Quand je m’écriais: «Je me ferai mangeur de sauterelles», je m’imaginais

lâchant tout, me laissant entraîner par le flot des rues et des routes,

frère mendiant, nu, dépouillé de tout. Mais il y a, dans l’ascétisme,

une façon de laisser aller le monde, de le laisser devenir laid, qui me

dégoûte, qui me révolte. Non, l’ascétisme ne peut être que l’heure de

l’hygiène et de la gymnastique dans une vie bien balancée.

Le seul idéal complet c’est de mélanger le saint et le héros, l’homme et

le dieu.

Les affaires et l’argent, cet héroïsme est déjà retombé au delà de son

point culminant dans le XXe siècle.

L’ambition, je n’en ai jamais eu, il m’était apparu, dès la Champagne,

que je possédais les foules quand je me promenais parmi elles, inaperçu,

épique.

Mais je n’avais encore su prendre sur la vie que des vues successives et

partielles, en sorte que je craignais d’avoir tout perdu, ayant perdu

tour à tour chacune de ces courtes possibilités. J’avais encore aux

pieds l’entrave d’un grossier dilemme: l’action et le rêve. Je

n’imaginais permise qu’une alternance: je ne songeais pas au moyen de

les réunir et je me dépitais du médiocre qui avait résulté pour moi de

ce procédé spasmodique: l’action n’avait été que servitude, le rêve

tournait court, cela revenait à écrire.

J’étais encore la proie de l’avarice.

Pourtant l’action et le rêve, quand on les presse, se précipitent l’un

vers l’autre pour se confondre dans la liberté.

Le jour n’allait-il pas venir où je posséderais toute la vie? On peut

vivre, pendant des années, le dos au poteau-frontière de la terre

promise.

J’hésitais encore. Je songeais à me rejeter dans quelque action, à

courir en Chine fonder la plus grande industrie du monde. L’exemple

d’Arthur Rimbaud aurait pu me relancer sur cette fausse piste:

n’avait-il pas confondu l’idolâtrie de l’argent avec la sainteté? Il y a

certes des gens aujourd’hui qui se jettent dans les affaires, comme

autrefois on entrait au couvent, même façon de briser la nature et son

désir fou, dans le brodequin d’une discipline machinale.

J’aurais pu aussi me façonner pour moi tout seul un joli petit fascisme

au Portugal.

Au moment de boucler ma valise, tandis que je brûlais tout dans mon

appartement de Paris, sur une table je voyais traîner une phrase

inachevée comme une amoureuse abandonnée au bord d’un lit et qui demande

qu’on la pousse jusqu’à la chute dans le sommeil et dans la mort.

III

HISTOIRE D’UN ROMAN

Peu à peu arrivait le temps de la plénitude. Mon âme ne serait plus tout

à l’heure que pulpe de paresse. Les distinctions tomberaient comme des

cosses inutiles.

Et l’envie d’écrire, qui sous une nouvelle forme me reprit encore, ne

laissa pas, dans son premier mouvement, de me rapprocher de la

délivrance.

Un jour, dans la rue, après une grande tristesse et comme j’avais erré

longtemps, il me vint encore l’envie d’écrire, mais non plus sur

moi-même. Il me vint l’envie d’écrire une histoire qui sortirait je ne

savais d’où, une histoire comme cette chanson populaire qui rôdait

partout dans le faubourg où je divaguais. Tout à coup j’eus le sentiment

de l’échappée. Ne venais-je pas de trouver le moyen de sortir de

moi-même, d’abandonner ce personnage dont la figure encombrante n’était

dessinée que par les démangeaisons superficielles qui couraient sur la

peau de mon âme: ambition, concupiscence, timidité et autres

fanfreluches?

Le rêve montait, c’était une marée de la nature où l’idée de mon

individu n’était plus qu’un flotteur ridicule.

Je songeais à raconter une histoire comme on chante une chanson. Une

histoire c’est une chanson un peu lente.

Je voulais chanter pour sortir de mon individu où l’on vivait si mal; je

voulais chanter quelqu’un que j’aurais rencontré dans la rue. Être un

pauvre chanteur du coin des rues, dont nul ne saura jamais le nom:

chanter les femmes.

