Il l’a voulu pour la pire raison: par lassitude. La race européenne,

américaine, maîtresse de la planète, comme les grands peuples

conquérants au bout de leur effort, a voulu se reposer du poids de son

travail sur un monde inférieur de vaincus et d’esclaves. Au lieu de les

prendre dans les rangs d’autres races--ce qui lui était interdit par

tout un monde de circonstances et de pensées--elle a été les chercher

hors du cercle animal, dans ce monde qu’à tort elle dit inanimé, dans le

règne minéral, végétal. Avec les métaux, après avoir façonné l’outil

unilatéral, inarticulé, inerte, elle conçoit la machine subtile,

complexe, souple, capable de reprendre l’impulsion, de conserver le

mouvement.

Beaucoup croyaient qu’ainsi l’homme servait son désir le plus haut,

qu’après une victoire définitive sur la matière, il allait aiguiller

l’esprit sur une voie libre, le lancer sur un rail d’infini.

Mais le mal se mêle au bien et rend les intentions fourchues: au moment

même où il faisait un si grand effort, l’homme cherchait une pente où se

laisser aller et se détendre. Il l’a trouvée et il s’y est tenu; et

c’est pourquoi il est puni.

Car s’il ne peut conférer à des instruments le pouvoir d’engendrer la

vie, par un revers inexorable, il peut les investir d’un pouvoir de

mort.

La machine est née de la paresse de l’homme. Elle est née décrépite et

ruineuse, elle ne peut engendrer que des cadavres. Pourtant, comme ils

ont l’air jeune et vigoureux, ces beaux bras d’acier! Mais ce ne sont

que les pinces d’un vieux crabe maléfique. Un enfant sort du ventre de

sa mère; si Dieu oublie de lui donner une âme, il coule comme de la

gelée. Ainsi tout ce qui sort de la machine.

L’homme ne peut faire qu’une machine produise un vase vivant. Mais

hélas! il peut faire que cette machine produise un vaisseau tel que le

fléchissement s’y marque de façon inoubliable; et une fois que l’homme a

vu son œuvre moins bonne, ainsi mise au monde en sous-main, il se

trouble à jamais dans son esprit, et sa conception de la beauté ne cesse

plus de s’altérer d’heure en heure.

De l’aveu fatal de l’homme, aussitôt que la machine est en mouvement,

elle brise le nœud qui retenait la beauté, les liens profonds que la

main ajustait autrefois entre les parties intimes de la substance. La

machine est une esclave; si on la déchaîne, c’est une brute qui ne peut

que détruire. La machine n’augmente pas l’homme; mais au contraire, elle

ne semble être mise au monde, jouant un rôle diabolique, que pour

communiquer à la matière la conséquence mortelle de ce relâchement de

l’activité de l’homme.

Par exemple, telle machine happe un caillou. Ce caillou est prospère, il

a reçu de l’influence des divinités atmosphériques, une forme

palpitante. La machine le broie et il en sort ce ciment informe,

inanimé, si profondément, si lourdement paresseux, à quoi l’homme

renonce à conférer une vie plus haute que celle que connaissait ce

morceau de matière quand il était caillou. Ce sera cette misérable

maison moderne. Tandis qu’autrefois au temps de la jeunesse et du génie,

la pierre accédait à un plus haut degré dans l’échelle de la création

par la métamorphose ennoblissante que lui procurait la main de l’homme,

tailleur de pierre.

Certes, la machine est vivante; en cela l’homme semble s’être dépassé.

La machine est même plus vivante que l’homme, dans la mesure où

l’abdication de l’homme lui abandonne un pouvoir exorbitant.

La machine est vivante comme la mort.

C’est tout ce que nous créons encore, la mort, une mort active,

acharnée, qui a de l’ouvrage devant elle. C’est tout ce qui sort de nos

mains, qui soit encore sûr et fort.

La machine échappe au désastre qu’elle propage autour d’elle comme un

démon se joue du feu de l’enfer.

Aux époques de transition comme la nôtre, qui ont passé le point

culminant où la vie dans son épanouissement a le loisir de se suspendre

un moment, ce qui naît encore de vivant passe au service de la mort, et

ne sert plus qu’à hâter la fin, à détruire tout ce qui se prolonge et

qui n’est plus qu’apparence.

