Ainsi parloit Mérovée, et Childéric, impatient de se distinguer

aussi, attendoit la saison guerrière pour marcher contre les Saxons;

mais l'hiver commençoit à peine, et il falloit qu'il s'écoulât tout

entier. La fête du Guy devoit se célébrer, et Childéric devoit être

élevé sur le pavois. Ce jour mémorable que redoute Egidius, paroît

enfin, et déjà l'entrée du bois est remplie d'un peuple immense;

toutes les prêtresses avoient le droit d'assister à ces fêtes; mais

les vierges s'y distinguoient par leur voile et les apprêts de la

cérémonie, qui n'étoient confiés qu'à elles. Le grand prêtre, revêtu

de ses plus magnifiques habits d'un lin éclatant et parsemé d'or,

couronné de feuilles de chênes, parut au milieu des vierges

qu'entouroient les prêtresses et les Druides; la foule sainte marche

pompeusement jusqu'à l'arbre possesseur du Guy sacré. Diticas,

soutenu par ses Druides, monte sur l'arbre, grave sur son tronc et

sur deux de ses plus belles branches, le nom des dieux; alors,

recevant des mains d'une des vierges, la serpe d'or destinée à

couper le Guy, il chante plusieurs fois ces paroles que répètent les

vierges, les prêtresses, les Druides, et toute l'armée:

AU GUY L'AN NEUF.

Ensuite il coupe le Guy, que les vierges reçoivent dans le sagum

blanc qu'elles tiennent étendu. Le grand prêtre redescendu, plonge

le Guy dans l'amula rempli d'eau, et prenant l'aspersoir des mains

virginales qui le lui présentent, il répand au loin l'eau lustrale.

Le peuple croyoit alors être délivré de tous maux, et surtout des

sortiléges qu'il redoutoit beaucoup.

Cette cérémonie eut lieu l'an 458, la sixième lune du solstice. A

peine fut-elle terminée, que Diticas promit aux Francs les

bienfaits du ciel, et marcha vers le champ de Mars, suivi des

Druides et de toute l'armée. Mérovée, toujours languissant, fut

transporté sur un brancard formé de lances croisées et de drapeaux

conquis. Ce moment étoit le plus beau de sa vie; il remercioit les

dieux de l'en avoir rendu témoin, et jetoit un regard satisfait sur

le sceptre qu'il alloit déposer dans de si chères mains.

La renommée, toujours prompte à parler des rois, a déjà porté le

désespoir et la fureur dans l'ame d'Egésippe. L'altière romaine,

venue dans les Gaules pour retrouver Egidius qu'elle aime, et à qui

sa main est promise, avoit espéré le trône, et ne peut voir sans une

secrète rage le jour qui doit le lui ravir. Elle habitoit un château

près de Tournay, et c'étoit pour servir son amant qu'elle ne l'avoit

pas rejoint. A une rare et majestueuse beauté, Egésippe joignoit un

esprit adroit, un caractère violent, mais dissimulé. Eloquente, elle

séduisoit par ses discours ceux qui échappoient à ses charmes;

habile à lire dans les coeurs, prompte à changer de formes, elle

empruntoit jusqu'au caractère même de ceux qu'elle vouloit

subjuguer, sûre de les vaincre. Egidius ne devoit ses partisans

qu'aux graces ou à l'adresse de son amante; elle seule avoit

entraîné les volontés en charmant les coeurs. Le retour de Childéric

avoit déjà détruit une partie des espérances de l'ambitieuse; le

jour qui va le couronner les anéantit; elle voue une éternelle haine

à cet ennemi, qu'elle ne connoît pas encore. Tout-à-coup, un vague

espoir de vengeance la ranime; elle ordonne que son char soit

attelé, elle-même conduira ses coursiers dociles et impatiens; elle

sera témoin de cette fête, dont la seule pensée l'enflamme de

courroux; elle monte sur le char léger, qu'entraînent rapidement

deux chevaux superbes; debout, elle tient les rênes, et s'élance

vers le champ de Mars. Telle étoit Diane avant qu'Endimion eût

touché son ame, et avant que l'amour eût adouci son sourire.

