épilé--dansent. Femme claire, issue de la poitrine d’ange de l’homme
sombre. L’éternelle chanson a repris. Ce sont d’abord quelques envolées,
une esquisse assez ample. Mais le rythme les presse de toute part et les
encadre; comme un inexorable tir d’artillerie, les notes d’une mélodie
atroce tombent autour d’eux, cinglent leurs jambes, lacèrent leurs bras,
rompent leur échine. Cette chanson furieuse va tout épuiser, elle ne dit
plus rien. Par une série de hachures hâtives et décisives, elle ne
rappelle des chants plus longs que pour les anéantir. Une bestialité
rudimentaire et instantanée de rut et un ascétisme, conclusion correcte
d’un épuisement méthodique, se rencontrent.
Cela se fait plus intense, jusqu’à une vibration immobile. Extase
moderne, où le nègre donne le surcroît de son rien surabondant, où le
blanc perd tout. Réminiscence de tout, oubli de tout.
* * * * *
Deuxième entrée des girls.
Cette fois-ci, je reconnais la septième. Mais je vois bien que j’en
distingue une pour échapper à la foule des autres. Et d’ailleurs si je
les voyais de près, la perspective changeant, cette septième rentrerait
dans le rang, pour qu’une autre en sorte. A moins qu’aucune, je souhaite
qu’aucune ne... Au moins je serais débarrassé de ce lot-là.
Des femmes nues, encore des femmes nues.
Femme, tu uses ton prestige.
VII
L’HOMME
Il vient un moment dans une revue à grand spectacle où l’air de la salle
change. Le public attend quelque chose de différent de ce qu’il a vu
jusque-là, et quand le rideau se lève, le vent qu’il fait devient
frisson. C’est que le pillage bestial de l’Espace et du Temps, de la
Nature et de l’Histoire s’interrompt, on revient à l’humain, et la foule
a le trac pour la grande vedette qu’elle aime, qu’elle va revoir, qui va
feindre encore le vieux jeu de l’âme individuelle, et expliquer le cœur.
La scène est vide, dans ce vide se compose le silence d’un culte. Un
homme ou une femme paraît: les hommes et les femmes, d’un coup d’œil
soulagés, reçoivent en pleine figure le sentiment du succès qui les
exalte au-dessus d’eux-mêmes et leur fait croire encore à la fiction de
leur petit moi qu’ils portent comme un débris de superstition et de
magie, un dernier talisman entre le cœur et le foie.
C’est, par exemple, Chevalier. Un grand garçon solide, les épaules un
peu tombantes, les jambes un peu arquées. C’est le joyeux mécano, le
beau gars de Courbevoie. Voyez-vous comment se noue la réussite? Son
sourire, sa lippe oblique esquisse une asymétrie qu’une épaule et une
jambe gauches accentuent et rendent irrésistible.
La foule se repaît d’un visage. Pour elle, ce petit espace est plus
émouvant qu’un paysage célèbre: les détails grandis par le maquillage et
l’ardente action de chacun, font une évidence dont on ne se lasse pas.
Chevalier est peuple, mais c’est un artiste, il redresse ce qui se perd
dans le peuple: une bonhomie qui n’est pas vulgarité. Les hommes et les
femmes de talent ne sont jamais vulgaires. Si d’aucuns le prétendent, ne
les écoutez pas, ce sont des gens distingués dont la faiblesse est
blessée par toute force, qui se vengent sournoisement et lancent leur
misérable venin.
Et qu’est-ce qu’une chanson? Une analyse de sentiments que Chevalier
mène avec la pudeur de ceux qui n’ont pas eu le temps de s’attarder dans
les affaires de cœur. Il lui en vient quelque mélancolie qui enveloppe
sa gaieté et coupe son ironie. Une sorte de bonté affleure; elle altère
discrètement cette ambition qui a l’air de se contenter durement d’être
satisfaite.
Mais assez. J’aime ces séducteurs, mais seulement dans les premiers pas
de leur séduction. Par l’abus et la malversation, ils vous obligent
bientôt de reprendre ce qu’on était si content de leur donner.
