d’un homme fier comme Artaban. J’aimerais avoir une femme à moi. Mais
partout la propriété est en train de mourir, aussi dans mon cœur.
Tout à coup la salle bascule dans l’ombre. C’est une catastrophe
incroyable, cette foule s’abîme dans les jeux de l’esprit: la rampe
s’allume. Il est encore des temples: l’homme oppose encore quelque chose
à lui-même; il ne s’est pas encore entièrement retrait dans sa
somnolence avaricieuse. C’est l’Art.
III
ENTRÉE EN MATIÈRE
Le rideau se lève sur un premier paysage.
Tous les paysages de la terre se sont fanés sur cette scène. Est-ce donc
ainsi qu’est l’Espagne? La Chine? C’est ainsi qu’ils les ont vues; c’est
ainsi qu’elles se sont montrées. Nous sommes chez les hommes, race
abâtardie, vulgaire.
Une idée mort-née s’est formée de l’Espagne dans on ne sait quels
cerveaux intermédiaires qui brossent ces décors, tailladent ces
costumes. Cette idée mort-née, tirant sans cesse du néant de nouvelles
ressources d’agonie, recrève ici tous les soirs.
Une paresse indécrottable s’avère dans ce fait piteux que les décors,
sous les feux agressifs des rampes et des projecteurs, sont restés ce
qu’ils étaient au temps des chandelles. Ces idiots aveugles, incapables
de se tenir à la hauteur de leurs propres inventions, n’ont pas encore
remarqué que l’électricité tuait les nuances et que seules des couleurs
crues, profondément massées, pouvaient faire front contre ces charges de
clarté blanche. De même, le vêtement n’est pas traité à l’échelle neuve:
des détails vétilleux embrouillent la tache des costumes, entravent
l’arabesque des corps.
Il faudrait faire alterner des partis-pris: tantôt, sur un fond uni,
faire ressortir le corps humain à force de lumière, comme le font
photographes et cinégraphes, et tirer de cette seule matière tout son
trésor de suggestion linéaire quand c’est une ombre plate sur un fond
clair, ou de plasticité quand son volume est pétri par l’ombre: tantôt
fondre ce corps dans le décor, ne l’utiliser plus que comme un élément
entre autres, comme un véhicule pour charrier des couleurs, un mobile
pour déplacer des lignes dans un tableau qui capte tout le tourbillon de
la nature, comme font les Ballets Russes.
Entrent une grue et un efféminé qui essaient de faire radoter les
personnages anachroniques du compère et de la commère. Ils expédient
sans conviction quelques bribes de dialogue sur l’Andalousie. Ils
commencent de dire leurs sottises avec timidité, mais ils s’enhardissent
et montrent bientôt leur mépris pour l’idée et la parole. Puis ils se
taisent, ils chantonnent. Paroles sentimentales, mais qu’accompagnent
une ironie immonde et une indifférence haineuse. Personne ne les écoute.
La décadence du théâtre se fait sentir jusque sur les planches du
music-hall. L’inquiétude me reporte à ces lieux de scandale: la
Comédie-Française, l’Opéra et le Conservatoire où l’on assure la
castration des eunuques qui sont chargés de garder l’arche du
Répertoire, amas merveilleux d’erreurs qui sont nées on ne sait plus
quand, de rabâchages fatigués que personne ne songera plus jamais à
interrompre dans ces maisons fermées, abandonnées. Le Répertoire est le
texte quotidien d’un contresens obstiné où se dénoncent la paresse,
l’infatuation, la méchanceté des sots réunis dans une conjuration
perpétuelle et triomphante contre le bon sens du cœur et la verdeur des
sentiments. Et à chaque génération nouvelle, les sots qui sont en pied
savent se recruter les plus justes successeurs.
Et dire que partout en Europe, sur les Shakespeare, les Gœthe
s’acharnent des moribonds sadiques qui tirent du génie enterré des
langueurs infâmes.
Du reste tout ce qui était éminemment contraire à l’esprit du music-hall
et de tout art moderne, l’explication, le commentaire, qui était si mal
défendu par le compère et la commère, a disparu à peu près, mais il
reste encore dans les airs d’Opéra qui reviennent comme des odeurs de
cuisine, dans les sketches qui insistent sur la cochonnerie pour que
comprennent les enfants, dans certains pas de danse où s’étiole un
dernier rond de jambe, dans les décors qui copient la nature, des traces
inquiétantes du voisinage de ces foyers pestilentiels, les théâtres.