Or j’avais dans le cœur, à propos de l’amour, un grand chagrin. Moi qui

aimais les femmes à la folie, qui entendais ce cri tendre qu’elles font

au loin, je les laissais passer à côté de moi. Je suis trop farouche:

une parole idiote qu’un homme leur a serinée et qu’elles vont répétant,

sans savoir, les misérables, et je me détourne; ça y est, je suis encore

une fois découragé, pauvre honteux. Il en résultait une atroce solitude.

Au fond de mon cœur, cette solitude et ses raisons passionnées faisaient

le murmure d’une première chanson.

Mais je n’en avais pas fini avec mes faiblesses. J’étais encore esclave

des habitudes les plus circulaires de la société. De même que j’avais

pris des maîtresses, fait la guerre et la révolution, gagné de l’argent

parce que c’était la mode, quand je voulus satisfaire ce besoin, si fort

qu’il paraissait gratuit, de conter une histoire, je ne fis pas du tout

ce que je voulais, je m’empêtrai une fois de plus dans l’imitation de ce

qu’on faisait autour de moi. Je voulus écrire un roman comme on les vend

si bien dans les gares--et bientôt les gens s’endorment en effeuillant

votre âme. Mais alors, tandis que je me guindais pour imiter ainsi les

autres, mes pires défauts profitèrent de ma gêne pour me retomber

dessus.

Par exemple, mon esprit était encore encombré d’un ramassis d’idées

refroidies dont les pions m’avaient gavé autrefois. J’étais plié à la

routine d’expliquer les choses avant de les regarder. Or, justement,

cette matière des difficultés de l’amour ne faisait encore en moi qu’un

lointain remous de limbes et, quand j’essayais d’en hâter la

fermentation, je n’obtenais que des réflexions décharnées, débris

d’expériences encore mal digérées par ma mémoire, qui ne ressemblaient

que trop aux notions creuses dont j’avais l’habitude de tromper mon

appétit de connaissance. Cette ressemblance me ramena, sans que j’y

songeasse, à mon ornière de pédant. Et songez sans cesse que toutes ces

tentatives que je relate longuement n’occupaient que le devant de mon

esprit, que mon manque d’attention me laissait multiplier les faux-pas.

Ce thème qui avait pris naissance dans ma passion, je ne sus pas le

laisser croître à son aise. J’avais commencé de chantonner: «je ne sais

pas aimer les femmes», et cela tournait: «les hommes ne savent pas aimer

les femmes» et puis j’ajoutais, pour faire un balancement: «ni les

femmes les hommes». Je croyais m’entendre murmurer tout cela et puis

encore: «je suis un pauvre garçon, je ne sais pas aimer les femmes parce

que je songe à les chanter. Vienne la chanson qui ne me consolera pas».

Mais mes lèvres obéissant au rythme de vieilles leçons maussades,

prononcèrent: «je m’en vais démontrer pourquoi un homme et une femme

d’aujourd’hui ne s’entendent pas». Pourquoi «aujourd’hui»? Pourquoi

«pourquoi»? Au lieu de laisser venir d’ailleurs, de plus loin que mes

horizons désolés, le bruissement de feuilles d’une chanson, je plantai

en terre le sec noyau d’une formule et j’en attendis ombrage.

Voulant montrer un homme et une femme qui ne savent pas s’aimer à cause

des difficultés du temps, je commençai par chercher une héroïne. Comme

je croyais encore rêver de sortir de moi, et de mon passé, j’allai

chercher une femme qui était fort éloignée de mon cœur, que je

connaissais fort mal, que je m’étais toujours efforcé de ne pas aimer.

Ne sachant presque rien d’elle, je supputais que je serais obligé de

l’inventer et que cet effort d’invention m’entraînerait décidément dans

ce monde imaginaire dont j’avais eu l’ambition d’ouvrir les portes, un

soir, dans le faubourg.

Cela aurait été possible, sans doute, si j’avais choisi mon héros dans

ces mêmes régions lointaines au sol tropical où la mémoire pourrissant

vite embrouille ses couches et devient imagination, en sorte que

jaillissent soudain des plantes inconnues. Mais ma vie se noua et

m’empêcha de sortir de mon propre personnage. Je me promis bien de mêler

à tout ce que j’allais rapporter de moi, à tout ce que j’allais délivrer

de mes pesants souvenirs, des traits nombreux qui retouchassent les

directions imposées par mon égocentrisme. Mais à peine me laissai-je

aller à songer à moi que je ne pus guère ensuite songer à autre chose.

