Une femme magnifique passe devant moi pour gagner son fauteuil, suivie

d’un homme fier comme Artaban. J’aimerais avoir une femme à moi. Mais

partout la propriété est en train de mourir, aussi dans mon cœur.

Tout à coup la salle bascule dans l’ombre. C’est une catastrophe

incroyable, cette foule s’abîme dans les jeux de l’esprit: la rampe

s’allume. Il est encore des temples: l’homme oppose encore quelque chose

à lui-même; il ne s’est pas encore entièrement retrait dans sa

somnolence avaricieuse. C’est l’Art.

III

ENTRÉE EN MATIÈRE

Le rideau se lève sur un premier paysage.

Tous les paysages de la terre se sont fanés sur cette scène. Est-ce donc

ainsi qu’est l’Espagne? La Chine? C’est ainsi qu’ils les ont vues; c’est

ainsi qu’elles se sont montrées. Nous sommes chez les hommes, race

abâtardie, vulgaire.

Une idée mort-née s’est formée de l’Espagne dans on ne sait quels

cerveaux intermédiaires qui brossent ces décors, tailladent ces

costumes. Cette idée mort-née, tirant sans cesse du néant de nouvelles

ressources d’agonie, recrève ici tous les soirs.

Une paresse indécrottable s’avère dans ce fait piteux que les décors,

sous les feux agressifs des rampes et des projecteurs, sont restés ce

qu’ils étaient au temps des chandelles. Ces idiots aveugles, incapables

de se tenir à la hauteur de leurs propres inventions, n’ont pas encore

remarqué que l’électricité tuait les nuances et que seules des couleurs

crues, profondément massées, pouvaient faire front contre ces charges de

clarté blanche. De même, le vêtement n’est pas traité à l’échelle neuve:

des détails vétilleux embrouillent la tache des costumes, entravent

l’arabesque des corps.

Il faudrait faire alterner des partis-pris: tantôt, sur un fond uni,

faire ressortir le corps humain à force de lumière, comme le font

photographes et cinégraphes, et tirer de cette seule matière tout son

trésor de suggestion linéaire quand c’est une ombre plate sur un fond

clair, ou de plasticité quand son volume est pétri par l’ombre: tantôt

fondre ce corps dans le décor, ne l’utiliser plus que comme un élément

entre autres, comme un véhicule pour charrier des couleurs, un mobile

pour déplacer des lignes dans un tableau qui capte tout le tourbillon de

la nature, comme font les Ballets Russes.

Entrent une grue et un efféminé qui essaient de faire radoter les

personnages anachroniques du compère et de la commère. Ils expédient

sans conviction quelques bribes de dialogue sur l’Andalousie. Ils

commencent de dire leurs sottises avec timidité, mais ils s’enhardissent

et montrent bientôt leur mépris pour l’idée et la parole. Puis ils se

taisent, ils chantonnent. Paroles sentimentales, mais qu’accompagnent

une ironie immonde et une indifférence haineuse. Personne ne les écoute.

La décadence du théâtre se fait sentir jusque sur les planches du

music-hall. L’inquiétude me reporte à ces lieux de scandale: la

Comédie-Française, l’Opéra et le Conservatoire où l’on assure la

castration des eunuques qui sont chargés de garder l’arche du

Répertoire, amas merveilleux d’erreurs qui sont nées on ne sait plus

quand, de rabâchages fatigués que personne ne songera plus jamais à

interrompre dans ces maisons fermées, abandonnées. Le Répertoire est le

texte quotidien d’un contresens obstiné où se dénoncent la paresse,

l’infatuation, la méchanceté des sots réunis dans une conjuration

perpétuelle et triomphante contre le bon sens du cœur et la verdeur des

sentiments. Et à chaque génération nouvelle, les sots qui sont en pied

savent se recruter les plus justes successeurs.

Et dire que partout en Europe, sur les Shakespeare, les Gœthe

s’acharnent des moribonds sadiques qui tirent du génie enterré des

langueurs infâmes.

Du reste tout ce qui était éminemment contraire à l’esprit du music-hall

et de tout art moderne, l’explication, le commentaire, qui était si mal

défendu par le compère et la commère, a disparu à peu près, mais il

reste encore dans les airs d’Opéra qui reviennent comme des odeurs de

cuisine, dans les sketches qui insistent sur la cochonnerie pour que

comprennent les enfants, dans certains pas de danse où s’étiole un

dernier rond de jambe, dans les décors qui copient la nature, des traces

inquiétantes du voisinage de ces foyers pestilentiels, les théâtres.

