Le prêtre parti sous la conduite des deux agents chargés de le conduire
à White-Cross, l'Irlandaise était demeurée avec l'homme gris et le bon
Shoking.
Elle avait prié et elle pleurait, la pauvre femme à qui on promettait de
lui rendre son enfant.
Shoking dit:
--Il n'y a pas de temps à perdre, il faut retourner dans Dudley-street
et reprendre l'enfant.
--Sans doute, répondit l'homme gris; mais il ne faut pas compromettre
par trop de précipitation le succès de l'entreprise. Montons d'abord
dans un cab.
--Ce sera d'autant plus facile, dit Shoking, que j'ai de l'argent.
Il fit sonner ses guinées avec une certaine complaisance.
Puis il prit l'Irlandaise par le bras et lui dit:
--Venez, ma chère; dans une heure vous verrez votre fils.
--Oh! si vous alliez me tromper! s'écria la pauvre mère.
--Non, non, dit Shoking, vous verrez...
A Paris on ne trouve les voitures de place qu'à des stations
déterminées, et pour en rencontrer sur la voie publique, il ne faut pas
être dans un quartier quelque peu excentrique. A Londres, c'est tout
différent.
Que vous soyez dans le Wapping ou dans Belgrave-square, sur la route de
Sydenham ou dans Mild-en-Road, vous ne ferez pas un quart de mille sans
rencontrer un cab.
L'homme gris et Shoking ramenèrent donc l'Irlandaise dans
Welleclose-square et trouvèrent une voiture à quatre places à la porte
de ce même public-house où Betsy la mendiante avait reçu un si joli
coup de poing du matelot Williams.
L'homme gris fit monter l'Irlandaise et s'assit à côté d'elle, tandis
que Shoking, placé au rebours, leur faisait vis-à-vis.
--Dudley-street, cria ce dernier au cabman.
Le cab partit.
Alors l'homme gris dit à Shoking:
--Il faut maintenant raisonner froidement, et voir pourquoi on a séparé
cette femme de son enfant. Laissez-moi l'interroger; peut-être
parviendrai-je à comprendre.
Et il se mit à questionner l'Irlandaise.
Celle-ci ne savait rien de plus que ce que savait Shoking lui-même.
Elle avait rencontré sur le _Penny-Boat_ mistress Fanoche, qui avait
fait mille caresses à son fils; puis elle l'avait retrouvée au moment où
elle, Jenny, sortait de Lawrence-street, et elle avait fini par accepter
l'hospitalité qu'on lui offrait.
Tout ce qu'elle savait, c'est que, à peine avait-elle mis son fils au
lit, un étourdissement l'avait prise, suivi d'un impérieux besoin de
dormir.
Après, elle ne se souvenait plus de rien.
--Montrez-moi votre langue, lui dit l'homme gris.
L'Irlandaise obéit.
--Bon! dit-il, vous avez pris un narcotique, et votre sommeil a été si
profond qu'on a pu vous transporter jusque dans Welleclose-square sans
que vous vous soyiez éveillée.
Or, si on a agi ainsi, c'est qu'on voulait vous séparer de votre enfant.
Pourquoi? je l'ignore à présent, mais nous le saurons.
--Je crois, dit le bon Shoking en serrant les poings, que je boxerais
cette femme comme si c'était un homme, tant je suis furieux contre elle.
--Tranquillisez-vous, ma chère, reprit l'homme gris s'adressant toujours
à l'Irlandaise, vous pensez bien que si on vous a volé votre enfant, ce
n'est pas pour lui faire du mal. Qui sait? dans cette immense ville de
Londres, il y a des gens riches qui ont des fantaisies si bizarres.
Peut-être cette femme veut-elle adopter votre fils.
--Oh! non, dit l'Irlandaise, elle tient une pension.
--Ah!
--J'ai vu des petites filles chez elle, et qui ont grand'peur. Il y en a
une qui a dit à mon fils: «Si tu restes ici, tu seras battu!»
--Ah! elle lui a dit cela?
--Oui.
L'homme gris tomba en une rêverie profonde, et l'Irlandaise continua à
verser des larmes silencieuses.
Le cab roulait rapidement.
Il arriva dans Fleet-street, puis dans le Strand, et en moins de trois
quarts d'heure, après avoir traversé Leicester-square, il atteignait le
quartier irlandais dont la plus belle rue est Dudley-street, et la plus
noire, la plus étroite et la plus triste, Lawrence-street.
L'homme gris tira le cordon qui correspondait au petit doigt du cabman.
--Arrêtez-vous là, dit-il.
On était alors à l'entrée de Dudley-street.
