour...
MOI. Vraiment?
CAZENAVE. Lorsque vous repasserez par Toulouse...