Avec ces débris on fait des bouche-trous. Les éléments viables ne se

sont pas entièrement dégagés. Mais dans tout spectacle ne doit-il pas y

avoir des parties plus ternes pour assurer des moments de repos; tout ne

peut pas être de la même intensité, de la même époque.

IV

LE CONTORSIONNISTE

Le rideau est assez beau. Je me raccroche à tout. Rien n’est tout à fait

laid pour moi. Mais rien ne serait trop beau. L’homme enfonce si avant

ses pinces dans la Nature, qu’il la tue. Je regrette les étoffes de

jadis plus luxuriantes que les forêts du Brésil. Pourtant je réclame du

neuf, même s’il doit être atroce comme les déserts des pôles.

Le rideau s’entr’ouvre sur le vide. Soulagement pour certaines parties

fatiguées de mon âme. Effarement de la foule. Il y a une boîte sur la

scène, comme l’œuf du monde. Passe un moment: l’attention commence de

vibrer autour de ce réceptacle inerte. Le couvercle se soulève, lourd

d’abord, puis il devient léger. Par des ondulations délicates mais

perceptibles comme celles du son dans le cristal, une forme se dénoue

d’un reploiement peu à peu, on ne sait comment, déchiffrable. Je

commence à croire que l’orchestre, qui a mis la sourdine, nous donne un

concert de délices. C’est un corps d’homme. C’est un homme. Un éphèbe

jaune, narquois et doux se déroule enfin tout entier, selon la légère

chute de soie de son costume de Chine. Il déploie en dernier ressort sa

queue nouée à son cou comme un ruban de jeune fille, du temps de

l’innocence. Je suis ravi, le peuple paraît soumis. La suite de ses

gestes, ininterrompus, fondus l’un dans l’autre, perpétuels, accouche

mon imagination, dans une succession suave, de toutes les attitudes

possibles. Son ventre est le centre de son corps. Son nombril est un axe

inaltérable autour de quoi ses deux jambes et le thorax, à triple

embranchure, tête et bras, fleurissent dans mille circonflexions, mille

rêveries comme des écharpes. Toute jointure, dans ce système également

morcelé, est huilé du pouvoir parfait d’articuler dans tous les sens les

membres qui par elle se rejoignent.

Je conçois la vérité du génie, l’excellence du monde; en témoigne cette

variété inexhaustible. La souplesse de ces mouvements signifie

l’aisance, la liberté. Qui crie encore que l’homme est une créature?

L’homme est du côté du manche, c’est du centre même de l’homme que part

l’impulsion qui crée le monde. Délivrance: l’homme creuse la loi, il se

tortille si bien à l’intérieur de ce monde, qu’on voit bientôt que

celui-ci n’est que sa volonté. Tu n’auras jamais fini de te réjouir de

lancer dans l’air des figures alertes et gaies. Réjouis-toi dans tes

mains et dans tes pieds et dans le ressort de tes reins, et dans la

danse des étoiles. Bien malin qui dira quand tu as commencé. Je suis

ivre d’une profusion de faune et de flore inimaginables. Je gambade

comme un léger bétail d’antilopes et je me noue comme une liane.

Je ne remarque pas que me gagne la stupeur de la contemplation. Un

sourire calme est au milieu de toutes ces évolutions faciles. L’harmonie

inflexible de la vie se décèle. Si j’appelle Dieu, il est trop tard, je

suis pris avec lui dans un système inexorable qui se referme comme une

mâchoire.

Cet exercice asiatique, accompli par un Américain exactement grimé, a

pour effet, à un point remarquable, de concentrer l’attention et de

l’épuiser. Feinte infinie, atroce; désolante simagrée. Peu à peu ma

rêverie cesse de déborder les lignes qui sourdent toujours de

l’impalpable dessinateur, elle s’absorbe, elle s’anéantit dans un cercle

de finesses comme un médaillon de cheveux. C’est une marée descendante

de musique. Je m’abandonne doucement sur le sein de la création qui

s’apaise. Le monde se résorbe dans l’intime de mon cœur. L’homme rentre

dans sa boîte, dans son œuf. Le rideau retombe.

Dans une ombre de limbes je me retrouve au milieu de mes contemporains.

