DRIEU LA ROCHELLE
LE
JEUNE EUROPÉEN
Sixième édition
PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle (VIme)
DU MÊME AUTEUR
Poésies
Interrogation
Fond de cantine
La suite dans les idées
Essais
Mesure de la France
Confessions d’un Français (En préparation)
Études
État-civil
Plainte contre inconnu
Romans
L’homme couvert de femmes
Muriel (En préparation)
L’ÉDITION ORIGINALE de cet ouvrage a été tirée à MILLE TROIS exemplaires
et comprend: cent neuf exemplaires réimposés dans le format in-quarto
tellière, sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane _nrf_, dont neuf
hors commerce marqués de A à I, et cent destinés aux _Bibliophiles de la
Nouvelle Revue Française_, numérotés de I à C, huit cent
quatre-vingt-quatorze exemplaires in-octavo couronne sur papier vélin
pur fil Lafuma-Navarre dont quinze hors commerce marqués de _a_ à _o_,
huit cent cinquante destinés aux _Amis de l’Édition originale_ numérotés
de 1 à 850, et trente exemplaires d’auteur hors commerce, numérotés de
851 à 880.
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
tous les pays, y compris la Russie.
Copyright by librairie Gallimard, 1927.
A ANDRÉ BRETON
qui écrit: «Nous sommes peut-être chargés seulement de liquider
une succession spirituelle à laquelle il y irait de l’intérêt de
chacun de renoncer...»
(_Légitime Défense_.)
LE SANG ET L’ENCRE
Sans aucun attachement au fruit de ses travaux, éternellement
satisfait, absolument libre, bien qu’engagé dans un travail, il
ne travaille pas.
(Bhagavadegta.)
I
LE JEUNE EUROPEEN
Je suis né à une extrémité de la terre, là où finissent les invasions.
Je suis revenu souvent dans cette petite république d’Occident jusqu’à
ma vingtième année. Mais ce n’était là qu’une feinte: le mystère de ma
naissance, avant même que j’y songeasse, déracinait cette identité trop
certaine. Je ne puis me situer à un point si précis de l’Europe, ni
peut-être de la planète.
Ma mère est morte sans me dire qui était mon père; elle ne le savait
pas. C’était une petite bourgeoise de Touraine, un peu paysanne. Elle
était avide de considération et avait su dès son enfance qu’on l’obtient
par l’argent. Petite, ravissante, mesquine, avec une astuce infaillible
elle simula tous les gestes de l’érotisme; elle en eut plusieurs amants
étrangers de qui elle tira une fortune solide. Quand elle se trouva
indépendante comme elle l’entendait, elle vécut dorénavant seule, l’œil
sur la Bourse, arrangeant de beaux jardins.
Suis-je le fils d’un Anglais ou d’un Russe? Peut-être suis-je Français?
Je suis blanc.
Ma mère voyageait beaucoup mais dans un périmètre limité, entre Ostende
au nord, Saint-Sébastien au sud, Vienne à l’est, Londres à l’ouest. J’ai
pourtant fait mes plus longues études à Paris, à Janson-de-Sailly.
Ensuite, je suis passé par Cambridge et Iéna. Je ne sais si je suis un
cosmopolite; on me dit que mon entendement est français.
Je m’arrêtais, çà et là, dans les palaces qui sont les casernes où les
riches parqués par l’époque attendent leur fin. Je passais entre les
peuples, grands paysages de fer.
Je m’étais jeté dans les plaisirs et dans les sports: l’auto, le polo,
le ski, les chasses exotiques et les aventurières harnachées de bijoux.
Parfois je sautais de ma voiture, et suivi d’une fille jacassante,
j’entrais dans une librairie où j’achetais Bergson, Claudel, Gide et
Barrès, Annunzio, Kipling et Nietzsche. Vers quatre heures du matin, la
séduction étincelante de ces fakirs sensuels me gardait du sommeil que
je méprisais aussi bien que mon amie.
A d’autres moments, je rôdais autour de la peinture. Une poésie sublime
naissait alors à Montmartre qui rendait aux peintres le domaine du ciel.
Que suis-je? Mon appétit vorace exigeait tous les rêves et toutes les
actions. J’ai encore un porte-cigarettes où j’avais gravé ceci:
«Rencontre de Gœthe et de Napoléon. Je n’accepte la diminution ni de
l’un ni de l’autre.» En ce temps-là, les hommes croyaient encore à
l’individu.
Je trompais l’attente par une course furieuse à travers une Europe qui
n’était pour moi qu’un grand jouet que j’aurais voulu casser.
Soudain, un soir d’août 1914, comme j’allais à Deauville, mon Hispano
capota dans un fossé. C’était la guerre, la fin de la vanité.
Je passai outre aux incertitudes de mon état civil et je m’engageai dans
l’infanterie française. Je rejoignis le front au moment des affreuses
batailles de Champagne de l’hiver 1915.
Je venais au peuple. Souvent, j’avais regardé avec curiosité les
chasseurs d’hôtel pêle-mêle avec les paysans sur le bord des routes.
Tout d’un coup, je me faisais laboureur, terrassier, moi qui, quelques
mois avant, dansais dans tous ces lieux du monde où l’on ne voit que des
riches. Quelle âme s’éveillait en moi? De démagogue ou de capitaine? Ou
quel atavisme qui se réenracinait dans la terre et le sang? Dans mon
régiment, je parus insolite et fascinant. Autour de moi aussitôt les
hommes se groupèrent fiévreusement en amis et en ennemis. Où je passe il
en est toujours ainsi.
La guerre fut pour moi le premier prétexte venu pour me faire entrer
décidément dans cette extravagance, cette exubérance, cet outrepassement
qui chaque année déborderait le passé, si on le voulait.
Toute époque est une aventure. Je suis un aventurier. Bonne époque pour
moi que mon époque, notre chère époque. Je connaissais déjà les courses
d’auto, la cocaïne, l’alpinisme. Je trouvais dans cette Champagne
désolée, abstraite, le sport d’abîme que je flairais depuis longtemps.
Patrouilles, guerre de mines, camaraderie bestiale et farouche, gloire
sordide.
Je me gorgeais de cette ivresse de la terre: les races hurlaient leur
génie altéré, c’était une gésine frénétique, ininterrompue dans les
râles, les jurons, la peur qui lave les boyaux. Ce qui exultait depuis
longtemps dans ma jeunesse, enfin je le distinguais entièrement dans mes
poings aussi nettement que mes dix doigts.
