rendras compte de ce que tu as fait et ressenti. Tu n’écriras que pour
prendre conscience de tes ressorts et de tes mobiles, pour préparer de
nouvelles actions, pour élucider ta volonté par ton intelligence. Ou si
tu n’écris pas pour faciliter ta vie, ce sera pour faciliter la vie des
autres hommes. Ou bien encore tu écriras, après avoir entièrement vécu
pour te souvenir, pour rassembler tes jours, pour laisser une copie plus
efficace que le brouillon, pour te saisir avant de te perdre».
Tel est le conseil discret de l’humanisme français. L’écoutais-je? En
tout cas, je ne pouvais plus haïr et mépriser le subjectivisme comme je
l’avais fait, parce que je ne le concevais plus de la même façon.
J’entrais dans une nouvelle saison. Les distinctions tombaient comme des
fleurs qui font place aux fruits. Où commençait, où finissait mon moi,
après tout? Je ne confondis plus, à cause d’une stupide notion due au
réalisme, l’art avec la photographie, truquage fait d’oppositions
grossières. La première fois que j’avais voulu chanter mes amis,
ignorant encore qu’ils sont des parties secrètes de ma conscience, qui
vivent librement, hors de son contrôle tâtillon, je m’étais tourné vers
le plus particulier d’entre eux et je lui avais dit: «Ne bougeons plus.»
Le regardant à travers mes verres encore mal accommodés, j’avais été
fort étonné de le voir couvert de mille petites laideurs comme d’une
soudaine maladie de peau. Sur le moment je ne comprenais qu’il en était
ainsi parce que depuis deux minutes, nous ne bougions plus ni l’un ni
l’autre et que mon œil se voilait de mille taches, mais je m’en étais
pris à lui et je l’avais accusé de m’avoir trompé jusqu’à ce jour. Il
était résulté de ce malentendu une caricature épaisse et inerte que
j’avais publiée sous le titre de «La Valise vide», et qui avait eu un
joli succès car les gens aiment qu’un portrait soit ressemblant.
Celui-là l’était au point qu’une femme qui a beaucoup aimé cet ami
Jacques, n’a jamais voulu admettre, ne trouvant aucune vérité dans mes
observations textuelles, que j’eusse songé à Jacques en l’écrivant. Elle
l’avait toujours regardé avec les yeux de l’amour, et non à travers un
kodak.
Mais pour moi non plus il ne s’agit désormais que de l’amour, et non
plus de Jacques ou de Paul, mais de mille signes dans le ciel et sur la
terre qui, pour le plaisir de remuer, décrivent le développement enfin
libre et généreux de cet univers qui est en moi et qui est bien autre
chose que ce qu’on appelle une personnalité.
Par là, il me semble que je rejoins la vie; à de certains moments, j’en
viens à croire qu’écrivant, je vis.
Peut-être écrivant, est-ce en moi qu’il y a le plus de vie?
V
LA LIBERTÉ
Je joue sur les mots. Je vis peut-être plus qu’il y a deux ou trois ans
mais enfin je ne suis pas un homme.
Or j’ai toujours supposé qu’il ne s’agissait que d’une chose au monde:
d’être un homme. Un homme, celui qui rend justice à toutes ses facultés.
Ce dont j’ai le plus souffert, c’est de l’inachèvement des hommes.
Pour être un homme, il faudrait que je fusse à la fois un athlète, un
ami, un amant, un artiste et pourtant que la mort puisse venir.
Un athlète, d’abord et avant tout. Certes, la question ne se pose plus:
depuis 1914, depuis que je suis entré dans ces grands troupeaux inertes
que remuent à peine les guerres et les révolutions, mon corps s’est
oublié et voici que j’ai plus de trente ans. Quoi que je fasse, il ne me
viendra plus que cette ombre de tombeau sur les dents. Mais enfin, la
beauté, c’est tout ce qui nous est donné et je ne pardonnerai jamais à
mes amis ni à moi de n’avoir pas tout fait pour être moins laids. Et
puis, il faut être fort, pour supporter décemment la douleur et casser
la gueule de quelques gêneurs. La poésie, c’est la force; la plus belle
image, c’est un corps. C’est le plus grand scandale que les poètes
soient si faibles, si laids, si vulgaires, si timides.
