XII

Que se passa-t-il alors?

C'est ce qu'il est difficile de raconter; mais, une heure après, la

taverne était vide.

Matelots, femmes perdues, voleurs s'étaient esquivés un à un comme s'ils

eussent senti que leur présence n'était plus possible dans ce lieu

sanctifié par le prêtre.

Mistress Brandy elle-même faisait silence derrière son comptoir.

L'abbé Samuel était toujours debout, regardant, à la pâle lueur des

chandelles qui fumaient éparses sur les tables, le pâle et beau visage

de l'Irlandaise que Shoking et l'homme gris soutenaient dans leurs bras,

tant elle était brisée par l'horrible scène que nous racontions naguère.

--Ainsi, disait le jeune prêtre, vous arrivez d'Irlande?

--Oui, répondit-elle.

--Avec votre enfant?

--Un amour de petit garçon, murmura le brave Shoking.

--Est-ce la misère qui vous a poussée, comme la plupart de nos frères

d'Irlande, à quitter votre pays et à venir chercher fortune à Londres?

--Non, dit-elle, j'obéis à un devoir sacré.

Le prêtre tressaillit.

--Je viens à Londres, reprit-elle d'une voix mourante, parce qu'il faut

que je sois demain à la messe de huit heures, à Saint-Gilles.

--Est-ce un voeu? fit le prêtre, qui tressaillit encore.

Alors elle le regarda avec une étrange expression de confiance et

d'abandon.

--Oh! dit-elle, je sens bien que vous êtes un de ces hommes que Dieu a

fait saints et à qui on peut tout révéler.

--Parlez, dit le prêtre d'une voix grave.

--Je suis une pauvre paysanne, reprit-elle, la fille d'un pêcheur de

Drogheda, un petit port au nord de Dublin.

Je ne sais rien sur la mission que mon époux mourant m'a confié, mais je

tiendrai le serment que je lui ai fait.

--Quel est ce serment?

--Oh! dit-elle, pour que vous me compreniez, il faut que je vous dise

mon histoire.

Shoking et l'homme gris s'assirent sur un banc, le prêtre lui prit les

deux mains, et alors, en ce bouge enfumé, devenu solitaire et

silencieux, elle leur fit le récit suivant:

--Notre cabane était au bord de la mer, au pied d'une falaise. Pendant

les nuits d'orage, à la marée haute, le flot venait battre notre porte.

Mon père était veuf, et j'étais son unique enfant.

Il allait à la pêche, je raccommodais ses filets et nous avions bien de

la peine à vivre.

Quelquefois, mon père s'engageait pendant deux ou trois mois sur un

grand bateau qui allait à Terre-Neuve à la pêche de la morue.

Alors je restais seule, et chaque matin, en m'éveillant, je regardais au

loin sur la mer, pour voir si la barque pontée qui l'avait emmené ne

reparaissait pas à l'horizon.

Une nuit d'hiver, une nuit de tempête, j'étais à genoux, priant Dieu

pour les marins en détresse, car la mer mugissait avec furie et le vent

faisait rage, une nuit, on frappa à la porte de notre cabane.

J'étais seule depuis près de trois mois.

Je crus que c'était mon père qui revenait et je courus ouvrir.

Ce n'était pas mon père.

Un étranger, un inconnu, le front entouré de bandelettes sanglantes,

entra vivement en me disant:

--Au nom de Dieu, au nom de l'Irlande notre mère, pour qui mon sang

vient de couler, sauvez-moi, cachez-moi...

Je ne le regardai même pas; je ne vis qu'une chose, c'est qu'il était

blessé, mourant; je n'entendis qu'une parole, le nom sacré de notre

patrie, l'Irlande, et je le fis entrer.

Au lointain, à travers les mugissements de l'orage, on entendait

retentir des coups de feu.

Je ne savais rien de ce qui se passait hors de notre petit port;

cependant je me souvins que des pêcheurs, la veille, avaient dit devant

moi que les opprimés s'étaient levés contre les oppresseurs; que las de

souffrir, les pauvres Irlandais se révoltaient contre les Anglais leurs

tyrans; que plusieurs villages, dans le Nord, s'étaient insurgés; enfin

qu'il était arrivé des troupes royales et des vaisseaux de Sa Majesté la

reine pour réduire une fois encore la pauvre Irlande à la soumission et

au silence.

