Je pris mon fils dans mes bras, je m'en allai à pied, sous le soleil et
sous la pluie, jusque dans cette grande ville qu'on appelle Dublin.
Une foule immense parcourait les rues; les tambours battaient, les
cloches sonnaient, et quand je demandai pourquoi tout ce monde et tout
ce bruit, on me répondit:
--C'est la sentence de mort, prononcée par la haute cour martiale, qu'on
va mettre à exécution.
Je frissonnai, un nuage passa devant mes yeux.
Un homme du peuple me dit encore:
--On va pendre les chefs de l'Insurrection.
En ce montent, mon coeur se serra, mes tempes se mouillèrent, un
horrible pressentiment m'assaillit.
J'étais entraînée, portée par la foule, et j'avais bien de la peine à
tenir mon fils au-dessus de ma tête pour qu'il ne fût pas étouffé.
J'aurais voulu reculer que je ne l'aurais pu.
Je fus portée ainsi par ce flot humain jusque sur une grande place.
C'était là que se dressaient la potence et la hideuse plate-forme.
Je jetai un cri, je voulus fuir; mais le courant m'entraîna presque au
pied de l'échafaud.
Je voulus fermer les yeux; une force invincible et mystérieuse me
contraignit à les garder ouverts, et je les levai vers la plate-forme,
sur laquelle, en ce moment, montaient les condamnés.
Soudain un nouveau cri m'échappa...
Oh! ceux qui l'ont entendu n'ont pu l'oublier, car mon âme et ma vie
s'envolaient avec ce cri.
Le premier condamné qui venait de monter sur la plate-forme, c'était
_lui._
_Lui_, qui me vit, et me cria:
«--Souviens-toi!»
Que se passa-t-il alors?
Je ne l'ai jamais su. Mes yeux se fermèrent; et quand je les rouvris,
la nuit s'était faite, la foule avait disparu; j'étais loin de cette
place où _il_ était mort pour l'Irlande, et un homme que je ne
connaissais pas portant mon fils endormi sur ses épaules, m'entraînait
dans la campagne déserte.
J'étais comme folle et je suivais cet homme sans chercher à savoir qui
il était et où il m'emmenait.
Au bout d'une heure de marche, le vent qui vient de la mer fouetta mon
visage et il me sembla reconnaître le chemin de mon village.
Alors mon guide inconnu me dit:
--A présent, tu n'as plus rien à craindre, femme. Les tyrans de
l'Irlande n'iront point chercher ton fils dans ta cabane pour le mettre
à mort, ce qu'ils ne manqueraient pas de faire s'ils savaient qui il
est.
Va-t-en et _souviens-toi_.
Et il s'éloigna.
Cet homme savait donc, lui aussi, quel serment j'avais fait à celui qui
venait de mourir pour l'Irlande!
L'Irlandaise s'arrêta encore, et elle essuya les larmes qui inondaient
son visage.
Alors, se jetant aux pieds du jeune prêtre:
--Maintenant que vous savez tout, dit-elle, au nom de Dieu, au nom de
celui qui est mort, au nom de l'Irlande, notre mère commune, venez à mon
aide!... car il faut que je retrouve mon enfant avant demain, car il
faut que je sois à Saint-Gilles... car...
L'abbé Samuel arrêta l'Irlandaise d'un geste:
--Je suis le prêtre, dit-il, qui doit demain matin célébrer la messe à
Saint-Gilles.
--Vous! dit-elle en levant sur lui un regard avide.
--Moi, dit-il, et je vous attendais.
--Mon fils! exclama la pauvre mère, mon fils! où est mon fils?
--Nous le retrouverons, répondit le prêtre.
Puis se tournant vers Shoking et l'homme gris, il leur dit:
--Vous, mes amis, vous allez venir avec nous, n'est-ce pas?
Vous allez nous aider à retrouver cet enfant.
--Oh! je crois bien, dit Shoking, et ce ne sera pas difficile.
--Je suis prêt à vous suivre, fit l'homme gris d'un signe de tête.
--Cet enfant que nous cherchons, cet enfant qu'il nous faut retrouver à
tout prix, ajouta le prêtre, c'est celui que l'Irlande attend!
Mais comme ils allaient sortir de la taverne, un nouveau personnage se
montra en haut des marches de l'escalier, et, et à sa vue, le prêtre
tressaillit et jeta un regard plein d'une mystérieuse inquiétude à ses
compagnons.