Un ami et un amant. J’ai perdu mes amis, je jette les femmes par la
fenêtre, après l’argent. Eh bien! C’est une honte. Il faudrait savoir
être sociable, poli, urbain. Cela fait trop de plaisir aux dieux, ce
relâchement, cette déroute de toutes les alliances humaines. Je suis
quinteux, je suis inepte. Manque de tempérament: j’ai tant de peine à
installer mon petit univers que tout le monde me gêne et qu’à l’instar
de Barrès, qui froidement donna la recette de l’avarice, je les nomme
barbares et je me constitue une liberté qui ressemble à une rente
viagère.
Un artiste. Quand je prends en haine l’écriture, ce n’est point à cause
de l’écriture même, mais à cause des ravages qu’elle assure en moi. Mais
si je pouvais être à la fois un athlète, un homme de commerce
heureux,--et aussi un homme capable de prière--je ne voudrais pas alors
renoncer à être un écrivain. Car c’est aussi une façon d’accomplir le
monde. J’aime les belles formes et les belles manières: aussi donc les
maisons, les vêtements. Or qui donne forme à tous ces objets usuels?
L’art, l’art du peintre, de l’écrivain. Si je ne noircis pas cette
feuille de papier, si je ne la marque pas de lettres bien moulées, tout
va décidément s’en aller à vau-l’eau, et nous allons retomber dans une
simplicité inarticulée qui n’est supportable qu’au désert.
Il me faut autour de moi une fabrique nombreuse. Et pourtant je ne tiens
pas moins à assurer à ma vie une ouverture mystique. Donner la plus
grande attention à tout ce détail qui est le monde, et aussi se tenir
prêt à tout lâcher.
Une telle grossièreté règne partout qu’on me traitera d’éclectique. Mais
il faut bien que j’exprime cette idée qui est assise dans mon cœur comme
la mère de toutes mes passions: je ne veux renoncer à rien.
Par un côté, je veux être un ascète, et néanmoins parce que l’art est un
ascétisme, je l’envoie rejoindre la religion. Je ne veux point prononcer
pour toujours les vœux ignobles: pauvreté, chasteté, humilité.
Je regrette de n’être pas un homme.
Vous me comprenez bien. Il ne s’agit pas de l’individu, de celui qui
avait une mère, des autos, un matricule dans une armée, une femme et un
enfant dans un pays, une ambition, une vanité--tout cela n’était que
signaux superficiels, tout cela s’est évanoui,--mais de la suggestion
abondante et symphonique que fait l’idée de l’homme complet au milieu du
monde.
Et puis je souffre d’être l’homme d’aujourd’hui, l’homme menacé, l’homme
qui s’oublie, l’homme qui va se noyer et qui se crispe.
Je suis désespéré, moi l’Européen, j’aime encore tout ce dont je
désespère. J’aime mes mains libres et les outils si fins et si forts que
je peux saisir et reposer. O beaux gestes, nets et fermes, garantie d’un
intellect victorieux: le geste de la guerre et le geste de l’amour. Tuer
son ennemi et prendre une femme, tuer celui qu’on méprise et enfermer
celle qu’on craint. Les gestes qui créaient, les gestes qui tour à tour
déchaînaient et réenchaînaient le mouvement. Comment affirmer, créer, si
l’on n’est pas capable à l’extrême limite de son désir et de son
vouloir, de tuer et d’être tué? Tuer ou se faire tuer, c’est la même
chose, c’est manifester également qu’on croit à l’identité humaine.
C’est le cri certain. Et pourtant, qui, aujourd’hui, peut tuer sans
effort? Une brute, ou un vicieux, ou un gamin drogué de mots. Moi, en
dépit de mes campagnes, de tout ce sang en Champagne et en Ukraine, je
pâlis devant le sang. Alors le cri certain tourne à n’être qu’une
fanfaronnade malsaine, digne d’un sectaire de ruisseau, fasciste ou
communiste.
Et ce geste de la prière à la fin qui remettait tout en place, qui
anéantissait tout. L’homme des rebellions à main armée, l’homme des
exactions hardies, l’homme des désirs et des assouvissements, l’homme
qui avait un caractère et dont on peignait le portrait, il savait
reconnaître les saisons, et un beau soir, il se rendait à Dieu. Alors
c’était un dernier combat, une dernière étreinte, un dernier dialogue,
d’où sortait une nouvelle et suprême forme de l’être.
Tout cela s’embrouille et m’échappe. Et pourtant je suis encore debout
et je proteste.
Après tout, je ne suis pas qu’un écrivain, je suis un homme en proie au
problème total.