Avec ces débris on fait des bouche-trous. Les éléments viables ne se
sont pas entièrement dégagés. Mais dans tout spectacle ne doit-il pas y
avoir des parties plus ternes pour assurer des moments de repos; tout ne
peut pas être de la même intensité, de la même époque.
IV
LE CONTORSIONNISTE
Le rideau est assez beau. Je me raccroche à tout. Rien n’est tout à fait
laid pour moi. Mais rien ne serait trop beau. L’homme enfonce si avant
ses pinces dans la Nature, qu’il la tue. Je regrette les étoffes de
jadis plus luxuriantes que les forêts du Brésil. Pourtant je réclame du
neuf, même s’il doit être atroce comme les déserts des pôles.
Le rideau s’entr’ouvre sur le vide. Soulagement pour certaines parties
fatiguées de mon âme. Effarement de la foule. Il y a une boîte sur la
scène, comme l’œuf du monde. Passe un moment: l’attention commence de
vibrer autour de ce réceptacle inerte. Le couvercle se soulève, lourd
d’abord, puis il devient léger. Par des ondulations délicates mais
perceptibles comme celles du son dans le cristal, une forme se dénoue
d’un reploiement peu à peu, on ne sait comment, déchiffrable. Je
commence à croire que l’orchestre, qui a mis la sourdine, nous donne un
concert de délices. C’est un corps d’homme. C’est un homme. Un éphèbe
jaune, narquois et doux se déroule enfin tout entier, selon la légère
chute de soie de son costume de Chine. Il déploie en dernier ressort sa
queue nouée à son cou comme un ruban de jeune fille, du temps de
l’innocence. Je suis ravi, le peuple paraît soumis. La suite de ses
gestes, ininterrompus, fondus l’un dans l’autre, perpétuels, accouche
mon imagination, dans une succession suave, de toutes les attitudes
possibles. Son ventre est le centre de son corps. Son nombril est un axe
inaltérable autour de quoi ses deux jambes et le thorax, à triple
embranchure, tête et bras, fleurissent dans mille circonflexions, mille
rêveries comme des écharpes. Toute jointure, dans ce système également
morcelé, est huilé du pouvoir parfait d’articuler dans tous les sens les
membres qui par elle se rejoignent.
Je conçois la vérité du génie, l’excellence du monde; en témoigne cette
variété inexhaustible. La souplesse de ces mouvements signifie
l’aisance, la liberté. Qui crie encore que l’homme est une créature?
L’homme est du côté du manche, c’est du centre même de l’homme que part
l’impulsion qui crée le monde. Délivrance: l’homme creuse la loi, il se
tortille si bien à l’intérieur de ce monde, qu’on voit bientôt que
celui-ci n’est que sa volonté. Tu n’auras jamais fini de te réjouir de
lancer dans l’air des figures alertes et gaies. Réjouis-toi dans tes
mains et dans tes pieds et dans le ressort de tes reins, et dans la
danse des étoiles. Bien malin qui dira quand tu as commencé. Je suis
ivre d’une profusion de faune et de flore inimaginables. Je gambade
comme un léger bétail d’antilopes et je me noue comme une liane.
Je ne remarque pas que me gagne la stupeur de la contemplation. Un
sourire calme est au milieu de toutes ces évolutions faciles. L’harmonie
inflexible de la vie se décèle. Si j’appelle Dieu, il est trop tard, je
suis pris avec lui dans un système inexorable qui se referme comme une
mâchoire.
Cet exercice asiatique, accompli par un Américain exactement grimé, a
pour effet, à un point remarquable, de concentrer l’attention et de
l’épuiser. Feinte infinie, atroce; désolante simagrée. Peu à peu ma
rêverie cesse de déborder les lignes qui sourdent toujours de
l’impalpable dessinateur, elle s’absorbe, elle s’anéantit dans un cercle
de finesses comme un médaillon de cheveux. C’est une marée descendante
de musique. Je m’abandonne doucement sur le sein de la création qui
s’apaise. Le monde se résorbe dans l’intime de mon cœur. L’homme rentre
dans sa boîte, dans son œuf. Le rideau retombe.
Dans une ombre de limbes je me retrouve au milieu de mes contemporains.