Quand je m’approchai du papier, ma plume se mit à courir et, renversant

les barrières que j’avais prévues, une confession impérieuse répandit

son flot impatient. Au bout de trois jours j’avais écrit cent pages,

deux cent pages au bout de sept jours. Toute mon odyssée sexuelle se

déroulait, effrontée, misérable: toutes ses escales sordides ou

somptueuses étaient relatées avec une minutie naïve.

Mais alors, je m’effarai: ce n’était pas ce que je prétendais faire. Je

voulais écrire un roman. Décidément j’avais oublié que j’avais d’abord

voulu raconter une histoire, c’est-à-dire chanter une chanson un peu

lente. C’était en vain que je m’étais dit, un soir, dans un faubourg:

«Les hommes aiment leur vie. Ils en aiment les lieux et les jours, il

faut les leur montrer, il faut qu’ils se retrouvent dans le décor de

leurs habitudes les plus apparentes. La vie telle que nous la voyons

chaque jour brille à nos yeux d’un éclat irremplaçable. Pour raconter

des histoires, des vraies histoires d’hommes et de femmes et non pas de

ces petits romans articles de Paris comme on les vend si bien dans les

gares, il faudrait user de cette fascination du jour, mais aussi la

doubler de ce plus efficace dictame qu’exerce, quand on la dévoile, la

vie secrète que nous menons au delà des jours, aux mille étages de la

transposition céleste de tous nos actes».

Ce monde des fées, à peine entrevu, je l’avais perdu. J’essayais

pourtant d’évoquer la force des légendes sur cette femme, mon héroïne et

sur moi, le héros. Mais la combinaison ne permettait guère de miracle.

Comment faire vivre ensemble une femme qui sortait de mon imagination et

moi qui sortais de mon passé?

Ce passé était encore trop court, j’étais encore trop jeune. Mon passé

n’était pas assez éloigné pour se perdre dans le royaume merveilleux où

la mémoire se fond dans l’imagination comme une population autochtone

recouverte par les invasions. En vain j’appelai Finette cette héroïne et

Gille mon héros. C’était avec nonchalance que je me distrayais de

moi-même pour venir prêter un semblant de vie à cette femme qui

m’obligeait pour m’approcher d’elle à sauter d’un plan sur un autre. Il

aurait fallu entièrement renoncer à moi et aller vivre dans le monde

merveilleux de Finette où tout était possible, ou l’abandonner et m’en

tenir à Gille, à cette figure découpée dans un moi superficiel où tout

était fixé inexorablement par l’idée mesquine de la mémoire fidèle, et

me plonger en désespoir de cause dans les abîmes trop bien éclairés de

la confession immédiate, dans ce trop étincelant déjà vu.

Hésitant entre ces deux mondes, je finis par demeurer à mi-chemin entre

eux. Ne pouvant m’adonner entièrement à l’un ou à l’autre de mes

personnages, je me dégoûtai un peu de chacun. En tout cas je ne trouvai

pour faire vivre Finette que ce vieux fond de réflexions sèches et

mortes sur le système des mœurs du temps qui encombrait la surface de

mon esprit. Pour Gille, si maladroit et si peu zélé que je fusse à tout

l’ouvrage, je ne pus pas empêcher que passât en lui un peu de ma vie.

Mais cela aussi fut réduit et mutilé.

Enfin quand, abandonnant de guerre lasse cet exercice, je prétendis

avoir fini un roman après des mois d’interruptions et de divertissements

fréquents, j’avais conté de la façon la plus gênée et la plus ennuyeuse

l’anecdote la plus empruntée, mais par ci, par là, dans ce livre qui

tombait de mes mains, ma plume s’était révoltée, avait griffé une page,

où un peu de mon sang plutôt que de l’encre était resté. Oui, parfois ma

misère avait été plus forte que l’imitation somnolente où par ailleurs

je m’étais astreint.

Je publiai ce monstre, sorti de mes mains machinales, je le coiffai d’un

titre plus grand que lui: «L’homme couvert de femmes». Ah! si j’avais su

me rendre libre, quelle chanson j’aurais écrite, une chanson longue,

interminable aux cent couplets monotones: cette femme, et puis cette

femme, et puis encore celle-là. Toute ma vie manquée d’homme qui aime

les femmes à la folie et qui n’en a aucune.

