L'Irlandaise céda.
L'immensité de Londres l'avait tellement épouvantée que, maintenant,
elle se serait confiée au premier venu.
Elle oublia la répulsion que lui avait inspirée mistress Fanoche, elle
oublia que cette répulsion avait été partagée et plus vivement encore
par son fils.
Elle ne vit qu'une chose, c'est que ce dernier mourait de froid et de
faim.
Mistress Fanoche la prit par le bras et fit signe à Shoking de les
suivre.
Le mendiant ne se le fit point répéter.
Le trajet était court.
Vers le milieu de Dudley-street, il y avait une petite maison comme on
en voit dans les beaux quartiers, avec un sous-sol par devant, un jardin
par derrière, une entrée à portique supporté par quatre colonnettes, et
une façade de trois croisées à guillotine par étage.
Mistress Fanoche tira de sa poche une clef et entra la première.
Le vestibule était propre, garni de boiseries toutes neuves; le sol
était frotté et luisant et une corbeille de porcelaine renfermant une
plante grasse pendait au plafond.
L'escalier était dans le fond.
Shoking aspira l'air bruyamment et murmura:
--Voilà qui sent meilleur que le boarding (pension) où je voulais la
conduire.
L'Irlandaise, elle aussi, sentit un soulagement. Elle se souvint des
blancs cottages et des jolies maisonnettes des environs de Dublin.
Mistress Fanoche poussa une seconde porte et une clarté assez vive fit
place à la demi-obscurité qui régnait dans le vestibule.
L'Irlandaise se trouva au seuil d'un joli parloir où il y avait un tapis
à fleurs, des meubles en noyer verni, une pendule et des vases sur la
cheminée et au milieu une table autour de laquelle une vieille
femme,--celle du _Penny-Boat_, et quatre petites filles de six à huit
ans, prenaient leur repas.
Le bon Shoking se prit à renifler l'odeur des tartines beurrées et du
rotsbeaf tout chaud qui fumait sur la table.
L'enfant, qui s'était arraché à sa somnolence, jeta sur ces aliments un
regard avide et ne vit plus mistress Fanoche qui lui avait tant fait
peur.
Quant à la pauvre Irlandaise, elle se mit à pleurer.
--Ma tante, dit mistress Fanoche en s'adressant à la grande femme
osseuse qui avait retiré son pince-nez pour mieux voir, voici une pauvre
femme et son enfant à qui j'ai offert l'hospitalité.
La grande dame osseuse adoucit sa voix, qui était rauque d'ordinaire
comme celle d'un chien de garde, et répondit:
--Bienvenus les pauvres que Dieu nous envoie!
--Vous avez une fameuse chance, ma chère, dit Shoking à l'oreille de
l'Irlandaise, on vous aurait offert une place dans le paradis que ce
n'eût pas été mieux.
Mistress Fanoche prit les mains de la jeune femme, qui pleurait
toujours:
--Approchez-vous du poêle, ma bonne, dit-elle, chauffez-vous bien!... il
fait si froid... et puis mettez-vous à table avec nous.
Et toi, mon mignon, ajouta-t-elle en caressant l'enfant, qui n'osa plus
se reculer, te fais-je toujours peur?
--Non, répondit-il en regardant les petites filles avec une sympathique
curiosité.
Alors mistress Fanoche se tourna vers Shoking:
--Vous êtes un brave homme, mon cher, dit-elle. Je ne puis pas vous
garder à souper, car jamais un homme n'est entré ici. Mais buvez un coup
de bière et prenez cette demi-couronne.
Shoking, lui aussi, se sentait venir les larmes aux yeux.
Mais comme il était plein de dignité, il contint son émotion, accepta
le coup de bière, puis la demi-couronne et murmura gravement:
--Adieu, milady, et Dieu vous garde!
Bonne nuit, ma chère, ajouta-t-il en tendant la main à l'Irlandaise.
Vous êtes en bonnes mains et je puis m'en aller tranquille.
Et il sortit, saluant avec la courtoisie d'un gentleman et posant sous
son bras gauche son vieux chapeau sans bords.
Seulement, une fois dans la rue, il nota dans sa mémoire le nom de
mistress Fanoche et le numéro de la maison.
Puis il s'en alla en se disant:
--Voilà une journée qui finit bien. J'ai bu un coup de bière, j'ai une
demi-couronne dans ma poche, j'ai assisté une pauvre femme et son
enfant, et si le noble lord ne s'est pas moqué de moi, j'aurai une
dizaine de livres dans une heure.
Jamais tu n'as eu pareille veine, mon cher, poursuivit-il en s'adressant
à lui-même, et si cela continue, au lieu d'aller coucher à la nuit dans
le workhouse mil-endroad, tu seras quelque jour un pauvre _présenté_.
