américaine, maîtresse de la planète, comme les grands peuples
conquérants au bout de leur effort, a voulu se reposer du poids de son
travail sur un monde inférieur de vaincus et d’esclaves. Au lieu de les
prendre dans les rangs d’autres races--ce qui lui était interdit par
tout un monde de circonstances et de pensées--elle a été les chercher
hors du cercle animal, dans ce monde qu’à tort elle dit inanimé, dans le
règne minéral, végétal. Avec les métaux, après avoir façonné l’outil
unilatéral, inarticulé, inerte, elle conçoit la machine subtile,
complexe, souple, capable de reprendre l’impulsion, de conserver le
mouvement.
Beaucoup croyaient qu’ainsi l’homme servait son désir le plus haut,
qu’après une victoire définitive sur la matière, il allait aiguiller
l’esprit sur une voie libre, le lancer sur un rail d’infini.
Mais le mal se mêle au bien et rend les intentions fourchues: au moment
même où il faisait un si grand effort, l’homme cherchait une pente où se
laisser aller et se détendre. Il l’a trouvée et il s’y est tenu; et
c’est pourquoi il est puni.
Car s’il ne peut conférer à des instruments le pouvoir d’engendrer la
vie, par un revers inexorable, il peut les investir d’un pouvoir de
mort.
La machine est née de la paresse de l’homme. Elle est née décrépite et
ruineuse, elle ne peut engendrer que des cadavres. Pourtant, comme ils
ont l’air jeune et vigoureux, ces beaux bras d’acier! Mais ce ne sont
que les pinces d’un vieux crabe maléfique. Un enfant sort du ventre de
sa mère; si Dieu oublie de lui donner une âme, il coule comme de la
gelée. Ainsi tout ce qui sort de la machine.
L’homme ne peut faire qu’une machine produise un vase vivant. Mais
hélas! il peut faire que cette machine produise un vaisseau tel que le
fléchissement s’y marque de façon inoubliable; et une fois que l’homme a
vu son œuvre moins bonne, ainsi mise au monde en sous-main, il se
trouble à jamais dans son esprit, et sa conception de la beauté ne cesse
plus de s’altérer d’heure en heure.
De l’aveu fatal de l’homme, aussitôt que la machine est en mouvement,
elle brise le nœud qui retenait la beauté, les liens profonds que la
main ajustait autrefois entre les parties intimes de la substance. La
machine est une esclave; si on la déchaîne, c’est une brute qui ne peut
que détruire. La machine n’augmente pas l’homme; mais au contraire, elle
ne semble être mise au monde, jouant un rôle diabolique, que pour
communiquer à la matière la conséquence mortelle de ce relâchement de
l’activité de l’homme.
Par exemple, telle machine happe un caillou. Ce caillou est prospère, il
a reçu de l’influence des divinités atmosphériques, une forme
palpitante. La machine le broie et il en sort ce ciment informe,
inanimé, si profondément, si lourdement paresseux, à quoi l’homme
renonce à conférer une vie plus haute que celle que connaissait ce
morceau de matière quand il était caillou. Ce sera cette misérable
maison moderne. Tandis qu’autrefois au temps de la jeunesse et du génie,
la pierre accédait à un plus haut degré dans l’échelle de la création
par la métamorphose ennoblissante que lui procurait la main de l’homme,
tailleur de pierre.
Certes, la machine est vivante; en cela l’homme semble s’être dépassé.
La machine est même plus vivante que l’homme, dans la mesure où
l’abdication de l’homme lui abandonne un pouvoir exorbitant.
La machine est vivante comme la mort.
C’est tout ce que nous créons encore, la mort, une mort active,
acharnée, qui a de l’ouvrage devant elle. C’est tout ce qui sort de nos
mains, qui soit encore sûr et fort.
La machine échappe au désastre qu’elle propage autour d’elle comme un
démon se joue du feu de l’enfer.
Aux époques de transition comme la nôtre, qui ont passé le point
culminant où la vie dans son épanouissement a le loisir de se suspendre
un moment, ce qui naît encore de vivant passe au service de la mort, et
ne sert plus qu’à hâter la fin, à détruire tout ce qui se prolonge et
qui n’est plus qu’apparence.
Moment critique. Les machines font un énorme et implacable et
irrésistible système de critique, de destruction, qui a germé dans notre
sein et qui nous ronge.