L'auguste cérémonie étoit commencée, et Childéric élevé sur le

pavois; une brillante couronne ornoit sa tête, le manteau royal

étoit attaché sur ses épaules, un riche baudrier ceignoit sa taille

élégante; il tenoit en main le javelot, sceptre de Pharamond, et que

l'amitié sanctifia si cruellement. La joie prêtoit à ses traits

nobles et réguliers, un nouvel éclat; la reconnoissance, plus de

douceur: il promenoit sur toute l'armée ses regards attendris; on

voyoit dans ses yeux tout ce qui se passoit dans son coeur; il étoit

beau de ses traits, de sa jeunesse et de son ame... Egésippe le

voit, s'étonne, et le hait encore davantage; plus elle le trouve

supérieur à son amant, plus sa jalouse envie s'en accroît; elle fait

le tour de l'enceinte, y pénètre, et vient se placer en face du

pavois. Le murmure qu'excite son audace, se change en admiration;

Childéric l'aperçoit et rougit, il la regarde, il pâlit et

chancelle. Egésippe jouit de son triomphe, un léger sourire

l'embellit. Ce n'est pas une ame pure et neuve encore, qui pourroit

échapper à sa beauté; sur son front, d'une éclatante blancheur, sont

tressés des cheveux d'ébène que réunissent des liens de pourpre et

d'or; ses yeux fiers et indifférens commandent l'amour; cette bouche

fraîche et vermeille laisse entrevoir les plus belles dents, et ce

col d'albâtre, qui porte avec grace cette tête magnifique, s'entoure

de ces riches parures qui n'ont jamais frappé les regards du jeune

prince, accoutumé aux sauvages couronnes de Talaïs; une légère

tunique blanche, serrée d'une riche ceinture, couvre des charmes

qu'elle laisse deviner; un manteau de pourpre, et qu'agite les

vents, flotte avec grace autour de sa taille majestueuse. Jamais une

semblable divinité ne parut aux yeux du jeune monarque; il ne peut

les en détacher, oublie le pavois, le trône et sa grandeur. Viomade,

qui près de son maître et heureux comme lui, suit tous les mouvemens

du jeune roi, a vu le trouble qu'excitoient en lui les charmes

d'Egésippe; il a senti avec effroi tout ce que sa fatale beauté

prenoit d'empire sur un coeur ardent et tourmenté du besoin d'aimer.

Viomade sait que l'on ne s'oppose qu'en vain à l'amour, qu'il

s'irrite même des obstacles, qu'enfant léger des désirs, il meurt

avec lui trop souvent, dès qu'ils sont satisfaits, mais qu'il

s'enflamme par la résistance. Cependant le caractère et l'ambition

d'Egésippe, effraient Viomade; il n'ose inquiéter le roi de ses

tristes réflexions, et les renferme dans son coeur. La cérémonie

s'est achevée, Childéric est descendu de dessus le pavois; rappelé à

lui-même par le mouvement qui se fait autour de lui: Soldats,

dit-il, je jure de vivre pour vous aimer, et de mourir, s'il le

faut, pour vous défendre. Volant alors vers le roi, se jetant à ses

genoux, ôtant promptement la couronne de dessus sa tête, et la

plaçant sur celle de son père: Grand roi, dit-il, portez la

long-tems pour le bonheur des Francs et pour le mien. Détachant de

même son manteau et toutes les marques extérieures de la royauté, il

se revêtit de l'armure d'un simple soldat, et prenant des mains d'un

d'entre eux le brancard qu'il portoit à l'aide de plusieurs autres,

le jeune roi marcha chargé d'un fardeau glorieux et cher, de son

auguste père. Le peuple versa des larmes, Viomade adoroit son jeune

maître, Ulric ne pouvoit retenir son admiration, tous les braves

vouloient mourir pour lui. O sensibilité! premier et précieux don

que Dieu fit à l'homme dans un jour tout de bienveillance, source

des douces larmes et des plaisirs parfaits! ô bien de l'ame et

charme de la vie! pourquoi le méchant peut-il abuser de votre

abandon, emprunter vos traits et déchirer le coeur que vous lui

ouvrez?

