M. Thomas Elgin, comme on a pu le voir, n'était rien de tout cela.

D'abord, il était habillé comme tout le monde, habitait une maison à

deux étages dans Oxford-street, faisait ses courses en cab, déjeunait et

dînait confortablement, et était non-seulement chrétien, mais encore

membre du conseil de la paroisse.

Ce qui n'empêchait pas M. Thomas Elgin d'être un usurier de la pire

espèce, la terreur de la ville entière, agglomération ou cité,--ce qui

justifiait ce singulier salut que s'adressaient souvent deux

commerçants:

--Portez-vous bien et Dieu vous garde de Thomas Elgin!

Car il prêtait toujours, le digne homme; et ceux qui n'eussent pas

trouvé un shilling partout ailleurs, trouvaient un sac de guinées chez

lui.

Il avait même coutume de dire:

--Les gens qui prétendent qu'il y a des débiteurs insolvables sont des

imbéciles! Avec moi, tout le monde finit par payer, et je n'ai jamais eu

de non-valeurs.

Le petit commerçant, le boutiquier gêné qui avait le malheur de

s'adresser à Thomas Elgin, était un homme perdu par avance.

Il avait beau payer, payer encore et toujours, il était à tout jamais

l'homme-lige, l'esclave de Thomas Elgin.

Tel était celui qui s'aventurait ainsi dans le _Black-horse_,

c'est-à-dire dans la taverne du Cheval-Noir, et dont l'apparition avait

fait tressaillir l'abbé Samuel.

--Hé! hé! monsieur l'abbé, dit Thomas Elgin en s'avançant vers le

prêtre, si l'on m'avait dit hier soir que je vous trouverais ici en

semblable compagnie, je me serais mis à rire.

--Monsieur, répondit le prêtre avec dignité, les gens de mon ministère

vont partout où leur devoir les appelle.

--Mille pardons, si je vous ai blessé, monsieur l'abbé, reprit Thomas

Elgin d'un ton dégagé; je n'en avais pas l'intention, croyez-le bien. Et

puis, ces choses-là ne me regardent pas... J'ai tort de m'en mêler...

Pardonnez-moi... pardonnez-moi.

A propos, je viens pour ma petite affaire... Je me suis présenté souvent

à votre domicile, mais il paraît que les prêtres catholiques sont fort

occupés, qu'on ne les trouve jamais...

--Monsieur, dit l'abbé Samuel, ce que vous dites-là est vrai pour moi

depuis une quinzaine de jours. J'ai passé deux semaines au chevet d'un

mourant, ne le quittant que pour aller dire ma messe.

--Ce qui fait que depuis quinze jours, vous n'êtes pas rentré chez vous.

--En effet.

--Vous avez tort, monsieur l'abbé, grand tort...

--Pourquoi?

--Mais parce que les gens de justice ont marché pendant ce temps-là, et

quand ils marchent, ils vont vite... savez-vous?

--Mais, monsieur...

M. Thomas Elgin était sans doute fatigué, car il s'assit, tandis que le

prêtre demeurait debout devant lui.

--Voyons, il faut être juste, reprit-il. Vous êtes venu m'emprunter cent

livres pour les besoins de votre église, il y a près d'un an. Il y a un

mois que votre lettre de change est échue...

--Monsieur, dit le jeune prêtre, je vous ai écrit pour vous demander un

délai de deux mois.

--Je ne dis pas non.

--Je vous jure que dans deux mois vous serez payé. J'ai donné l'ordre de

vendre en Irlande le peu de terre qui me reste, et cette vente aura lieu

au premier jour.

--Ta, ta, ta! fit M. Thomas Elgin, les terres d'Irlande, je connais ça!

on ne trouve pas d'acquéreurs; et si on en trouve, ils n'ont pas

d'argent. Je vous engage bien à vous retourner d'un autre côté, mon cher

monsieur l'abbé.

--Que vous importe, pourvu que vous soyez payé?

--Oh! c'est vrai, dit M. Thomas Elgin, c'est votre affaire et non la

mienne.

Et il se leva et fit un pas de retraite.

Un rayon de joie passa dans les yeux de l'abbé Samuel; il crut que le

tigre s'était laissé adoucir.

--Ainsi, dit-il, vous m'accordez le sursis de deux mois?

--Qui a dit cela? fit l'usurier d'un ton moqueur.

--Mais, monsieur, je vous jure que vous serez payé...

--Je le souhaite pour vous, monsieur l'abbé.

--Ainsi... vous me refusez?...

--Moi! je ne refuse rien et n'accorde pas davantage... Voyez votre

solicitor. Peut-être trouvera-t-il un moyen d'allonger la procédure...

--Je n'ai pas de solicitor, dit le prêtre. Je suis trop pauvre pour

aller voir les gens de justice.

--Alors, tant pis pour vous, monsieur l'abbé. C'est votre affaire et non

la mienne... Bonsoir!

Et cet homme s'en alla.

L'abbé Samuel courut après lui:

--Monsieur, disait-il, au nom du ciel... je vous en prie, accordez-moi

un délai...

Thomas Elgin montait tranquillement les marches de l'escalier.

Le prêtre le suivait toujours.

Shoking et l'homme gris, donnant le bras à l'Irlandaise, montaient

derrière lui.

Ils arrivèrent ainsi dans le public-house.

Alors ils s'aperçurent que la nuit était passée et que le jour était

venu.

Le brouillard qui estompait les toits voisins était rouge et

transparent, preuve que le soleil se levait.

Le prêtre demandait toujours un délai, et M. Thomas Elgin marchait

toujours devant.

Ce qui fit que l'usurier et son débiteur se trouvèrent tout à coup hors

du public-house.

Alors le prêtre aperçut un cab à la porte.

En même temps deux hommes de mauvaise mine en sortirent et Thomas Elgin

dit en ricanant:

--Je crains bien que vous ne disiez pas votre messe aujourd'hui,

monsieur l'abbé.

Les deux hommes s'approchèrent du prêtre stupéfait et lui mirent

insolemment la main sur l'épaule.

--Conduisez monsieur à White-Cross, dit Thomas Elgin, la procédure est

en règle.

White-Cross est la prison pour dettes de la cité.

Alors l'abbé Samuel jeta un regard rempli de désespoir à Shoking et à

l'homme gris et leur dit:

--Au nom du ciel, mes amis, retrouvez l'enfant!

--Je vous le jure, répondit l'homme gris.

--Ah! misérable! dit Shoking en montrant le poing à l'usurier.

Thomas Elgin haussa les épaules et s'éloigna tandis que les deux hommes

forçaient l'abbé Samuel à monter dans le cab.

L'Irlandaise était tombée à genoux et priait.

* * * * *

Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants · 第 29 / 59 题