Mais une légende comme celle de la machine que je viens de te dire ne
m’aide pas assez à composer l’incantation dont j’ai besoin, où veut
entrer toute mon angoisse, contre mon époque glissant de mes doigts,
vertigineuse. C’est de toutes parts une dérobade, une fuite, comme une
allusion vers quelque chose que je sens peser derrière la paroi de mon
esprit mais qui n’a point de nom dans ma langue. L’homme va mourir,
l’homme que nous avons conçu, aimé, loué.
L’AUTRE
Je vois bien s’avancer de toutes parts un génie qui nous est étranger.
Mais il entraîne de grandes beautés. Il est vrai que ces beautés sont
plus célestes que terrestres, qu’elles sont tracées par une promptitude
silencieuse, qu’elles appellent une intuition instantanée, de plus en
plus indicible, de plus en plus inarticulable.
MOI
Pour moi, cet avenir c’est la fin, puisqu’il ne prolonge rien de ce que
nous appelons humain. Toutes les valeurs dont nous vivions
disparaissent. Ce système du monde qui se composait dans les entrailles
mentales de l’homme, va s’anéantir; c’est la toute prochaine péripétie
du roman cosmique. Nous ne serons plus là, dans huit jours, pour voir
l’épisode suivant. La vie universelle continue: des cendres de l’homme
elle crée un être nouveau. Pour cet être nouveau il y aura des valeurs
nouvelles. L’appréciation de ces valeurs fraîches nous échappe
complètement, elles signalent un monde qui nous est tout à fait
étranger, hors du régime humain, hors de la sphère terrestre. Silence de
cinéma sans musique. Cependant l’énergie que je tire de la Terre ne peut
nourrir qu’un espoir, un désir, un vouloir humains. Je ne peux former
d’autre souhait que de perpétuer ce que j’aime. J’ai donné tout mon
amour à ce que je connais. Je ne puis remplacer ma raison de vivre par
ma raison de mourir. Si l’humain meurt, au moment où il meurt que
m’importe cet univers qui va se nourrir de la dissolution de nos chères,
de nos belles catégories; je souffre trop, je passe la main. Si d’autres
de mes frères ont la force, cessant d’être des hommes, de tirer une joie
de l’atroce enfantement, tant mieux pour eux. Je vous salue, anges ou
démons.
L’AUTRE
Abandonne cette vue borgne que l’évolution à venir ne consistera qu’à
épuiser les prémices que tu discernes dans les faits actuels: dans
l’état présent germent des causes mystérieuses qui engendreront des
conséquences inattendues. Tu ne peux condamner sans recours un futur qui
ne te réserve que des surprises. Tout peut être changé d’une minute à
l’autre par une découverte. Et par exemple, cette époque de la machine
où nous nous débattons peut être terminée d’un instant à l’autre. En
tout cas tout nous engage à modifier une conception de la vie et de la
beauté à la fois trop stable et trop périssable que nous tenons de la
Méditerranée, région qui n’est pas hantée par les tremblements de terre.
Ne soyons pas fétichistes, n’attachons pas tout notre intérêt à une
statue de marbre cassable, à une machine que la rouille menace;
corrigeons l’exemple grec par l’exemple japonais: apprenons à renouveler
la beauté chaque matin avec un peu de papier et quelques petits bouts de
bois.
MOI
Oui, certes, songeons que les civilisations sont périssables,
préparons-nous à lever le camp, jetons du lest, accrochons-nous au
principe vivant. Cette planète même se dérobe sous nous. Alors, allons
jusqu’à l’exemple de l’Indien qui, entraîné aux plus riches méthodes de
dépouillement, s’accorde mieux que nous à une destinée de déluges et de
collisions astrales...
Non, je reviens me réfugier près de cette statue de marbre, immobile
pour une heure dans un parc qui invinciblement retourne à la brousse. Je
ne puis penser autrement que je fais. L’avenir, je ne puis le composer
que des traits que je vois à aujourd’hui qui me montre le visage
d’agonie de tout ce qui m’est cher. Je n’ai pas le cœur dur d’un
démiurge.