Moment critique. Les machines font un énorme et implacable et

irrésistible système de critique, de destruction, qui a germé dans notre

sein et qui nous ronge.

Mais une légende comme celle de la machine que je viens de te dire ne

m’aide pas assez à composer l’incantation dont j’ai besoin, où veut

entrer toute mon angoisse, contre mon époque glissant de mes doigts,

vertigineuse. C’est de toutes parts une dérobade, une fuite, comme une

allusion vers quelque chose que je sens peser derrière la paroi de mon

esprit mais qui n’a point de nom dans ma langue. L’homme va mourir,

l’homme que nous avons conçu, aimé, loué.

L’AUTRE

Je vois bien s’avancer de toutes parts un génie qui nous est étranger.

Mais il entraîne de grandes beautés. Il est vrai que ces beautés sont

plus célestes que terrestres, qu’elles sont tracées par une promptitude

silencieuse, qu’elles appellent une intuition instantanée, de plus en

plus indicible, de plus en plus inarticulable.

MOI

Pour moi, cet avenir c’est la fin, puisqu’il ne prolonge rien de ce que

nous appelons humain. Toutes les valeurs dont nous vivions

disparaissent. Ce système du monde qui se composait dans les entrailles

mentales de l’homme, va s’anéantir; c’est la toute prochaine péripétie

du roman cosmique. Nous ne serons plus là, dans huit jours, pour voir

l’épisode suivant. La vie universelle continue: des cendres de l’homme

elle crée un être nouveau. Pour cet être nouveau il y aura des valeurs

nouvelles. L’appréciation de ces valeurs fraîches nous échappe

complètement, elles signalent un monde qui nous est tout à fait

étranger, hors du régime humain, hors de la sphère terrestre. Silence de

cinéma sans musique. Cependant l’énergie que je tire de la Terre ne peut

nourrir qu’un espoir, un désir, un vouloir humains. Je ne peux former

d’autre souhait que de perpétuer ce que j’aime. J’ai donné tout mon

amour à ce que je connais. Je ne puis remplacer ma raison de vivre par

ma raison de mourir. Si l’humain meurt, au moment où il meurt que

m’importe cet univers qui va se nourrir de la dissolution de nos chères,

de nos belles catégories; je souffre trop, je passe la main. Si d’autres

de mes frères ont la force, cessant d’être des hommes, de tirer une joie

de l’atroce enfantement, tant mieux pour eux. Je vous salue, anges ou

démons.

L’AUTRE

Abandonne cette vue borgne que l’évolution à venir ne consistera qu’à

épuiser les prémices que tu discernes dans les faits actuels: dans

l’état présent germent des causes mystérieuses qui engendreront des

conséquences inattendues. Tu ne peux condamner sans recours un futur qui

ne te réserve que des surprises. Tout peut être changé d’une minute à

l’autre par une découverte. Et par exemple, cette époque de la machine

où nous nous débattons peut être terminée d’un instant à l’autre. En

tout cas tout nous engage à modifier une conception de la vie et de la

beauté à la fois trop stable et trop périssable que nous tenons de la

Méditerranée, région qui n’est pas hantée par les tremblements de terre.

Ne soyons pas fétichistes, n’attachons pas tout notre intérêt à une

statue de marbre cassable, à une machine que la rouille menace;

corrigeons l’exemple grec par l’exemple japonais: apprenons à renouveler

la beauté chaque matin avec un peu de papier et quelques petits bouts de

bois.

MOI

Oui, certes, songeons que les civilisations sont périssables,

préparons-nous à lever le camp, jetons du lest, accrochons-nous au

principe vivant. Cette planète même se dérobe sous nous. Alors, allons

jusqu’à l’exemple de l’Indien qui, entraîné aux plus riches méthodes de

dépouillement, s’accorde mieux que nous à une destinée de déluges et de

collisions astrales...

Non, je reviens me réfugier près de cette statue de marbre, immobile

pour une heure dans un parc qui invinciblement retourne à la brousse. Je

ne puis penser autrement que je fais. L’avenir, je ne puis le composer

que des traits que je vois à aujourd’hui qui me montre le visage

d’agonie de tout ce qui m’est cher. Je n’ai pas le cœur dur d’un

démiurge.