De retour au palais, où s'apprête un somptueux festin, Childéric

paroît distrait et rêveur; ses regards inquiets s'égarent sans

espoir: Viomade sait ce qu'ils cherchent vaguement; il croit qu'en

ôtant l'espérance au prince, il arrêtera ce sentiment dès sa

naissance; il ne connoît pas encore le coeur brûlant de Childéric,

il ne sait pas que l'amour espère, malgré l'amour même. Enfin

s'étant approché du jeune roi, il le félicita sur les événemens du

jour, et celui-ci lui répondit avec grace, que c'étoit lui surtout

qu'il falloit en féliciter, puisque ce jour étoit son ouvrage.

Avez-vous pu remarquer, continua Viomade, votre superbe ennemie,

l'ambitieuse Egésippe, l'amante et bientôt l'épouse d'Egidius? son

adresse vous eût enlevé le trône sans votre retour. Que de haine

remplissoit ses yeux à votre aspect! que de courroux éclatoit dans

ses regards!... Childéric rougit, et se tut; la haine, il ne l'a

jamais conçue, et cependant il sent qu'il peut haïr Egidius. Le

prince, agité de ce qu'il apprend comme de ce qu'il éprouve, tombe

dans une profonde rêverie; Viomade seul en connoît la cause, et

cherche à l'en distraire par son entretien, par le chant des Bardes,

et en lui présentant tour-à-tour les braves dont il reçoit

l'hommage. Childéric se rappelant Eginard, s'approche avec respect

du roi, et lui demande de vouloir bien admettre ce jeune soldat au

rang des braves. Mérovée y consent avec joie; c'étoit récompenser

Ulric dans ce qui lui étoit le plus cher; il avoit encore d'autres

fils plus jeunes qu'Eginard, qui touchoit à sa vingtième année, et

qui joignoit au courage d'un Français, la gaieté, les graces, la

franchise et la légèreté de sa nation. Eginard avoit des yeux

spirituels, un sourire fin, la fraîcheur de son âge, une taille

élégante, dansoit, chantoit, montoit bien à cheval, se battoit

encore mieux, aimoit, plaisoit surtout, et paroissoit s'attacher

plus sérieusement à la tendre Grislidis, fille de Mainfroy. Ulric

apprit de Mérovée l'honneur qu'alloit recevoir son fils; il

s'empressa de le chercher, de le présenter lui-même à Childéric, qui

le conduisant aux pieds du roi, remit au monarque la lance et le

bouclier dont il devoit armer Eginard. En vain Mérovée se

défendit-il de recevoir les hommages, en vain pressa-t-il Childéric

d'armer lui-même son ami.--Non, non, répondit le jeune prince, ce

n'est pas à ce bras sans gloire qu'appartient un tel avantage;

faites plus, ô mon père! dit-il en se jetant à genoux, acceptez mes

services, que je sois du nombre de vos plus dévoués sujets; si je

n'ai pas encore, comme eux, l'honneur d'avoir vaincu sous vos

ordres, je vous porte un coeur aussi fidèle que le leur... Mérovée,

attendri de ces marques de respect et d'amour, ne put refuser à son

fils une demande si modeste; il le reçut avec les cérémonies

accoutumées, ainsi qu'Eginard, et tous deux se tenant par la main,

allèrent embrasser les compagnons d'armes, parmi lesquels ils

venoient d'être admis. Depuis ce jour, Childéric ne parut à la cour

du roi que comme les autres braves, n'accepta aucune distinction,

refusa tout autre hommage, et fut le plus empressé comme le plus

respectueux de tous. Ces soins cependant ne pouvoient distraire

entièrement sa pensée de la superbe romaine; l'ambition qui l'a

séduite n'étonne pas le prince, elle est faite pour le trône, se

disoit-il. Ah! qui n'obéiroit à ses lois?... Mais cette couronne

qu'elle envie, ne puis-je pas la lui promettre, la lui donner?...