* * * * *
Pendant ce temps, l'Irlandaise soupait avec avidité, versant, de temps
à autre, une larme de reconnaissance.
--Commuât t'appelles-tu, madame? lui disait une des petites filles, la
plus jeune.
--Jenny, répondit-elle.
Et ce jeune monsieur? poursuivit l'enfant en montrant le petit
Irlandais.
--Ralph, dit l'enfant.
Elle lui sauta au cou et lui dit:
--Je t'aime bien... voudras-tu jouer avec moi?
--Oui, répondit Ralph.
La plus âgée des petites filles regardait avec tristesse la mère et
l'enfant.
Mistress Fanoche surprit ce regard, et la petite fille baissa aussitôt
les yeux et devint toute tremblante.
Quand l'Irlandaise Jenny et son fils eurent soupé, mistress Fanoche leur
dit:
--Vous devez avoir besoin de repos: venez, je vais vous conduire à votre
chambre.
Elle prit une des deux lampes qui se trouvaient sur la cheminée.
Ralph, car c'était bien le nom du petit Irlandais, se laissa gentiment
embrasser par les petites filles.
Mais la dernière, la plus âgée, celle qui tout à l'heure l'avait
regardé avec tristesse, l'embrassa avec plus d'effusion que les autres
et lui dit à l'oreille:
--Il ne faut pas rester ici, vois-tu... Il ne le faut pas...
--Pourquoi? demanda l'enfant.
--Parce que ces dames sont bien méchantes et qu'elles te battraient.
En ce moment, la vieille femme osseuse ramena son binocle sur le bout de
son nez.
La petite fille rougit et se dégagea des bras de Ralph. Mais elle lui
pressa encore la main, et le petit Irlandais sentit que cette main
tremblait.
Cependant mistress Fanoche avait ouvert une porte au fond du parloir et
introduit l'Irlandaise dans une jolie petite chambre où il y avait deux
lits jumeaux dans une alcôve.
Tout cela était blanc, sentait bon, et avait, pour nous servir de
l'expression essentiellement anglaise, un aspect confortable.
L'Irlandaise se souvint des paroles de Shoking, qui avait comparé cela
au paradis.
--Ma chère, dit alors mistress Fanoche, ne m'avez-vous pas dit que vous
vouliez aller demain à Saint-Gilles?
--Oui, madame.
--A quelle heure?
--Il faut que nous soyons, mon fils et moi, pour la messe de huit
heures.
--On vous éveillera à sept, ma chère: bonne nuit.
Et mistress Fanoche alluma une bougie qu'elle laissa sur la table,
caressa encore une fois l'enfant et sortit.
Alors, se trouvant seule avec lui, Jenny l'Irlandaise prit son fils dans
ses bras.
L'enfant avait retrouvé son front soucieux.
--Mère, dit-il, est-ce que nous allons rester ici?
--Oui, mon enfant.
--Longtemps?
--Jusqu'à demain.
--Bien sûr, nous nous en irons demain?
--Il le faudra bien, soupira-t-elle.
--Pourquoi ne nous en allons-nous pas tout de suite?
--Mais, mon enfant, c'est impossible...
--Oh! dit-il.
Et il garda un moment le silence.
Puis, tandis que sa mère le déshabillait pour le mettre au lit.
--J'ai peur, dit-il bien bas.
--Pourquoi aurais-tu peur? demanda la pauvre mère.
--La petite fille m'a dit qu'il ne fallait pas rester...
--Pourquoi donc?
--Parce que ces femmes sont méchantes et qu'elles me battraient.
--Ne suis-je pas là pour te défendre, moi?
--C'est vrai. Alors nous resterons... mais nous nous en irons demain,
n'est-ce pas? Tu me le promets?
--Oui.
--Alors, bonsoir, mère.
Et l'enfant se coucha.
Quelques minutes après, il dormait d'un profond sommeil.
L'Irlandaise se mit à genoux, au pied de son lit; elle voulut prier et
remercier Dieu qui ne l'avait pas abandonnée; mais soudain elle sentit
une chaleur extraordinaire monter de sa poitrine à son visage.
Sa tête s'alourdit; un invincible besoin de dormir, qu'elle prit pour le
résultat de la fatigue, s'empara d'elle.
Elle voulut se lever et ne le put. Elle essaya d'appeler à son aide,
mais sa gorge crispée ne rendit aucun son. Tout à coup ses yeux se
fermèrent sans qu'il lui fût possible de les rouvrir, et elle s'affaissa
lourdement sur le tapis de laine commune qui se trouvait au pied de son
lit.
Alors la porte de la chambre s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.