J’aperçois à trois rangs de moi une troupe de gens à la mode: gens du

monde qui sont mêlés de gens de lettres, gens du monde qui s’amusent à

jouer au demi-monde. Ils peuvent supposer qu’ils y réussissent. L’on

manque de point de repère: il n’y a pas plus de monde que de demi-monde.

En tout cas, oisifs et intellectuels communient dans la même pâmoison

devant ces gestes qui s’esquissent et se détruisent sur la scène. C’est

tout ce qui les flatte; ces gestes sont rapides et se remplacent sans

cesse les uns les autres, en sorte qu’ils ne laissent jamais l’esprit

devant un problème déterminé, un symbole arrêté. Mais la série

inépuisable des indications redonne à tout instant le plaisir

d’apercevoir une idée et évite de la poursuivre, ce qui, à ces paresseux

et à ces fatigués, ne paraîtrait qu’ennui et ridicule. Ils évoquent

toujours de nouvelles ombres pour se détourner des proies.

Un énorme acquis dort dans ces têtes que réveille suffisamment la

moindre allusion. Ils se sont couchés sur les coffres où dort leur

richesse: de discrètes souris viennent grignoter le bois solide et

carré; elles seront suivies de rats arrogants.

Ces façons sur la scène éparpillent l’esprit dans le silence. Les muses

patientes et pleines de diction sont parties à la débandade. Viennent

les mimes. Tout discours est brisé d’un geste précis qui n’est plus

qu’une songerie vague.

* * * * *

J’ai cru tout à l’heure que ces rangées d’enfermés et d’assis

frémissaient d’émulation et d’amour à voir l’un de leurs semblables

réaliser une liberté dont ils sont incapables.

Mais après tout il n’y a là qu’une mécanique musculaire, une difficulté

vaincue par une patience qui n’a eu besoin que d’être méticuleuse, qui

n’a pas eu à craindre ni à braver l’imprévu. Maintenant je trouve que ce

contorsionniste ressemble à mes voisins et que c’est de cette

ressemblance qu’ils se satisfont. Tous les jours, pendant trois heures,

depuis sa tendre enfance, ce vendeur de gestes s’est exercé à un péril

parfaitement limité, comme tous ces banquiers, ces téléphoneurs, ces

petits joueurs.

Et il en est de même des acrobates. Ils exécutent le soir, dans la

parfaite assurance du moindre risque, le geste répété le matin, et ce

qui plaît aux spectateurs c’est le caractère arithmétique du résultat

obtenu.

Pourtant quelquefois une hésitation fait refleurir légèrement dans l’air

l’idée de danger. Il paraît qu’il y a dans ce métier de nombreuses

pertes. Mais il en est de même à bien d’autres étages de la vie moderne.

Bien que cette vie soit à l’abri d’une multitude de malencontres qui

sévissaient autrefois, elle en crée quelques autres. Mais ces nouveaux

dangers ne redressent pas chez les hommes le sens de la douleur et de la

mort. En dépit de la persistance des fléaux et des accidents, les hommes

se préparent de moins en moins à trépasser et l’apparition de la

fatalité leur tire des petits cris misérablement surpris.

* * * * *

De moment en moment passent des femmes nues. Elles défilent, elles font

une théorie; puis elles se rassemblent, elles font une apothéose.

Que de femmes, cette époque est femme, abîme de jouissance anxieuse et

énervée.

Femme nue, tu uses ton prestige, tu exténues le pouvoir de ton sexe dans

l’eau de mille et de mille yeux comme dans un bain de vapeur. Et si tu

es habillée, tu multiplies, par des découpages savants, ce prestige,

mais en le compliquant, tu le divises, tu le disperses, tu le perds.

V

DÉCADENCE ET DESTRUCTION

Maintenant que le spectacle est en train, je quitte mon fauteuil, et je

viens m’asseoir sur la herse de feu, me retournant contre les

spectateurs.

Les projecteurs coupent cette pénombre humaine comme des rayons de

soleil l’air moisi d’un temple où ne viennent plus ni dieux ni prêtres.

Je veux saisir cette chose par tous les côtés: je me ferai ciron entre

les pieds puissants des hommes, je ramperai entre des montagnes

d’odeurs, je surprendrai ce paysage solitaire: les deux jambes oubliées

de la femme de l’ingénieur, ses pieds en dedans, tandis que là-haut son

esprit est possédé par le plaisir. Je grimperai dans les combles, et, à

travers les constellations anthropocentriques, je scruterai cette vallée

de têtes.