Et en dépit de cette réapparition de l’homme, de l’innocence de ce
bateleur qui flatte mon regret toujours mal tué de l’ancienne vie, je
reviens à des réflexions maussades. Les comédies et les revues
dispensent au gros public la faveur d’entrevoir le train que mène un
certain monde qui tient le haut du pavé dans la grande ville, qui fait
plus d’éclat que les plus riches et les mieux nés--s’il en est qui
peuvent encore naître mieux que les autres--et qui, du reste, se mêle à
ceux-ci et à ceux-là de mille façons. Ce monde est celui du plaisir,
mais ceux qui le donnent y tiennent la première place: les cabots, les
maîtres d’hôtels, les croupiers, plutôt que ceux qui le reçoivent, car
ceux-ci sont trop nombreux, trop anonymes. Les gens de théâtre ont pris
pied dans l’existence: ils ne se donnent plus la peine de représenter la
vie des autres. Ils jouent leur propre vie. Ne sont-ils pas riches?
N’ont-ils pas des autos, de beaux appartements, tous les accessoires qui
font croire qu’on est vivant? Ils reproduisent donc bonnement chaque
soir, sur la scène, leurs habitudes de l’après-midi, leurs mœurs
confinées d’hommes et de femmes voués à toutes sortes de prostitutions.
On construit partout de nouveaux tréteaux dans Paris et l’on se plaint
du médiocre de la marchandise qu’on y débite. Pour se rassurer, on
pourrait admettre que ces acteurs et ces auteurs nouveaux accèdent en
même temps que ces foules à la vie intellectuelle du théâtre, à la vie
de représentation. Sortant de cette masse inculte, ils s’avancent du
même pas qu’elle. Il se produit une saturation de plus en plus rapide de
la vie par sa figuration à bon marché. Tous les hommes sont gagnés à
l’imaginaire. T. S. F. de pauvres.
L’élite ne devrait pas se plaindre de cette vaste et faible migration.
Elle n’aurait qu’à demeurer à l’écart de ces déplacements inférieurs.
Mais elle descend dans la rue, lasse d’elle-même. Autrefois dans toute
la ville, il n’y avait qu’un théâtre, et pour elle. Aujourd’hui, il y en
a cent, pour la foule. L’élite ne le comprend pas, suit la foule,
confond les lieux, entre partout. Ensuite elle est écœurée de ce qu’elle
voit, prétend que tout va mal, jette le discrédit sur tout, se vautre
dans le découragement. Mais elle y revient, et de tant de soirées
perdues peu à peu se fait le mot d’ordre des nouveaux plaisirs, de plus
en plus abâtardis.
Je suis entre la scène et la salle, entre ces deux foules qui se
convoitent, qui se ressemblent, qui s’emmêlent, qui s’annulent l’une par
l’autre. Je suis là, errant sur la corde raide, entre ces deux pauvres
abîmes.
Pourtant, de nouveau, je suis entraîné par un esprit d’adhésion. Mon
rechignement de tout à l’heure cède. D’abord, je me moque de moi: tout
ce que je disais après le numéro du contorsioniste, n’est-ce point par
terre? L’homme ne peut se contenter de la suggestion vague de la
mimique. Il lui faut encore l’affirmation héroïque de la parole; il est
content qu’on pose encore bravement devant lui son portrait. Sa carrière
lui paraît encore un tout solide et conséquent dont il attend toujours
une imitation nombreuse. Il est plus à son aise devant un acteur qui
refait sa vie de tous les jours que devant un acrobate ou un danseur qui
l’accable d’allusions à un autre monde.
Tout cela importe peu. Eh quoi? Où es-tu, songe-creux? Tu es chez les
hommes. Ici on s’ébaubit devant des danses et de naïves allégories
semblables à celles dont Le Tasse, Shakespeare, Molière amusaient leurs
maîtres. Le music-hall c’est la réunion des plaisirs de la cour et de la
populace. On est peuple dans les salons et l’on rêve toujours de s’y
encanailler. Versailles et le théâtre de la Foire se rejoignent comme
toujours par dessus l’art savant qui occupe les lettrés et les
bourgeois.
J’ai vu tout à l’heure une danse percutante, qui soudain a fait bondir
sur ses pieds le génie atroce de cette époque.
Et ce charment baladin de Chevalier fut aussi naïf qu’en aucun temps.