Toute cette écriture, toute cette tunique de signes qui s’accroche à mes
reins, c’est votre tourment à tous, c’est votre vieille conscience
fatiguée, exsangue.
Il me semble pourtant que je suis encore vif, que je la déchire, que je
l’arrache, qu’elle tombe.
Je brise le travail, le lucre, l’application, mille fariboles de fer.
En dépit de la mitrailleuse de Lénine ou de Mussolini, je ne veux pas
rentrer dans votre usine américaine. Plus de métiers, puisque tous vos
métiers tuent. Pour être un homme complet, je voulais, entre autres
bonnes choses, avoir un métier, parce que j’aime encore les formes, pour
multiplier les formes dans le monde.
Mais les formes flanchent partout, plus moyen de les redresser. Alors,
bonsoir mon métier, bonsoir l’art. Je ne veux pas m’estropier le corps
et l’esprit pour essayer de rebourrer encore des formes qui se
resserrent à vue d’œil.
Puisqu’il n’y a plus moyen d’être un homme avec les hommes, à nous la
liberté atroce des fakirs ou des chemineaux.
Enfin ce qui l’emporte c’est ce que je désigne depuis le début: la
paresse, la bienfaisante paresse que je découvre et que je salue au fond
de mes jours. Enfin son flot vivant est le plus fort et toutes les
distinctions sont emportées par sa crue.
Athlète, ascète, artiste, amant: il ne s’agit plus de tout cela.
Où est maintenant le rêve? Où est maintenant l’action? Tout cela se mêle
et se roule dans la liberté.
Je m’enfonce dans un anonymat divin. Comment hier encore pouvais-je
avoir peur de renoncer à mon nom? Enfin je me suis perdu.
Mon moi, ce n’est plus l’individu dans la société mais l’univers marqué
du sceau de l’homme, une dernière fois.
Je suis seul et avec tous. Je ne prie pas, je chante. J’ai tout
convoité, je possède tout.
J’entre dans un royaume sans nom, peuplé de figures nombreuses, ce sont
des parties de l’être que je salue, les plus nobles et autrefois les
plus négligées, que je retrouve grandies dans la liberté.
J’ai renoncé à l’action, mais mon rêve marche sur deux pieds.
Croyez-vous que j’use encore de l’encre et du papier? Eh oui! par
lâcheté, pour gagner mon pain, je préfère encore ce métier à un autre.
Et puis un reste de coquetterie, de lascivité. C’est pourtant la pire
souillure de faire ce métier, car c’est celui que j’aime. Écrire pour
moi c’est ce qui ressemble le plus à la prostitution. Or que peut faire
d’autre pour subsister un paresseux comme moi sinon se prostituer? Je
suis comme une femme qui autrefois a tout donné à un amant, en vain; et
maintenant tout le monde peut y passer: devant tous, elle refera les
gestes qu’elle avait inventés pour un seul. Et n’oubliez pas mon petit
cadeau.
J’écris encore. Mais les hommes écriront-ils toujours?
La solitude est une action qui m’empoigne et m’anéantit comme un rêve.
Pas d’argent, pas d’amis, pas de femmes, pas d’enfants, pas de dieu, pas
de métier. Peu importe que je sois enfermé dans ma chambre ou traînant
les routes.
Pardonnez-moi d’écrire. Autant en emporte le vent. Mais comment ne pas
dire adieu aux formes humaines qui disparaissent à l’horizon. Et cet
adieu, comme j’ai envie de le prolonger, de le répéter, car produire des
formes, c’est toute la passion de l’homme. Mais mon époque ne va-t-elle
pas, à travers l’évidente dissolution des formes, à une spiritualité de
foudre?
Qui a jamais lu un livre?
Que je fasse cela ou autre chose, puisque je ne peux pas tout faire,
puisqu’il est interdit de ne rien faire.
La paresse est plus forte que tout. Ainsi j’appelle la liberté, ainsi
j’appelle la vie.
«Vie». Cela fait de nombreuses années que ce mot est celui dont on use
pour désigner ce qui est sacré, ce que les hommes adorent et cultivent.
C’est le dieu qui a remplacé Dieu.
L’idée de Dieu renfermait cette idée de la vie, mais autour faisait des
cercles plus larges.