La violence des hommes: ils ne sont nés que pour la guerre, comme les
femmes ne sont faites que pour les enfants. Tout le reste est détail
tardif de l’imagination qui a déjà lancé son premier jet. J’ai senti
alors un absolu de chair crue, j’ai touché le fond et j’ai étreint la
certitude. Il ne fallait pas sortir de la forêt: l’homme est an animal
dégénéré, nostalgique.
De cette fureur du sang sortit ce qui en sort à coup sûr, un élan
mystique qui, nourri de l’essentiel de la chair, brisa toutes les
attaches de cette chair et me jeta, pure palpitation, pur esprit, dans
l’extrême de l’exil jusqu’à Dieu.
Tout d’un coup, je saisis un sentiment obscur qui avait transparu dans
ma vie à de brefs instants: en visitant un couvent dans une île sauvage,
au nord de l’Écosse; dans un refuge alpin; au fond d’une banlieue de
Berlin, un soir, en songeant à Spinoza dans sa cellule. Je découvris la
solitude, ma terrible arrière-pensée.
Pendant trois mois d’abjection physique, dans la dysenterie, parmi ces
armées de paysans, d’employés et d’ouvriers, encadrées d’intellectuels
délirants, jetées les unes contre les autres, comme des trains de
bétail, par de vieux chefs de gare désorientés, dans des massacres
obscurs, je connus un transport inouï. Je fus l’ermite des charniers.
Vautré, la tête sous mon sac, dans des postures de honte et de terreur,
je me réjouissais de la rupture de tout nœud; j’appelais l’instant où
toutes les forces allaient être découplées dans mon âme et dans mon
corps battus par des supplices infinis.
Je portais toujours dans ma musette quelqu’un de ces petits livres
sublimes et furibonds qu’a produits à de longs intervalles le génie le
plus secret que je découvrais alors au fond de ces hommes séparés des
femmes, de l’argent, de la nourriture: les «Pensées», la «Saison en
Enfer». Ces heures-là furent les charbons les plus ardents qui passèrent
dans le feu de ma vie.
Et puis tout à coup, je me lassai. Ma division fut mise au repos: je ne
sentis plus que le côté civilisé de cette guerre, et cette odeur de
pieds qu’il y a dans tout couvent, cette odeur rance des hommes seuls.
La Démocratie meuglait faiblement: le bœuf blessé continuait de bourrer,
stupide, dans le barbelé. Une imbécillité où s’accumulait l’héritage de
plusieurs vieilles passions perverties écrasait tout un continent.
Les patries, les orateurs, les généraux, les camarades de mon escouade
avaient bénéficié d’un malentendu. J’avais cru vivre mon sacrifice et ma
mort, mais de mon propre consentement. Je m’apercevais que là où je
n’avais vu que du feu, les autres jouissaient de ma sueur servile et se
vantaient de mon acquiescement sans réplique. On m’écrivait de Paris des
lettres flatteuses, mon colonel me tirait l’oreille, mes camarades me
tapaient sur le ventre. Je ne dis rien, mais en un moment tout avait été
décidé.
Nous remontâmes en ligne. Dès cette première nuit, je partis en
patrouille, risquant ma vie plus que jamais. Je me glissai dans les
lignes allemandes et feignis d’y tomber.
J’éprouvais une sensation de joie sauvage, c’était l’année de la
découverte des libertés. J’avais vingt ans: après le meurtre et la
prière, qu’allais-je inventer? Je flairai ma destinée avec volupté: je
me retournerais dans le monde, je l’essaierais par tous les bouts.
Les Allemands ne songèrent pas à mal et me comptèrent avec les autres.
Pourtant, je parle allemand comme toutes les langues d’Europe; ils
firent de moi un interprète. Doucereux, je ne mis que six mois à les
apprivoiser. Je m’échappai et je gagnai la Suisse.
Bientôt je sortis furtivement de l’hôpital où l’on m’avait mis en dépôt.
Pour me procurer un faux passeport, je tuai un homme. Je voulais voir
aussi la différence que cela faisait quand c’était un civil. A travers
la France, tétanique et toute tendue vers l’ennemi, qui ne se détourna
pas pour me regarder passer, j’allai m’embarquer pour l’Amérique.
J’avais volé l’homme que j’avais tué; à New-York, je pus me procurer
encore des fonds auprès d’un ancien ami de ma mère, et je me jetai à
corps perdu dans les affaires. J’eus vite fait de gagner de l’argent à
ces Américains parce qu’il n’avait pas la même valeur pour eux que pour
moi.
Je n’avais pas vu de femmes depuis plusieurs mois. Dans mon petit
bureau, tous les matins, entrait une grande fille. J’avais été enterré
parmi des hommes sévères. Quel tour fit mon imagination soudain devant
ce grand corps blanc. Je rougissais jusqu’aux oreilles. Il y a une
grande race blanche que j’ai toujours cherchée dans le monde. Je ne
regardais guère son visage, mes yeux étaient remplis de ce faisceau
d’os. Je la saisis dans mes bras et je l’épousai sur l’heure. C’était
d’ailleurs la mode du pays.
Enfin je me consolais de l’atroce rigueur que j’avais soutenue si
longtemps; je revenais pas à pas de mon voyage d’Orphée dans un royaume
trop mâle. Je me laissais aller au bien-être. Je mangeais, je dormais,
je faisais un enfant. C’est ainsi que j’ai profité de la guerre: grâce à
son contraste, bien qu’étant un homme moderne accablé d’ersatz et de
condiments, pourtant la vie eut pour moi toute sa saveur pendant un
instant. Comment ai-je pu depuis, de nouveau, oublier et ne pas m’en
tenir à ce moment d’une récupération entière? Le pain, le vin, le tabac,
la bouche d’une femme, un dimanche, un coup de soleil à Long-Island, un
poème cordial de Walt Whitman; tout cela était d’une évidence
délicieuse. Dans ce pain de la paix, je mangeai un Dieu facile et
bienveillant. Quelle riante communion!
Elle n’avait pas de visage; ses traits ne faisaient que prolonger les
lignes larges de son corps. Je ne lui avais pas raconté mon histoire.
Sans doute l’avait-elle devinée, mais une femme se moque des affaires
des hommes; une femme amoureuse a bien d’autres chiens à fouetter. Je
lui apportais un amour d’Europe précis et tendre. Mon travail de forçat
toute la journée, près de Wall-Street, me semblait un gage léger et
amusant que je jetais aux exigences espiègles de la vie.
Je me rappelle ce premier samedi où nous avions fait l’amour toute la
journée. Étalés dans un grand lit, enlacés, immenses, nécessaires,
continentaux, nous ignorions la douleur d’un autre continent.