Danser, conter des histoires sur les pays du bout du monde, chanter des
chansons pour faire rire et pleurer: c’est ainsi qu’on arrête un instant
les hommes. Allons, un effort: de ma part, plus de confiance; de la
leur, un peu d’audace. Qu’on achève de se débarrasser ici de tout ce qui
vient d’une civilisation finie. Nous ne pouvons plus rien tirer que du
rudimentaire. Décadence ou renaissance? Appelez cela comme vous voudrez,
ce rythme dur et guerrier, la danse de la clairière ou du village, cette
ébauche de comique et de tragique par un saltimbanque devant un
attroupement de brutes étonnées. Assez de paroles: bouches cousues si ce
n’est pour un chant d’enfance. Assez de gestes: seulement des mouvements
utiles. Assez de décors, de nuances: un fond qui s’efface pour que sur
sa pureté la machine humaine puisse inscrire ses significations
élémentaires. Une musique qui soit l’ordre d’un chef. Nous sommes promis
à une ère de sévérité. L’homme d’aujourd’hui dans un sursaut a remis le
doigt sur la ligne inflexible de la tradition éternelle et énigmatique.
Mais énervé, fasciné, il n’ose écarter son regard de cette génératrice
pure, droite, virginale.
Ne demande pas que l’invention, l’audace, le risque courbent encore le
motif, le fassent fleurir, le compliquent. Le souvenir généreux de
l’abondance, il faut que tu l’étouffes.
VIII
SEUL
Ils s’en vont, les hommes avec leurs femmes, les femmes avec leurs
hommes. Leur hâte décourage celui qui aime la beauté, car il voudrait
qu’aucun mouvement ne se défasse sans avoir laissé mûrir son rythme.
L’enchantement cesse tout à coup. C’est une atroce cassure, c’est une
blessure de plus à leur âme, mais ils ne la sentent pas. Ils tournent le
dos aux acteurs, ils leur infligent un oubli brutal. Ils se bousculent
autour des vestiaires, dans un esprit de concurrence mesquin. Ils
emportent en triomphe leur parapluie. Puis-je jamais cohabiter avec
cette partie de moi-même qui fait une figure pareille à ces figures-là?
Dehors, ils vont se disputer les taxis et les autobus. Les opulents dans
leurs Rolls iront dans d’autres lieux publics se repaître encore de
chaleur vulgaire. Les poches pleines, ils s’affublent d’arrogance, mais
ils donnent deux sous à quiconque ne les laisse pas seuls et ce sont eux
les mendiants.
Traînent entre les fauteuils qui s’assoupissent vannés, des papiers
poisseux, des fleurs sales, les ordures du troupeau.
Me voilà seul. J’ai perdu les hommes.
Je n’ai guère eu pour eux, pendant ces deux heures, que mépris et haine.
Est-ce que le secret de ce lieu, comme de tant d’autres lieux, m’a
échappé? Je ne sais pas aimer. L’amour de la beauté est un prétexte pour
honnir les hommes.
Il est impossible que tout un fragment de l’Univers soit si faible, si
laid; ou bien se prépare, au cœur de sa dissolution, quelque chose de
fort et d’inconnu que je dois découvrir et aimer.
Pourquoi aucun ustensile, aucune femme, aucun plaisir, aucun travail ne
me paraît un achèvement, autour de moi?
Il y a en moi une faculté d’admiration qui veut trouver des objets qui
l’assouvissent entièrement. Si l’un de mes amis donne une fête, la
réunion des beautés et des talents, la musique, les danses, l’ornement
des salons, tout doit être tel que cela se pose aussitôt dans un plan
éternel, sans attendre l’agrément du souvenir. Je veux que cette soirée
me poigne du sentiment qu’elle est une minute parfaite, un délice qui a
droit de cité dans l’éternel; car les minutes parfaites sont éternelles.
Tout ce qui, autour de nous, prend l’apparence de la vie ne vit pas
réellement: mais ce qui est assez réussi pour mériter qu’on dise que
cela existe, cela est déjà indestructible. Il n’y a que deux choses: le
néant de ce qui n’est point et l’acuité de ce qui est.
Je sens l’éternel, tissu dans le moindre texte de la vie humaine. Mais
pourtant,--est-ce ma faute ou celle de mon époque?--à tout moment rien
ne me paraissant achevé, tout me paraît manqué.
Est-ce que je ne tombe pas dans l’erreur la plus rabâchée? Je voudrais
me voir la laisser à d’autres. Je méconnais mon temps, à cause d’un
simple effet d’optique qui leurre toujours les hommes. Parce qu’on a
toujours le nez sur l’ouvrage, on ne peut prendre la vue d’ensemble qui
en assurerait la jouissance. L’œuvre qu’accomplit un groupe d’hommes
reste toujours en-deçà de leur désir, ainsi elle ne leur paraît qu’une
étape sur la route vers autre chose. Mais pour ceux qui viennent après
eux, cette œuvre mûrit à vue d’œil et prend tout à l’heure une valeur
complète, absolue, éternelle. Je ne peux pas avoir le sentiment du
définitif, grâce à Dieu, mais ne puis-je connaître, de temps à autre,
l’ivresse de l’intense?
