=Crise suprême.=
<Dans l’alcôve. Trois heures du matin. Le mari ronfle.>
LA FEMME, <éclatant tout à coup en sanglots>.--Oh! oh! oh!
LE MARI, <réveillé en sursaut>. Lucie, qu’as-tu? Ma bonne amie,
que t’arrive-t-il? Est-ce que tu te trouves mal?
LA FEMME. J’en étais sûre!
LE MARI. Sûre de quoi! Attends, je me lève. Où sont les allumettes?
C’est une attaque de nerfs, probablement.
LA FEMME. Ne me touchez pas! ne me touchez pas!
LE MARI. Eh bien, non; mais qu’est-ce que tu éprouves, ma chère femme?
réponds-moi, c’est Antonin, c’est ton mari...
LA FEMME. Devais-je m’attendre à cette indignité!
LE MARI. A quelle indignité? Tu as un peu de délire... Je vais te faire
du tilleul, veux-tu? Cela ne sera rien.
LA FEMME. Monstre!
LE MARI. Qui est-ce que tu traites de monstre?
LA FEMME. Tu oses le demander?
LE MARI. Certainement.
LA FEMME. Tout à l’heure, pendant que tu rêvais, ne t’ai-je pas entendu
prononcer le nom de ta bonne: Marie?
LE MARI. Ah! (<Il regarde fixement sa femme; puis, à> <peine
vêtu d’un caleçon, il se précipite hors de la chambre à coucher, un
bougeoir à la main.>)
X
=Dénoûment.=
LE MARI, <entrant comme une bombe dans le cabinet de la bonne>. Ma
fille, levez-vous sur-le-champ! m’entendez-vous?
LA BONNE, <se dressant sur son séant>. Quoi qu’il y a? Est-ce le
feu ou les voleurs?
LE MARI. Levez-vous tout de suite et allez-vous-en!
LA BONNE. Que je me lève! à cette heure-ci! Bien sûr, vous êtes malade,
notre maître...
LE MARI. Voilà vingt francs, voilà trente francs, voilà cinquante
francs. Faites votre malle et partez. Ne perdez pas une minute. Vous
êtes la plus brave fille du monde, un trésor pour la cuisine. Mais que
voulez-vous? ma femme s’est imaginé... Ce n’est pas ma faute. Je vous
trouve affreuse, moi; je n’y vais pas par quatre chemins. Mais elle a
cela dans l’idée. Allez-vous-en, je vous prie. Vous ne voudriez pas
être la cause d’un malheur. Attendre à demain! Ah bien! je préfère
vous aller chercher une voiture. Voyons, ma fille, soyez raisonnable...
LA BONNE. Voilà, monsieur, je me lève. C’est bien extraordinaire tout
de même.
LE MARI. Oui, oh! oui. Mettez-vous à ma place, j’ai besoin de mon
repos. Passez votre jupe, je tourne le dos. Tous les jours, l’enfer! Il
vaut mieux que vous vous en alliez. Ma femme est ridicule, injuste, je
le sais bien, mais c’est ma femme...
LA BONNE. Ah! c’est qu’il ne faudrait pas qu’elle s’avisât de dire
quelque chose sur mon compte! Elle trouverait à qui parler, oui-dà!
LE MARI. Là, maintenant, vos bottines. Quand vous passeriez quelques
œillets... Dépêchez-vous! Je vais dire au portier qu’il vous ouvre.
Allez!...
LA FEMME, <accourant>. Elle ne s’en ira pas avant que j’aie visité
sa malle!