Elle me donna un gros garçon blond. Je me félicitai d’avoir mis tant de
belle chair à l’abri de la mitraille. Puis, je commençai de regarder
autour de moi.
Passant des grandes armées d’Europe dans la guerre brutale que
l’Américain mène sans répit contre la Nature, je m’aperçus bientôt que
je n’avais pas changé de climat.
Je peinais tout le jour dans mon bureau comme au rif, et dehors je me
perdais dans un dédale de boyaux bourrés de viande humaine; je longeais
dans Broadway d’infinis et monstrueux convois automobiles comme dans la
zone des armées. Les gratte-ciel ne me semblaient pas plus hauts que la
trajectoire de nos canons et cette humanité aussi se lançait en colonnes
aveugles à l’assaut d’on ne sait quelles positions imprenables,
obéissant à un mot d’ordre absurde, dicté par un téléphone anonyme. Je
ne fus pas étonné par la grandeur de l’appareil matériel des Américains,
la guerre m’avait gorgé à jamais du prestige des masses. Je n’avais été
séduit que de voir tant de corps prospères.
Mais ce n’étaient que des corps et j’eus vite fait de m’en lasser. Je
tournais et retournais ce grand corps de ma femme, j’admirais ces
membres déliés par l’exercice, ces mollets, ces cuisses, ces épaules; je
courais aux fêtes athlétiques, au match de Yale-Harvard, je remplissais
mes yeux de cette floraison charnelle. J’aimais ces chants, ces cris.
Comme Chateaubriand un siècle auparavant, je buvais la sève américaine.
Mais, peu à peu, je sentis que je me mouvais parmi des corps opaques et
que la lumière que des spectacles nouveaux faisaient abonder dans mon
esprit ne les touchait point. Peu à peu, entre la savane et moi, je
sentis s’épaissir un treillis de fer aussi atroce que le barbelé
d’Europe.
1917 arriva. L’ombre de la guerre traversa l’Atlantique, et je ne fus
plus à mon aise dans ce pays.
Un soir, je ne rentrai pas chez moi; mon personnage américain était né
de ma gaieté facétieuse, d’un besoin passager de contraste. Mais ma
gaieté tombait et ma liberté irréductible se relevait, et je m’en allais
sifflant par les rues.
Je cherchai à me perdre dans ce campement bien rangé de New-York.
J’étais de nouveau un prisonnier qui a tué le gardien et qui erre dans
un labyrinthe narquois de couloirs. Pourtant j’entrai dans une sorte de
cabaret, parce qu’on n’y parlait pas américain. Je me saoulai. Puis je
parlai, puis plus rien.
Quand je me réveillai le lendemain, j’étais dans un galetas, seul. Je ne
voyais que d’un œil, il n’y avait pas de glace dans cette chambre
dépourvue de tout; avec mes doigts, je tâtai un pansement. J’attendis.
Bien plus tard un homme entra, c’était un Russe. Il m’expliqua en
mauvais anglais qu’il m’avait tiré avec des camarades des mains de la
police; j’avais fait un peu de scandale.
Tout de suite nous parlâmes des affaires du monde. Il m’avait regardé
d’un regard mauvais puis m’avait fait confiance.
Quelques jours après, nous filions, avec l’argent que j’avais mis de
côté à la banque, pour San-Francisco et Vladivostock.
Je revécus un temps déjà ancien. Le pleur des soldats russes avait
ravagé leur empire; ce peuple faisait comme moi, laissait tomber une
guerre qui ne donnait rien, passé le malentendu du cœur. Et puis cette
Amérique et cette Europe, on allait les broyer l’une contre l’autre. Les
Américains ne sont que les pires Européens qui ont changé de continent
pour jouer plus à l’aise leur jeu de brutes captées par l’abstrait. Les
Européens les envient et ne songent qu’à leur ressembler. Cette guerre
était la dernière passion des Européens, elle leur arrachait leur
dernier spasme mystique.
Tandis que les Américains canonnaient la Nature, les Européens, les uns
sur les autres, encore trompés par de vieilles coutumes, se canonnaient
entre eux. Mais vienne la paix et il ne s’agirait plus que de boîtes de
conserve et d’autos à bon marché.
Le peuple russe était absent de ces desseins sordides et allait
déchaîner sa passion sur le monde. Il ne s’agit pas de confort mais de
beauté: ce peuple de paysans danseurs allait partout briser la
machinerie du Démon.
Le sang de mon rêve, de tout ce que j’aime dans la vie me remonta au
cerveau. Se faire tuer pour s’abîmer en Dieu dans un élan pur. Les
hommes sont faits pour danser, chanter, se battre de la main à la main.
Et les chevaux, et les chiens, et les femmes. Amitié naïve de jeunes
guerriers. Un idéal de steppe pourrait seul me contenter. La seule joie
qui soit offerte aux hommes sur cette terre, c’est une fureur de santé
quand un jeune homme saute sur son cheval et pousse un cri vers Dieu. Il
faudrait que nos âmes fouettent nos corps, les relancent en plein champ.
Mon âme a soif de mon sang. O vents, ô soleil, battez mon sang,
faites-le rebondir!
Ma vie aura été bien remplie, ma vie d’homme qui ne fut jamais tué.
Je me rappelais, en riant à gorge déployée, le temps où je lisais les
livres et où je sentais avec horreur que peu à peu je m’engluais dans
l’encre et que bientôt je ne serais plus bon qu’à récrire tous ceux que
j’avais lus.
Mais mon heureux sort m’avait ravi à cet enchaînement de scribe et je
vivais. Quel puissant amusement ce fut de voir à Pétrograd l’histoire
agir avec son sûr instinct de femme qui trouve l’homme. L’artifice et la
lâcheté des maîtres indignes furent balayés en une seconde. Ça vaut le
coup de voir les hommes crier à pleine gorge et se rouler dans leur
génie, mais pour cela il faut se foutre du confort. Je vis ce grand
peuple, ivre de son sang.
Il y eut des guerres, une épopée de crinière de cheval. Je n’ai vu que
cela. Pendant longtemps. Je me battis en Pologne, en Crimée. Une vraie
guerre, celle-là. Légères escarmouches et massacres consistants, à la
main. Il faut avoir tué de sa main pour comprendre la vie. La seule vie
dont les hommes sont capables, je vous le redis, c’est l’effusion du
sang: meurtres et coïts. Tout le reste n’est que fin de course,
décadence.