Quand, après plusieurs jours de travail je m’en vais au garage et que je
retrouve ma voiture, je touche une certitude. Pourtant je traîne toute
la semaine à Paris, protestant que la communauté de mes contemporains ne
produit aucun objet ni aucune forme de vie qui me remplisse, qui puisse
prétendre à s’incorporer à moi, je veux dire au plus haut, au plus
exigeant de moi-même. Ce mécontentement va avec l’éloge hasardeux
d’autres époques. Je suis las de cette routine.
Ce matin, pendant que j’étais étalé voluptueusement sur le dos et que,
ventre à ventre avec cette bête d’acier, et prenant soin que rien ne dût
embrouiller les mille traits précis dont était fait, une demi-heure plus
tard, son élan entier sur la route de Rambouillet, je voulais me défaire
de ma plainte.
A quoi me sert cette voiture? A aller d’un point à un autre. De là à
conclure qu’elle n’est qu’un moyen et non une fin et à la jeter au
rancart avec tous les engins que produit notre temps, il n’y a qu’un pas
que j’ai fait tous les jours pendant des années. Mais maintenant si je
me demande: à quoi servait à Léonard la Joconde? A quoi servait au
Christ de revenir à Jérusalem pour s’y livrer à ses ennemis? A aller
aussi d’un point à un autre. Et pourtant ces mouvements ont fixé à
jamais quelque chose, quelles que soient les destructions temporelles
qui menacent ce canevas de toile ou ce souvenir installé dans la tête
d’une race mortelle.
Le rendement de mon auto est un chef-d’œuvre. Ma course de ce matin à
Rambouillet où j’ai battu tous mes records est un acte suffisant qui
épuise toute la puissance, comme le geste inaltérable du coureur de
Marathon. Je me demande de quoi je me plains.
Si je m’obstine à me lamenter, il faudrait alors que je finisse dans une
flamme intrépide, dans une fumée obscure; il faudrait au moins que je ne
rate pas la mort, moi qui aurai raté la vie. J’aurais été de ceux qui
toujours réclament l’absolu, mais c’est en vain qu’il aura partout
éclos, comme une fleur modeste, sous mes pieds d’abstracteur distrait.
C’est le grand crime, la grande erreur qui ne peut être lavée que dans
le jet du sang; et du sang quand il est encore chaud, et non pas quand
déjà l’âge commence de le refroidir.
Comment pourrais-je haïr sans un sophisme de ma lâcheté, ce qui respire
de ma respiration même? Ce qui me déçoit, pourquoi est-ce que je me bute
à croire que c’est mon époque, alors que c’est quelque chose de la vie
qui a toujours affligé les cœurs frêles et bandé les cœurs capables?
Mais sans doute, mon sort est de travailler à mon temps et de ne pas le
connaître, de refuser aujourd’hui pour que, par mon office aveugle,
demain soit fait, et mourant dans la déception, après mes six jours de
labeur hargneux, je n’aurai pas de septième jour pour me reposer et
avouer que ce que nous avons fait était bien la destruction du néant,
l’accomplissement du réel.
Je suis jeune, je suis fort, chaque journée s’ouvre comme une fameuse
chance; les femmes nous veulent encore du bien. Mais cette grande
semaine, ma jeunesse, a glissé comme une lettre à la poste que je me
suis envoyée à moi-même et que je n’ai jamais reçue. C’est que je ne
suis pas un homme libre. Or la liberté ne s’acquiert point, pas plus que
le pouvoir de l’amour. Je n’ai pas de nez, je ne sais pas flairer la
vie.
C’est pourquoi je suis là, dans ce Paris, consterné. Je me console en me
disant que ma consternation va devenir une rage dangereuse; mais je ne
suis qu’un annaliste maussade. Que ne suis-je plutôt un dictateur qui
tape comme un sourd!