Elle aime, hélas! elle aime l'heureux Egidius! Et qu'importe un

trône, quand on aime? Childéric, depuis l'instant où Viomade lui a

parlé d'Egésippe, craint tout entretien avec lui; il redoute

d'entendre encore nommer Egidius, il craint d'entendre redire ce

qu'il s'efforce d'oublier. Eginard, plus jeune, sera sans doute

moins sévère; mais Eginard est l'ennemi du nom romain, il connoît

les séductions de l'ambitieuse, il aime trop son maître pour ne pas

haïr Egésippe, et Childéric voyant tant de coeurs irrités contre ce

qu'il aime, sent l'amour l'enflammer davantage encore; il croit se

devoir à lui-même de venger au fond de son ame l'objet de son

délire; il cherche en vain à la voir: renfermée dans son château,

elle médite en secret et espère encore, rien ne la désarme, et ce

jeune roi, dont on lui redit les actions modestes et généreuses, ce

prince, paré de tant de vertus, n'est pour elle qu'une victime

qu'elle veut immoler à son ambition et à son amant.

Le bonheur sembloit retenir encore l'ame fugitive de Mérovée; mais

la mort réclamoit sa proie, et il sentoit sa fin s'approcher.

Childéric n'entrevoyoit ce moment qu'avec une vive douleur; les

braves, désolés, le voyoient approcher avec effroi. Mérovée seul

étoit tranquille, et attendoit la mort comme le repos de la vie: il

prioit souvent Viomade de conserver à Childéric l'amitié qu'il

avoit eue pour lui-même, le conjuroit de l'éclairer de ses conseils,

de l'environner de sa prudence; il adressoit la même demande à

Ulric, il recommandoit à son fils de voir en Viomade un second père.

Childéric à genoux pressoit tendrement les mains glacées du roi,

prioit les dieux de le lui conserver encore; mais il s'éteignit dans

ses bras, dans ceux de Viomade qui couvrirent de pleurs ce corps

inanimé. La douleur fut générale, le deuil éclatant et sincère.

Grand guerrier, roi juste, homme sensible, Mérovée, craint et admiré

des ennemis, étoit encore le père aimé de ses sujets. C'est à la

mort d'un roi que l'on juge tout-à-coup son règne; la crainte ne

retient plus la vérité, l'ambition ni l'intérêt ne dictent plus la

flatterie, l'envie même ne distille plus son venin, toutes les

passions qu'excitoit la grandeur expirent avec elle, l'auguste

renommée plane sur la tombe. O rois! mortels comme les sujets qui

vous sont soumis, méritez que la reconnoissance éternise votre

glorieuse mémoire; écoutez ce peuple entier qui chante encore: _Vive

Henri quatre!_

De vifs regrets, une profonde douleur, le respect le plus pur,

éloignent du coeur du nouveau roi toute idée étrangère à son auguste

père. Ses restes sacrés sont réunis à ceux d'Aboflède; tous les

derniers ordres qu'a donnés Mérovée sont exécutés; Viomade et tous

les braves conservent leur rang auprès du trône et du souverain:

quand Mérovée n'est plus, il gouverne encore. La gloire, rivale de

l'amour, va entraîner Childéric loin des piéges que lui prépare

Egésippe. Joint à Trasimond, roi des Visigoths, il marche contre

Odoacre. Ses premières armes furent heureuses, il fit des prodiges

de valeur, ménageant ses troupes, s'exposant le premier, cherchant

sans cesse l'ennemi, et rencontrant par-tout la victoire; il ramena

son armée triomphante, et fière de son général. Près de Tournay, un

groupe charmant attendoit les combattans; c'étoient leurs épouses,

leurs filles, leurs soeurs, celles qui leur étoient promises. Elles

portoient des branches de lauriers, des couronnes, semoient des

feuillages sur les pas des vainqueurs, et voloient au devant d'eux.