J’aperçois à trois rangs de moi une troupe de gens à la mode: gens du
monde qui sont mêlés de gens de lettres, gens du monde qui s’amusent à
jouer au demi-monde. Ils peuvent supposer qu’ils y réussissent. L’on
manque de point de repère: il n’y a pas plus de monde que de demi-monde.
En tout cas, oisifs et intellectuels communient dans la même pâmoison
devant ces gestes qui s’esquissent et se détruisent sur la scène. C’est
tout ce qui les flatte; ces gestes sont rapides et se remplacent sans
cesse les uns les autres, en sorte qu’ils ne laissent jamais l’esprit
devant un problème déterminé, un symbole arrêté. Mais la série
inépuisable des indications redonne à tout instant le plaisir
d’apercevoir une idée et évite de la poursuivre, ce qui, à ces paresseux
et à ces fatigués, ne paraîtrait qu’ennui et ridicule. Ils évoquent
toujours de nouvelles ombres pour se détourner des proies.
Un énorme acquis dort dans ces têtes que réveille suffisamment la
moindre allusion. Ils se sont couchés sur les coffres où dort leur
richesse: de discrètes souris viennent grignoter le bois solide et
carré; elles seront suivies de rats arrogants.
Ces façons sur la scène éparpillent l’esprit dans le silence. Les muses
patientes et pleines de diction sont parties à la débandade. Viennent
les mimes. Tout discours est brisé d’un geste précis qui n’est plus
qu’une songerie vague.
* * * * *
J’ai cru tout à l’heure que ces rangées d’enfermés et d’assis
frémissaient d’émulation et d’amour à voir l’un de leurs semblables
réaliser une liberté dont ils sont incapables.
Mais après tout il n’y a là qu’une mécanique musculaire, une difficulté
vaincue par une patience qui n’a eu besoin que d’être méticuleuse, qui
n’a pas eu à craindre ni à braver l’imprévu. Maintenant je trouve que ce
contorsionniste ressemble à mes voisins et que c’est de cette
ressemblance qu’ils se satisfont. Tous les jours, pendant trois heures,
depuis sa tendre enfance, ce vendeur de gestes s’est exercé à un péril
parfaitement limité, comme tous ces banquiers, ces téléphoneurs, ces
petits joueurs.
Et il en est de même des acrobates. Ils exécutent le soir, dans la
parfaite assurance du moindre risque, le geste répété le matin, et ce
qui plaît aux spectateurs c’est le caractère arithmétique du résultat
obtenu.
Pourtant quelquefois une hésitation fait refleurir légèrement dans l’air
l’idée de danger. Il paraît qu’il y a dans ce métier de nombreuses
pertes. Mais il en est de même à bien d’autres étages de la vie moderne.
Bien que cette vie soit à l’abri d’une multitude de malencontres qui
sévissaient autrefois, elle en crée quelques autres. Mais ces nouveaux
dangers ne redressent pas chez les hommes le sens de la douleur et de la
mort. En dépit de la persistance des fléaux et des accidents, les hommes
se préparent de moins en moins à trépasser et l’apparition de la
fatalité leur tire des petits cris misérablement surpris.
* * * * *
De moment en moment passent des femmes nues. Elles défilent, elles font
une théorie; puis elles se rassemblent, elles font une apothéose.
Que de femmes, cette époque est femme, abîme de jouissance anxieuse et
énervée.
Femme nue, tu uses ton prestige, tu exténues le pouvoir de ton sexe dans
l’eau de mille et de mille yeux comme dans un bain de vapeur. Et si tu
es habillée, tu multiplies, par des découpages savants, ce prestige,
mais en le compliquant, tu le divises, tu le disperses, tu le perds.
V
DÉCADENCE ET DESTRUCTION
Maintenant que le spectacle est en train, je quitte mon fauteuil, et je
viens m’asseoir sur la herse de feu, me retournant contre les
spectateurs.
Les projecteurs coupent cette pénombre humaine comme des rayons de
soleil l’air moisi d’un temple où ne viennent plus ni dieux ni prêtres.
Je veux saisir cette chose par tous les côtés: je me ferai ciron entre
les pieds puissants des hommes, je ramperai entre des montagnes
d’odeurs, je surprendrai ce paysage solitaire: les deux jambes oubliées
de la femme de l’ingénieur, ses pieds en dedans, tandis que là-haut son
esprit est possédé par le plaisir. Je grimperai dans les combles, et, à
travers les constellations anthropocentriques, je scruterai cette vallée
de têtes.