L’AUTRE
Mais si tu gardes dans un coin de ton esprit cette idée que les choses
ne tourneront pas inévitablement comme elles en ont l’air, tu seras
obligé de tenir ton jugement en suspens, tu ne pourras pas t’abandonner
tout à fait au pessimisme que tu préfères, et tu te garderas ouvert à
d’autres hypothèses que des ruptures totales d’équilibre. Et l’homme ne
finit pas plus qu’il ne commence, et rien ne s’est jamais arrêté en lui
qu’on puisse fixer d’un mot. On ne peut pas dire: ceci est, a été et
sera l’homme. Car, depuis qu’il existe sur cette planète un mammifère
érigé sur ses deux pieds, il a déjà renouvelé plus d’une fois, pièce à
pièce, toute son armature spirituelle et l’intime même du métal dont est
faite cette armature. L’idée de la permanence des formes, sous ce crâne,
ne peut subsister qu’à l’abri de l’ignorance. Le domaine cultivé par
l’histoire, jusqu’hier, était assez étroit pour que l’homme rationnel
pût se persuader que la terre ne pouvait produire d’autres fleurs
mentales que celles dont il chantait, ces temps-ci, les couleurs
toujours renaissantes et toujours pareilles. Mais voici que la
préhistoire déborde de sa jungle irrésistible notre petit jardin. La
préhistoire brise l’homme historique comme la considération de
l’inconscient brise l’homme psychologique.
Pour moi, j’incline à me confier au flot à l’exemple de Christophe
Colomb. Bientôt apparaîtront des choses nouvelles, terres ou étoiles.
Nous leur donnerons un nom humain, ou bien les anges nous souffleront
les termes ineffables qui conviennent à ces surprenantes Amériques.
MOI
Non, l’homme, c’est une espèce terrestre; il y a un point
d’épanouissement pour chaque espèce qu’elle ne peut dépasser. Au delà,
c’est la mort: peu importe ce qu’est la mort et si sous d’autres cieux
cela pourrait s’appeler la vie.
L’AUTRE
Et tu crois que l’humanité actuelle a dépassé ce point et s’engage dans
la vieillesse. Alors, ton pessimisme est absolu. Il n’y a plus qu’à
attendre ce qui pour toi sera vraiment la mort, puisque tu ne veux pas
t’intéresser à cet être fascinant qui naîtra à travers la mort, de cette
partie de toi-même que tu ne connais pas, qui ne répond pas à ton nom
d’homme et qui est pourtant plus vivante que toi.
MOI
L’homme peut, tant que les conditions physiques de la planète ne sont
pas changées, échapper à la vieillesse en retournant à l’enfance.
L’AUTRE
Ah! Je te vois venir. Tu m’amènes à ton idée de la destruction.
Aujourd’hui est mauvais, demain est entièrement inclus dans aujourd’hui.
Il faut détruire aujourd’hui et hier renaîtra. Derrière le conservateur
s’avance le réacteur.
MOI
Oui, pour empêcher la destruction lente que je vois en tous sens, pour
arrêter l’évolution pernicieuse, je veux interposer une destruction
immédiate, totale, qui ramène l’histoire à ses débuts.
L’AUTRE
Les débuts de l’histoire! Mythologie d’enfant.
MOI
Ainsi serait sauvé et restitué l’humain. Ce qui est la souche, ce qui
permet les fruits et les fleurs et les feuilles, l’animal et l’enfant.
Il faudrait que les vertus renaissent. Il y a quelque chose sous le ciel
que j’appelle toujours, c’est la fraîcheur du sang. Sentir que la sève
des feuilles coule directement dans les veines de l’homme: ne pas
laisser les lèvres de l’homme se dessécher loin du sein de sa nourrice.
Que ne ferait-on pour qu’un sourire de jeune homme refleurisse quelque
part sur cette planète qui a besoin d’être fumée. Il y a quelque chose
que je veux maintenir à tout prix. L’idée du salut de la ruche par une
certaine restauration qui serait une conservation profonde, me relance
toujours.
Cet instinct de conservation s’attache à quelque chose de plus en plus
général. Il ne s’agit plus de maintenir le Français, ni même l’Européen,
mais l’Humain. Maintenir l’humain, faire en sorte qu’il y ait encore
longtemps une expression humaine du monde, par des chants et des
prières, des amours, toutes sortes de fabriques.