Mais, j’exagère, après tout, je suis un civilisé. Comme un matelot qui
ne s’habitue jamais, j’avais le mal de mer chaque fois que ça
recommençait. Un beau jour, j’eus encore envie de changer d’ouvrage. Je
vins à Moscou, voir un peu Lénine de près.
Je m’étais gouré: ce n’était pas du tout ce que je croyais, la
révolution russe. Ces hommes ne pensaient qu’à se faire Américains.
Seulement, comme les Allemands, en 1914, ils allaient maladroitement à
leur but.
Une poignée d’intellectuels voulaient damer le pion à Rockefeller et
autres mythes atlantiques. Ils construisaient un capitalisme, des trusts
d’État. Mais ils régnaient sur un peuple de beaux sauvages qui imitaient
tout de travers, comme des nègres. Les belles usines, les belles banques
rêvées se brisaient dans leurs mains comme des constructions d’enfants.
Pourtant ils s’acharnaient et partout se répandait, dans la patrie de
Dostoïewski, de Tolstoï, de Gorki, sages de la steppe, la terrible
discipline d’Occident.
Je pouvais courir. La Chine, l’Inde, c’était du pareil au même.
Je décidai de rentrer dans l’invincible combine. Je fis des affaires en
Finlande, la monnaie-papier afflua. Je n’eus qu’à montrer ces signes
usés aux frontières, je revins à Paris.
II
VIVRE POUR ÉCRIRE
Ainsi dans les années de ma plus vive jeunesse, je m’étais essayé à
plusieurs actions, mais tour à tour je les avais rompues: dans chacune
de mes entreprises, aussitôt que j’y étais entré, j’avais couru à son
épuisement, comme si j’avais pu comprendre dès lors qu’elle n’était
qu’un pas pour aller ailleurs.
Je me sentais encore plein de curiosité: je suis un adhérent infatigable
à la vie. Je me disais seulement que je n’avais pas trouvé ma bonne
façon d’aimer. C’était pourquoi j’avais lâché le sport, la guerre,
l’ascèse, la révolution, formes fondantes de cette hardiesse physique
qui avait sur mon âme le pouvoir de séduction le plus mordant.
Ces dégoûts se résolvaient maintenant dans la paresse.
Pendant bien longtemps je ne sus pas accueillir la paresse, m’ouvrir à
sa magnanimité. Comme elle tombait sur moi, je ne savais pas ce qui
m’arrivait. Je ne ressentais que la crainte mesquine de la diminution
sociale qui résultait de son exigence, car elle m’entraînait à la
solitude. Mais cette épreuve qui me surprit dans une posture si faible
devait s’acharner sur moi jusqu’à devenir peu à peu une initiation où
j’avançais lentement.
Je ne faisais plus rien. Je vivais sur l’argent que j’avais rapporté de
Finlande. Les bruits du monde m’arrivaient emmêlés dans un murmure
assourdi, l’Amérique et la Russie. La paix finissait d’engloutir la
guerre, toute la guerre, la guerre de Russie comme la guerre d’Europe.
L’amour. J’avais aimé aussi dans ce temps d’aventures. Il y avait eu une
femme entre deux guerres, entre deux solitudes; je ne parle pas de
l’Américaine, mais d’une Française, rencontrée je ne sais plus où. Oui,
je l’avais rudement aimée.
Mais maintenant je n’aimais plus. L’amour aussi était fini. De temps en
temps, je ramassais n’importe qui dans un salon ou dans la rue.
J’avais bien choisi Paris pour y écouler le temps de ma paresse. Paris,
c’est la fin de tout, c’est la fin du monde. Place de la Concorde, on
sent qu’une civilisation épanouie dans de belles formes est le fruit de
la terre le plus nourrissant pour l’âme de l’homme; et on est si
exactement occupé par cette sensation exquise que toute la déchéance de
ce temps devient insupportable. La beauté jusqu’ici connue par les
hommes n’est plus qu’un souvenir sans issue. Un peu partout, des signes
mal effacés nous rappellent, dans un silence trop cuisant, que tout ce
charme c’est sur une vieille femme l’onde de jeunesse brisée en mille
rides dont chacune est cette grande défaite qui corrompt tout jusqu’au
fond de notre cœur. J’appelle beauté un certain dressement de toutes les
forces de l’homme que les collectionneurs de fragments usés ne peuvent
concevoir, ne peuvent rassembler dans leurs pauvres têtes touchées par
un oubli frivole.
Mais quand on s’est promené, au moment de sa jeunesse, dans Paris, les
mains nues, il vous reste entre les doigts une limaille subtile de grâce
qui fait qu’on ne peut plus les serrer comme un poing barbare et qui
fracasse. C’est que cette unique Venise de cinq heures d’hiver sous la
pluie se resserre dans le dernier point du monde où l’on vit encore
selon l’antique mode de vie, où l’on crée selon le vieux sens divin de
création. On fait encore là quelques tableaux et quelques robes. C’est
pourquoi aussi c’est le point de la pire pourriture, de la pire
sénilité, du pire arrêt, de la pire solitude, car, leurrée par ces
derniers mouvements d’un art condamné, détournée par une nostalgie trop
fine, ici fléchit et flanche la seule énergie que puisse nourrir cette
époque: une énergie de destruction.
Destruction, tu sembles être aussi faible qu’un mot vague, ou tu ne
recouvres que des précisions idiotes; tu es une déesse qui me tente et
dont je ne vois pas le visage.
Pour le moment, la destruction descendait dans mes jours comme une
petite courtisane descend le matin dans la rue en mince appareil pour
faire ses provisions. Alors, je chantonnais.
* * * * *
«Chaque matin, quand je me réveille, le sommeil me paraît plus délicieux
que la vie. Je n’en finis pas de faire ma toilette, entre quatre murs
percés d’une glace qui m’ouvre l’horizon infini, éternel, parfaitement
rond, au milieu duquel s’enlève ma forme.
Je mange. Quand j’ai mangé, je digère. La digestion me ramène au
sommeil. Le soir arrive déjà. Cette heure s’amène avec l’envie d’écrire
mais aussi avec une lumière étrange qui me fait voir qu’écrire c’est
autant de perdu.
Je m’écoule plutôt dans la rue, m’étendant à grands flots comme le rêve
des hommes, battant murs et ciel. C’est alors qu’ils quittent leur
travail et essaient de faire autre chose. Débarrassée du soleil, la
ville se délecte de sa propre lumière. Enfin on peut se regarder.
Regarde-moi comme je te regarde. Je cherche encore le génie et l’amour
et mon soin dévisage des millions de passants.
Rien ne résiste à la complicité lascive que je sécrète de toutes parts.