La plupart des personnes qui parcoururent ce récit disparate furent

rebutées par l’ennui même que j’avais eu à le tracer et que je montrais

partout avec une négligence cynique. Bien peu allèrent jusqu’à se donner

le mal de couper les pages pour découvrir ces feuillets interfoliés où

soudain, n’y tenant plus, j’avais ouvert mon cœur. Et celles-là

s’indignèrent du débraillé de ma confidence et n’y virent qu’un artifice

grossier pour relever l’effet fastidieux de l’ensemble du livre.

Le double avantage de cette mince aventure fut que je n’en retirai

aucune gloire en sorte que je ne fus pas dérangé de la retraite où

continua de progresser sourdement ma paresse, mais que j’en revins

néanmoins, chargé d’expérience, ayant entr’ouvert un monde nouveau.

IV

ÉCRIRE POUR VIVRE

J’ai pu encore longtemps confondre les épisodes passagers de mon

illusion littéraire avec les effets plus profonds que causait en moi ce

glissement que j’appelle paresse, qui continuait dans la masse la plus

dense de mes forces vers une liberté inconnue.

Ne voyais-je pas maintenant le moyen de rentrer dans mon cœur par

l’écriture toute la vie que l’écriture en avait sortie? Écrire était

atroce et épuisant, quand il s’agissait d’écrire sur moi-même, mais

écrire sur les autres? J’entrevoyais les formidables conquêtes du

renoncement. Mes expériences avaient eu raison de ma vie individuelle.

Le mieux était de se courber, d’aller tout de suite au bas de

l’anéantissement. Se faire le serviteur des autres, chanter la vie

magnifique des autres. Dorénavant, mes jours seraient remplis de

l’offrande perpétuelle de ma connaissance, de ma divination, de mon sang

à des personnages de fable. Ce serait les hommes transfigurés en dieux.

Les hommes sont des dieux, mais, avec mes yeux physiques, dans les

rencontres du quotidien, je n’avais pas su voir leur majesté, leur

réalité.

Tandis que j’augurais ainsi de l’avenir, mon cœur se remplissait

d’abondance et de sérénité. Je regrettais, depuis mon retour à Paris,

d’avoir quitté les hommes; je n’avais jamais été un méchant délibéré; je

ne m’étais guère détourné que pour émousser la pointe personnelle de mon

moi. Et voilà que s’offrait le moyen de se rapprocher des hommes.

«Les passions sont magnifiques, elles sont la substance du monde. Mais

si tu ne regardes les passions que dans toi-même, l’objectif va se

resserrant et te déçoit. Oublie-toi et regarde les passions chez les

autres; alors grâce à ce changement de dispositif, tu verras ces

misérables fantoches qui glissent comme toi, de toutes parts, se nourrir

et s’aggraver de tout ce que tu refuses à ce laquais mal nourri et mal

payé qui porte ton nom dans la société. Une mâle charité triomphera;

l’humanité s’élèvera en gloire au milieu de l’univers. Un être qui n’est

pas ta personne égoïste, qui n’est pas autrui, se formera par l’action

de la poésie qui est la vie essentielle, l’étincelle qui recharge sans

cesse la vie.»

Ainsi j’étais loin de mon point de départ; dans le premier moment de

cette découverte, j’oubliais que des empiétements de la littérature

j’avais justement souffert qu’ils m’atteignissent dans le train que je

menais dehors, dans le soin magnifique que j’aurais pu mettre à jouer un

rôle social. A cette heure, il ne s’agissait plus dans mon propos que

d’effacement dans le siècle, de réalisation intérieure.

L’horreur du médiocre me jetait dans cet extrême. Le compromis dans

lequel je m’étiolais depuis longtemps me semblait la médiocrité même; il

persistait à cause de ma peur, tournée tantôt d’un côté tantôt de

l’autre, des cruautés que doit toujours exercer sur lui-même un homme,

quand il a jeté son dévolu sur une façon de vivre. J’avais eu aussi peur

jusqu’ici de m’abstenir de la littérature pour demeurer un homme que de

renoncer à être un homme pour m’adonner entièrement à cette écriture de

plus en plus profonde dont j’entrevoyais les propriétés plus divines

qu’humaines.