L’AUTRE

Mais si tu gardes dans un coin de ton esprit cette idée que les choses

ne tourneront pas inévitablement comme elles en ont l’air, tu seras

obligé de tenir ton jugement en suspens, tu ne pourras pas t’abandonner

tout à fait au pessimisme que tu préfères, et tu te garderas ouvert à

d’autres hypothèses que des ruptures totales d’équilibre. Et l’homme ne

finit pas plus qu’il ne commence, et rien ne s’est jamais arrêté en lui

qu’on puisse fixer d’un mot. On ne peut pas dire: ceci est, a été et

sera l’homme. Car, depuis qu’il existe sur cette planète un mammifère

érigé sur ses deux pieds, il a déjà renouvelé plus d’une fois, pièce à

pièce, toute son armature spirituelle et l’intime même du métal dont est

faite cette armature. L’idée de la permanence des formes, sous ce crâne,

ne peut subsister qu’à l’abri de l’ignorance. Le domaine cultivé par

l’histoire, jusqu’hier, était assez étroit pour que l’homme rationnel

pût se persuader que la terre ne pouvait produire d’autres fleurs

mentales que celles dont il chantait, ces temps-ci, les couleurs

toujours renaissantes et toujours pareilles. Mais voici que la

préhistoire déborde de sa jungle irrésistible notre petit jardin. La

préhistoire brise l’homme historique comme la considération de

l’inconscient brise l’homme psychologique.

Pour moi, j’incline à me confier au flot à l’exemple de Christophe

Colomb. Bientôt apparaîtront des choses nouvelles, terres ou étoiles.

Nous leur donnerons un nom humain, ou bien les anges nous souffleront

les termes ineffables qui conviennent à ces surprenantes Amériques.

MOI

Non, l’homme, c’est une espèce terrestre; il y a un point

d’épanouissement pour chaque espèce qu’elle ne peut dépasser. Au delà,

c’est la mort: peu importe ce qu’est la mort et si sous d’autres cieux

cela pourrait s’appeler la vie.

L’AUTRE

Et tu crois que l’humanité actuelle a dépassé ce point et s’engage dans

la vieillesse. Alors, ton pessimisme est absolu. Il n’y a plus qu’à

attendre ce qui pour toi sera vraiment la mort, puisque tu ne veux pas

t’intéresser à cet être fascinant qui naîtra à travers la mort, de cette

partie de toi-même que tu ne connais pas, qui ne répond pas à ton nom

d’homme et qui est pourtant plus vivante que toi.

MOI

L’homme peut, tant que les conditions physiques de la planète ne sont

pas changées, échapper à la vieillesse en retournant à l’enfance.

L’AUTRE

Ah! Je te vois venir. Tu m’amènes à ton idée de la destruction.

Aujourd’hui est mauvais, demain est entièrement inclus dans aujourd’hui.

Il faut détruire aujourd’hui et hier renaîtra. Derrière le conservateur

s’avance le réacteur.

MOI

Oui, pour empêcher la destruction lente que je vois en tous sens, pour

arrêter l’évolution pernicieuse, je veux interposer une destruction

immédiate, totale, qui ramène l’histoire à ses débuts.

L’AUTRE

Les débuts de l’histoire! Mythologie d’enfant.

MOI

Ainsi serait sauvé et restitué l’humain. Ce qui est la souche, ce qui

permet les fruits et les fleurs et les feuilles, l’animal et l’enfant.

Il faudrait que les vertus renaissent. Il y a quelque chose sous le ciel

que j’appelle toujours, c’est la fraîcheur du sang. Sentir que la sève

des feuilles coule directement dans les veines de l’homme: ne pas

laisser les lèvres de l’homme se dessécher loin du sein de sa nourrice.

Que ne ferait-on pour qu’un sourire de jeune homme refleurisse quelque

part sur cette planète qui a besoin d’être fumée. Il y a quelque chose

que je veux maintenir à tout prix. L’idée du salut de la ruche par une

certaine restauration qui serait une conservation profonde, me relance

toujours.

Cet instinct de conservation s’attache à quelque chose de plus en plus

général. Il ne s’agit plus de maintenir le Français, ni même l’Européen,

mais l’Humain. Maintenir l’humain, faire en sorte qu’il y ait encore

longtemps une expression humaine du monde, par des chants et des

prières, des amours, toutes sortes de fabriques.