Un homme à figure sinistre la suivait.
V
Quel était donc ce nouveau personnage?
C'est ce que nous allons vous dire en peu de mots.
A peine l'Irlandaise était-elle dans sa chambre que la scène avait
subitement changé au parloir.
Mistress Fanoche avait fait un signe, et à ce signe, la grande dame
osseuse prenant un air méchant et ramenant avec un geste de fureur ses
bésicles, sur le bout de son nez crochu, avait dit d'une voix
impérieuse:
--Allons, vilaine marmaille, au lit!
Les petites filles alors, toutes tremblantes, s'étaient levées de table
sans mot dire et avaient suivi leur terrible maîtresse, qui les avaient
conduites dans le vestibule et leur avait fait gravir l'escalier qui
montait aux étages supérieurs.
Mistress Fanoche était demeurée un moment, absorbée par la lecture d'une
lettre qu'elle avait tirée de sa poche et que certainement elle ne
lisait pas pour la première fois, car le papier en était sali et
froissé.
L'oeil de cette femme brillait d'une joie infernale, et elle murmurait
tout en lisant:
--C'est une fière chance tout de même qu'au lieu de revenir de Greenwich
par l'omnibus, j'aie pris le _Penny-Boat_. Maintenant sir John Waterley
et miss Émily peuvent venir, j'ai un fils à leur rendre. Pourvu que mon
commissionnaire ait trouvé Wilton.
Elle achevait à peine qu'on frappa à la porte.
--Entrez, dit-elle.
Un homme parut.
Un homme d'aspect repoussant et presque aussi déguenillé que le bon
Shoking.
Il portait une barbe épaisse et de grands cheveux.
Cheveux et barbe dissimulaient presque en entier un visage couturé de
mystérieuses cicatrices, qu'éclairaient deux petits yeux pleins de
férocité.
--Ah! vous voilà, Wilton? dit mistress Fanoche.
--Oui, madame.
--Vous n'êtes pas gris, au moins.
Cet homme eut un sourire amer.
--Je n'ai ni bu ni mangé depuis hier, dit-il.
--Voilà un verre de bière et une tartine; mais dépêchez-vous, dit
mistress Fanoche, tandis que cet homme s'approchait avec avidité de la
table encore servie, nous avons à causer sérieusement, Wilton.
--De quoi s'agit-il, milady? fit-il d'un ton ironique; avons-nous
quelque petite fille à noyer ce soir?
--Non, mais il faut ressembler vos souvenirs.
--J'ai bonne mémoire, allez, dit-il, avec un accent sinistre; si bonne
que la nuit quand la faim m'empêche de dormir, il me semble voir danser
sur la paille qui me sert de lit toutes les petites créatures dont j'ai
été le bourreau.
--C'est très-poétique ce que vous dites là, Wilton, fit mistress Fanoche
en haussant les épaules; mais nous n'avons vraiment pas le temps de
parler de ces choses. Il y a deux livres à gagner tout de suite, et une
livre de pension par semaine pendant un an.
--Milady, répliqua Wilton d'un air farouche, et donnant cette
qualification à mistress Fanoche en manière d'ironie, on a tort de
représenter le diable avec des cornes. Le diable, c'est une femme, et
cette femme, c'est vous.
--Soit, dit-elle. Vous laisserez-vous tenter?
--Il le faut bien, dit Wilton qui se versa un second verre d'hafnaf,
c'est-à-dire de boisson mélangée par moitié. De quoi est-il question?
--Il faut d'abord faire remonter vos souvenirs à neuf ans.
--Bon!
--Vous rappelez-vous qu'il y a neuf ans, un soir, un gentleman vint ici,
apportant un enfant dans son manteau?
--Il en est tant venu de gentlemen apportant des enfants! dit Wilton.
--Soit, mais celui-là vous ne pouvez l'avoir oublié.
--Son nom?
--Il s'appelait sir John Waterley, était officier dans l'armée des Indes
et partait le lendemain pour Calcutta, d'où vraisemblablement il ne
devait plus revenir, car il était atteint d'une maladie qu'on disait
mortelle.
Cet enfant était le fils de ce gentleman et d'une jeune fille de trop
grande naissance,--miss Émily Homboury, la fille d'un pair
d'Angleterre,--pour qu'il pût jamais songer à l'épouser.
Il nous apportait l'enfant avec mission d'en prendre soin, de l'élever
jusqu'à l'âge de quinze ans, et de lui donner plus tard un état
d'honnête ouvrier, nous annonçant que jamais ni sa mère ni lui ne
pourraient le réclamer.