Ainsi je puis considérer l’ensemble de la société qui habite cette

planète. Je n’y distingue ni peuples ni classes.

Pas une race qui ne soit ici représentée par quelqu’un qui ne ressemble

à tous ses voisins. Ce nez est latin, ce menton saxon, cette oreille

juive, cet œil chinois, mais ces caractères conventionnels, c’est de la

poudre aux yeux, cela ne me convainc pas de différences vives. C’est en

vain que les écrivains et les orateurs leur assurent qu’ils s’opposent

les uns aux autres par la vertu ombrageuse du génie national: mes yeux

les voient sombrer dans la confusion.

Pourtant si l’espace se laisse réduire, si la géographie succombe, le

temps et l’histoire résistent un peu. Sous l’uniforme des vestons et des

smokings, j’enregistre encore pour quelques minutes la mascarade des

anachronismes. On oscille entre l’âge de pierre et l’époque de Wells. Ce

Russe: paysan d’il y a deux mille ans, authentique païen, mais aussi

communard, mineur du Klondyke, sans oublier le greffier du commissaire

de police. Cet Italien: Second Empire. Cet Allemand: “ordre moral”. Ce

Français: époque Victorienne. Cet Anglais: 1913. Cet Américain: Martien.

Ce Chinois: première expérience de Mongolfier. Personne n’est à l’année

1926. Mais vous n’aurez pas besoin d’attendre plus tard que 1930 pour

que tout le monde soit à la page.

L’apparence, c’est toute la réalité pour ces foules déracinées et

tournoyantes. Je sais ce que pèse leur nationalisme de timbres-poste, et

bien qu’ils soient encore prêts à tirer dix mille canons pour s’assurer

qu’ils sont distincts les uns des autres, je vois que tous, vêtus des

mêmes vestons anglais, des mêmes robes françaises, vénérant tous le

dollar américain et tous tombés un peu plus bas, après cette affreuse

déconvenue de la Russie, cette oblitération de l’Asie plus rapide que la

course de la peste, ils n’échapperont pas au déluge: les hommes noieront

les hommes.

La foule de la mercante démocratique empilée dans les fauteuils,

flanquée dans les loges par les millionnaires qui l’animent et

l’encouragent de l’œil et du geste, assouvit ici le furieux goût de

complicité de tous les hommes vivants. Ce troc effronté se prolonge en

arrière par des plans insensibles dans l’épaisseur troublée, l’amère

connivence du balcon où l’amas des traînards s’enivre d’une convoitise

qui se ronge les ongles, qui s’use les crocs, car il ne s’agit plus de

révolution mais de partager un bonheur de fer-blanc grâce à des trucs

qui sont maintenant connus de tous. Les mille fissures percées par la

combine rendent toute cette foule solidaire.

Tout cela se repaît à la même mangeoire. Le commerçant et l’industriel

de l’orchestre partagent leur plaisir avec le banquier des loges, et,

debout derrière eux, l’employé, le cou pris dans le carcan de son col

bourgeois, se félicite d’entrer dans cette parfaite communion

spirituelle. La simple envie gradue tous ces étages: le Français enviant

l’Américain; celui qui gagne 100.000 enviant celui qui a gagné 200.000.

Mais l’envieux ne méprisant plus l’envié, il en résulte que tous ces

humains sont amis comme cochons.

On sait très bien à quoi on en viendra, à une parfaite égalité. Quant à

la liberté et à la fraternité, cela n’a jamais intéressé que ceux, peu

nombreux, qu’intéressait moins l’égalité.

En principe, ceux qui sont dans les loges sont plus riches que ceux qui

sont à l’orchestre. Les uns et les autres sont fort contents: d’être

regardés ou de regarder. Ils ont besoin les uns des autres.

Les hommes sont enlaidis par la fatigue, les femmes lustrées par

l’argent. Épaules dénudées sur plastrons blanchis. Et les perles,

bavures du fond des mers.

Il est impossible de savoir d’où viennent tous ces gens-là, de les

distinguer les uns des autres. Mais ça se tasse, ce grand pêle-mêle; ça

se partage l’argent à la foire d’empoigne.