Il n’y a que l’épaisseur d’une glace: le trésor des devantures est
offert à tous. Tout le monde se mêle dans la fraternité de la richesse.
C’est en vain qu’on bâtit des murs autour des fenêtres: on ne peut rien
cacher.
Je ne puis pourtant sortir de ma solitude. J’en suis le prisonnier sur
parole. J’ai de l’argent dans mes poches, tous les fils du téléphone
assurent mes relations, on fait bon accueil dans tous les cercles de la
société au soldat parce qu’il est déserteur, à l’ermite parce qu’il
hante la ville, au rebelle qui n’a dans sa poche que des allumettes.
Mais impossible de les joindre, impossible d’user de cet argent qui
pourrait me donner des amis et des femmes. J’erre dans la foule aussi
dénué que ces flâneurs bizarres qu’on voit encore dans notre temps de
travail et de diligence dormir sur les bancs, ayant assommé leurs
appétits d’un kilo de vin rouge.
A la nuit, ruisselante de crème et de fard, la femme naît. Pour mettre
au point ce joujou d’un soir, on s’est évertué depuis le matin. Manucure
et pédicure ont poli la corne.
Donc, le banquier et le manœuvre s’arrêtent. Le travail continuera de
lui-même jusqu’à demain matin. Pendant le sommeil blanc de la journée,
on a encore donné ce coup de pouce qui suffit pour que se prolonge la
routine. Après des millions d’années, nous jouissons de la vitesse
acquise.
Les bars et les clubs s’ouvrent à l’amitié. Dans les garçonnières, les
lampes se renversent, les travailleurs font l’amour et repassent aux
femmes l’argent et la fatigue. Ailleurs c’est le royaume des oisifs: les
tantes s’accordent de faibles faveurs, les gousses poursuivent leurs
complots pleins de râles, la petite lampe de l’opium s’avive dans un
clair-obscur de menues pratiques idolâtres.
J’ai vu une femme marcher dans la rue: son visage s’éclairait du but
dont elle s’approchait, ou tour à tour l’ombre de ce but s’amassait
comme une inquiétude au coin de ses paupières. Mais soudain ce fut une
complète illumination: l’homme était à l’angle de la rue Royale. Ils
s’en allèrent ensemble, ayant saisi sur ma face le reflet de leur
triomphe.
Mais voici que les nations se préparent à manger. Elles s’habillent
partout. Elles s’avancent vers les tables. Il est encore une foule de
domestiques pour servir la démocratie.
Je dîne seul dans un restaurant, car en dépit de mon argent je n’ai pu
trouver d’appartement. Et si j’avais un appartement, je n’aurais pas de
domestiques. Et si j’avais des domestiques, j’irais dîner au restaurant.
Après le dîner, je fume un gros cigare. Alors la foule se met à penser
dans les théâtres.
Je surprends sur le mur un couple enlacé. Je le suis jusqu’au
music-hall. Le couple est bien là, comme sur tous les murs de la ville.
Il est sur la scène. Animé par mille courroies de transmission, il
s’enlace. Baiser gluant de fards. Il meurt. Tous les soirs, il meurt de
fatigue.
Ou bien perché dans le cintre d’un cirque, du point de vue de Sirius, je
regarde en bas le combat de boxe. Sur un plateau, deux petits hommes se
cognent. Les projecteurs, qui tiennent cruellement dans leur lumière ce
drame minuscule, pendent du plafond céleste comme la douzaine d’yeux
d’un monstrueux savant nocturne, penché sur son microscope. La foule,
énorme et lubrique, s’échauffe: elle voit deux armées. A bon compte,
elle hume un vieux fumet de guerre ou d’émeute. Il est agréable d’être à
l’abri des coups.
Au cinéma, ils se rassemblent pour rêver encore, et plus à leur aise.
Contre la paroi de l’écran, bat ce poisson nostalgique. De l’autre côté,
c’est la liberté. Non, c’est le passé. On regarde un film comme sa
jeunesse. Assis sur les genoux des ténèbres, ils ressassent leur
quotidien: amours et enterrements. Ils n’osent tuer et incendier qu’en
rêve.
Voir Melbourne et mourir. «Allo! Donnez-moi mon antipode. Remplissons
notre devoir jusqu’au bout. Allo! Sidney? Mr. Brandbury? Avez-vous passé
une bonne nuit? Il tombe un soir charmant sur Paris. Et vos moutons? Cet
incendie qui éclate au cinéma des Batignolles, pouvez-vous le
circonscrire? Allons, tant mieux. Mes hommages à Mrs. Brandbury.» Toutes
les semaines je retrouve ce cavalier et son galop immobile, comme le
facteur, au coin de la rue.
Des secrétaires, sourds-muets, rapportent au propriétaire des journaux
ce que l’homme a fait dans sa journée. Relié par fil spécial avec le
monde entier: ô puissance catholique. Regardez-le, coiffé de ses
antennes, ce pape. Il se frotte les mains et prépare tout. Il pense ce
que pensera demain l’homme dans la rue, la femme, le chien, le
perroquet. D’heure en heure, la pensée rattrape l’événement. Mais non,
les journaux sont imprimés à l’avance. Tout se passe comme il est écrit.
Je remange et je rebois. Je rebois. L’alcool me gonfle, je suis un gros
ballon, je suis le monde, plein de moi-même. Quelque chose flambe,
bientôt cela tourne en fumée et m’asphyxie. J’éternue, je voudrais
expulser par les narines un peuple de visionnaires.
Pour nous délivrer, essayons encore de l’amour. Mais la femme est une
présence qu’on ne peut pas prouver. Je suis resté seul, je suspends un
geste qui devient honteux.
Je m’endors. Le rêve ne fait que me retirer à toute vitesse vers le
passé.
Je me réveille. Je me lève et me lave. Je me retrouve devant ma glace,
balançant des poids, jongleur d’étoiles.»
* * * * *
Telle était ma vie, telle était ma paresse. Je mangeais, je buvais, je
faisais l’amour brutalement, je dormais. Au fond d’une animalité
irresponsable, mon âme reprenait pied, cherchait sa liberté intime.
Mais je geignais, j’avais peur de ma licence de loisir. Pour m’en
excuser, on vient de voir que je dénonçais la gêne de mon époque. Je
dénonçais mon époque, seulement mon époque, jamais la vie, jamais je ne
m’en prends à la vie.
Ces années sur lesquelles je charbonnais mon nom entre mille autres,
comme sur un mur sans réponse, inspiraient-elles ce ralentissement, cet
arrêt de ma jeunesse? Était-ce elles, cette fadeur dans ma bouche, cet
automatisme croissant de toute chose autour de moi, cette immobilité?