Car nous ne voulons pas encore nous perdre tout entiers en Dieu. Faits

de la boue de cette planète, nous ne pouvons concevoir l’activité

spirituelle que selon une morphologie inhérente à cette boue. C’est

pourquoi je m’effraye devant le tour actuel des choses qui a l’air

d’aller à une abstraction destructrice de toute variété capricieuse, de

tout modelé délicat. Je ne puis encore renoncer à ce qui m’a sauté aux

yeux, au plus caractéristique de l’effort des hommes: découper les

choses avec des instruments, les surprendre et les précipiter dans des

formes qui sont plus souples et plus résistantes que les choses.

C’est pourquoi quelques hommes isolés dans le monde moderne, en

Amérique, en Asie, en Europe, épouvantés des déficiences aux proportions

continentales que ne masquent pas les faibles constructions qu’élève de

toutes parts le consortium de ces forces égarées que nous nommons au

hasard: Démocratie, Capitalisme, Agnosticisme, Machinisme, Communisme,

songent à rompre cette faible course, et ne s’effrayent plus du mot de

destruction. Ils ne reculent pas devant les moyens désespérés: armer les

fous, les brutes, ces millions d’ennemis que l’humanité renferme dans

son sein. Destructions matérielles dans un monde qui n’est plus que

matériel.

L’AUTRE

J’ai horreur de ces rêveries de promeneur placide qui tout à l’heure va

retrouver son cabinet à la même place. Nous avons fait la guerre. Voilà

qui nous a guéris des utopies, voilà qui nous a restitué le sens d’une

certaine mesure: nous savons que l’idée est un acte et un acte de la

douleur. Je demande sur quelle galère tu embarques l’humanité et quelles

souffrances manœuvreront les rames.

Et je veux qu’ils réfléchissent, ces destructeurs, s’il s’en trouve, sur

ce qui en eux est susceptible d’être détruit. Que changerions-nous si

nous étions dans les conditions les plus efficaces pour tout changer? Je

ne puis me maintenir dans les vues de l’esprit, je découvre la platitude

des événements.

Donc, on détruit l’économie: au diable les banques, les usines, les

chemins de fer. Plus d’argent. Plus de presse. Enfin les hommes

respirent, ils ne vont plus au bureau, ils quittent les villes...

Car c’est bien cela, n’est-ce pas, que vous voulez? Votre effort ne peut

aboutir qu’à cela. Votre passion pour ébranler le monde présent devrait

être si violente qu’elle ne pourrait moins faire que le briser. Ou bien

alors c’est un effort modéré, qui veut en prendre et en laisser, mais

qui alors s’amortira et se confondra avec les autres compromis. Le

communisme en Russie, parce qu’il n’a point rétrogradé à la horde,

rejoint l’américanisme, un idéal de production de fer-blanc.

MOI

Oui, ce rude dilemme: un réformisme rafistoleur, équivoque, souffreteux,

ou un anarchisme incendiaire qui seul puisse relancer le feu des âmes.

L’AUTRE

Mais si nous en venons à ces cendres et à ces décombres, recommence la

nécessité du pain et du toit. Si l’appareil présent de notre

civilisation est détruit, je me représente que nous retomberons à un

stade champêtre dont je crains qu’il ne ressemble à celui que nous avons

connu pendant la guerre et dont nous étions fort empêchés. Faire le feu,

réparer sa chaussure, attendre la pitance, à son tour, la gamelle au

poing: les hommes ont toujours souhaité de se débarrasser de ces rites

préalables. Pourtant, si l’on détruit la machine, c’est à quoi on veut

revenir. Or vaut-il mieux gagner son pain en bêchant quelque jachère ou

en bricolant huit heures dans un bureau?

Tout l’effort humain tend à remplacer les coups de bêche par les huit

heures de bureau. Tout ce qu’on peut maintenant espérer c’est diminuer

les heures de bureau, ouvrir les fenêtres du bureau.

Les machines sont terribles, manquent de nous perdre, mais nous ne

pouvons échapper à cette alternative: vaincre par elles ou périr par

elles. Il faut que l’homme surmonte la machine, mais la détruire nous

ferait seulement retomber dans les précédentes servitudes. Pendant des

siècles, l’homme a été l’esclave manuel de l’instrument. Pourtant

l’instrument était son libérateur de plus anciens ennuis. Certes, il

avait une vertu que n’a pas la machine; c’est avec l’instrument que

l’homme a créé la beauté. Mais tant pis, il faut que, par la machine,

nous atteignions à une zone inconnue de la beauté, que nous donnions à

la machine la souplesse de l’instrument.

