sous les armes, ne peuvent se retremper. Je n’attends plus rien de
nouveaux croisements: l’avenir ne nous promet plus qu’un métissage
confus. Ce n’est plus le fruit d’une année qui pourrit ici ou là, tombé
sur le sol; c’est l’arbre lui-même dont les racines flétries ne
reçoivent plus le printemps.
L’arrêt de l’esprit créateur se manifeste d’abord dans les arts sociaux:
architecture et théâtre, meuble, vêtement, puis il gagne les arts
individuels: peinture, littérature.
Le sexe s’égare dans un onanisme ramifié.
Tout devient conscience passive, sous l’accablement de l’Histoire; peu à
peu le sens de l’existence est comblé par la définition qu’en offre le
passé. Tout devient imitation; les tentatives révolutionnaires imitent
plus que ne font les efforts de conservation.
Il est vrai que je crois à l’homme décadent parce que je crois à l’homme
primitif. Or, il apparaît un fait immense qui ira en s’élargissant
encore et qui rend aléatoire ce rapport d’idées. Au delà de six mille
ans d’histoire, il y a au moins, et peut-être beaucoup plus, cent mille
ans de préhistoire. Durant ces mille siècles vécut un être qui a été
social avant que d’être homme. Les civilisations les plus anciennes que
nous connaissions ont mis en œuvre d’antérieures activités collectives.
Dès lors, est ce que le mythe du primitif, reculé indéfiniment, ne
s’évanouit pas? On ne peut fixer à aucun point dans le temps cet
homme-souche, au fond l’homme de Rousseau, vierge de toute complication,
indemne de toute usure, disposant de toute la puissance qui aurait été
dépensée depuis lors. Nous avons été prendre notre notion de l’homme
primitif chez les sauvages qui meurent autour de nous, qui n’étaient que
des dégénérés.
Si l’homme est vieux, sa vieillesse dure depuis si longtemps qu’elle se
confond avec une perdurable jeunesse. Une vieillesse capable de regains
et de printemps, ce n’est plus la vieillesse, c’est la vie avec son
alternance.
L’essence de la vitalité humaine n’est pas dans les races, qui ne sont
que des moments et des fragments; elle se dérobe dans un fond plus
obscur, assez profond pour contenir à la fois les sources de la vie et
de la mort.
Il y a un rythme qui infléchit notre condition selon une ondulation si
longue et si vague qu’on ne peut attacher à tel ploiement de la courbe
plutôt qu’à tel autre une humeur triste ou joyeuse. L’idée de décadence
est aussi vaine que celle de progrès.
Nous ne pouvons pas chercher nos raisons d’être dans l’histoire: nous
devons libérer notre époque des liens qui la lient aux autres époques.
La génération vivante est la génération aînée par rapport aux
générations passées ou futures. Nous sommes les hommes, c’est-à-dire des
âmes hors du temps! Il nous faut prendre une résolution contre le temps.
Assez de comparaisons oblitérées et d’analogies superstitieuses.
* * * * *
Ainsi, je criais joyeusement que j’étais forêt. L’arbre pourrissait,
néanmoins je participais de la sève intarissable de la forêt.
Je voyais les hommes mourir, mais l’immortalité humaine, atteinte dans
les individus, se réfugiait dans le sein de l’Espèce. Meurent les
hommes, vive l’Homme. L’esprit de l’Espèce, de l’Homme recueillait les
anéantissements éphémères et en nourrissait sa permanence. Les
civilisations se fanaient comme les fleurs, mais elles lâchaient un
fruit plein de graines. L’Homme refaisait ses forces inépuisables dans
la toute puissante végétation du sommeil et bientôt il reverdissait
selon un rythme immanquable.
L’Homme était aussi large que la Nature, que la Vie, que l’Univers, que
Dieu. Soumis au système des saisons, il en tirait autant de force que de
faiblesse. Assuré du retour du printemps, il était éternel. L’Homme
croyait sa forme durable, parce qu’il croyait que toutes les formes
autour de lui étaient durables, parce qu’il croyait que les saisons
étaient des déesses, des immortelles.
Mais une réflexion a fait son chemin cruel dans ma verdeur. J’ai
découvert que la terre était plus large que l’Homme, que le ciel était
plus large que la terre. La forêt ne dure pas plus qu’un arbre et une
planète qu’une forêt.