J’en ai long à dire là-dessus. Mais d’abord ce qui était au plus près de
moi me gênait plus que tout. Mon histoire personnelle recoupe à tout
coup ce que je pourrai vous dire des difficultés qui nous sont communes.
Pendant cette période de naissance de la paresse, il se fit dans mon
cœur sur le sens de ces symptômes un malentendu extrêmement grave.
Donc je me demandais: «Pourquoi est-ce que tu es déporté loin des choses
et des gens? Qui travaille en toi à cette destruction lente de ton
personnage social? Que signifient cet irrémédiable retard de ta langue,
de ta main, ce silence, cette solitude?»
Alors je répondais: «Je crois bien savoir de quoi il retourne. Il y a
longtemps que cette étrangeté a commencé d’infléchir ma conduite. Voici:
je me cache dans un coin parce qu’il faut que mijote quelque chose dans
ma tête, dans cette marmite en évidence sur un feu lent. Il y a quelque
chose qui me tracasse, qui m’a toujours tracassé».
C’est ainsi que se noua mon erreur car, parlant de la sorte, je ne
croyais pas faire allusion à cette poussée obscure de mon être que je ne
savais pas encore discerner, mais qu’aujourd’hui je désigne de son nom
magnifique qui est paresse, mais je voyais seulement dans mon inertie le
signe avant-coureur de la réapparition dans ma conscience de penchants
anciens que j’avais cru oubliés. Et il est vrai qu’une tentation qui
depuis toujours me suivait pas à pas, dissimulée dans mon ombre,
fomentant contre moi mon ombre qu’elle voulait nourrir de mon sang, se
manifesta alors ouvertement et je pus croire que c’était son complot qui
faisait le mystère tortueux de mon ralentissement.
* * * * *
Enfant, j’avais connu de ces extrêmes langueurs. Je quittais les enfants
et je courais m’enfermer dans ma chambre avec un livre.
L’amour des livres, c’est un reste de l’attachement des hommes aux
idoles. Les idoles étaient des objets qu’ils tournaient dans leurs
mains, qu’ils façonnaient de leurs caresses. Ce qu’on appelle adorer,
c’était exercer de la sorte par la pulpe sensible du bout des doigts un
commerce nourrissant avec l’esprit qui anime les choses qu’on dit
maintenant inanimées.
Je lisais donc, je tournais les pages. Mais dès lors, j’enchaînais mes
premiers désirs, abondants et vagues comme ma salive et ma chevelure. Je
lisais fort mal, en glouton; j’avalais, sans mâcher, mais déjà je
laissais la vie me dépasser, croyant au contraire la devancer par mes
pratiques de petit sorcier.
Quand la puberté arriva, cette lourdeur m’enfonça encore plus dans le
fauteuil de la bibliothèque. Auparavant je n’avais nourri en moi qu’une
vision presque blanche du monde; maintenant je m’essayais à l’art plus
précis de susciter des apparitions.
Un peu plus tard, si je feignis de m’arracher aux livres, ce fut quelque
chose pris dans les livres qui m’y incita. On y parlait d’ambition,
d’action, de jouissance: je les fermai donc et songeai à gagner le
monde.
Comme j’étais ramené par l’empire de l’habitude à mes premiers jouets,
je prenais peur, je me sentais la proie d’un vice. Et d’autant plus que
dans les livres mêmes, circulait la rumeur que les livres sont mauvais.
Enfin, il parut certain que j’en sortais, grâce à l’argent. Ma mère me
paya des autos et des voyages, des maîtresses et des camarades. Tout
s’arrangea pour que je ne fusse plus jamais seul et ce fut une nouvelle
habitude, contraire mais agréable, facile, que d’être dorénavant
toujours occupé par des images de chair et d’os.
Je ne pouvais en être quitte à si bon compte. Le venin qui était resté
dans mes veines, ressortit sous la forme d’une autre maladie. Après la
lecture, ce fut l’écriture.
Auparavant, quand je lisais, je n’avais pas pris garde que, gagné par
cette fureur qui veut que le blanc soit noirci, j’avais souvent
griffonné dans la marge des livres, des exclamations, des balbutiements.
Ce n’était d’abord qu’un geste qui m’échappait, une mimique du corps qui
me débordait comme une foule outrepasse la police pour voler au devant
d’un spectacle. Mais si nous sommes à chaque instant inconscient, nous
ne le demeurons pas sur le même point. Ce qui, quelques jours, n’avait
été qu’un réflexe furtif, ce fut, un beau matin, une ambition dont tous
les objectifs étaient déjà calculés.
Avec quel air important je trempais ma plume dans l’encre. Les livres
écartés, je posais devant moi une rame de papier blanc. J’allais écrire.
Mais comment écrit-on? Bah! J’avais bien appris à marcher, à faire
l’amour. Il suffisait encore d’appliquer ce que je voyais faire aux
autres.
Cela allait d’abord tout seul. Quand je venais de refermer un livre,
quand je venais de voir écrire un autre homme, pris dans le rythme de
son pas, je m’avançais pendant quelques lignes. Mais soudain je suis au
milieu de ce papier blanc comme au milieu d’une immense place vide, dans
une ville hostile, toutes fenêtres fermées. Et de quel soleil blanc est
écrasée cette place blanche.
«Ah oui! J’oubliais. Hier, en me promenant, telle pensée m’est montée au
cerveau comme un coup de sang. J’exultais, j’étais tout congestionné.
Mais voilà! Où a-t-elle passé? Plus rien. Si pourtant, je l’ai sur la
langue. J’y suis. Non.»
J’écrivais une demi-page et puis je m’arrêtais épuisé. Je n’en
continuais pas moins à attendre, car c’était beaucoup de papier qu’il
fallait noircir.
Bientôt, je me fatiguais, je m’ennuyais, une bienheureuse frivolité me
ramenait à mes plaisirs. Mais ils n’étaient plus aussi faciles. Un
regret, bientôt mué en remords, me courait après, me rattrapait. Je ne
m’en débarrassais qu’en lui promettant de me donner plus de mal le
lendemain pour satisfaire à un désir qui, chimérique, s’orientait sur
une jouissance de plus en plus éloignée et improbable.
Dès lors, s’installèrent en moi des sentiments contraires, au milieu
desquels j’ai mis bien du temps à me débrouiller entièrement: tantôt je
voulais écrire, tantôt je voulais vivre. Je voyais ces mots-là comme
deux bornes opposées contre lesquelles je me butais tour à tour.
