Le même effet dut se produire le jour où l'on vit sortir des rangs des
Hébreux cet enfant du nom de David qui se présentait pour combattre le
géant Goliath.
Williams n'était pas un géant, mais il était si large d'épaules, si
trapu, si solidement campé sur son torse énorme qu'il rappelait ces
hercules forains qui soulèvent des poids à bras tendus ou portent des
fardeaux à faire reculer un boeuf.
Celui qui osait se dresser devant lui et accepter son défi était de
taille ordinaire, mince, avec de petits pieds et de petites mains.
Sous son pantalon de laine brune, sous son habit de gros drap gris fané,
auquel il devait son surnom, on eût juré quelque fils de lord, tant il
avait de noblesse et d'élégance aristocratique dans l'attitude, le
visage et le maintien.
Une femme lui cria:
--N'y va pas, mon mignon, il ne fera de toi qu'une bouchée.
--L'homme gris est fou! dit un des voleurs.
Un autre, qui lui avait vu administrer ces trois coups de poing dont
nous parlions tout à l'heure, répondit:
--Laissez donc! on ne sait pas...
Les matelots qui étaient nouvellement débarqués, regardaient l'homme
gris avec commisération:
--Le pauvre petit, disaient-ils, il ne connaît pas Williams, on le voit
bien.
Quant à Williams, il se mit à rire, mais d'un rire si franc, si
insolent, que toute la salle fit comme lui.
--Va-t'en, _mademoiselle_, dit-il à l'homme gris. Veux-tu que je te paye
un verre de grog?... Non, n'est-ce pas? tu aimerais mieux des
friandises?...
Mais son regard rencontra celui de cet adversaire qu'il paraissait
mépriser si fort, et comme de deux lames d'épée qui se heurtent jaillit
soudain une étincelle, au choc de ce regard Williams tressaillit et
recula d'un pas.
Il cessa de rire et se mit instinctivement sur la défensive.
L'homme gris se plaça alors entre l'Irlandaise et Williams:
--Je te défends, répéta-t-il, de toucher à cette femme.
--Hurrah pour l'homme gris! dirent quelques buveurs.
La voix de cet homme était brève, cassante, métallique. Son oeil jetait
des flammes.
--Et moi je ne veux pas! dit Williams furieux.
Et il leva son poing énorme.
Son bras siffla dans l'air comme une masse et s'abattit sur l'homme
gris.
Mais d'un bond celui-ci se jeta en arrière, esquiva l'assommeur, et
Williams, qui avait réuni toutes ses forces dans ce coup de poing,
perdit un moment l'équilibre et chancela sur ses jambes.
Ce fut rapide et foudroyant comme l'éclair.
L'homme gris se baissa, bondit la tête en avant, et cette tête allant
frapper le matelot en pleine poitrine, le renversa.
Williams tomba comme un boeuf sous la massue.
Certes, en ce moment, l'homme gris aurait pu profiter de sa victoire, et
poser un pied vainqueur sur la poitrine de son adversaire; il aurait pu
même tirer son couteau et le planter dans la gorge de Williams, sans que
personne y trouvât à redire, tant les hommes à l'état de nature ont le
sentiment et le respect de la force brutale.
Mais l'homme ne profita point de sa victoire et attendit.
Williams se releva en rugissant.
Cette fois, il brandissait son couteau.
L'homme gris n'avait pas ouvert le sien.
Williams se rua sur lui.
L'homme gris se jeta une seconde fois de côté, le saisit à bras le
corps, l'enleva de terre comme une plume et le rejeta meurtri sur le
sol, avant qu'il eût pu faire usage de son arme qui lui échappa des
mains dans sa chute.
Alors l'homme gris posa son pied sur le couteau et promena autour de lui
un regard tranquille et fier.
Ce regard rencontra celui du bon Shoking.
Le mendiant, pâle et frémissant, s'était approché de l'Irlandaise, et
l'Irlandaise le reconnaissant, avait poussé un cri de joie et s'était
jetée à son cou.
--Je te confie cette femme, lui dit l'homme gris, et que tout le monde
le sache ici, je la prends sous ma protection.
Alors éclatèrent de toute part, dans la salle, des applaudissements
frénétiques, tandis que Williams se relevait péniblement.