Les deux ressorts qui font aller toute la machine se correspondent selon

un mécanisme de plus en plus unifié, lubrifié: le travail et l’amour. Il

y a de moins en moins de paresse, de fantaisie, de licence, de risque,

de bénéfice dans la prostitution. Le travail est de plus en plus vague,

inefficace, uniforme, trompeur, si corrompu qu’il n’est plus que la

trahison de tous par chacun, comme la prostitution. La mercante et la

putasserie se rejoignent: ceci et cela s’appelle du même nom:

«business».

Dites-moi la différence qu’il y a entre cette femme et cet homme, là,

dans cette loge de gauche. Il est banquier, c’est une putain. Son âme, à

lui, a été grignotée tout le jour par l’appel silencieux du téléphone

sur sa table. Il a brassé les signes, il s’est épuisé dans ces derniers

déplacements infimes que fait la richesse dans le monde avant de se

fixer en définitive, de se résorber dans un coffre-fort unique qu’on

fermera à jamais. Elle, depuis midi, s’est prêtée trois ou quatre fois,

roulée dans ce système de simulation sexuelle, dans ce manège qui tourne

sur lui-même avec une vitesse de plus en plus accélérée: une pauvre

petite sensation traquée court d’un corps à l’autre, plus éperdue qu’une

souris Place de l’Opéra. Tous les deux ont joué sur le change; tous les

deux ont empoché beaucoup de signes de papier, tous les deux ont gagné,

tous les deux ont perdu, tous les deux, dans une agitation qui les a

éreintés jusqu’à la fibre, ont ajouté à cette immobilité progressive qui

menace l’homme.

Et ces deux autres de l’orchestre qui les regardent avec une envie

béate, qui attendent l’heure d’être promus à leur rang. Lui aussi est

dans les affaires, elle aussi. Ils fabriquent n’importe quoi, ils le

vendent à n’importe qui. Ils croient qu’ils sont habillés, mais leur

laideur se fait sentir comme une plaie envenimée sous le pansement. Leur

création a sans doute échappé à la Nature qui ne montre nulle part

ailleurs une pareille faiblesse de forme: il n’est point de caillou qui

donne l’idée d’un tel avortement. C’est ici qu’on voit tout ce qui

subsiste d’une particularité orgueilleuse, c’est ici qu’on voit s’avouer

l’échec de l’humanité.

Et ceux du balcon: ils n’ont pas vendu leur chemise pour être ici--on ne

vend plus sa chemise--mais ils ont fait le nécessaire, dans la journée.

Ils ont tous fait la même chose, hommes et femmes, de petites affaires.

Ils ont beaucoup pâti et beaucoup joui, sans le savoir, des derniers

sursauts de la fantaisie. Apparemment, on peut se retourner encore dans

le monde par un débrouillage individuel; l’un est très fier d’avoir

inventé un nouveau système de boutons de manchettes; l’autre d’avoir

réuni la fabrication des fromages et l’industrie touristique dans le

Lot-et-Garonne. Mais ils ne prennent pas garde que leur initiative

émerge à peine un instant du courant de plus en plus monotone de la

production moderne, et qu’en réalité, depuis le président de banque

jusqu’au dernier comptable, ils sont tous employés, salariés, dans les

mêmes bureaux, mobilisés de force au service d’un vaste communisme

obscur, confortable, ennuyeux, laid.

Il n’y a pas de bonté, mais un grand adoucissement des mœurs. Les riches

ne voient pas les pauvres, ne conçoivent pas les pauvres. Mais peu à

peu, riches et pauvres abandonnent leur état particulier pour se

rencontrer et se fondre dans un état intermédiaire.

Il manque les ouvriers à ce tableau. Ils sont dans leurs faubourgs, au

cinéma, et se gorgent de films qui, pour quelques sous, les introduisent

dans les salons des riches.

Il suffit de voir les hommes devant les bêtes pour constater leur

unanimité.

Voici justement sur la scène des otaries.

J’entends les hommes le lendemain: «Dis-donc, Félix, on ne s’est pas

embêté, hier soir, hein! Nous en avons eu pour notre argent. Et

qu’est-ce qu’on s’était mis à dîner. Il faut raconter cela à Léon.

Garçon! trois Chambéry-fraise. On a été avec Mme Félix et la gosse au

Casino. Dis-donc, c’est bien le moins, hein! Il y a assez longtemps

qu’on turbine. Un peuple, mon vieux, bondé. Des gens chic. Y avait des

tas de gonzesses à poil. Pas mal. Mais quand l’Américain a amené les

otaries... Ah! les vaches! C’est le moment qu’on a commencé à jouir. On

se sentait vivre. Non! Sont-elles moches! Tu dirais des gonzesses qui

ont le derrière pris dans un édredon et qui courent après l’autobus. Ah!