Une science, qui est le dernier fruit de cette présente civilisation, va
la forcer à rejoindre de vieilles méditations. Elle lui enseigne que
rien dans le contenu de la Nature n’est constant et ne lui offre la
moindre promesse de persistance. L’Homme est remonté assez haut dans
l’histoire des formes qui l’entourent, des pierres, des plantes, des
bêtes, pour y surprendre une mobilité indomptable. Les métamorphoses de
la Matière sont incessantes et ne permettent pas qu’on attache une
signification absolue à aucun des types illusoires dont la présence
coïncide avec la nôtre, qui ne sortent de la matrice que pour y rentrer.
Il n’y a point toujours eu de roses ou de lions sur la terre et il n’y
en aura plus demain. Et la terre n’est qu’une planète qui sera broyée
entre les étoiles.
Dès lors, toutes les lois et toutes les passions que l’Homme a tirées de
l’observation de ses propres habitudes; le chant de joie qui s’élève en
lui de moment en moment quand il voit son sang, transvasé par les
saisons, revenir sur lui-même; la consolation dont il s’enivre de
nourrir de ses cendres le regain de ses semblables; le patriotisme
planétaire, la piété solaire qui l’entraînent à quitter sans désespoir
la compagnie des belles idées, jeunes déesses qui fouleront toujours
d’un pied charnu un sol toujours verdoyant, tout cela soudain se sèche,
et jonche le sol comme un squelette algébrique.
Voici le corps de mort dénoncé par les religions, il est capable de plus
larges dissolutions que celles qu’elles lui reprochaient. Le corps
humain, la vivante construction de l’histoire retombe dans la masse de
la matière et participe de son éternelle caducité. Ce n’est plus le
corps des hommes, mais le corps de l’Homme même qui est poussière.
L’Espèce s’achemine vers le cimetière des Espèces. Le cycle des saisons
se tord et se brise. Et la source même de toute cette trompeuse
immortalité, l’humide planète se roule dans la poudre des vieilles
lunes. Ainsi, au milieu du désert, la source qui nourrissait l’oasis
cède à la puissance des sables.
Et l’Homme perd son corps au moment même où les hommes, ayant perdu le
sens du général, ne sachant plus atteindre la moelle des choses, se
précipitent dans l’individuel, s’acharnent sur l’éphémère, se parquent
dans les limites temporelles que dessine le court épanouissement de leur
chair, essaient d’assouvir de cendre leur âme.
* * * * *
Eh bien! je rebondis encore: meure l’Homme, vive le monde!
Il arrive une heure où l’homme se dédouble de l’homme, où tout
l’appareil qu’il a monté ne lui paraît plus son os même, mais quelque
chose d’extérieur, d’accessoire qui se détache. La civilisation n’est
plus à ses yeux que ce contenu méprisable, qui doit être renouvelé, des
formes. Elles sont éternelles, on sent leur vertu irréductible derrière
l’horizon affaissé: peu importe donc que ce peu d’argile qui faisait
leur aspect devienne poussière. L’Esprit est toujours là, même s’il
résorbe son expression. L’Esprit ne connaît pas de plus ni de moins.
L’Esprit n’est pas affecté par les vicissitudes du temps. L’Esprit ne
meurt pas.
Devant ces considérations, tombe toute inquiétude historique. Passent
les cités, les arts: l’homme demeure avec son cœur éternel. Passe
l’Homme, l’Esprit demeure.
Mais l’immortalité de la vie, de l’âme universelle se dérobe à nous
aussi cruellement que l’immortalité de l’âme individuelle. Il faut
avouer que nous sentons le froid que cause dans nos esprits
l’accomplissement de l’inexorable loi de précarité et de décrépitude.
Toute l’espèce ne perçoit plus que le vieillissement. Le sentiment que
nous participons à l’éternelle jeunesse du monde, même par notre
pourrissement, nous est retiré.