Dès mon enfance, pourtant, j’avais le goût de considérer l’emménagement
du futur dans le présent, mais je laisse passer sans la toucher, pour la
faire chair, cette image qui devrait me plaire entre toutes, que fait le
monde de mes jours. Je suis là, comme débarqué, comme tombé d’une
vieille lune; là, au milieu des hommes et des femmes. Ils ne me
paraîtront aimables qu’à mon lit de mort. Mais alors quelle palinodie,
quel regret de ne les avoir pas serrés sur mon cœur, ce soir. Au fond de
l’Afrique, cependant, quand j’avais la fièvre, j’avais trouvé que je les
aimais. Alors j’étais un garçon facile.
IX
LES RUINES
L’Europe est couverte d’églises et de châteaux décrépits, emmêlés
d’usines, sales chantiers, informes labyrinthes où des équipes
d’horlogers égarés poursuivent un grand système mécanique sans queue ni
tête. L’Europe est comme l’Asie couverte de temples et de palais bâtis
sous le ciel d’autres temps. Sur tout ce grand continent, depuis
l’Atlantique jusqu’au Pacifique, on a cessé de construire, autant dire
sur toute la Terre, du moins rien qui vaille, et personne au fond de son
cœur ne s’y trompe.
Les Européens se sont mis à adorer les ruines.
Déjà, au Moyen Age, ils étaient occupés des ruines. Depuis que les
belles maisons avaient commencé de s’effondrer autour de la
Méditerranée, les hommes n’avaient cessé d’en ramasser les morceaux, et
les tournant dans leurs mains gourdes, ils y cherchaient la fibre
essentielle.
Comme alors ils étaient jeunes, un jour, ils surent voir dans ces choses
assassinées par le temps une jeunesse pareille à la leur, renversée, et
qui protestait d’une voix ardente.
Pourtant parmi ces ruines, les plus nombreuses étaient les plus
récentes, les plus menteresses. Car du cycle des Grecs et des Romains,
la dernière saison, décadente, avait recouvert les saisons antérieures
presque partout et de ses monuments énormes elle écrasait l’étagement
exquis des conquêtes de l’adolescence et de l’âge adulte.
Mais ces indications faussées, nos ancêtres les redressaient et leur
génie recréa le monde, redonna un visage humain à la Terre qui avait
brisé son miroir.
Aujourd’hui, les hommes n’ont plus de force pour transfigurer ce qui
s’offre à leurs yeux, mutilé et amoindri par l’âge. Ils aiment les
ruines pour elles-mêmes, pour les effets que les siècles y manigancent.
Le hasard déchaîné brise les ensembles, découpe et met en relief
quelques morceaux; il les édulcore, il les enduit du fard de la patine.
Là-dessus les hommes se pâment; ils hument avec délice les approches de
la mort; ils se complaisent aux jeux d’ombres qu’elle fait quand elle
descend sur la vie.
Charme immonde des ruines, amour de vieillards.
Les Européens sont fiers de leurs ruines. Ils montrent, ils vantent la
force qu’elles évoquent comme si elle était la leur. Mais elle ne leur
appartient pas plus qu’aux Américains dont la plupart ont quitté nos
pays vers le temps où l’on n’ajoutait plus rien à la beauté acquise.
Il ne s’agit plus que de vivre sur ce qui a déjà été vécu. On
raccommode. Ses églises sans Dieu, ses palais sans rois, l’Europe les
indique comme des joyaux aguicheurs sur son vieux sein. Et les
Américains, nos frères prodigues, qui ont tout laissé tomber, qui sont
partis pour saccager l’autre partie du monde, emportant ce qu’il y avait
de plus brutal dans notre brutalité, ils reviennent, l’argent du
défrichement dans leurs poches, ils s’ébaubissent devant nos bibelots et
ils les convoitent comme des talismans. Talismans dont les uns et les
autres, Européens et Américains, espèrent qu’ils assurent la
conservation de l’Esprit.
Et comme les Européens sont pauvres,--car ces vieilles gens, pris de
fureur sénile, cassèrent tout chez eux, l’autre année, et maintenant ils
crient famine,--ils ont trouvé un moyen de tirer profit de leur
superstition et de celle des autres. Un reste d’orgueil les empêche de
vendre leurs cathédrales. D’ailleurs, ils ne peuvent pas les vendre en
les déracinant, les mettre au clou comme d’autres bijoux de famille.
Mais ils en tirent un revenu régulier. A l’entrée des ruines, ils ont
mis un tourniquet, et moyennant quelques cents, ils vous font entrer,
tristes Américains sans âme, qui venez voir mourir notre âme, la vôtre.