Poussant ma réflexion amoureuse dans les plantes, les sexes aux riches
racines, la terrible soif du cœur, une complication merveilleuse
m’entraîne. Alors je ne peux plus me contenter de ce mot «Vie». Je
m’efforce de former un vocable qui dise la réalité du monde, la force
intime du sang. J’en appelle à la magie.
C’est alors que d’aucuns prononcent: «Dieu», mais il me semble que ce
n’est qu’une image. Et moi je me suis perdu depuis longtemps parmi les
images.
Que le chant de ma paresse emporte la rumeur de mes derniers soucis.
LE MUSIC-HALL
Il y a un tragique moderne: c’est une espèce de grand volant qui
tourne et qui n’est pas dirigé par la main.
Louis Aragon.
(_Le paysan de Paris_.)
I
UNE MAISON SANS VISAGE
Sur un côté de cette rue sombre, étroite et montante, j’aperçus tout à
coup une zone de lumière. Elle s’écartait d’une façade et s’abattait sur
le pavé, comme la lame sort du manche d’un couteau replié. Le reflet sur
la misérable paroi opposée montrait des persiennes accrochées au néant.
Descendu de taxi, je fis face à ce monument électrique inséré dans
l’ombre.
Mais, devant ce seuil, point d’espace où je puisse prendre du champ pour
embrasser toute la prestance de l’architecture. Les lieux qu’ils
réservent pour le développement dans leur cœur de quelque admiration,
les hommes de ce temps n’en ménagent nullement l’accès de façon qu’un
esprit de solennité naisse du parcours de la distance, qu’une vue
d’abord générale ne le cède que par degrés à la jouissance des détails.
Dans une promiscuité virulente, ils entassent leurs bâtisses sur de
sordides lambeaux de terrains qu’ils se disputent à prix d’or. Ils
remplacent la perspective qui aère l’esprit et ouvre des avenues dans sa
profondeur par les effets à longueur de bras, en coups de poing d’une
lumière assommante.
Non seulement la destination de l’endroit n’apparaissait point par
l’ordonnance de ses abords, mais le fronton, bas et large, était noir
derrière les rampes lumineuses, muet. L’élocution, la signification des
lignes était remplacée pauvrement par un signe tout contracté: le nom du
bâtiment, son emploi, posé sur lui, plus gros que lui: CASINO DE PARIS.
Je suis repassé au jour devant ce temple sans visage. Sous la poussière
et la lumière triste du jour, deux femmes de plâtre finirent par
s’exhumer avec mollesse de la masse inexprimée: du plâtre sur du ciment.
Il n’y a plus de pierre; elle coûte trop cher. Cette civilisation,
ruinée par de vagues largesses, ne peut rien s’offrir de solide.
Au XIIIe siècle, quand un voyageur arrivait dans une ville, avant de
prendre soin de ses affaires peut-être, il allait à l’église. S’il ne
savait pas le parler du pays, et même le sachant, comme il souffrait de
l’insolite de toutes choses, c’est dans ce lieu qu’il retrouvait ses
aises, où, plongeant dans la catholicité, il se délivrait d’être
étranger. Il retrouvait là une langue semblable chez tous les peuples de
l’Europe et, s’il ne la comprenait pas non plus, des cérémonies qui,
chaque jour, par toute la chrétienté, se répétaient selon des rites
constants et signifiaient pour tous les hommes les mêmes désirs et leur
commune satisfaction.
Au XXe siècle, quelle que soit la grande ville où se pose l’homme
errant, ce sont des acrobates, des animaux qui lui offrent un plaisir
sans besoin de traduction. Et partout le flux et le reflux des
danseuses, la montre des femmes demi-nues lui vantent la splendeur de
l’argent qu’il cherche tout le jour et illustrent l’amour vénal qu’il
trouvera à minuit sur le trottoir.
Tout ce qu’on allait voir à l’intérieur essayait de se faire remarquer
dès la porte: la foule des acteurs par le trou des affiches se ruait
vers la foule des spectateurs qui entraient, pour conquérir d’emblée un
regard unanime, la vedette. Sur ces placards les noms des cabotins
s’empilaient, grimpaient les uns sur les autres, les plus gros écrasant
les plus petits de lettres énormes. Ces noms étaient aussi bizarres que
possible: empruntés à toutes les langues, ils étaient tous truqués,
syllabes torturées, déracinées de toute étymologie, étiquetant une
racaille aussi cosmopolite que l’eau sale des ports.