Parmi cette troupe aimable, on distinguoit sans peine la ravissante

Egésippe; tel brille le lys audacieux au milieu des fleurs d'un

parterre. Childéric, à sa vue, sentit renaître tous ses premiers

feux; mais que devint-il, dans quel délire s'égara son ame, dans

quelle région divine crut-il être transporté, lorsqu'Egésippe,

imitant ses compagnes qui offrent leurs dons aux guerriers, lui

présenta, à lui-même, une simple couronne de feuillage, en lui

disant: O roi des Francs! recevez-la, puisque vous la méritez.

Tremblant d'amour, éperdu, le roi reçoit la couronne des belles

mains qui la lui présentent. Oh! combien il la préfère à celle qu'il

tient de la fortune! Une fête charmante étoit préparée dans le

château de l'enchanteresse; elle invite le roi à s'y rendre, ainsi

que ses braves et les généraux. Childéric accepte avec empressement,

et suit la belle romaine, qui le conduit dans un jardin décoré, où

plusieurs tables sont dressées; des instrumens se font entendre; les

Bardes chantent la gloire du jeune roi; on danse; à l'heure du

festin, cent flambeaux remplacent le jour; au parfum des fleurs,

s'unissent les parfums d'Arabie, brûlant dans des cassolettes

embrasées. Egésippe, ornement de ces beaux lieux, s'est entourée,

sans les craindre, des plus belles comme des plus jeunes compagnes

qu'elle a pu réunir; aucune ne l'efface: on admiroit pourtant la

voluptueuse langueur de Grisledis, la taille parfaite de Lantilde,

les cheveux d'un blond argenté d'Ingonde, les graces innocentes

d'Astregilde, la danse légère d'Amalasuinte; mais Egésippe

réunissoit tous ces charmes, dont un seul suffisoit pour être belle.

A la table, placée près celle du roi, sont assis ses généraux; de

l'autre côté sont ses braves; Viomade, Ulric et Mainfroy occupent

les premières places; Amblare, Arthaut, Recimer, l'aimable Eginard,

tous jeunes et courageux, sont placés au dessous, le roi est seul au

milieu des dames, qui s'empressent de le servir; le vin d'Italie

remplit les coupes dorées; les vieux généraux, couverts de lauriers

et de blessures, retrouvent une nouvelle gaieté et l'oubli des ans

dans les dons de Bacchus; la joie, ame des festins, ranime les yeux

et les discours. Mais Childéric n'a vu que la maîtresse de ces lieux

charmans; l'art qu'elle emploie pour le séduire étoit inutile, il

suffisoit qu'elle se laissât admirer. Le jeune roi, dans toute la

simplicité d'un coeur qui s'ignore, ne sait ni taire, ni

contraindre, ni exprimer ce qu'il éprouve; l'amour est dans ses

yeux, dans son air, dans ses discours, dans ses mouvemens, il

embrâse tout son être. Egésippe a reçu sans courroux, mais avec un

trouble adroit, l'aveu répété qu'elle brûloit d'entendre. Childéric

n'a point recours aux sermens; mais qui peut douter de la vérité de

ses paroles? leur désordre, l'expression de sa douce et tendre

physionomie, l'oubli entier de tout ce qui n'est pas celle qu'il

aime, cet empressement qui ne connoît plus la prudence, tout peint à

Egésippe son empire, et l'assure de sa puissance. Viomade n'a point

partagé les plaisirs de cette soirée décisive; il voit les dangers

du roi, il s'afflige, et l'adroite romaine interprète ses regards,

qu'elle suit comme malgré elle. Viomade étoit là comme une seconde

conscience, à laquelle elle ne pouvoit échapper. Souvent elle fixoit

ses yeux sur lui avec une espèce de terreur; mais sûre enfin de son

triomphe, ne redoutant plus rien de sa prudence ni de ses conseils,

elle porta sur lui des regards satisfaits et menaçans. Viomade les

entendit, n'osa leur répondre, et conjura les dieux de l'inspirer.