Quelquefois le tic qui me ramenait à l’encre et au papier s’accompagnait
d’une telle chaleur dans tout mon corps que je devais proclamer alors
qu’écrire c’est vivre autant qu’on peut. Mais, après quelques instants,
ma pensée faisait long feu; ma main, abandonnée, tâtonnait vainement. Je
retombais dans le dépit, puis m’envoyais promener. Peu à peu à mon insu,
le manège s’établissait.
Pendant le temps de mes aventures, entre 1912 et 1922, je crus bien que
j’étais guéri. A peine sur le bateau, allant en Amérique, j’avais, dans
un court égarement qui passa inaperçu, gribouillé une assez longue
oraison qui était un adieu à la guerre, à la mort, à la solitude, à une
pureté de jeune bête.
Mais maintenant que j’étais à Paris, inerte, échoué comme un bateau
désarmé au fond d’un bassin, cette mollesse qui, certaines heures, me
paraissait délicieuse, cette exquise fainéantise qui me semblait comme
les samedis de Long-Island, une convalescence de mes facultés
épicuriennes, tout cela ne tournait-il pas à cette hébétude louche, à
cette distraction anxieuse, signes indéniables du reflux de mon ancienne
hantise?
* * * * *
En effet, c’était bien l’envie d’écrire qui me revenait, modeste,
sournoise, comme si rien ne s’était passé depuis dix ans. Cette dernière
frivolité me retint longtemps, avant que j’en vinsse à reconnaître dans
mon âme une pente plus hardie que ce petit penchant.
L’odeur de l’encre revenue détruisit ma vie. J’eus des relations de plus
en plus difficiles avec les autres êtres. L’amour, l’amitié, les
affaires me parurent impliquer des gestes à quoi ne pouvait plus fournir
ma personne sidérée. Il en résulta que je fus bientôt mal nourri. Mon
sang pâlissait. Pourtant je ne suis pas de ces hommes qui peuvent écrire
seulement avec de l’encre.
Je n’avais pas idée qu’on puisse écrire sur autre chose que sur
soi-même. Je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez qui me
fascinait. Je restais inerte comme si toutes mes facultés avaient été
absorbées dans le spectacle du monde; pourtant je ne regardais ni les
choses ni les gens. C’était ce qu’il y avait en moi de plus particulier,
de plus palpitant, de plus précieux, de plus éphémère que je voulais
surprendre mais, à cause de cette attention même, rien en moi ne
bougeait plus. Donc, plus je m’interrogeais, plus la vie m’échappait; ma
plume grattait un sol sec et stérile. Je m’enfermais dans un cercle
vicieux jusqu’à être mortel. Pour écrire je cherchais ma vie, or du fait
que je la cherchais, je ne la vivais plus.
Et autour de moi immobile sous mon regard vague et distrait, tout le
monde peu à peu s’immobilisait.
Peut-être mon époque contribuait-elle à cet arrêt, mais j’avais
l’impression que toute la défaillance était en moi.
Cependant, je songeai que pendant plusieurs années j’avais vécu, j’avais
échappé à mon vice, je l’avais oublié. Ne pouvais-je pas tirer de ces
années d’action un nouveau secours contre mon mal? Ne pouvais-je
raconter mon passé? Puisque je ne pouvais plus vivre, parce qu’il me
fallait écrire, au moins pourrais-je ainsi écrire et ne resterais-je
plus, la plume en l’air, dans une transition qui n’en finissait pas.
D’abord le souvenir de mes années d’action ne fit qu’ajouter à ma
paralysie: quand je comparais mon ancienne fureur à ma présente
neutralité, je n’étais que plus consterné. Mais un jour, je me rappelai
ces pages que j’avais griffonnées sur le bateau qui m’emmenait en
Amérique, déserteur des tranchées européennes. Je les retrouvai
facilement, car je les avais mises à l’abri avec soin. Alors je fus
réconforté par l’odeur du sang ancien qui avait coulé dans mes veines.
Donc j’écrivis sur mon passé. Ainsi j’inventai un être entièrement
distinct de moi: il m’était permis de créer quelque chose puisque je
pouvais sortir d’un moi qui m’étouffait parce que je m’en faisais l’idée
la plus étroite, parce que je le confondais avec mon individualité
sociale.
Je m’en donnais à cœur joie. J’essayai de me dérober ainsi à la terreur
de cette solitude qui me menaçait de plus en plus, où je n’osais
m’enfoncer comme un saint: je cédai tout à coup éperdument à la peur
d’être oublié, muré vif dans la passion qui, derrière ces prétextes,
s’accumulait peu à peu entre moi et les réalisations extérieures du
monde. Je prétendais conjurer la lente montée du silence.
Pourtant dans le mouvement qui étendait mon bras au-dessus du papier, je
reconnaissais quelque chose qui ressemblait à une passion: cette fureur
des reins qui veut faire éclater aux yeux du monde son évidence; cette
bienveillance qui accueille et déballe d’une main cursive la nouvelle
figure des choses qui arrivent de l’avenir aux hommes à toute vitesse;
et même ce puissant cabotinage qui vous fait ouvrir la fenêtre et crier,
gesticuler, et enfin vous jeter par cette fenêtre, car il y en a un
quelquefois qui va jusqu’à se jeter par la fenêtre.
Je me détendais un peu, une espièglerie s’esquissait. C’était tout de
même amusant de déranger ceux qui étaient installés. Celui-là, par
exemple, collé à sa table et qui tirait la langue en faisant sa page
d’écriture: lui pousser le coude. Plaf! Un gros pâté, enfin un peu de
pittoresque au milieu de ces alignements grammaticaux.
Puis c’était l’attendrissement. Je me laissais dire que ce serait doux
de réciter à un ami qu’on admire quelques pages écrites avec du vrai
sang, et il admirerait. Quelle chaleur! On serait trop content; on
croirait que c’est arrivé.
J’écrivis un livre. J’ai chanté le chant rude et obscur que firent mes
belles années perdues dans les foules et les continents.
Ensuite la veine fut tarie. Je n’avais pas tout dit, j’aurais pu encore
en raconter, mais je n’aime pas insister. Et voilà que les gens de Paris
me disaient que j’étais un écrivain, me clignaient de l’œil comme à un
malin. Cependant Dieu sait que c’était torché et bâclé.
Non, je n’étais pas un écrivain.
