Tout à coup une lueur rougeâtre se fit au bout du pont, du côté du
Borough, c'est-à-dire sur la rive méridionale.
Cette lueur était celle de la lanterne d'un de ces grands camions à
trois chevaux qui transportent les marchandises d'une gare à l'autre.
Wilton eut un nouveau battement de coeur.
Le cabman lui cria:
--Prenez garde!
Wilton abandonna le parapet et, portant toujours l'Irlandaise, il se
rapprocha du cab.
Il fallait absolument laisser passer le camion, la plus vulgaire
prudence l'exigeait.
A mesure que la lourde voiture s'approchait, la clarté du fanal devenait
plus grande, et tout à coup elle frappa le visage de l'Irlandaise.
Une fois encore les regards de Wilton s'arrêtèrent sur son visage et les
battements de son coeur se précipitèrent.
Le camion passa.
Le cocher qui le conduisait, chaudement enveloppé dans sa pelisse garnie
de peau de mouton, sa casquette sur les yeux, regardait à peine devant
lui, d'un oeil somnolent, et tout juste ce qu'il fallait pour conduire
son véhicule.
Peut-être aperçut-il le cab, mais il ne prêta aucune attention à cet
homme qui avait l'air d'avoir un cadavre dans ses bras.
--Eh bien! cria le cabman, est-ce que tu ne vas pas te dépêcher, Wilton?
Wilton ne répondit pas.
--Il fait froid et j'ai les doigts gelés à tenir mes guides, continua le
cabman. Dépêche-toi donc.
Wilton était comme saisi de vertige.
--C'est drôle!, murmura-t-il, jamais je n'ai été comme ça. Le coeur me
manque et mes jambes me rentrent dans l'estomac.
--Allons! allons! répéta le cabman.
Mais Wilton jeta un cri.
L'Irlandaise, qui jusque-là était comme morte, avait poussé un soupir.
Et Wilton s'éloigna de nouveau du parapet, revint au cab et dit:
--Non, non, je ne veux pas.
--Tu ne veux pas la noyer? fit le cabman stupéfait.
--Non, répéta Wilton.
--Mais malheureux... tu veux donc rendre l'argent?
--Je ne rendrai rien, dit Wilton. Tant pis pour mistress Fanoche... je
ne veux pas noyer cette femme... elle est trop belle...
Le cabman eut un éclat de rire.
--Du moment où on ne rend pas l'argent, dit-il, ça m'est égal; j'aime
autant ça même, car j'ai toujours pensé que noyer une femme portait
malheur. Mais qu'allons-nous en faire?
--Je ne sais pas, dit Wilton.
Et il replaça dans le hanson l'Irlandaise, qui avait retrouvé son
immobilité cadavérique.
--La dose d'opium était bonne, murmura-t-il, nous avons le temps de
réfléchir. Elle n'est pas près de se réveiller.
Le cabman tourna bride.
--Ah çà, où allons-nous?
--Je ne sais pas, dit le bandit.
--Est-ce que tu veux en faire madame Wilton, par hasard?
Wilton tressaillit.
--Oh! non, dit-il tout à coup, si je venais à aimer une femme, je serais
perdu. Je ferais trop de bêtises!
Puis, prenant une résolution subite, il remonta dans la voiture et dit:
--Remonte la rue du roi Guillaume jusqu'au _monument_, prends celle de
la Poissonnerie, tournons les docks et allons chez le land-lord
Wanstoone, dans Old-Gravel-lane. D'ici là, je réfléchirai.
--Comme tu voudras, dit le cabman.
Et le hanson se remit à rouler rapidement, laissant le pont de Londres
derrière lui, remontant King-of-Williams-street, contournant la colonne
commémorative de l'incendie qui dévora la moitié de la Cité, en 1666, et
s'engageant dans cette longue rue de la Poissonnerie qui contourne les
docks de Sainte-Catherine et de Londres et aboutit à
Saint-Georges-street.
Au delà des docks de Londres, on trouve, sur la droite, une rue en pente
qui descend vers la Tamise et aboutit au tunnel.
Cette rue, qui décrit un arc de cercle, se nomme Old-Gravel-lane, ce qui
veut dire le vieux chemin sablé.
Elle est déserte la nuit.
Seul, au milieu de cette solitude, un public-house, bien après minuit,
laisse encore voir sa devanture éclairée, au travers de vieux rideaux
rouges.
Le land-lord, ou tavernier, se nomme Wanstoone.
C'est un homme discret qui ne se mêle jamais de rien, n'intervient dans
aucune querelle et écoute froidement des histoires et des confidences
qui lui entrent par une oreille et sortent par l'autre.
