IV

=Description de la bonne.--Plan, coupe et élévation.=

Une belle bonne!--Et comme taillée dans un chêne de Picardie! Cinq

pieds trois pouces! Rouge comme un brugnon! Fraîche comme marée! Des

cheveux pommadés avec du beurre!--Des _estomacs_ à faire loucher

saint Antoine! Des bras continuellement troussés jusqu’à l’aisselle,

invitation à la lessive! Les mains d’Hyacinthe! Le pied de Charlemagne!

Pesante en sa marche comme un régiment! Aimant désordonnément les

rubans rouges! Sensible aux galanteries des garçons bouchers! Une de

ces créatures que les libertins dégagés de tous préjugés ne craignent

pas d’appeler _une femme sérieuse_!

Signes particuliers: Couchant avec ses bas et n’ayant jamais de rêves.

V

=Exposition.--A table.=

LE MARI. Tiens! ce n’est pas mauvais, ce petit fricot-là!

LA FEMME. Tu n’es pas difficile. Quand c’était moi qui faisais la

cuisine, tu ne trouvais rien de bon. (<Moment de silence.>)

LE MARI, <complaisamment>. Il y a un peu trop d’ail.

LA FEMME. Ah! je le savais bien!--Marie!

LA BONNE. Vous m’avez appelée, madame?

LA FEMME. D’abord, je vous ai recommandé de dire: Madame m’a appelée?

LA BONNE. Madame m’a appelée, madame?

LA FEMME. A quoi pensez-vous donc, ma fille? Votre ragoût empeste

l’ail! Monsieur ne peut pas le manger.

LE MARI. Je ne dis pas cela; seulement...

LA FEMME. Ce n’est que dans les gargottes que l’on fourre de l’ail à

tout propos.

LA BONNE. Je n’en mettrai plus, madame.

LA FEMME. Je ne vous dis pas de ne plus en mettre; vous allez d’un

extrême à un autre; je vous dis d’en mettre moins.

LA BONNE. Oui, madame.

LA FEMME. Enlevez cela!

LE MARI, <essayant de protester>. Mais, je n’ai pas fini...

LA FEMME. Enlevez cela, et apportez le rôti. (<La bonne sort.>) Où

as-tu donc la tête? Est-ce que je n’ai pas vu le moment où tu allais me

contredire devant cette fille?

LE MARI. Puisqu’elle a promis de ne plus mettre autant d’ail!

LA FEMME. Ah bien! si tu te mets sur le pied de donner raison à ta

domestique, tu auras fort à faire; je ne te dis que ça.

LE MARI. Mangeons.

(<Le rôti passe, sans soulever d’observation de part ni d’autre.

Vient le dessert, puis le café.>)

LA FEMME, <à la bonne>. Vous pouvez dîner à présent, Marie.

Apportez-moi le pain, que je vous en coupe un morceau.

LA BONNE. Voilà, madame.

LA FEMME. Donnez-moi votre verre, que je vous verse du vin.

LA BONNE. Oui, madame. (<La bonne sort>).

LE MARI, <à la femme>. Oh!... Tu n’as pas honte de lui mesurer

ainsi son boire et son manger?

LA FEMME. Cela se fait partout. Ah çà! d’où sors-tu donc?

LE MARI. C’est vrai; cela ne me regarde pas, et je n’y entends rien.

(<Il se frotte les mains.>) Ma foi! je suis enchanté d’avoir pris

une bonne!

Les femmes qui font des scènes · 第 15 / 248 题