* * * * *
Du moins les hommes avertis par la raréfaction de la vitalité
renonceront à confiner toute leur foi, comme ils le faisaient aux
siècles derniers, dans la misérable destinée temporelle d’une patrie,
d’une race ou d’une classe. Et cette religion du progrès, cette stupide
adoration de l’Espèce, cet orgueil humain à l’usage des épiciers, cette
ration démocratique dont crurent s’empiffrer les démagogues et leurs
troupeaux, du moins nous verrons cela bafoué et abattu.
Et pourtant, nous autres, Occidentaux, si nous ne sommes pas tués ou si
nous ne nous suicidons point par crainte de ces pensées, nous céderons
encore, comme si de rien n’était, à l’appel de notre génie qui nous
obligera, tant que nous aurons dans notre poitrine la moindre bouffée de
ce souffle qui fait brûler le cerveau, à nous accomplir physiquement.
Tout sentiment devient pensée. Toute pensée devient acte. L’acte,
regardez ce que c’est: le mouvement de mon bras.
L’Occident, c’est la machine et c’est le tableau. C’est la même foi qui
anime le peintre et l’ingénieur. Nous sommes peuples laïques,
mécaniciens, praticiens.
Mais nous pouvons aussi du suc le plus subtil de la Terre nourrir et
fortifier une méditation, au point qu’elle dépasse cette Terre. Nous
nous sommes éloignés de cette méditation dans les derniers siècles, à
cause de l’effort passionné qui nous a séduits et qui nous a retenus
tout entiers dans l’achèvement de ce tableau et de cette machine. Nous y
revenons aujourd’hui. N’avons-nous plus assez de sang pour fournir,
comme nous l’avons fait du XIIe au XVIIe siècle, à un effort catholique?
Ne pouvons-nous embrasser à la fois la vie et la mort? Créez une statue
d’une dureté plus évidente qu’aucune apparence au monde, mais que votre
esprit reconnaisse que sa qualité exquise, c’est sa fragilité, promesse
qu’ailleurs est l’éternel.
X
POUR FINIR
Les hommes et les femmes dansent et chantent, huilés par la sueur, la
couleur et le désir. Il y a aussi la fumée, la vanité, le bruit. Toutes
ces faveurs se rassemblent autour d’eux, après les heures de travail,
quand ceux mêmes qui n’arborent pas un simulacre de métier ont tué les
heures comme les autres, à jamais noués aux fils de téléphone.
On écrit les annales qui montrent les dieux et les rois à leur poste
comme le pompier de service. Mais la réalité des siècles c’est que, tous
les soirs, les jeunes gens de tous les printemps se sont assemblés pour
danser et chanter. Il en est ainsi depuis ces quelques milliers
d’années. O brièveté du séjour. Je voudrais vous saluer tous qui avez
vécu. Quelle douce soirée, n’est-ce pas?
Cette danse! Cette chanson! Est-ce que cela a jamais été plus parfait?
Les X. Sisters et Chevalier sont étincelants et autrefois Gaby Deslys,
et Fortugé. Tout va bien. Ne t’inquiète pas, pauvre pédant levé du pied
gauche, de savoir si c’était mieux dans un autre siècle. Quelle folie
noire. «Tout cela va finir», cette sentence est une noix vide.
Je veux chanter un chanteur, mécano à Courbevoie et deux danseuses
venues de Cracovie ou de New-York. La vie se fait de ces mille
rencontres que vous voyez.
Parce que je n’ai pas d’imagination, un dépit sec me fait baisser les
yeux. Cette ville pourtant est un rêve. Quand m’abandonnerai-je enfin au
rêve que fait cette ville? Avant de mourir tout à l’heure, je voudrais
embrasser cette vie que nous aurons vécue. Elle nous plaisait pourtant.
Il fallait savoir la prendre comme toutes les vies qui ont jamais été
offertes aux hommes.
Il y avait les autos, les avions, ces jolies bêtes que nous domptâmes,
les ayant tirées des limbes. La vitesse est notre prière. Vous voyez
bien que notre imagination n’est pas épuisée. Les limbes sont là,
grandes ouvertes à côté de nous, peuplées de la multitude des formes.
Plongeons les mains dans l’abondance.
Il y avait les tennis, les golfs, ces parcs fermés aux vieillards. Ce
sont nos biens. La jeunesse est toujours belle. Regardez-la, mais
regardez-la donc.