Maintenant je voyais clairement que je ne pouvais garder mon honneur

d’homme. L’honneur d’un homme, c’est d’agir. Or il y avait beau temps

que je ne pouvais plus agir. Autrefois je m’étais débattu contre cette

inaction croissante, je m’étais plaint. Depuis quelque temps cette

inaction me semblait ma nature même et je commençais d’espérer qu’une

puissance inconnue s’y cachât.

Je n’étais pas capable de l’astuce qui aide certains à s’accommoder de

cette lésine atroce et à maintenir dans le siècle une apparence de

superbe sur quoi ils économisent pour construire une œuvre exquise,

fragile et vénéneuse. Je répugnais à étudier et à imiter une aisance

qu’il me semblait, même songeant à l’époque de mes aventures, n’avoir

jamais eue. Je ne voulais pas me produire dans la société, fardé,

corseté, portant beau, jetant la poudre aux yeux. J’étais né esclave et

fait pour la meule. Incapable des gestes de la liberté, je ne pouvais me

déployer que dans une humilité exemplaire. C’était ma seule chance de ne

pas donner dans l’arrogance inévitable des maladroits.

«Promène-toi tout le jour dans la foule. Regarde-les. Ils sont beaux.

Mais quand tu seras rentré dans ta cellule, ils seront bien plus beaux

encore: tu les peindras, tu peindras la splendeur des femmes nues qui se

promènent dans les rues et que tu n’es pas habile à posséder. Peut-être,

après un long temps, tu seras admis dans l’ordre des grands solitaires

qui, dans leur retraite, sont les serviteurs du monde».

J’en disais bien d’autres; j’étais dans le premier feu de l’initiation,

plein de fanfaronnade et d’irréflexion.

Mais le temps marcha, ma nouvelle doctrine fut passée au crible de mes

jours. Certes, j’écrivais des histoires. J’entrais dans la légende des

hommes et des femmes. J’avais acquis ce pouvoir à force de macérer dans

la solitude et le dénûment de toutes choses; cette solitude et ce

dénûment que je connaissais depuis longtemps, maintenant étaient

féconds.

Certes, quand je m’approchais du papier, je n’avais plus de ces coups de

sang à la tête quand il m’apparaissait qu’il y avait la poésie et que la

poésie c’était moi, c’était moi, c’était de proclamer l’événement qui

dévorait tout: la découverte du monde par moi. J’avais peu vécu, mais

pourtant il y avait eu ce premier contact inouï. Cette résonance dans

mon cerveau, comment la taire?

Quand je me rappelais ce premier émoi, maintenant, je n’étais d’ailleurs

pas sans indulgence. Il était inévitable après tout, que le lustre des

premières impressions dont il avait été le théâtre ait fait de mon moi

un point éblouissant. Mais ce moment de surprise était passé: entre le

jaillissement de la vie dans mon cœur et les hommes, il n’y avait plus

cet obstacle, mon individu.

Il faut dire aussi que j’étais devenu pauvre ayant vivement gaspillé

l’argent rapporté de Finlande et prenant garde de n’en plus gagner. Et

j’avais atteint trente ans. Ces deux conditions étaient bien favorables

à l’épanouissement dans mon cœur de la maxime que le monde se gagne en

se perdant. Je commençai donc de chanter la vie misérable et magnifique

de tous ceux et de toutes celles qui vivaient autour de moi, en

particulier des femmes dont je suivais la destinée avec une tendresse

respectueuse et j’espérais mériter un jour qu’un simple regard échangé

dans la rue sonnât dans mon cœur comme l’aumône dans la sébile du

mendiant, et que je pusse chanter ces passantes rencontrées une seule

fois et à jamais inoubliables.

Au reste, j’étais encore fort loin de cet état de réception parfait, et

sur mon nouveau chemin, je faisais encore bien des faux-pas. Par

exemple, dans une série de nouvelles je montrais tout crus ces êtres qui

glissaient autour de moi dans Paris, et les gens ne virent que haine et

vengeance dans mes propos, alors que j’étais seulement trahi dans mon

premier élan d’amour par des ressouvenirs et des rancœurs de ma vie

gauche d’homme condamné à écrire.

Mais pourtant je dus bien constater de quoi se faisait cette épopée qui

naissait maladroite et brutale. Encore de moi-même, de ma vie.

Ces personnages dont je ne parvenais encore qu’à peine à ébaucher

l’être--cet être qui, je le rêvais, devait un jour si puissamment

envahir l’univers et y augmenter la quantité de vie réelle, c’est-à-dire

spirituelle,--m’empruntaient ce qu’ils avaient de plus particulier. Tout

en eux s’infléchissait selon les pentes habituelles de mon expérience.