Toutefois, l’ensemble du spectacle portait le nom de la ville où il
était donné et promettait quelque pittoresque local:
PARIS MIS A NU
Près du box du contrôle, où veillent des anges miteux qui règlent la
distribution des humains dans ces paradis, j’imaginai la silhouette du
tenancier. Espèce d’homme-sandwich, va-t-il tenir les promesses qu’il
sème sous les pieds des passants, parmi les crachats? Il montre
l’orgueil petit d’un épicier marseillais transformé en boss américain.
Ce qui fait parisien c’est cette camaraderie de coulisses qui aveulit sa
lèvre. Il a la figure brouillée, lavée à l’eau de vaisselle, de tous les
gens qui vivent de la nuit, depuis le plongeur jusqu’au suzerain de
Deauville.
Quand on entre dans un music-hall, on trouve, peinte sur la face du
personnel, la même idée de séduction grossière que dans un palace. Voici
la foule nombreuse des domestiques de la Foule. Le chasseur,
paisiblement cynique, ne veut même plus persuader l’homme qui vient vers
lui avec son argent, qu’il lui aura de son copain du contrôle de
meilleures places. Il sait qu’il lui extorquera à coup sûr quelques
francs, par le sens soudain qu’il va lui donner d’une obligation
mondaine. «Monsieur, vous êtes assez riche pour voir s’incliner devant
vous le fantôme d’un larbin. Donnez de la réalité à cette apparition
flatteuse, en lui tendant une main qui me rende ignominieux». Par le
truchement de ces faibles coupeurs de routes, s’opère une discrète
corruption des classes les unes par les autres.
II
UNE SALLE VIDE
Je suis arrivé le premier, il est huit heures et demie, je resterai le
dernier. Le rite va se nouer et se dénouer; je vais voir passer les
hommes.
Je promène mon regard à l’aise dans ce palais de ciment, camouflé de
plâtre et de sapin.
Comment est cette salle? Mais peut-on décrire ce qui n’est pas? Ce n’est
point par vice que je m’attarde à rassembler les fragments misérables de
nos villes. Elle est assez vaste, certes, mais, pour augmenter le gain,
on a voulu y faire tenir tant de sièges que tout dessin est débordé et
effacé, qui d’un troupeau accumulé ferait une assemblée humaine,
équitablement répartie, persuadée de prendre des postures aisées qui
l’ennoblissent, doucement pliée par des lignes demi-circulaires à former
entre ses divers membres une conscience familière. Ici on ne voit que
deux plans superposés, celui de l’orchestre et celui du balcon, celui-ci
écrasant celui-là, et tous deux dans un vaisseau plus long que large,
s’enfonçant dans une profondeur bestiale d’étable. Aucune sociabilité
n’est créée entre les spectateurs puisqu’ils ne sont pas placés de façon
à pouvoir se regarder les uns les autres. Leur force de collaboration
est ainsi annulée et les acteurs ne tiennent plus compte d’eux. Il se
fait une situation nouvelle, qui me désoriente, que je déclare
inhumaine, il n’y a plus aucun rapport entre la scène et la salle. Il en
est ainsi partout, dans toutes les rencontres de cette civilisation.
Partout la croissance du nombre rend tout abstrait, défait toutes les
relations qui étaient fondées sur la mesure de nos sens: le soldat ne
voit plus son général, le citoyen ne connaît pas le ministre. Nous
entrons dans une époque où la vie n’est qu’un rêve collectif. Les hommes
mènent des destinées parallèles; chacun ne pense qu’à son individu mais
il ne trouve plus pour nourrir cet individu qu’une panade commune, un
brouet spartiate, de plus en plus délayé.
Regardez dans un cinéma cette foule qui baigne dans une ombre égale. Ce
poisson vient battre, comme dans un aquarium, contre la paroi lumineuse
de l’écran, la seule issue pour tous ces égoïsmes, noyés, asphyxiés.
L’individu exaspéré, exténué va mourir, et de lui va naître un
communisme étrange, fascinant, inévitable.
Cela me fait peur. Quelle tournante évolution suit l’humanité? Pour le
moment voilà où nous en sommes, à cet alignement monotone de signes,
sans plus de valeur personnelle, de plus en plus désincarnés.
Et la scène va-t-elle produire quelque chose de plus substantiel que ces
chiffres serrés les uns contre les autres, qui ne gardent que par
habitude leurs vieux masques divins, ces chiffres qui font semblant
d’être encore des visages?