En vain la nuit devoit terminer des jeux, dont la ruse et l'amour

mettent les instans à profit; ils se prolongent encore, et

Childéric s'étonne que le jour ose interrompre une si belle nuit. Il

faut la quitter, celle qui captive toute son ame; il faudra vivre

loin d'elle des heures entières, des heures qui d'avance effrayent

le roi; ses adieux sont aussi pénibles que s'il craignoit de ne la

revoir jamais. Il part enfin, suivi de ses compagnons d'armes;

rentré dans son palais, il se hâte de se mettre au lit, pour

échapper à Viomade qui ne le quitte point, et couche dans sa chambre

royale, comme du vivant de Mérovée. Childéric feint de dormir, pour

éviter tout entretien, et le brave qui sent lui-même combien ce

qu'il a à dire est inutile, soupire et se tait. Comment persuader au

prince, ce dont lui seul est convaincu, qu'Egésippe le trompe?

Comment se flatter qu'il croira une vérité si cruelle, prononcée par

lui, de préférence aux doux mensonges dont elle l'enivre elle-même?

Mais comment le défendre d'un si dangereux ennemi? Voilà ce que

Viomade ne peut décider, ce qui l'agite et lui ravit le repos. Il

sait trop, hélas! qu'Egésippe n'aime point le roi; il n'a vu, dans

sa conduite, qu'un manége adroit, le désir et l'orgueil de plaire,

non ce trouble de l'ame qui s'accroît de celui qu'il fait naître.

Childéric est trop jeune, trop ignorant encore de tout ce qui tient

à l'art, trop amoureux sur-tout pour s'en douter; il s'est enivré

d'espérance; Egésippe elle-même auroit peine à la lui ravir. Oh!

combien la prévoyance stérile de Viomade le désespère!

FIN DU LIVRE NEUVIÈME.

CHILDÉRIC.

LIVRE DIXIÈME.

SOMMAIRE

DU LIVRE DIXIÈME.

Childéric a moins de confiance en Viomade. L'Empire d'Egésippe

s'étend chaque jour. Valérius est reçu parmi les braves.

Mécontentement du conseil. Ulric est dépouillé du champ qui lui

appartient. Murmures du peuple. Egésippe l'excite, et s'en

plaint au roi qu'elle irrite. Elle accuse Ulric, il est chargé

de fers. L'armée se soulève. Viomade l'appaise et obtient du

roi la liberté d'Ulric. Crime de Valérius impuni. Fureur du

peuple. Egésippe en profite pour accuser Viomade. Les

injustices se multiplient. Le roi propose un impôt, le conseil

s'y oppose; le peuple le rejette et s'irrite. Egidius travaille

les esprits. Egésippe, par ses artifices, charme et égare

Childéric. Elle obtient enfin l'exil de Viomade.

LIVRE DIXIÈME.