Je m’étais assez plaint de n’avoir pas vécu; il apparaissait maintenant

que j’avais vécu malgré tout. De constater cela m’obligeait à ne pas

croire si facilement à la possibilité et à la vertu de l’isolement

ascétique. Il fallait pourtant que j’eusse été mêlé à la vie, puisque la

connaissance n’est faite que d’expérience. On ne peut se mêler à la vie

comme spectateur mais comme acteur. J’avais joué un rôle tant bien que

mal et c’est en démultipliant ce rôle que j’en créais d’autres, à cette

heure.

Par cette voie, j’en venais à moins de rigueur à l’égard des hommes qui

avaient écrit strictement sur eux-mêmes, dont avec effroi je m’étais

éloigné. Pourtant leur posture choquait encore la notion qui a le plus

de pouvoir sur mon foie: «tout ou rien». Comment accepter cette donnée

des biographies que rater sa vie dans le siècle c’est la seule façon

pour de tels hommes d’y prendre pied? Comment accepter de propos

délibéré que les actes qu’on accomplit ne soient pas susceptibles tous

d’exercer un pouvoir exemplaire? Comment faire deux parts de ses gestes,

dont l’une ne sera qu’un bafouillement général de tout le moteur et

l’autre une écriture dont la démarche assurée compensera tardivement les

négligences scandaleuses de la vie de relations? Alors peu importe que

Balzac, devant la Marquise de Castries, pousse au comble le ridicule

dont est capable un intellectuel encombré de sa sensibilité à la merci

de la première convoitise venue, si ensuite la Duchesse de Langeais est

plus réelle que celle qui constata, je l’espère, dans une révolte de

tous ses sens, l’inanité de la figure sociale d’un génie des lettres?

A cela je me résignais mal. En vain, la nécessité essayait de s’imposer

à moi, sous une forme héroïque.

--Tu bavardes beaucoup sur le renoncement, mais tu ne sais pas que le

genre de renoncement qui t’est promis comporte le renoncement au

renoncement. Tu ne dois pas connaître ce plaisir de débarras et

d’allègement, cette jouissance de ligne pure où le renoncement conduit

parfois ses amateurs heureux. Donc nul espoir de ne plus paraître dans

le monde et d’effacer, dans une réaction de dandysme désespéré, la

triste figure que tu y as faite. Ton œuvre a besoin de ta vie, elle

exige que tu vives, tant bien que mal. Il te faut peut-être à cause

d’elle renoncer à être un homme, mais non pas à être humain.

--Mais c’est laid de mal vivre.

--Qu’importe si tu écris bien.

--Mais si mes lecteurs sont contents, mes amis ne le seront pas. J’aurai

été pour eux un objet de scandale et de dérision; ils m’auront vu

inachevé, insuffisant, distrait, sans zèle pour la beauté.

Car qu’est-ce que la beauté, avant tout? La beauté effective c’est

l’accomplissement de l’homme dans toutes ses possibilités et à chacune

de ses minutes. La beauté ce n’est pas d’abord la statue mais l’homme

qui marche dans la rue et qui salue le jour d’un geste réussi. Je ne

reconnais à la beauté son plein sens d’harmonie des forces que si elle

préside à tout notre exercice quotidien.

--Eh bien! Tout en satisfaisant à ton art, quand tu sors de ton cabinet,

tâche d’être encore un honnête homme. Ne renonce à rien entièrement.

--A quoi bon tenir la beauté dans ses mains si l’on ne peut s’en armer

contre tout, contre la laideur et contre la maladresse?

La ruse, l’élégance qu’on peut employer à masquer cette lèpre qui altère

les traits humains sur le visage de tout artiste, ne peuvent taire en

moi une protestation profonde.

Pourtant elle est subtilement engageante la leçon qu’il me semble que me

donne une certaine lignée: Montaigne, La Rochefoucauld, Racine, Fénelon,

Saint-Simon, Chateaubriand, Constant, Beyle, Barrès, et même Rousseau,

et même Gide. Aucun n’a renoncé à faire figure. N’est-ce point par

bravoure que chacun a essayé de vivre selon le siècle? Ils sont plus

naturels que Flaubert.

Le jeune Européen · 第 2 / 7 段