Les ruines sont le matériel d’exploitation d’une immense industrie
ignominieuse, la plus bestiale des mercantes, la prostitution qui mieux
que toute autre à l’heure actuelle détraque les organes intimes de
l’humanité.
Les destructeurs de toute cette décrépitude, s’il nous en tombe de la
lune, seront de pauvres conquérants, de sobres pillards. Les trésors
qu’ils disperseront sont maigres, déjà fanés, depuis longtemps
dépouillés de leur destination. Mais quel petit plaisir de propreté
maniaque--et quelle sombre joie--ce serait de voir balayer tous ces
musées, autant que de voir finir les casinos. Détruire ces infâmes
bazars de riches, en même temps que ces Deauville et ces Monte-Carlo,
cette Venise, cette Tolède, tous ces bordels de l’Occident.
Il n’y a qu’un peuple qui a droit à des musées: les Américains, parce
qu’ils ne se nourrissent que de pillage aveugle. A ceux-là, s’ils
veulent, nous enverrons encore des bateaux remplis de tableaux, de
statues de toutes les époques et par-dessus, Notre-Dame ou le Colisée.
Peuple mort, fait du plus mortel de notre mort.
Mais ils se sont eux-mêmes découvert des ruines. Les débris des Aztecs
et des Mayas, ils les brandissent comme les trophées enviables de la
mort.
Et les océans ne se sont répandus que pour cacher d’autres épaisseurs de
civilisations crevées. Le globe entier est un cimetière de pierres
taillées.
O printemps, reviens aussi souvent que tu peux et amoncelle tes verdures
sur les vestiges de nos hivers. Automne, multiplie tes ardentes
pourritures. O saisons, vous qui faites les ruines, défaites-les aussi.
Vieillesse de l’Europe: Italiens ardents et vides, Espagnols oubliés,
Français anesthésiés, Anglais sans plus d’emploi, Scandinaves conservés
dans la glace, Allemands abrutis de travail, Jeunes Slaves nés trop tard
dans un monde trop vieux.
Les Américains ont pensé s’échapper, ils ont été se cacher dans un
continent neuf. Mais il n’est pas de bain de Jouvence, ils ne peuvent se
décrasser de l’âge de l’Europe qui les tient au cerveau. Au contraire,
dans un air plus électrique, leur vieillesse s’accélère et achève de les
abstraire.
Son équilibre de vieillard qui s’était rendu maître du secret de
longévité, l’Asie le détruit d’un geste. Elle se surcharge d’une autre
vieillesse, celle de l’Europe, fiévreuse et dévorante.
Les Nègres sont des enfants égarés dans une forêt, qui n’ont jamais eu
de parents, pourris d’enfance.
Les Russes, leurs fermentations foudroyantes menacent mon foie.
Je crois à la décadence de l’Europe, de l’Asie, de l’Amérique, de la
planète.
L’Europe et l’Asie: deux tas de vieilles disciplines morales,
religieuses, esthétiques dont l’efficacité ne se fait plus sentir que
d’une façon intellectuelle sur les élites et d’une façon passive sur les
foules. Et par là-dessus l’industrialisme qui fait des siennes, cette
déviation de l’esprit de science qui a été une admirable vertu.
L’Amérique: je ne distingue pas bien son génie spécifique qui tout à
coup se déclarant en ferait un monde à part, d’où sortirait une
originalité inconnue. Je n’y vois qu’un fragment de l’Europe, une
exaspération du génie nordique possédé par les philtres modernes:
charbon, pétrole et autres matières.
Je ne sais pas si l’adolescence fermentée de la Russie peut céder le pas
à une maturité. Par suite de la formidable ambiance civilisée qu’il y a
autour des Russes, leur ingénuité n’est-elle pas circonvenue et
pervertie? Ces cent cinquante millions de paysans lointains sont
suffoqués par l’haleine de serre chaude qui leur arrive de Paris, de
Pékin et de New-York.
Il ne reste plus à nos yeux, aujourd’hui, de toutes les civilisations
d’Amérique, d’Asie, d’Europe, qu’une seule civilisation planétaire,
toute usée.
C’est que la Nature n’a offert à chaque groupe d’hommes qu’une substance
limitée. Quand cette substance a été consommée, ils ont vieilli. Chaque
groupe a eu son heure, mais n’a eu que celle-là. La permanence humaine
n’a été faite que du saut de l’étincelle d’un groupe à l’autre, de
l’épuisement successif de filons dispersés.