Car nous ne voulons pas encore nous perdre tout entiers en Dieu. Faits
de la boue de cette planète, nous ne pouvons concevoir l’activité
spirituelle que selon une morphologie inhérente à cette boue. C’est
pourquoi je m’effraye devant le tour actuel des choses qui a l’air
d’aller à une abstraction destructrice de toute variété capricieuse, de
tout modelé délicat. Je ne puis encore renoncer à ce qui m’a sauté aux
yeux, au plus caractéristique de l’effort des hommes: découper les
choses avec des instruments, les surprendre et les précipiter dans des
formes qui sont plus souples et plus résistantes que les choses.
C’est pourquoi quelques hommes isolés dans le monde moderne, en
Amérique, en Asie, en Europe, épouvantés des déficiences aux proportions
continentales que ne masquent pas les faibles constructions qu’élève de
toutes parts le consortium de ces forces égarées que nous nommons au
hasard: Démocratie, Capitalisme, Agnosticisme, Machinisme, Communisme,
songent à rompre cette faible course, et ne s’effrayent plus du mot de
destruction. Ils ne reculent pas devant les moyens désespérés: armer les
fous, les brutes, ces millions d’ennemis que l’humanité renferme dans
son sein. Destructions matérielles dans un monde qui n’est plus que
matériel.
L’AUTRE
J’ai horreur de ces rêveries de promeneur placide qui tout à l’heure va
retrouver son cabinet à la même place. Nous avons fait la guerre. Voilà
qui nous a guéris des utopies, voilà qui nous a restitué le sens d’une
certaine mesure: nous savons que l’idée est un acte et un acte de la
douleur. Je demande sur quelle galère tu embarques l’humanité et quelles
souffrances manœuvreront les rames.
Et je veux qu’ils réfléchissent, ces destructeurs, s’il s’en trouve, sur
ce qui en eux est susceptible d’être détruit. Que changerions-nous si
nous étions dans les conditions les plus efficaces pour tout changer? Je
ne puis me maintenir dans les vues de l’esprit, je découvre la platitude
des événements.
Donc, on détruit l’économie: au diable les banques, les usines, les
chemins de fer. Plus d’argent. Plus de presse. Enfin les hommes
respirent, ils ne vont plus au bureau, ils quittent les villes...
Car c’est bien cela, n’est-ce pas, que vous voulez? Votre effort ne peut
aboutir qu’à cela. Votre passion pour ébranler le monde présent devrait
être si violente qu’elle ne pourrait moins faire que le briser. Ou bien
alors c’est un effort modéré, qui veut en prendre et en laisser, mais
qui alors s’amortira et se confondra avec les autres compromis. Le
communisme en Russie, parce qu’il n’a point rétrogradé à la horde,
rejoint l’américanisme, un idéal de production de fer-blanc.
MOI
Oui, ce rude dilemme: un réformisme rafistoleur, équivoque, souffreteux,
ou un anarchisme incendiaire qui seul puisse relancer le feu des âmes.
L’AUTRE
Mais si nous en venons à ces cendres et à ces décombres, recommence la
nécessité du pain et du toit. Si l’appareil présent de notre
civilisation est détruit, je me représente que nous retomberons à un
stade champêtre dont je crains qu’il ne ressemble à celui que nous avons
connu pendant la guerre et dont nous étions fort empêchés. Faire le feu,
réparer sa chaussure, attendre la pitance, à son tour, la gamelle au
poing: les hommes ont toujours souhaité de se débarrasser de ces rites
préalables. Pourtant, si l’on détruit la machine, c’est à quoi on veut
revenir. Or vaut-il mieux gagner son pain en bêchant quelque jachère ou
en bricolant huit heures dans un bureau?
Tout l’effort humain tend à remplacer les coups de bêche par les huit
heures de bureau. Tout ce qu’on peut maintenant espérer c’est diminuer
les heures de bureau, ouvrir les fenêtres du bureau.
Les machines sont terribles, manquent de nous perdre, mais nous ne
pouvons échapper à cette alternative: vaincre par elles ou périr par
elles. Il faut que l’homme surmonte la machine, mais la détruire nous
ferait seulement retomber dans les précédentes servitudes. Pendant des
siècles, l’homme a été l’esclave manuel de l’instrument. Pourtant
l’instrument était son libérateur de plus anciens ennuis. Certes, il
avait une vertu que n’a pas la machine; c’est avec l’instrument que
l’homme a créé la beauté. Mais tant pis, il faut que, par la machine,
nous atteignions à une zone inconnue de la beauté, que nous donnions à
la machine la souplesse de l’instrument.