Déjà je vois autour de nous, parmi la constante et adorable

imperfection, à travers l’épaisseur de la vivante laideur, surgir des

beautés neuves et déroutantes.

Il se peut que l’art meure, après la religion, et même l’amour, après la

guerre, mais peut-être d’autres expériences se préparent, sont en cours

déjà. Tant pis pour ceux qui manquent d’y prendre part. L’aventure

mondiale est bonne dans toutes ses parties. Toute une allègre

disponibilité va en moi contre la thèse radicale du conservateur qui

professe que l’activité de notre Espèce ne peut se produire que selon un

type déterminé et permanent. Les règles, même les plus évidentes, comme

l’amour et la mort, ne peuvent empêcher l’entrée du nouveau. On peut

imaginer, sous le signe de Malthus, la planète de demain supportant des

habitants raréfiés, avec peu d’abondance séminale, qui se

renouvelleraient sans plus user de l’institution de la famille et de la

monogamie, et ne recevraient, dans une longévité aseptique, qu’une mort

plus lente. Mais pourtant ces hommes connaîtraient peut-être une autre

vitalité que celle dont nous rêvons selon des modèles généralement

transposés du passé dans le présent. En combinant les sports, on ne sait

quelles drogues, d’anciennes disciplines ascétiques retrouvées et

d’autres ingrédients moraux, ils se fabriqueraient une sérénité ou une

frénésie.

MOI

Il est vrai. Que serait cette fureur que les mouvements de mon songe de

destruction lâcherait sur cette planète, si fascistes et communistes,

entraînés les uns contre les autres par le même idéal atroce, nous

broyaient tous dans leur étreinte délirante et que nous nous réveillions

un beau matin dépouillés de tout notre fragile bagage de livres et de

machines après quelque nuit où le cyclone de la colère, parmi les avions

bombardeurs posant sur le toit des civilisations le pied d’éléphant

d’une tonne de mélinite, aurait pulvérisé dans les esprits les formules

de la science et de l’industrie?

Des flots de sang ne changeraient rien. J’espère dans le bain de sang

comme un vieillard acculé à la mort.

Pourtant, il y a une chose dont je ne mets pas en doute l’efficacité,

c’est la passion. Qu’y a-t-il d’autre au monde que la passion des

hommes? Et que peuvent-ils faire d’autre que d’exprimer la passion par

les coups?

Et qu’importe qu’ils détruisent ce qui par instants nous offre encore le

sourire enjôleur d’une longue beauté. Qu’importe qu’ils n’ouvrent la

voie qu’à des accomplissements ignominieux, plus médiocres, que toute

cette médiocrité qui nous accable. J’aime l’écume, elle fait un

irrésistible blanc en haut de la grande vague pure, qui casse si bien

les reins.

Mais à chaque émotion, quel immense cloaque déflaque de sous les

civilisations. Quelle lie de vieilles défaites attend toujours son heure

misérable au fond de toutes les cités. Nous avons déjà cette perpétuelle

Jacquerie inerte des paysans. Que sont les paysans? Quelle déchéance

macèrent-ils pendant des siècles au fond de leurs chaumières?

Fascismes étriqués, communismes bafouilleurs, surréalismes hystériques

et vous mystiques éperdues qui vous élèverez demain sur une Amérique

épouvantée soudain de sa platitude, vous êtes de faibles signes

avant-coureurs d’une faiblesse terrible.

Où est le sang? Où est la pureté du sang? Que sommes-nous, les hommes? Y

en a-t-il un seul parmi nous qui soit égal à nous? Dans quel dédale

d’hérédités perplexes, de malencontres, d’oubli, d’avarice se perd la

destinée de l’Espèce?

L’AUTRE

Peut-être ne ferons-nous pas naufrage en définitive sur cette planète

dans le déluge de nos excréments, mais les meilleurs, d’un coup de reins

enfin heureux, s’élanceront plus loin que ces étoiles trop proches, trop

connues.

VI

DANSE

Entrée des girls: huit d’un côté, huit de l’autre, deux rangs, huit

files. La discipline de gymnase a brisé, un à un, tous les muscles, tous

les os. Un rythme implacable, le coup de crosse d’un sergent, a mécanisé

ce petit bataillon. Une, deux, par file à droite, par file à gauche.