Je pris soin du blessé; je le fis coucher dans le lit de mon père, après

lui avoir donné à boire, car il mourait de soif.

Pendant toute la nuit, je demeurai à genoux, priant pour l'Irlande et

tressaillant d'épouvante au moindre bruit; car il me semblait toujours

que les habits rouges allaient venir, qu'ils s'empareraient de cet homme

à qui j'avais donné un refuge, et qu'ils le tueraient sous mes yeux.

Le jour vint.

Je sortis furtivement alors de ma cabane et j'allai jusqu'au port.

Là, j'appris les événements de la nuit.

Il y avait eu une grande bataille entre les insurgés et les habits

rouges.

Après une lutte acharnée ceux-ci étaient demeurés vainqueurs.

Les insurgés dispersés, écrasés, découragés, avaient fui vers les

montagnes.

Des soldats anglais avaient traversé la ville au petit jour en jurant

comme des damnés et disant que, malgré la victoire, leur journée était

perdue, puisqu'il n'avaient pu prendre le chef des révoltés.

Je revins en toute hâte.

Quelque chose me disait que ce chef qu'ils cherchaient, c'était lui.

Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois, il demeura caché

dans notre pauvre maison.

Je partageais avec lui mon pain noir et mes pommes de terre et nous

faisions ensemble des voeux pour l'Irlande.

Il était jeune, il était beau; il avait le regard de l'homme qui a

l'habitude de commander aux autres.

A ces mots, l'Irlandaise baissa la tête.

--Comment ne l'aurai-je pas aimé? dit-elle. Un soir, il me prit les

mains et me dit:

--Jenny, tu es non-seulement mon ange sauveur, mais peut-être qu'un jour

tu auras été sans le savoir la libératrice de l'Irlande.

Mon père revint; il accueillit le pauvre proscrit, comme je l'avais

accueilli moi-même.

Un jour cet homme voulut nous quitter.

--Je suis pauvre, nous dit-il, et vous avez bien de la peine à vivre. Je

ne veux pas vous être à charge plus longtemps.

Quand je vis qu'il allait partir, mon coeur se fendit.

Je me jetai à ses genoux et je lui fis l'aveu de mon amour.

Il me releva et me dit:

--Moi aussi, je t'aime. Je t'aime depuis longtemps et je voudrais être

un simple pêcheur à la seule fin de devenir ton époux.

Mais tu ne sais pas qui je suis, mon enfant; tu ne sais pas que

l'Angleterre m'a condamné à mort, qu'elle a mis ma tête à prix et que

peut-être, le lendemain de notre union, il te faudrait porter des habits

de deuil.

--Eh bien! m'écriai-je, qu'importe que vous soyez proscrit! Tel qu'il

est, j'accepte votre sort. Si vous mourez, je saurai mourir avec vous.

Il me prit dans ses bras, son coeur battit sur le mien, nos lèvres

s'unirent, et ce fut par une froide nuit d'hiver, où les étoiles

brillaient au ciel, que le Dieu de l'Irlande nous fiança.

Le lendemain, un vieux prêtre nous bénit.

Alors mon époux se mit à travailler avec mon père de son rude état de

pêcheur, et plusieurs mois s'écoulèrent.

Les habits rouges étaient partis, et, comme disent les lords, l'Irlande,

une fois encore, était tranquille.

Je devins mère.

Quand mon fils naquit, mon époux le prit dans ses bras et me dit:

--Cet enfant sera peut-être un jour le sauveur de l'Irlande.

Ce qu'il disait, je le croyais, comme si Dieu lui-même m'eût parlé.

A cet endroit de son récit, l'Irlandaise étouffa un sanglot et essuya

ses yeux plein de larmes.

--Continuez, mon enfant, lui dit Samuel d'une voix grave.

Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants · 第 25 / 59 题