* * * * *
Je retombai bientôt dans le marasme. Alors je me demandais pourquoi ce
contentement de bête qui rumine un peu puissamment ne me durait pas. Je
découvris que je n’avais pas écrit sur moi-même mais sur mon passé. Or
j’avais toujours dans la tête l’idée d’écrire sur moi-même, sur cet être
exsangue que je continuais de promener par les rues, parce que je
pensais qu’on ne peut écrire qu’avec sa vie, avec son sang. Je voulais
donner mon sang dans l’écriture comme j’avais fait jusqu’ici dans les
guerres, les révolutions et les amours, en brutal, en primitif,
directement. J’ignorais l’art des transpositions, l’art de délivrance
qui ne s’apprend qu’à travers la douleur, quand elle vous contraint peu
à peu au renoncement.
Eh bien! J’y suis parvenu à la longue, à la longue. Et quand, bien plus
tard, j’eus fini ces cent pages, voici ce que je notai tristement:
«Si c’est cela écrire, c’est vil, car cet écrit n’est fait que de
l’exploitation de ma misère. Je suis la maquerelle de mes charmes
défaits.
«J’attends depuis deux ans sans rien faire. Et maintenant sournois je me
réjouis parce que quelque chose s’est fait de ce que je ne faisais rien.
Duplicité. Je laissais le temps se perdre, bien sûr qu’un dépôt en
resterait dans mon encrier.
«Comment est-ce qu’on peut faire sortir la vie de rien? Mais on ne fait
jamais entièrement rien; on peut faire peu de choses. C’est de ce peu
que j’ai fini par noircir un livre. J’ai attendu, l’encre goutte à
goutte est tombée sur le papier, il s’est formé des signes. Pour écrire
je n’ai pas vécu, je n’ai vécu que pour écrire, et aujourd’hui je puis
écrire seulement que je n’ai pas vécu.
«Il ne fait pas bon me regarder vivre: ni fakir, ni joli-cœur; ni
orateur ni macérateur de paroles secrètes; ni pieux ni impie; ni
courageux ni lâche. Eh bien! De quoi me plaindre? Il semble au lecteur
que voilà un personnage; il le voit s’épaissir suffisamment entre deux
portes. Mais je ne me chauffe pas de ce bois-là. Si je suis un pitre, je
ne veux pas en tirer argent et considération. Et je ne puis me faire un
pouvoir sur le monde avec le résidu de ma destinée.
«Certes j’ai des patrons dans ce métier louche de contrebandier sur la
frontière du rêve et de l’action, ils ne demanderaient pas mieux que de
répondre de moi. Mais, poètes lyriques qui n’aviez que vos journées
étroites, analystes qui vous contentiez d’une si mince tranche de cœur
sur votre pain sec de vieux enfants, vous n’alliez pas loin dans ce pays
dangereux qu’était votre moi: pas plus loin que ne va le chien au bout
de sa chaîne. Vos vies n’ont pas été exemplaires: je ne vous pardonne
pas que l’on puisse séparer vos vies de vos œuvres. A quoi bon tenir la
beauté sous sa main, si l’on n’est pas le premier à en profiter, si l’on
ne peut pas s’en armer contre tout!»
Ainsi j’essayais toujours d’embrasser toutes mes forces et ma maladresse
était plus cruelle que jamais. Mais en dépit de ces atteintes, mon être,
par ailleurs, continuait de croître et de se préparer comme un don
magnifique à des compréhensions plus heureuses de ma conscience. La
paresse qui était bien le contraire de mon impuissance du moment
continuait de s’insinuer partout. Tandis que j’avais l’air de n’être que
la victime trop contente de la littérature, la paresse se développait
comme une chose nécessaire qui porte avec soi sa satisfaction. Ce qui
barrait cette invasion lente et sûre, ce n’était pas cette lippée que je
continuais toujours, où semblaient s’épaissir mes sens: beuveries,
luxures, musardises de toutes sortes, éternel sommeil, mais ce sentiment
de lucre et d’avarice qui me faisait écrivain. Voilà ce qui interrompait
le cours sauvage, obscur et innocent de ma pensée pour la détourner dans
de petits canaux qui devaient arroser des jardins parcimonieux où je
songeais à cultiver des fleurs banales comme je voyais tant d’hommes aux
doigts tachés d’encre en vendre. Sans doute écrire est nécessaire pour
penser, mais il y a beau temps que les hommes ne pensent plus que quand
ils écrivent.
Enfin, toutes ces sourdes menées furent assez fortes pour me faire
cesser d’écrire. Il sembla qu’à cause de l’insatisfaction où me mettait
la façon absurde selon laquelle je m’acharnais à écrire, je renonçais
volontiers à cet exercice après tant d’autres. «Je laisse enfin,
m’écriais-je, une jeune plante croître et se nourrir de tout l’humus
obscur. Maintenant je deviens un peu noble, je pense pour penser.»
Mais la peur me revenait par moments. Je me voyais arraché au monde. Et
je tournais encore cette peur en reproche contre moi-même. Je me
lamentais: «Je ne suis bon à rien.»
Je regretterai toujours cette parole sordide, refus au plus bel éclat de
la vie en moi. Comment alors n’ai-je pas su crier: «Je ne suis bon qu’à
moi-même?» Ce cri n’aurait déjà plus été la glorification d’un égoïsme.
Car ce qui commençait de m’intéresser en moi, ce n’était plus l’individu
social, c’était le fondement de mon âme, un royaume souterrain beaucoup
plus large que tout ce qui, dans le monde des hommes, paraissait sous
mon nom.
Je n’en avais pas moins découvert que l’envie d’écrire, c’était le reste
de mon long abandon à un pittoresque de toutes parts insulté, démantelé.
Je voulais faire l’écrivain, comme j’avais voulu faire le soldat,
l’homme d’affaires, le moine, le commissaire du peuple.
Mais je n’étais plus à l’âge où toute cette fureur physique pouvait me
suffire. Je voyais donc que la guerre, c’est une façon de vivre et de
mourir qui est devenue impossible: trop de soldats et qui meurent trop
vite. Et les révolutions finissent comme les guerres par des traités de
paix. Or comment peut-on jamais pactiser avec l’ennemi de la doctrine?
Quant au sport, au delà des soins d’hygiène--et si larges que la raison
conçoive ces soins, jusqu’à rejoindre les besoins de l’esthétique--il ne
peut avoir qu’une valeur de symbole. Il n’est que la préfiguration d’une
discipline spirituelle, mais il ne peut être cette discipline même. Au
delà c’est une passion comme une autre, que viennent emmêler d’autres
passions: ambition, ascétisme, sensualité et que corrompent les ferments
modernes: concurrence, délire du record, illusion de l’argent.
Pour l’ascétisme, j’avais vu en Champagne que ce ne pouvait être qu’un
élément et un moment de mon système.