Il y avait nos amours, nos voyages et nos amours. Le relâchement des
mœurs fit des mouvements nombreux. La camaraderie des hommes et des
femmes, on pourra y voir notre temps triste et gai.
Te rappelles-tu, Poppy, cette course avec Jacques et Léonora. Ce bond
jusqu’aux Alpes, puis notre long rire le long de la botte comme un
couteau que tire de son mollet un joyeux et cruel et absurde garçon pour
frapper il ne sait quoi, ouvrir un fruit. Tu venais de quitter ton mari
et Léonora? elle n’en avait jamais eu. Nous étions deux couples, bien
séparés par la jalousie. A d’autres de prêter leurs femmes ou de se
prêter eux-mêmes. Nous étions de ces heureux qui jouissent le mieux de
leur époque parce qu’ils se tiennent à distance et ne la bousculent pas,
ne la pressent pas de donner l’extrême de sa réponse, ce qui la fait
tourner de l’œil.
Au bout de l’Italie, ce fut la mer, cette vieille mer où l’on vient
retrouver le parfum frais d’antiques années qu’on a eues. Nous passâmes
en Afrique. Nous étions animés jusqu’au défi, nous voulions que nos
ombres s’épaississent jusqu’à la couleur de la mort.
Te rappelles-tu aussi ce soir, à Montagel, où il n’y avait plus personne
sur le golf et où nous lançâmes nos deux balles dans un ciel qui se
fermait?
Les routes de la terre s’emmêlent dans la nuit, les paysages glissent
les uns dans les autres en sorte que la planète est un seul jardin qui
s’endort où tous les lits sont bons.
Et même ces soirées de Paris qui me prennent à la gorge, agression du
sang. C’est le pays des amis. Car j’ai eu des amis. Mais qui les
emporte? Non pas seulement une guerre de canons. Un homme est toujours
prêt à quitter son ami pour suivre une idée qui resserre son odeur
particulière comme font doucement les deux cuisses d’une femme. Je me
suis trouvé sans amis comme justement je ne croyais plus aux femmes,
dont le cœur est néanmoins encore dans ma main, saignant. Compagnons
sévères, nous nous sommes tournés le dos, parce que des maximes nous
hélaient ailleurs, d’un mouvement si tendre des reins. Et un sein qui
fléchit sous ma main à jamais façonnée aux caresses me dit vainement le
mot faible que vous m’avez refusé, vous, sérieux fuyards.
Mais pourquoi me priver du monde et de ses pompes astrales? Le temps est
venu d’oublier l’adolescence et les négations vierges. Des palais et des
temples attendent par mille marches ton talon durci par le désert, ô
prophète aux oreilles pleines d’oiseaux. Les femmes poussent partout en
strophes nombreuses de feuilles. Des dieux pétris de la chair hardie des
nébuleuses gambadent çà et là; attrape-les par un pied et renverse-les
sur le sol herbu d’une planète, et bouffe-leur le nez. Le printemps
veille encore au fond des cieux: rien en nous ne peut repousser son
invasion.
Pourtant, Bacchus ivre du moment terrestre, tu passes la main, avec de
grands cris désolés, à un Christ mécontent qui quitte tes savanes pour
aller ailleurs conquérir la mort.
Mais la forêt orne la retraite de l’ermite et met des fleurs dans sa
barbe. Le temps est-il venu de la pauvreté des saints? Job, le cul dans
les ruines et les tessons, peut-être que Dieu reconstruira encore ta
maison. Bonne odeur de la planète comme d’une pomme dans ma main.
TABLE DES MATIÈRES
Le Sang et l’Encre
I.--Le Jeune Européen 11
II.--Vivre pour écrire 29
III.--Histoire d’un roman 61
IV.--Écrire pour vivre 73
V.--La liberté 87
Le Music-Hall
I.--Une maison sans visage 101
II.--Une salle vide 107
III.--Entrée en matière 115
IV.--Le contorsionniste 121
V.--Décadence et destruction 129
VI.--Danse 163
VII.--L’homme 169
VIII.--Seul 177
IX.--Les ruines 185
X.--Pour en finir 203
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 25 MAI 1927 PAR
L’IMPRIMERIE PAUL
DUPONT, A CLICHY (SEINE)