Déjà je vois autour de nous, parmi la constante et adorable
imperfection, à travers l’épaisseur de la vivante laideur, surgir des
beautés neuves et déroutantes.
Il se peut que l’art meure, après la religion, et même l’amour, après la
guerre, mais peut-être d’autres expériences se préparent, sont en cours
déjà. Tant pis pour ceux qui manquent d’y prendre part. L’aventure
mondiale est bonne dans toutes ses parties. Toute une allègre
disponibilité va en moi contre la thèse radicale du conservateur qui
professe que l’activité de notre Espèce ne peut se produire que selon un
type déterminé et permanent. Les règles, même les plus évidentes, comme
l’amour et la mort, ne peuvent empêcher l’entrée du nouveau. On peut
imaginer, sous le signe de Malthus, la planète de demain supportant des
habitants raréfiés, avec peu d’abondance séminale, qui se
renouvelleraient sans plus user de l’institution de la famille et de la
monogamie, et ne recevraient, dans une longévité aseptique, qu’une mort
plus lente. Mais pourtant ces hommes connaîtraient peut-être une autre
vitalité que celle dont nous rêvons selon des modèles généralement
transposés du passé dans le présent. En combinant les sports, on ne sait
quelles drogues, d’anciennes disciplines ascétiques retrouvées et
d’autres ingrédients moraux, ils se fabriqueraient une sérénité ou une
frénésie.
MOI
Il est vrai. Que serait cette fureur que les mouvements de mon songe de
destruction lâcherait sur cette planète, si fascistes et communistes,
entraînés les uns contre les autres par le même idéal atroce, nous
broyaient tous dans leur étreinte délirante et que nous nous réveillions
un beau matin dépouillés de tout notre fragile bagage de livres et de
machines après quelque nuit où le cyclone de la colère, parmi les avions
bombardeurs posant sur le toit des civilisations le pied d’éléphant
d’une tonne de mélinite, aurait pulvérisé dans les esprits les formules
de la science et de l’industrie?
Des flots de sang ne changeraient rien. J’espère dans le bain de sang
comme un vieillard acculé à la mort.
Pourtant, il y a une chose dont je ne mets pas en doute l’efficacité,
c’est la passion. Qu’y a-t-il d’autre au monde que la passion des
hommes? Et que peuvent-ils faire d’autre que d’exprimer la passion par
les coups?
Et qu’importe qu’ils détruisent ce qui par instants nous offre encore le
sourire enjôleur d’une longue beauté. Qu’importe qu’ils n’ouvrent la
voie qu’à des accomplissements ignominieux, plus médiocres, que toute
cette médiocrité qui nous accable. J’aime l’écume, elle fait un
irrésistible blanc en haut de la grande vague pure, qui casse si bien
les reins.
Mais à chaque émotion, quel immense cloaque déflaque de sous les
civilisations. Quelle lie de vieilles défaites attend toujours son heure
misérable au fond de toutes les cités. Nous avons déjà cette perpétuelle
Jacquerie inerte des paysans. Que sont les paysans? Quelle déchéance
macèrent-ils pendant des siècles au fond de leurs chaumières?
Fascismes étriqués, communismes bafouilleurs, surréalismes hystériques
et vous mystiques éperdues qui vous élèverez demain sur une Amérique
épouvantée soudain de sa platitude, vous êtes de faibles signes
avant-coureurs d’une faiblesse terrible.
Où est le sang? Où est la pureté du sang? Que sommes-nous, les hommes? Y
en a-t-il un seul parmi nous qui soit égal à nous? Dans quel dédale
d’hérédités perplexes, de malencontres, d’oubli, d’avarice se perd la
destinée de l’Espèce?
L’AUTRE
Peut-être ne ferons-nous pas naufrage en définitive sur cette planète
dans le déluge de nos excréments, mais les meilleurs, d’un coup de reins
enfin heureux, s’élanceront plus loin que ces étoiles trop proches, trop
connues.
VI
DANSE
Entrée des girls: huit d’un côté, huit de l’autre, deux rangs, huit
files. La discipline de gymnase a brisé, un à un, tous les muscles, tous
les os. Un rythme implacable, le coup de crosse d’un sergent, a mécanisé
ce petit bataillon. Une, deux, par file à droite, par file à gauche.