Puis, le cab arrêté, l'homme gris dit à Shoking:
--Quel est le numéro de la maison?
--35, répondit Shoking, qui avait pris ce numéro en note pour lord
Palmure.
--C'est bien! Attendez-moi.
--Oh! dit l'Irlandaise, est-ce que vous allez nous laisser ici? Pourquoi
ne m'emmenez-vous pas? Est-ce que ce n'est pas à moi à réclamer mon
fils?
--Mon enfant, répondit l'homme gris, qui exerçait déjà une mystérieuse
autorité sur l'Irlandaise, écoutez-moi bien...
--Parlez, dit-elle avec égarement.
--Ici quiconque a de l'argent est le maître, quiconque n'en a pas subit
la loi du premier.
--C'est partout comme ça, dit Shoking, qui frappa sur son gilet et par
conséquent sur ses guinées.
L'homme gris continua:
--Si on vous a pris votre fils, c'est qu'on veut le garder, et pour le
ravoir, il faut user de ruse encore plus que de force; la force ne vaut
rien pour ceux qui n'ont pas d'argent.
--Mais j'en ai, moi, dit Shoking.
--Toi! dit l'homme gris en souriant, tu es un brave garçon et un
imbécile.
Et il sauta hors du cab et recommanda au cocher de ne pas quitter
l'entrée de la rue.
Alors l'homme gris s'en alla, sans se presser, jusqu'au numéro 35, passa
et repassa devant la maison, l'examinant avec un soin scrupuleux.
--Pauvre femme! pensa-t-il en songeant à l'Irlandaise, comme son coeur
doit battre d'impatience!
Et au lieu de sonner à la porte de la maison, il passa outre.
Presque en face il y avait un public-house.
L'homme gris y entra.
Il demanda un verre de brandy et dit à la fille qui le servit:
--Connaissez-vous mistress Fanoche?
--Oui, répondit la fille de comptoir; mistress Fanoche envoie souvent
chercher un pot de bière, ici.
--Où demeure-t-elle?
--Là... au numéro 35, cette jolie maison, vous voyez?
--Oui.
L'homme gris prit un air naïf et bonhomme:
--Si je vous demande ça, fit-il, c'est parce que j'ai une petite fille
que je voudrais mettre en pension.
La demoiselle de comptoir se tourna vers le land-lord qui était
gravement assis devant le poêle.
Celui-ci se leva, vint à l'homme gris et le regarda attentivement.
--Vous avez pourtant l'air d'un brave homme, dit-il.
--Je le crois bien, fit l'homme gris.
--Eh bien! suivez mon conseil, ne mettez pas votre fille chez mistress
Fanoche.
--C'est pourtant une maîtresse de pension.
--Non, c'est une _nourrisseuse d'enfants_.
Ce mot fut pour l'homme gris une révélation tout entière sans doute.
--Bon! murmura-t-il, je comprends!
Et il jeta un penny sur le comptoir et sortit du public-house.
Une fois dans la rue, il continua son chemin et ne revint pas à la porte
de mistress Fanoche.
--Voyons, se dit-il, si je ne pourrais pas recueillir d'autres
renseignements par hasard.
Et il se mit à examiner les passants.
Il en vit un qui longeait le trottoir de gauche, le nez au vent, de
l'air d'un homme qui cherche aventure.
C'était un grand gaillard, très-brun de visage, bien qu'il eût les
cheveux roux, et aussi mal vêtu que possible, quoiqu'il fût aisé de voir
que c'était un ouvrier et non un mendiant.
L'homme gris le regarda.
Surpris de cet examen, cet homme s'arrêta.
Alors l'homme gris éleva sa main gauche jusqu'à son front et fit le
signe de la croix avec le pouce.
C'était sans doute un signe de mystérieuse reconnaissance, car l'homme
vint droit à lui, répéta le signe et lui dit:
--Frère, que veux-tu?
Alors l'homme gris répéta avec le pouce de la main droite le signe de la
croix qu'il avait fait avec celui de la gauche.
Et le passant s'inclina et dit encore:
--Maître, tu peux parler. J'obéirai.
Le premier signe de croix voulait dire: «Nous sommés égaux devant un
même secret.»
Le second signe signifiait: «Dans toute association mystérieuse, il y a
des hommes qui obéissent et d'autres qui commandent. Je suis de
ceux-ci.»
--Que faut-il faire? demanda le passant.
--Me suivre, répondit l'homme gris.
Et, rebroussant chemin, il se dirigea vers le cab où Shoking avait bien
de la peine à retenir l'Irlandaise, qui redemandait toujours son fils
avec des cris et des larmes.
Le passant le suivit sans mot dire.