--Ah! je me souviens maintenant, dit Wilton, qui se versa un troisième
verre d'hafnaf; sir John vous remit une bourse qui contenait huit cents
livres; et comme vous ne vous souciez guère de dépenser cette somme à
l'éducation du petit, vous la gardâtes, et lorsque sir John fut parti,
j'allai jeter l'enfant dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres.
--C'est cela même.
--Mais pourquoi donc me dites-vous cela, milady?
--Parce que, maintenant, on me réclame l'enfant.
--Qui?
--Sir John.
--Il n'est donc pas mort?
--Non, et il vient d'épouser à Cannes, en France, miss Émily, qui a
perdu son père, qui s'est jetée aux genoux de son frère, lui a tout
avoué et que son frère a pardonnée.
--Miséricorde! dit Wilton. Eh bien! que ferez-vous, ma chère?
ajouta-t-il lorsqu'il eut pris connaissance de cette lettre salie et
froissée que mistress Fanoche lui mit sous les yeux.
Un superbe sourire vint alors aux lèvres de la nourrisseuse d'enfants.
--Tous les enfants nouveau-nés se ressemblent, dit-elle.
--C'est un peu vrai.
--Que réclame sir John? un enfant qui doit avoir maintenant neuf à dix
ans.
--Sans doute.
--Eh bien! je lui rendrai un enfant de cet âge.
--Mais cet enfant... où est-il?
--Là, dit mistress Fanoche. Venez...
Elle prit une lampe et ouvrit la porte de la chambre où dormait le petit
Ralph et où Jenny l'Irlandaise était affaissée lourdement sur le sol.
--Une femme! dit Wilton en entrant.
--Oui, répondit mistress Fanoche, mais ne craignez rien... Elle ne
s'éveillera pas avant trois ou quatre heures d'ici.
--Oh!
--J'ai versé dans son bol de thé deux gouttes d'opium, et toutes les
cloches de Saint-Paul ne la réveilleraient pas. Il ne tient même qu'à
vous, Wilton, ajouta-t-elle avec un sourire féroce, qu'elle ne s'éveille
jamais.
--Ah! c'est pour cela?...
--C'est pour cela, dit-elle.
Wilton s'approcha du lit où dormait l'enfant.
--Qu'il est beau! fit-il naïvement.
--N'est-ce pas?
--On dirait un ange endormi.
--Eh bien! il dort et ne fait pas un mauvais rêve, hein? Il sera
peut-être pair d'Angleterre quelque jour.
--Mais, ma chère, dit Wilton, vous ne songez pas à une chose...
--Laquelle?
--Cet enfant de dix ans se souvient de son pays.
--Soit.
--De sa mère.
--D'accord.
--Vous ne tromperez pas sir John et miss Émily un quart de minute.
--Vous vous trompez, Wilton.
--Comment cela?
--J'ai arrangé une petite fable bien simple et bien naturelle, mon cher.
--Voyons.
--J'ai confié l'enfant tout petit à une nourrice irlandaise.
--Oui. Je lui faisais passer de l'argent tous les mois et elle me
donnait des nouvelles de l'enfant. Quand j'ai reçu la lettre de miss
Émily, je lui ai écrit, et elle est venue. Je l'ai récompensée
généreusement, et elle est retournée dans son pays.
--Bien imaginé, ma chère, dit Wilton, et je persiste de plus en plus
dans mon opinion que le diable c'est une femme, et que cette femme,
c'est vous.
--Trêve de niaiseries, dit mistress Fanoche, il faut faire disparaître
cette femme.
--Comment?
Mistress Fanoche haussa les épaules.
--Et le pont de Londres? dit-elle.
--C'est juste. Mais...
Et Wilton se gratta l'oreille.
--Mais?... dit sèchement mistress Fanoche.
--Une femme, ça ne s'emporte pas dans un manteau comme un enfant.
--Bah! dit mistress Fanoche, le cabman de White-Chapel n'est pas mort,
j'imagine.
--Non, certes.
--Il y a deux livres pour lui.
Wilton hésitait encore.
Mistress Fanoche sortit une bourse de sa poche et y prit deux guinées.
--Et je paye d'avance, dit-elle.
--Ma foi! murmura Wilton, les temps sont durs... et il faut vivre.
Et il souleva l'Irlandaise et lui dit:
--Elle est lourde... il faudra faire un joli effort pour la jeter à
l'eau.
La pauvre Irlandaise ne s'éveilla pas. Le narcotique avait fait d'elle
un cadavre.
--Et nous, dit mistress Fanoche, ne perdons pas de temps. Il faut
chercher le cabman.
--Je me suis douté que nous aurions besoin de lui, répondit Wilton, et
c'est lui qui m'a amené. Il est à la porte.
Un rayon de joie infernale passa dans les yeux de mistress Fanoche.