Ces peuples n’aiment pas l’individu. Ils se réjouissent de toute
réussite qui passe comme un tank. Les Français regardent, s’étonnent et
tournant l’œil de droite et de gauche, voient le monde entier approuver;
alors, plutôt que de retourner à l’Opéra, ils restent et applaudissent.
Danses de barbares très blancs d’où sort une esthétique de cheval de
course. Pourtant, ce sont des femmes. Oui, ce sourire. Mais c’est le
même au numéro 7 et au numéro 11. Non. La troisième est plus jolie que
la neuvième? Je ne la vois plus, ce n’est plus la même. Impossible de se
fixer. École perfide du désir. Pourquoi celle-ci plutôt que celle-là.
Toutes ensemble, aucune.
Entre le couple des célèbres danseurs.
Signes vivants et abstraits, terrestres et sidéraux. Signe noir, signe
blanc.
L’habit noir de l’homme; le vêtement de peau de la femme.
Elle est une longue ossature mince, ajustée par des articulations
brisées, des muscles serrés. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, elle est
à la mesure exacte de sa peau sèche.
Longues jambes, longs bras; épaules un peu hautes, larges, droites;
jarret sans graisse, cou mince malgré tout, mains parcheminées. Je ne
cherche pas ses seins. L’ampleur prévue pour ses hanches, ce secret
dessein elle l’oublie encore dans ce premier élancement de jeune fille
qui voudrait durer longtemps, si longtemps.
Son visage est le lieu d’un drame sobre, d’une lutte farouche, qui sera
brève, entre le grand air, le grand dieu qui l’enveloppe aux heures
d’échappée, de course et d’effort, qui alors bat d’une aile dure ses
joues, et la série des sournoises influences: la nuit blanche, la
macération du fard, la peur de manger de la viande, le manque d’amour,
le désir, l’amour manqué.
Mais je l’invente, je n’ai pas vu ce visage; car ce corps n’est qu’un
jet, et dans la poigne de l’homme, du partenaire, une arme de jet.
Lui? Qu’il enlève cet habit, à la queue anachronique. Des revers, aux
reflets contenus, en font pourtant sa légère armure. Un art illusoire,
exquis, fait d’effacements de plus en plus raffinés et exsangues,
dernière étincelle tirée, au fond d’une officine enfumée de Londres, du
génie de charbon de l’Anglais, s’achève dans cette géométrie délicate,
aux volumes étirés. Sous ce frac fragile, gaine à peine palpable de drap
fin, doublé de soie ténue; au-dessus de ce pantalon, à la longue
tuyauterie plate, et de ces souliers qui enveloppent d’un cuir froid et
lustré un paquet de muscles en feu, sans cesse tendus et détendus, le
buste est encastré dans le linge blanc. Gilet, plastron, perles. Neige
et charbon.
Il est des détails infimes et déchirants: ce col, cette cravate, drôles
de petits morceaux. Ainsi voilà où ils en sont venus: cette réduction
jusqu’à l’abstrait, l’os gratté jusqu’à n’être, décharné, perdu, qu’une
pièce de squelette. Ce col, ce lambeau, mais nettement découpé, raidi
d’empois, tout ce qui reste de l’abondance florale des tissus sur le
corps humain, du bouillonnement de la soie et de la dentelle. Le fruit
desséché va laisser tomber un noyau nu. L’homme commence par la
prospérité, le luxe, puis il finit.
Elle. Quel petit tas, tout à l’heure, que cette robe, cette petite
culotte, ces bas, que cette poignée fluide, sous un grand amas de perles
et de diamants. Elle sera alors plus vêtue, de poudre, de fard, et de
sueur enroulés l’un dans l’autre.
Le camouflage héraldique de l’homme et la nudité savante de la femme,
ces extrêmes simplifications n’aboutissent pas à la simplicité. Ces
oripeaux, à peine plus étendus que le chèque qui les paye, ne semblent
faire qu’un preste accent sur le corps. Mais non, ils dessinent une
beauté insolite, disparate qui, par une suggestion insidieuse et
foudroyante, entraîne l’œil loin de la beauté de ce corps, fait rêver le
désir dans des détours aussi circonflexes que la fumée des cigarettes.