Mistress Fanoche souleva de nouveau l'Irlandaise sans connaissance.
--Allons, dit-elle à Wilton, chargez-la moi sur vos épaules et partez.
--Un moment, dit Wilton; vous allez trop vite, ma chère.
--Que voulez-vous dire?
--Je n'ai pas consulté le cabman.
En anglais cabman veut dire cocher.
--On le payera.
--Je le pense bien, dit Wilton, mais...
--Mais quoi?
--Il demandera sans doute plus cher pour une femme que pour un enfant.
Mistress Fanoche avait une certaine ampleur dans les idées.
Au besoin elle savait ne pas compter.
Elle versa le contenu de sa bourse sur la table. Il y avait bien quinze
guinées.
--Prenez tout, dit-elle, et arrangez-vous avec le cabman; mais emportez
cette femme.
Wilton prit l'argent, le mit dans sa poche, et chargea l'Irlandaise sur
son dos.
--Bon! dit-il. Mais il faut veiller aux policemen.
--Je vais sortir la première, répondit mistress Fanoche.
Elle passa en effet dans le vestibule, laissa la lampe sur un dressoir,
ouvrit la porte avec précaution et regarda au dehors.
Depuis environ trois heures que la malheureuse Irlandaise était entrée
chez mistress Fanoche, le brouillard s'était épaissi.
On n'y voyait pas à dix pas de distance, et les becs de gaz
apparaissaient sans rayonnement, comme des charbons au milieu d'un nuage
de cendres.
L'Anglais se mêle peu des affaires d'autrui; il passe et ne s'arrête
pas.
Le policeman seul a le droit et le loisir de se montrer curieux.
Mistress Fanoche n'avait donc qu'à se préoccuper du policeman.
Mais le brouillard était épais, et Dudley street est une rue où on vole
peu de mouchoirs; par conséquent, le policeman y est rare.
Le cabman était à la porte.
--Oh! oh! dit-il en voyant apparaître mistress Fanoche qui jetait autour
d'elle un coup d'oeil investigateur, il paraît qu'on a besoin de moi.
--Oui, et le prix de la course est bon, dit-elle.
En même temps, elle se tourna vers Wilton, qui était déjà au seuil de la
porte, l'Irlandaise sur son dos.
--Vite! dit-elle, la rue est déserte.
Wilton, qui était d'une force herculéenne, s'élança dans le cab si
rapidement, que le cabman n'eut pas le temps de voir de quelle nature
était le lourd fardeau qu'il portait et qu'il mit dans le hanson.
Le hanson est cette voiture à deux roues, rapide et légère, que le
cocher conduit par derrière, et qu'on désigne improprement en France
sous le nom de cab, attendu que cab signifie voiture et par conséquent
une voiture à quatre comme à deux roues.
Mistress Fanoche rentra dans la maison et referma la porte.
--London-Bridge! cria Wilton au cabman.
Le cabman rendit la main à son cheval et le hanson partit au grand trot.
Alors Wilton se mit à arranger son colis comme il le disait;
c'est-à-dire qu'il dressa l'Irlandaise, toujours endormie, dans un coin
du cabriolet et la soutint avec un de ses bras.
On eût dit d'un amoureux qui passe son bras sous la taille de sa femme
aimée.
Le hanson descendit dans la direction du Strand en prenant
Saint-Martin's-lane.
Cette rue, dont le plan incliné est assez rapide, possède deux ou trois
forges de carrossiers.
L'une de ces forges, ouverte sur la rue, flamboyait et son rayonnement
triompha si victorieusement du brouillard qu'au moment où le hanson
entrait dans le cercle de lumière qu'elle projetait au loin, le visage
de l'Irlandaise se trouva éclairé comme en plein jour.
Wilton tressaillit.
Jusque-là, il n'avait pas même regardé cette femme qu'il s'était chargé
d'aller noyer pour de l'argent.
Maintenant il venait de la voir, et cette beauté, à laquelle le sommeil
donnait une expression séraphique, fit sur lui une impression bizarre.
--Une belle fille! c'est dommage de mourir si jeune.
Mais le hanson continua sa route et sortit du cercle lumineux de la
forge, et le beau visage de l'Irlandaise rentra dans l'obscurité.