C’est pas permis d’être bâti comme ça. C’est tout désossé, ça tortille

sa viande comme une amoureuse. Ça se pousse, ça tangue, ça mugit comme

un veau, ça essaye de se mettre en colère.»

Félix, Léon et Ernest boivent d’autres Chambéry-fraise.

«Nous sommes les hommes, c’est nous les rois. Le soir, on nous voit

assis, avec nos lardons, au music-hall. Tout est en ordre sur la terre.

Nos femmes sont en peaux de bêtes et couronnées d’oiseaux morts. Nous

avons roulé l’éléphant, soufflé au lion ses chasses. Le cheval n’est

qu’un abruti et le chien fut pris par ses bons sentiments. Nous avons

vaincu toutes les bestioles. C’est la gloire. Nos petits drapeaux ornent

les Pôles. Nous avons traîné les otaries dans les cirques comme des

reines liées par les genoux. Tu en fais, un œil. Hourra! Que la grosse

caisse crève! Tant pis, si les cymbales attrapent des ampoules! Hourra

pour la coterie! Sifflons avec la puissance de la vapeur: on va écraser

les étoiles. C’est une fameuse rigolade.»

Otaries, sirènes, glissez dans l’eau et la nageuse sera sans grâce.

MOI

Je voudrais savoir de quoi je vis.

L’AUTRE

Tu vis de l’idée que tu te fais de demain.

MOI

Je crois que demain sera fait d’aujourd’hui. Je crois qu’aujourd’hui est

mauvais, que demain sera pire, que tout finira demain.

L’AUTRE

Parle, soulage-toi de tes fantômes.

MOI

Je m’efforce d’approcher, jusqu’à les toucher du doigt, les caractères

de mon époque. Je les trouve abominables, et si dominants que l’homme

affaibli ne pourra plus se soustraire à la fatalité qu’ils énoncent et

qu’il en périra bientôt.

Machinisme, égalitarisme sont les araignées qui tissent la toile de

leurs noms cruels entre mes paupières. Je vois un horizon de barreaux de

prison.

L’étouffement des désirs par la satisfaction des besoins, telle est la

police parcimonieuse, l’économie sordide, découlant des facilités dont

nous accablent les machines, qui viendra à bout de nos races. L’homme

n’a de génie qu’à vingt ans et s’il a faim. Mais l’abondance de

l’épicerie tue les passions. Bourrée de conserves, il se fait dans la

bouche de l’homme une mauvaise chimie qui corrompt les vocables. Plus de

religions, plus d’arts, plus de langages. Ses désirs assommés, l’homme

n’exprime plus rien.

Il est écrit dans l’évangile de Saint Jean: «Je suis en mon Père, et

vous en moi, et moi en vous.» Les doigts de l’homme sont divins: à la

matière qui est vivante--un caillou est mouvant comme mon cœur--ils

peuvent communiquer une seconde vie, de même que, selon le dogme

catholique, du pain qui est déjà chair et sang, le prêtre peut faire

l’Eucharistie, qui est deux fois pain de vie.

Mais l’homme ne peut déléguer ce pouvoir absolu de ses doigts à un agent

déjà issu de ses œuvres. A peine si le sculpteur peut se servir de

l’ébauchoir, le peintre du pinceau, le musicien de l’archet. L’homme

peut imprégner d’esprit un objet, faire jaillir d’un piano, d’un vase,

d’un paysage, de longues sources de suggestions spirituelles, mais il

faut qu’il soit là, qu’il les ébranle de ses mains. L’outil n’est

efficace que dans la main de l’homme, l’homme ne peut abandonner l’outil

à lui-même. La filiation poussée au second degré ne porte plus ou, du

moins, dégénère sans remède. L’homme peut engendrer, il ne peut

transmettre le pouvoir de la génération, insérer dans l’ordre de la

matière une initiative indépendante et neuve, intercaler entre lui et

les choses une race intermédiaire.

Mais cela qui lui est interdit l’homme a voulu l’accomplir et l’imposer

à la nature, le faire accepter de Dieu.

Le jeune Européen · 第 4 / 7 段