Ces tapis salis, ces rideaux souillés, ces ors; l’obsession partout de
l’or, ce faux or partout. L’ignorance totale de l’architecte: il trouve
la recette des anciens styles dans quelque livre de cuisine, et comme
une cuisinière qui est saoûle, embrouille les sauces. Dans la maigre
fantasmagorie qui essaie de remplir ce lieu-ci, il entre du Directoire,
du Chinois; on tire du Dix-Huitième à la fois et de l’Orient un relent
d’érotisme; et pourtant un air nouveau est obtenu par le
va-comme-je-te-pousse de l’assemblage. La médiocrité des matériaux est
telle que cela semble un raffinement satanique. Et, en effet, le goût du
laid, et du laid pauvre, n’est-ce pas la pourriture de l’élite du jour?
Les millionnaires collectionnent les cartes les plus triviales ou
recherchent le mobilier de la Restauration, de Louis-Philippe et du
Second Empire, premiers moments de la décadence, styles composites. Oh!
ce Second Empire cossu et mesquin, renfrogné, avec de soudaines
niaiseries d’un sentimental faisandé, triste, avec des richesses
sourdement provocantes, style éclos sous le signe du Deux-Décembre de
bourgeois enrichi qui a peur pour son argent et qui pourtant veut le
sentir.
Et par là-dessus, deux catastrophes: éclairage, acoustique.
L’acoustique, personne n’y songe, n’en parlons pas. L’éclairage: sauf
dans quelques intérieurs étroits, l’homme n’a pas su encore maîtriser la
force nouvelle de l’électricité, dont il se blesse par mille éclats, par
infatuation. Il ne sait pas la capter, la calmer, la rendre chaude et
douce ou alors il l’amortit, il la met sous le boisseau, et ce sont des
pénombres funèbres.
La contemplation de ce lieu vide et misérable ne peut durer bien
longtemps. Les fidèles vont remplir le temple. Les voilà qui arrivent:
un, deux. Quelle genèse jamais imaginée: le premier spectateur qui
arrive dans un théâtre. Le voilà, cet Adam, suivi de son Ève. Le couple
s’avance timide et orgueilleux. Il admire cette salle parce qu’on y
dépense beaucoup d’argent, on y fait une grande prodigalité pour
provoquer celle de la foule qui achète fauteuils et loges à des prix qui
remplissent tout le monde de satisfaction.
Arrivent d’abord les plus pauvres, ceux qui garnissent de désirs faibles
le pourtour du promenoir: silhouettes perdues que fait la poussière
innombrable des villes, naïfs fatigués par la répétition des mirages et
pourtant encore étonnés, ombres louches de femmes et d’hommes prostitués
qui essaient de devenir votre ombre.
Viennent les ménages qui ont assez d’argent et qui vont s’accroupir en
rangées profondes de l’orchestre aux combles. Arrivent de plus en plus
tard, selon le chiffre de leur fortune, les plus riches qui prennent
possession des premiers rangs et des loges. Les gens s’assoient autour
de moi. Des couples, des familles, des bandes; quelques isolés obscènes.
Musique. Bastringue impudent, poubelle de quelques siècles, pot-pourri
joué par l’orphéon d’un asile d’aliénés d’ailleurs paisibles, au fond
d’une province. Ces musiciens sont des esclaves endormis dans leur
chiourme, moins âcres que des bêtes de somme.
L’humanité est laide, qu’elle vienne de Chicago ou de ces quartiers
par-delà la place de la République. Je regarde cette viande de cheptel:
un milliard sept cent millions d’hommes. J’ai connu une grande fadeur,
j’ai lu les statistiques qui mêlent les Boschimans, les Eskimos, les
quarante académiciens de France, le Pape et le Dalaï-Lama, le Christ de
Bombay, le roi des joueurs d’échecs, le microcéphale de l’Exposition,
Rockefeller, Mussolini, l’enfant qui vient de naître, et peut-être le
chienchien de madame X... puisqu’elle l’appelle son petit homme.
Quelques milliers d’esprits soutiennent sur leurs épaules cette pyramide
amoncelée et croulante, au sommet de laquelle je vois culminant,
arrogant, parfaitement sûr de soi et depuis toujours inconscient, un
petit verre à la main, l’homme le plus vieux du monde, l’Irlandais de
cent-vingt-cinq ans, dont l’autre jour les journaux publiaient la
gloire.
Je regarde cette viande et cette étoffe de confection.