Cependant le partage du butin, les rangs à accorder après la

victoire, l'assemblée générale du peuple occupèrent fortement le

jeune monarque. Il consultoit Viomade avec respect, suivoit ses

avis, mais n'avoit plus en lui cette confiance abandonnée, qu'un

seul secret altère, et qu'il eût si bien méritée. Les paroles de

Viomade contre Egésippe ne s'effaçoient point du souvenir du roi; et

quoiqu'il cessât de les croire, il renonçoit même à désabuser

Viomade, et à défendre celle qu'il aimoit, dans la crainte de

l'entendre l'accuser de nouveau. Cependant il la voyoit sans cesse,

et loin d'elle il s'en occupoit; c'étoit pour lui plaire qu'il

n'attaquoit point Egidius: Viomade ne cessoit de l'inviter à le

chasser de la Champagne, de Soissons, enfin, de bannir loin de lui

cet ennemi trop voisin: retenu par les charmes d'Egésippe, par la

crainte d'une éternelle séparation dont elle le menaçoit, il

n'écoutoit ni Viomade ni ses braves. A sa prière même, Valérius,

jeune romain qu'elle avoit présenté au roi, fut admis dans son

conseil secret et parmi ses braves. Jamais un étranger ne devoit

obtenir un tel honneur; les murmures furent sans effet; Viomade osa

s'élever avec force contre cette infraction aux lois. J'en

renverserai bien d'autres, lui dit fièrement Childéric. Viomade,

blessé au coeur, sortit du conseil, Ulric l'imita; Valérius fut armé

des mains du roi. Valérius, à un caractère faux et intriguant,

joignoit l'adresse d'un courtisan et des moeurs corrompues. Egésippe

l'employoit avec succès, quand elle avoit besoin d'un secours

artificieux; elle le plaça auprès du monarque, moins encore pour

l'environner, que pour épier Viomade qu'elle redoutoit, que pour

être instruite des délibérations du conseil. Valérius lui fit part

de la réponse de Childéric à Viomade; du mécontentement du brave, de

celui d'Ulric, et ces heureux commencemens la flattèrent d'un succès

plus prompt qu'elle ne l'avoit d'abord espéré. De nouvelles fêtes

furent préparées; Egésippe enivroit le souverain de mille plaisirs

inconnus pour lui; chaque jour plus charmé de sa présence, plus

enflammé, plus épris, tout à l'amour, il étoit prêt à laisser

échapper les rênes du gouvernement, que déjà il ne tenoit plus d'une

main ferme et assurée. Oh! qu'est devenu ce grand caractère, ces

projets glorieux? Comme il est tombé, ce noble descendant de

Pharamond, ce vertueux élève de Gelimer, ce protecteur de

l'innocence de Talaïs! Un regard l'a vaincu, l'amour en a fait un

esclave. Valérius, par des conseils trop d'accord avec son coeur, y

verse chaque jour le poison; et Viomade, livré à la plus profonde

douleur, voit s'évanouir ses espérances. Mais a-t-il donc perdu tous

ses droits sur l'ame du prince? n'y reste-t-il aucune étincelle

d'amitié, de reconnoissance? Viomade va bientôt s'en assurer.

Valérius a envahi un champ qu'Ulric avoit reçu de Mérovée; le

vieillard en porta des plaintes au conseil: mais Egésippe avoit déjà

prévenu l'esprit du roi. Ulric n'obtint point justice; furieux, il

s'exprima en soldat outragé; ses paroles téméraires, prononcées dans

un premier mouvement, désavouées par son coeur, expiées par vingt

blessures qu'il avoit reçues, offensèrent le roi, qui lui ordonna de

sortir du conseil. Eginard suivit son père, et ne reparut plus à la

suite de Childéric. Cette nouvelle marque de ressentiment d'Ulric,

fut représentée comme un nouveau crime. Jusques à quand, lui disoit

Egésippe, vous laisserez-vous ainsi gouverner? est-ce donc pour

obéir à Viomade, à Ulric, que vous êtes roi? Au nom de Viomade,

Childéric a fait un mouvement; Egésippe a pressenti que l'instant de

l'écarter n'étoit pas venu. Cependant on répand dans l'armée tous

les bruits propres à l'inquiéter; on alarme le peuple sur sa

liberté; on lui peint le monarque comme un prince léger, injuste,

livré à ses passions, et sans respect pour les lois. On assure qu'il

doit rendre aux Romains une partie de ses conquêtes; qu'Egésippe,

qui seule règne sous son nom, dissipe en fêtes les trésors, et

entraîne l'esprit du roi. On murmure; ces plaintes, que recueille

Egésippe, et qu'elle répète elle-même au monarque, blessent son

amour, irritent sa fierté; la belle bouche de la romaine accuse

Ulric; Ulric est arrêté, chargé de fers, honte que jamais brave

n'avoit subie. Eginard éclate, il porte dans tous les coeurs son

séditieux courroux: l'armée, qu'il excite, s'assemble, et veut

demander la liberté d'Ulric. Viomade, toujours fidèle, toujours

prudent, toujours dévoué, toujours tel enfin que doit être un

brave, marche au-devant des mutins et les arrête. A son aspect les

clameurs cessent: il va parler, on écoute.

Childéric, Roi des Francs, (tome premier) · 第 8 / 9 段