Ainsi je puis considérer l’ensemble de la société qui habite cette
planète. Je n’y distingue ni peuples ni classes.
Pas une race qui ne soit ici représentée par quelqu’un qui ne ressemble
à tous ses voisins. Ce nez est latin, ce menton saxon, cette oreille
juive, cet œil chinois, mais ces caractères conventionnels, c’est de la
poudre aux yeux, cela ne me convainc pas de différences vives. C’est en
vain que les écrivains et les orateurs leur assurent qu’ils s’opposent
les uns aux autres par la vertu ombrageuse du génie national: mes yeux
les voient sombrer dans la confusion.
Pourtant si l’espace se laisse réduire, si la géographie succombe, le
temps et l’histoire résistent un peu. Sous l’uniforme des vestons et des
smokings, j’enregistre encore pour quelques minutes la mascarade des
anachronismes. On oscille entre l’âge de pierre et l’époque de Wells. Ce
Russe: paysan d’il y a deux mille ans, authentique païen, mais aussi
communard, mineur du Klondyke, sans oublier le greffier du commissaire
de police. Cet Italien: Second Empire. Cet Allemand: “ordre moral”. Ce
Français: époque Victorienne. Cet Anglais: 1913. Cet Américain: Martien.
Ce Chinois: première expérience de Mongolfier. Personne n’est à l’année
1926. Mais vous n’aurez pas besoin d’attendre plus tard que 1930 pour
que tout le monde soit à la page.
L’apparence, c’est toute la réalité pour ces foules déracinées et
tournoyantes. Je sais ce que pèse leur nationalisme de timbres-poste, et
bien qu’ils soient encore prêts à tirer dix mille canons pour s’assurer
qu’ils sont distincts les uns des autres, je vois que tous, vêtus des
mêmes vestons anglais, des mêmes robes françaises, vénérant tous le
dollar américain et tous tombés un peu plus bas, après cette affreuse
déconvenue de la Russie, cette oblitération de l’Asie plus rapide que la
course de la peste, ils n’échapperont pas au déluge: les hommes noieront
les hommes.
La foule de la mercante démocratique empilée dans les fauteuils,
flanquée dans les loges par les millionnaires qui l’animent et
l’encouragent de l’œil et du geste, assouvit ici le furieux goût de
complicité de tous les hommes vivants. Ce troc effronté se prolonge en
arrière par des plans insensibles dans l’épaisseur troublée, l’amère
connivence du balcon où l’amas des traînards s’enivre d’une convoitise
qui se ronge les ongles, qui s’use les crocs, car il ne s’agit plus de
révolution mais de partager un bonheur de fer-blanc grâce à des trucs
qui sont maintenant connus de tous. Les mille fissures percées par la
combine rendent toute cette foule solidaire.
Tout cela se repaît à la même mangeoire. Le commerçant et l’industriel
de l’orchestre partagent leur plaisir avec le banquier des loges, et,
debout derrière eux, l’employé, le cou pris dans le carcan de son col
bourgeois, se félicite d’entrer dans cette parfaite communion
spirituelle. La simple envie gradue tous ces étages: le Français enviant
l’Américain; celui qui gagne 100.000 enviant celui qui a gagné 200.000.
Mais l’envieux ne méprisant plus l’envié, il en résulte que tous ces
humains sont amis comme cochons.
On sait très bien à quoi on en viendra, à une parfaite égalité. Quant à
la liberté et à la fraternité, cela n’a jamais intéressé que ceux, peu
nombreux, qu’intéressait moins l’égalité.
En principe, ceux qui sont dans les loges sont plus riches que ceux qui
sont à l’orchestre. Les uns et les autres sont fort contents: d’être
regardés ou de regarder. Ils ont besoin les uns des autres.
Les hommes sont enlaidis par la fatigue, les femmes lustrées par
l’argent. Épaules dénudées sur plastrons blanchis. Et les perles,
bavures du fond des mers.
Il est impossible de savoir d’où viennent tous ces gens-là, de les
distinguer les uns des autres. Mais ça se tasse, ce grand pêle-mêle; ça
se partage l’argent à la foire d’empoigne.