Mais soudain les applaudissements cessèrent; ceux qui hurlaient se
turent, et Williams, qui allait se précipiter de nouveau sur son
adversaire, s'arrêta en chemin.
Un nouveau personnage apparaissait en ce moment en haut de ces marches
humides et sales qui descendaient dans la taverne.
Et, à la vue de ce personnage, il y eut comme un frémissement de
respect, d'admiration et de honte à la fois parmi ces voleurs, ces
prostituées et ces hommes grossiers qui, jusque-là, ne s'étaient
inclinés que devant la force.
Un jeune homme au long et pâle visage, aux cheveux blonds tombant en
boucles sur ses épaules, un homme d'à peine trente ans, grand, mince,
vêtu de noir, si frêle et si délicat en apparence qu'on eût dit une
femme sous un vêtement masculin, un jeune homme descendit lentement
l'escalier et dit d'une voix grave:
--Mes frères, Dieu l'a dit, celui qui tue sera tué. Au lieu de se haïr,
les hommes doivent s'aimer et s'entr'aider.
Et Williams, le féroce matelot, tomba à genoux, et les filles perdues
courbèrent la tête, les voleurs s'inclinèrent avec confusion, et la
pauvre Irlandaise crut que Dieu envoyait un de ses anges pour la
délivrer.
Ce jeune homme à l'oeil bleu, au front inspiré, qui parlait d'amour et
charité dans ce repaire, c'était un prêtre.
Un prêtre catholique, un prêtre Irlandais, bien connu des matelots, car
il avait été aumônier d'un vaisseau et n'avait point pâli ni devant la
mitraille qui balayait le pont, ni devant la tempête, qui souvent avait
menacé d'engloutir navire, matelots et passagers.
Il était bien connu encore de toute cette misérable population du
Wapping, qui l'avait vu, pendant le dernier choléra, porter partout des
secours et des consolations, bien que ce ne fût pas sa paroisse et qu'il
fût de celle de Saint-Gilles.
On le nommait Samuel.
Il marcha droit à Williams, qui s'était agenouillé humblement devant
lui, et lui dit:
--C'est pour toi que je suis venu ici.
On m'a dit que tu maltraitais une femme, et comme tu n'es méchant que
lorsque tu es pris de vin, j'ai pensé que ma présence te ramènerait à la
raison.
--Pardonnez-moi, vous qui êtes bon, murmura le matelot.
Le prêtre regarda la pauvre femme que Shoking soutenait dans ses bras:
--Qui êtes-vous? lui dit-il.
--Oh! répondit-elle, prenez pitié de moi, sauvez-moi, monsieur...
Rendez-moi mon enfant...
--Votre enfant?
--On m'a séparé de lui, dit-elle, on me l'a pris.
--Ne craignez rien, ma chère, dit Shoking: votre enfant, je sais où il
est, moi; ne vous ai-je pas conduite dans cette maison?... Oh! par
Saint-Georges... croyez-moi, il faudra bien qu'on nous le rende!
L'Irlandaise eut un cri de joie et répéta avec un accent qui tenait du
délire:
--Mon fils! ils me rendront mon fils!
Et elle se mit à baiser les mains du prêtre.
--Vous êtes Irlandaise, lui dit celui-ci, je le reconnais à votre
accent.
--Oui, répondit-elle.
--Moi aussi, dit le prêtre. Dieu sauve l'Irlande, notre mère!
Puis il regarda l'homme gris.
--Et vous, dit-il, vous que je vois pour la première fois, vous qui avez
protégé cette femme, qui donc êtes-vous?
Alors cet homme, qui tout à l'heure avait promené autour de lui un oeil
dominateur, cet homme devant qui tous ces autres hommes avaient tremblé,
abaissa son front et son regard devant le regard calme et limpide de ce
jeune homme que Dieu avait choisi pour son ministre...
L'homme fait se courba devant l'homme si jeune et si frêle encore qu'on
eût dit un enfant, et il répondit d'une voix humble et frémissante
d'émotion:
--Je serai votre esclave, si vous daignez me le permettre.
Puis il fléchit un genou devant le jeune prêtre et lui baisa
respectueusement la main.