Ces peuples n’aiment pas l’individu. Ils se réjouissent de toute

réussite qui passe comme un tank. Les Français regardent, s’étonnent et

tournant l’œil de droite et de gauche, voient le monde entier approuver;

alors, plutôt que de retourner à l’Opéra, ils restent et applaudissent.

Danses de barbares très blancs d’où sort une esthétique de cheval de

course. Pourtant, ce sont des femmes. Oui, ce sourire. Mais c’est le

même au numéro 7 et au numéro 11. Non. La troisième est plus jolie que

la neuvième? Je ne la vois plus, ce n’est plus la même. Impossible de se

fixer. École perfide du désir. Pourquoi celle-ci plutôt que celle-là.

Toutes ensemble, aucune.

Entre le couple des célèbres danseurs.

Signes vivants et abstraits, terrestres et sidéraux. Signe noir, signe

blanc.

L’habit noir de l’homme; le vêtement de peau de la femme.

Elle est une longue ossature mince, ajustée par des articulations

brisées, des muscles serrés. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, elle est

à la mesure exacte de sa peau sèche.

Longues jambes, longs bras; épaules un peu hautes, larges, droites;

jarret sans graisse, cou mince malgré tout, mains parcheminées. Je ne

cherche pas ses seins. L’ampleur prévue pour ses hanches, ce secret

dessein elle l’oublie encore dans ce premier élancement de jeune fille

qui voudrait durer longtemps, si longtemps.

Son visage est le lieu d’un drame sobre, d’une lutte farouche, qui sera

brève, entre le grand air, le grand dieu qui l’enveloppe aux heures

d’échappée, de course et d’effort, qui alors bat d’une aile dure ses

joues, et la série des sournoises influences: la nuit blanche, la

macération du fard, la peur de manger de la viande, le manque d’amour,

le désir, l’amour manqué.

Mais je l’invente, je n’ai pas vu ce visage; car ce corps n’est qu’un

jet, et dans la poigne de l’homme, du partenaire, une arme de jet.

Lui? Qu’il enlève cet habit, à la queue anachronique. Des revers, aux

reflets contenus, en font pourtant sa légère armure. Un art illusoire,

exquis, fait d’effacements de plus en plus raffinés et exsangues,

dernière étincelle tirée, au fond d’une officine enfumée de Londres, du

génie de charbon de l’Anglais, s’achève dans cette géométrie délicate,

aux volumes étirés. Sous ce frac fragile, gaine à peine palpable de drap

fin, doublé de soie ténue; au-dessus de ce pantalon, à la longue

tuyauterie plate, et de ces souliers qui enveloppent d’un cuir froid et

lustré un paquet de muscles en feu, sans cesse tendus et détendus, le

buste est encastré dans le linge blanc. Gilet, plastron, perles. Neige

et charbon.

Il est des détails infimes et déchirants: ce col, cette cravate, drôles

de petits morceaux. Ainsi voilà où ils en sont venus: cette réduction

jusqu’à l’abstrait, l’os gratté jusqu’à n’être, décharné, perdu, qu’une

pièce de squelette. Ce col, ce lambeau, mais nettement découpé, raidi

d’empois, tout ce qui reste de l’abondance florale des tissus sur le

corps humain, du bouillonnement de la soie et de la dentelle. Le fruit

desséché va laisser tomber un noyau nu. L’homme commence par la

prospérité, le luxe, puis il finit.

Elle. Quel petit tas, tout à l’heure, que cette robe, cette petite

culotte, ces bas, que cette poignée fluide, sous un grand amas de perles

et de diamants. Elle sera alors plus vêtue, de poudre, de fard, et de

sueur enroulés l’un dans l’autre.

Le camouflage héraldique de l’homme et la nudité savante de la femme,

ces extrêmes simplifications n’aboutissent pas à la simplicité. Ces

oripeaux, à peine plus étendus que le chèque qui les paye, ne semblent

faire qu’un preste accent sur le corps. Mais non, ils dessinent une

beauté insolite, disparate qui, par une suggestion insidieuse et

foudroyante, entraîne l’œil loin de la beauté de ce corps, fait rêver le

désir dans des détours aussi circonflexes que la fumée des cigarettes.

Le jeune Européen · 第 5 / 7 段