L'Irlandaise reprit:
--Les cheveux de mon enfant commençaient à pousser.
Ils étaient presque noirs, bien qu'à cet âge et dans notre pays, les
enfants soient généralement blonds.
Un jour, son père et moi, nous remarquâmes qu'au milieu de ses cheveux
châtains croissait une mèche de cheveux roux.
Mon époux jeta un cri de joie.
--Oh! chère créature, me dit-il en m'embrassant, j'avais donc raison de
te dire que tu serais peut-être un jour la libératrice de l'Irlande.
Et comme je ne comprenais rien à ces paroles, il poursuivit:
--Jenny, écoute bien ce que je vais te dire.
Aujourd'hui je ne suis plus qu'un pauvre pêcheur, vivant obscur et
heureux auprès de toi.
Demain, il peut se faire que je te quitte, que je te dise un adieu
éternel.
Je joignis les mains avec effroi.
--Demain, reprit-il, l'Irlande aura peut-être encore besoin de moi.
Alors je repartirai et je reprendrai cette épée que j'avais laissé
tomber sur le dernier champ de bataille.
Serai-je vainqueur?
Me sera-t-il donné de délivrer enfin notre malheureuse patrie, ou bien
cette tâche glorieuse est-elle réservée à notre enfant?
Dieu seul le sait!
Mais retiens bien mes paroles, quoi qu'il advienne, quand l'année 186...
sera venue, il faut que ton enfant et toi vous quittiez l'Irlande.
--Où irons-nous donc? demandai-je.
--A Londres, chez tes maîtres et tes oppresseurs. Là, tu te présenteras
le 27 octobre, à huit heures du matin, à l'église Saint-Gilles, tu feras
approcher ton fils du sanctuaire, et lorsque le prêtre descendra de
l'autel, tu lui diras: «Je vous amène celui que vous attendez.»
--Je le ferai ainsi que vous me le commandez, lui répondis-je avec
soumission.
Plusieurs années s'écoulèrent; il était toujours auprès de nous, vivant
comme un simple pêcheur, et bien qu'il fût mon époux, je n'avais jamais
osé lui demander rien de son passé.
Un soir, des hommes que nous ne connaissions pas, que nous n'avions
jamais vus, mon père et moi, vinrent heurter à la porte de notre
chaumière.
En les voyant, il eut un cri de joie:
--Ah! dit-il, enfin je vous revois!
Quels étaient ces hommes?
Il ne nous le dit pas, mais il partit avec eux, disant:
--L'Irlande a besoin de nous.
Ni mes larmes, ni les caresses de son enfant ne purent le retenir.
En me quittant, il me pressa dans ses bras avec effusion et me dit:
--Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite. A Saint-Gilles, le 27
octobre 186...
--Oui, lui répondis-je en pleurant.
Quelques jours après, l'Irlande était en feu de nouveau.
Les villages se révoltaient un à un, et les troupes royales étaient
battues sur plusieurs points.
Mais avec de l'or on a des soldats et l'Angleterre a de l'or; et quand
un soldat est tombé, elle le remplace; et quand les premiers et les
seconds sont morts, les troisièmes arrivent; et quand l'Angleterre veut,
m'a-t-on dit, elle couvre l'Océan de ses vaisseaux.
L'Irlande a des soldats, mais elle n'a pas d'or. Elle n'a même pas de
pain.
Cependant elle résista longtemps encore; mais le pauvre Irlandais qui
tombait n'était pas remplacé, et comme dans la lutte ils étaient un
contre cent, la victoire, une fois de plus, resta aux dominateurs de
l'Irlande.