MOI. A la vôtre, monsieur. (<On choque les verres, et l’on boit.>)

CAZENAVE. Voyons, quand venez-vous à Toulouse?

ROUCOUMILLE. Oui, quand partez-vous? dites-nous ça.

MOI. Mais... je ne sais pas... aussitôt que je le pourrai.

ROUCOUMILLE. Pourquoi pas tout de suite?

CAZENAVE. C’est justement la saison des bécassines.

MOI. Cela m’est impossible en ce moment.

DIOMÈDE. Allons, faites un sacrifice. Que diable! vous n’êtes pas

tellement retenu à Paris!

MOI. Mais si, je vous assure. Tout ce que je peux vous promettre, pour

répondre à vos charmantes instances...

CAZENAVE. Ah!

DIOMÈDE. Écoutons!

MOI. C’est d’aller à Toulouse le printemps prochain.

ROUCOUMILLE, <d’un ton désappointé>. Dans six mois!

CAZENAVE. Au moins, est-ce une affaire bien entendue?

DIOMÈDE, <sur un air de basse>. Bien convenue?

MOI. Oh! j’y engage ma parole.

ROUCOUMILLE. A la bonne heure! Vous verrez une ville comme vous n’en

avez jamais vue.

DIOMÈDE. Ce n’est pas Paris... c’est autre chose.

CAZENAVE. Je me charge de vous montrer toutes nos curiosités; et nous

n’en manquons pas!

DIOMÈDE. Moi, les monuments ne sont pas mon fort, mais je vous ferai

manger d’un poisson unique au monde, et boire d’un certain vin... Dis

donc, Roucoumille, le vin de l’avocat!

ROUCOUMILLE. Ah! oui! le vin de l’avocat!

CAZENAVE. Oh! le vin de l’avocat!

DIOMÈDE. Il faudra le mener aussi chez le père Morel, un restaurant de

_Clémence Isaure_. C’est là qu’on fait de bons repas.

CAZENAVE. Nous lui ferons faire la connaissance de Constantin.

ROUCOUMILLE. C’est une idée!

CAZENAVE. Vous verrez un bon garçon, sans pose, tout franc, tout

rond... pas bête cependant.

DIOMÈDE. Qui, bête? Constantin! Je crois bien qu’il n’est pas bête!

ROUCOUMILLE. Un peu braque, par exemple. Il arrivera chez vous sans

chapeau, ou avec un soulier d’une façon et l’autre de l’autre.

DIOMÈDE. Je vous présenterai à notre cercle. Le président sera heureux

de vous accueillir.

MOI. En vérité, messieurs, vous me comblez.

ROUCOUMILLE. Êtes-vous amateur d’opéra?

MOI. Jusqu’au délire!

ROUCOUMILLE. Nous avons une troupe comme il n’y en a pas deux. Le ténor

est un peu faible; mais la basse... c’est ça.

DIOMÈDE. Nous n’aimons que les basses, à Toulouse.

CAZENAVE. Vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer, je vous en réponds.

MOI. J’en suis convaincu.

DIOMÈDE. Et les femmes, donc! Vous nous en direz des nouvelles. Quels

yeux! quels cheveux! Et comme c’est établi!--Hein! les femmes, Cazenave?

CAZENAVE. Oui, Clara, la maîtresse à Peyrolle.

ROUCOUMILLE. Et Clotilde, celle au commandant!

DIOMÈDE. Laisse donc! ta Clotilde a quatre dents fausses.

CAZENAVE. Pour une belle femme, parlez-moi de Mariette, qui tient un

magasin de modes! Je veux que nous organisions une partie avec elle...

MOI. Messieurs, messieurs, je suis marié!

CAZENAVE. Bah! bah! une fois à Toulouse vous nous appartenez. Nous

sommes une petite bande de lurons; nous avons un commissaire de police

dans notre manche...--Mais vous ne pourrez rien voir en huit jours. Il

faut nous rester un mois.

ROUCOUMILLE. Deux mois!

DIOMÈDE. Tout l’été!

MOI. Je le voudrais de tout mon cœur, mais...

CAZENAVE. Mais quoi? Est-ce que vous ne vous reposez point quelquefois?

Est-ce que vous ne prenez jamais de vacances?

MOI. Si fait; je tâcherai...

CAZENAVE. Ah ça! pas de bêtise! Vous savez que vous descendez chez moi,

et que vous y demeurerez tout le temps de votre séjour.

MOI. Oh! pour cela, je ne peux accepter.

CAZENAVE. Ce serait me faire un véritable affront, à moi et à mes amis,

que d’aller à l’hôtel.

ROUCOUMILLE. Certainement.

DIOMÈDE. D’abord, il n’y en a pas un de passable à Toulouse.

CAZENAVE. Je vous installerai dans une jolie petite chambre, au

deuxième étage. Il y a une très-belle vue. Vous serez là entièrement

chez vous; vous pourrez sortir et rentrer quand vous voudrez; personne

ne vous dérangera.

MOI, <ébranlé>. Mais c’est moi qui vous dérangerai.

CAZENAVE. Cessez. Je vous attends du premier au quinze mai.

MOI. Eh bien, vous l’emportez, mon cher monsieur, mon cher...

CAZENAVE. Appelez-moi Cazenave tout court, vous me ferez plaisir.

MOI. Oui, mon cher Cazenave, je cède à tant d’urbanité; j’irai à

Toulouse, et je descendrai chez vous.--Messieurs, soyez témoins de

l’engagement solennel que j’en prends; j’ai éprouvé trop de plaisir

dans votre compagnie pour ne pas désirer de me retrouver avec vous le

plus tôt possible.--A votre santé encore, messieurs, et au revoir à

Toulouse!

TOUS LES QUATRE, <unissant leurs verres, comme dans une fin

d’acte>. A Toulouse!

Les femmes qui font des scènes · 第 85 / 248 题