Master Wanstoone est le prototype du land-lord comme il en faut dans le
Wapping, car Old-Gravel-lane est au beau milieu de ce quartier sinistre.
Ce fut donc à la porte de ce public-house que le hanson s'arrêta.
Le cheval était bien dressé. Il s'arrêtait aux portes et on pouvait l'y
laisser indéfiniment.
Le cabman, qui était un habitué du public-house, ne s'occupait jamais de
sa voiture que lorsqu'il craignait les policemen.
Mais il n'y a point, il n'y a jamais eu de policemen dans le Wapping,
passé huit heures du soir.
Wilton coucha l'Irlandaise en travers sur la banquette et jeta dessus la
vieille couverture du cabman.
Puis il entra avec ce dernier dans le public-house, qui était tout à
fait désert.
Master Wanstoone lisait assis derrière son comptoir, et il se leva même
avec humeur pour servir les deux verres d'hafnaf que demanda Wilton.
Puis il reprit sa lecture.
--Vois-tu, dit alors Wilton au cabman, j'ai bien réfléchi en chemin.
--Ah! fit le cabman.
--De quoi nous sommes-nous chargés, poursuivit Wilton, de faire
disparaître une femme?
--Oui.
--Afin que mistress Fanoche puisse faire de son enfant ce qu'elle
voudra.
--Tiens, elle a donc un enfant?
--Oui, je te conterai ça une autre fois. Passons. On nous donne cinq
guinées à chacun. Bon! nous emportons la femme... et mistress Fanoche
n'entend plus parler d'elle.
--Mais si elle a un enfant, elle se mettra à sa recherche.
--Non.
--Ah! par exemple!
--Elle est arrivée à Londres ce soir, elle n'y connaît personne... elle
ne sait pas le nom de mistress Fanoche... encore moins celui de la rue
où elle a laissé son enfant... Comment veux-tu qu'elle le retrouve?
Et puis, Londres est si grand qu'il ne finit pas. Sais-tu qu'il y a près
de quatre milles de Dudley-street, d'où nous venons, à Old-Gravel-lane,
où nous sommes?
--Tu comptes donc rester ici?
--Nous allons la porter dans Welleclose-square, nous la coucherons sur
un banc et tout sera dit.
--Soit, dit le cabman.
--Puisque j'ai entamé une de mes guinées, dit Wilton, autant vaut que je
paye encore.
Et il jeta six pence sur le comptoir.
Ils sortirent. Le cabman remonta sur son siége et Wilton s'assit de
nouveau auprès de l'Irlandaise.
--Hé! dit-il, il faut nous dépêcher, elle est brûlante, malgré le
froid: c'est signe qu'elle s'éveillera bientôt.
Le square dont avait parlé Wilton était à une très-petite distance.
Le hanson remonta dans Saint-Georges, tourna à gauche, et dix minutes
après, il entrait dans Welleclose-square.
Le lieu était sinistre et désert.
Autour d'une sorte de jardin s'élevait une vieille grille en fer.
Autour de la grille il y avait çà et là un banc vermoulu. Tout à
l'entour se dressaient des maisons noires et hideuses, d'où ne sortait
aucun bruit, et où n'apparaissait aucune lumière.
Des ruelles sombres, étroites, aboutissaient à cette place. C'était
peut-être le lieu le plus caractéristique du Wapping.
Un silence de mort régnait à l'entour.
C'est que le Wapping ne s'éveille que passé minuit.
Alors s'ouvrent des bouges sans nom, des théâtres qui ont un public de
prostituées et de voleurs, des bals où les femmes viennent pieds nus,
faute de souliers.
Or, il n'était pas encore minuit.
Et le Wapping ne donnait pas signe de vie.
Le hanson s'arrêta.
Wilton prit de nouveau l'Irlandaise dans ses bras et descendit.
Il s'approcha d'un banc et l'y coucha tout de son long.
--Elle sera fort bien là, dit-il. Et puis, quelque bonne âme charitable
en prendra soin peut-être.
--Une jolie femme trouve toujours un asile, ricana le cabman. C'est
égal, nous volons joliment l'argent de mistress Fanoche.
Et les deux bandits s'éloignèrent, laissant la malheureuse Irlandaise
toujours en proie à son sommeil léthargique, en ce lointain quartier de
Londres dans lequel, la nuit, un gentleman ou une femme honnête
n'oserait pénétrer.
On entendait encore dans l'éloignement le bruit des roues du hanson,
lorsque minuit sonna à la chapelle Saint-Georges. Alors quelques lueurs
tremblantes s'allumèrent çà et là aux fenêtres voisines. Le Wapping
s'éveillait et l'Irlandaise dormait toujours.