Les deux ressorts qui font aller toute la machine se correspondent selon
un mécanisme de plus en plus unifié, lubrifié: le travail et l’amour. Il
y a de moins en moins de paresse, de fantaisie, de licence, de risque,
de bénéfice dans la prostitution. Le travail est de plus en plus vague,
inefficace, uniforme, trompeur, si corrompu qu’il n’est plus que la
trahison de tous par chacun, comme la prostitution. La mercante et la
putasserie se rejoignent: ceci et cela s’appelle du même nom:
«business».
Dites-moi la différence qu’il y a entre cette femme et cet homme, là,
dans cette loge de gauche. Il est banquier, c’est une putain. Son âme, à
lui, a été grignotée tout le jour par l’appel silencieux du téléphone
sur sa table. Il a brassé les signes, il s’est épuisé dans ces derniers
déplacements infimes que fait la richesse dans le monde avant de se
fixer en définitive, de se résorber dans un coffre-fort unique qu’on
fermera à jamais. Elle, depuis midi, s’est prêtée trois ou quatre fois,
roulée dans ce système de simulation sexuelle, dans ce manège qui tourne
sur lui-même avec une vitesse de plus en plus accélérée: une pauvre
petite sensation traquée court d’un corps à l’autre, plus éperdue qu’une
souris Place de l’Opéra. Tous les deux ont joué sur le change; tous les
deux ont empoché beaucoup de signes de papier, tous les deux ont gagné,
tous les deux ont perdu, tous les deux, dans une agitation qui les a
éreintés jusqu’à la fibre, ont ajouté à cette immobilité progressive qui
menace l’homme.
Et ces deux autres de l’orchestre qui les regardent avec une envie
béate, qui attendent l’heure d’être promus à leur rang. Lui aussi est
dans les affaires, elle aussi. Ils fabriquent n’importe quoi, ils le
vendent à n’importe qui. Ils croient qu’ils sont habillés, mais leur
laideur se fait sentir comme une plaie envenimée sous le pansement. Leur
création a sans doute échappé à la Nature qui ne montre nulle part
ailleurs une pareille faiblesse de forme: il n’est point de caillou qui
donne l’idée d’un tel avortement. C’est ici qu’on voit tout ce qui
subsiste d’une particularité orgueilleuse, c’est ici qu’on voit s’avouer
l’échec de l’humanité.
Et ceux du balcon: ils n’ont pas vendu leur chemise pour être ici--on ne
vend plus sa chemise--mais ils ont fait le nécessaire, dans la journée.
Ils ont tous fait la même chose, hommes et femmes, de petites affaires.
Ils ont beaucoup pâti et beaucoup joui, sans le savoir, des derniers
sursauts de la fantaisie. Apparemment, on peut se retourner encore dans
le monde par un débrouillage individuel; l’un est très fier d’avoir
inventé un nouveau système de boutons de manchettes; l’autre d’avoir
réuni la fabrication des fromages et l’industrie touristique dans le
Lot-et-Garonne. Mais ils ne prennent pas garde que leur initiative
émerge à peine un instant du courant de plus en plus monotone de la
production moderne, et qu’en réalité, depuis le président de banque
jusqu’au dernier comptable, ils sont tous employés, salariés, dans les
mêmes bureaux, mobilisés de force au service d’un vaste communisme
obscur, confortable, ennuyeux, laid.
Il n’y a pas de bonté, mais un grand adoucissement des mœurs. Les riches
ne voient pas les pauvres, ne conçoivent pas les pauvres. Mais peu à
peu, riches et pauvres abandonnent leur état particulier pour se
rencontrer et se fondre dans un état intermédiaire.
Il manque les ouvriers à ce tableau. Ils sont dans leurs faubourgs, au
cinéma, et se gorgent de films qui, pour quelques sous, les introduisent
dans les salons des riches.
Il suffit de voir les hommes devant les bêtes pour constater leur
unanimité.
Voici justement sur la scène des otaries.
J’entends les hommes le lendemain: «Dis-donc, Félix, on ne s’est pas
embêté, hier soir, hein! Nous en avons eu pour notre argent. Et
qu’est-ce qu’on s’était mis à dîner. Il faut raconter cela à Léon.