Wilton eut un ricanement:
--Par Saint-Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai eu un mouvement de
pitié. Ah! ah! ah! est-ce mon métier, à moi, d'avoir pitié? je ferais
mieux de garder ma sensibilité pour le jour où on me pendra à la porte
de Newgate, ce qui ne peut manquer d'arriver tôt ou tard.
On approchait du Strand. Tout à coup le hanson s'arrêta.
En même temps le cabman souleva la petite trappe qui permet au cocher de
communiquer avec le voyageur qui est dans l'intérieur de la voiture,
c'est-à-dire au-dessous de lui.
--Hé! Wilton? cria le cabman.
--Que veux-tu? répondit celui-ci.
--Je veux causer un brin avec toi.
--Parle...
--Qu'est-ce que nous emportons au pont de Londres?
--Une femme.
--Morte?
--Non, endormie.
--Ça ne me va pas, Wilton.
--Et pourquoi?
--Parce que ça ne me va pas... Je veux bien noyer des enfants, mais pas
de femmes.
--N'est-ce pas la même chose?
--Non, d'abord ça porte malheur.
--Tu veux rire!
--Ensuite, elle se réveillera... elle criera...
--Il n'y a pas de danger... elle a bu de l'opium et elle est comme
morte.
--Et combien nous donne-t-on pour cela?
--Cinq guinées.
--Pour nous deux?
--Non, à chacun.
Le cabman hésitait encore.
--C'est une vilaine besogne, Wilton, répéta-t-il.
--On m'a payé d'avance, dit Wilton pour décider le cabman. Veux-tu ton
argent?
--Donne donc alors, fit le cabman avec un soupir; mais tu verras que
nous ferons quelque jour une jolie grimace devant Newgate et que nos
pieds battront le vide.
--Au petit bonheur, dit Wilton, autant mourir comme ça qu'autrement.
Il passa cinq guinées au cabman, par la trappe ouverte dans le plafond
de la voiture.
--Je gagne cinq guinées à ce jeu-là, pensa-t-il, car mistress Fanoche
m'en a donné quinze.
Le hanson arriva dans le Strand.
Le brouillard était encore épais; mais il y a de beaux magasins dans le
Strand et comme il n'était guère plus de onze heures du soir, il y en
avait encore quelques-uns d'ouverts qui étincelaient de lumière.
De temps en temps un flot de clarté pénétrait dans le cab et le visage
angélique de l'Irlandaise apparaissait à Wilton.
Alors le bandit tressaillait et avait un battement de coeur.
Après le Strand, on entra dans Fleet-street, puis on prit la rue de
Farington qui descendait vers le fleuve.
Le cheval marchait un train d'enfer.
Mais à mesure qu'on approchait de la rivière, Wilton sentait son coeur
battre plus fort.
Vers le milieu de Farington, il souleva de nouveau la trappe.
--Arrête un moment, dit-il.
--Pourquoi faire? demanda le cabman.
--Je vais boire un peu de gin.
Et il sauta à terre et entra dans un public-house.
Il but deux verres de gin coup sur coup, paya avec une des guinées de
mistress Fanoche et regagna le hanson.
--En route! ça va mieux.
L'Irlandaise était toujours affaissée et inerte dans un coin de la
voiture.
On eût dit que Wilton conduisait un cadavre.
Le hanson tourna dans Thames-street, c'est-à-dire la rue de la Tamise,
et en quelques minutes il arriva à London-Bridge.
Le pont de Londres que sillonnent tout le jour des milliers de voitures,
de camions et de chariots, sur lequel passent, de dix heures du matin à
six heures du soir, près d'un demi-million de piétons, est désert quand
vient la nuit.
Le hanson s'y engagea.
--Arrête-toi au milieu, cria Wilton au cabman.
En même temps, il tira une corde de sa poche et se mit en devoir de lier
les pieds et les mains de l'Irlandaise, de façon qu'elle allât au fond
et ne pût se débattre, en admettant que la fraîcheur de l'eau triomphât
de sa léthargie.
Le hanson s'arrêta.
Alors Wilton prit l'Irlandaise dans ses bras, descendit et s'approcha du
parapet.