Garçon! trois Chambéry-fraise. On a été avec Mme Félix et la gosse au
Casino. Dis-donc, c’est bien le moins, hein! Il y a assez longtemps
qu’on turbine. Un peuple, mon vieux, bondé. Des gens chic. Y avait des
tas de gonzesses à poil. Pas mal. Mais quand l’Américain a amené les
otaries... Ah! les vaches! C’est le moment qu’on a commencé à jouir. On
se sentait vivre. Non! Sont-elles moches! Tu dirais des gonzesses qui
ont le derrière pris dans un édredon et qui courent après l’autobus. Ah!
C’est pas permis d’être bâti comme ça. C’est tout désossé, ça tortille
sa viande comme une amoureuse. Ça se pousse, ça tangue, ça mugit comme
un veau, ça essaye de se mettre en colère.»
Félix, Léon et Ernest boivent d’autres Chambéry-fraise.
«Nous sommes les hommes, c’est nous les rois. Le soir, on nous voit
assis, avec nos lardons, au music-hall. Tout est en ordre sur la terre.
Nos femmes sont en peaux de bêtes et couronnées d’oiseaux morts. Nous
avons roulé l’éléphant, soufflé au lion ses chasses. Le cheval n’est
qu’un abruti et le chien fut pris par ses bons sentiments. Nous avons
vaincu toutes les bestioles. C’est la gloire. Nos petits drapeaux ornent
les Pôles. Nous avons traîné les otaries dans les cirques comme des
reines liées par les genoux. Tu en fais, un œil. Hourra! Que la grosse
caisse crève! Tant pis, si les cymbales attrapent des ampoules! Hourra
pour la coterie! Sifflons avec la puissance de la vapeur: on va écraser
les étoiles. C’est une fameuse rigolade.»
Otaries, sirènes, glissez dans l’eau et la nageuse sera sans grâce.
MOI
Je voudrais savoir de quoi je vis.
L’AUTRE
Tu vis de l’idée que tu te fais de demain.
MOI
Je crois que demain sera fait d’aujourd’hui. Je crois qu’aujourd’hui est
mauvais, que demain sera pire, que tout finira demain.
L’AUTRE
Parle, soulage-toi de tes fantômes.
MOI
Je m’efforce d’approcher, jusqu’à les toucher du doigt, les caractères
de mon époque. Je les trouve abominables, et si dominants que l’homme
affaibli ne pourra plus se soustraire à la fatalité qu’ils énoncent et
qu’il en périra bientôt.
Machinisme, égalitarisme sont les araignées qui tissent la toile de
leurs noms cruels entre mes paupières. Je vois un horizon de barreaux de
prison.
L’étouffement des désirs par la satisfaction des besoins, telle est la
police parcimonieuse, l’économie sordide, découlant des facilités dont
nous accablent les machines, qui viendra à bout de nos races. L’homme
n’a de génie qu’à vingt ans et s’il a faim. Mais l’abondance de
l’épicerie tue les passions. Bourrée de conserves, il se fait dans la
bouche de l’homme une mauvaise chimie qui corrompt les vocables. Plus de
religions, plus d’arts, plus de langages. Ses désirs assommés, l’homme
n’exprime plus rien.
Il est écrit dans l’évangile de Saint Jean: «Je suis en mon Père, et
vous en moi, et moi en vous.» Les doigts de l’homme sont divins: à la
matière qui est vivante--un caillou est mouvant comme mon cœur--ils
peuvent communiquer une seconde vie, de même que, selon le dogme
catholique, du pain qui est déjà chair et sang, le prêtre peut faire
l’Eucharistie, qui est deux fois pain de vie.
Mais l’homme ne peut déléguer ce pouvoir absolu de ses doigts à un agent
déjà issu de ses œuvres. A peine si le sculpteur peut se servir de
l’ébauchoir, le peintre du pinceau, le musicien de l’archet. L’homme
peut imprégner d’esprit un objet, faire jaillir d’un piano, d’un vase,
d’un paysage, de longues sources de suggestions spirituelles, mais il
faut qu’il soit là, qu’il les ébranle de ses mains. L’outil n’est
efficace que dans la main de l’homme, l’homme ne peut abandonner l’outil
à lui-même. La filiation poussée au second degré ne porte plus ou, du
moins, dégénère sans remède. L’homme peut engendrer, il ne peut
transmettre le pouvoir de la génération, insérer dans l’ordre de la
matière une initiative indépendante et neuve, intercaler entre lui et
les choses une race intermédiaire.
Mais cela qui lui est interdit l’homme a voulu l’accomplir et l’imposer
à la nature, le faire accepter de Dieu.