nuit entière, et le lendemain il songea à lui obéir. Terribles et
derniers devoirs!... Tous deux creusent au milieu de la grotte la
tombe que le sage a ordonnée. Childéric ne put l'y placer sans
verser des pleurs; il contempla encore cet ami qu'il alloit cesser
de voir. O mort! disoit-il, mort cruelle! déjà deux fois ma main,
innocemment coupable, t'a livré deux victimes. O Gelimer! ô Talaïs!
Le corps est recouvert de gazon; à mesure qu'il disparoît, la
douleur du prince est plus violente. Viomade place une large pierre
qu'il a trouvée près de la grotte, et qui recouvre la tombe; il y
grave ces mots:
HONNEUR AUX MANES
DE GELIMER.
La nuit le surprit encore occupé à graver cette inscription simple,
et au point du jour, armés de flèches, sur-tout de ce javelot qui
n'est, hélas! que trop cher à son triste possesseur, ils vont
quitter des lieux devenus si funestes; mais ce ne fut pas sans
adresser à la tombe les plus tendres adieux. Childéric salua les
chênes et les hamadryades, remonta sa petite colline, jeta sur
chaque arbrisseau, sur chaque fleur un regard attendri, redescendit
lentement ce petit sentier tortueux et bordé de gazon. Ces lieux qui
l'avoient vu grandir, penser, aimer, lui retraçoient à-la-fois tous
les premiers mouvemens de son ame. Il alla encore sur la tombe de
Talaïs porter des regrets et des fleurs, et ne quitta sa retraite
qu'après avoir payé à tous ces objets, qui la lui rendirent si
chère, le tribut d'une juste douleur.
FIN DU LIVRE SEPTIÈME.
CHILDÉRIC.
LIVRE HUITIÈME.
SOMMAIRE
DU LIVRE HUITIÈME.
Mérovée, trompé par Draguta, pleure et son fils et son ami; tant
de maux l'entraînent vers la tombe; il est mourant, et l'armée
qu'excite Egidius, demande un chef. Elle le choisit, c'est
Egidius; il doit recevoir le commandement de Mérovée même; le
jour est choisi pour son triomphe, et l'armée s'assemble au
champ de Mars. Déjà Egidius va recevoir la lance et le
bouclier. Ulric aperçoit dans le lointain voler la poussière,
et distingue deux hommes à cheval; il croit les reconnoître, il
s'écrie. Childéric s'élance dans les bras de son père, et
Viomade presse les genoux de son roi. L'armée en tumulte
partage la joie de son maître; on entoure, on écoute, on admire
Childéric. Egidius est oublié, et va cacher sa fureur. Mérovée
rentre dans la ville suivi de son fils, de son ami, et de toute
son armée. Il ordonne un pompeux sacrifice, et Diticas, après
la cérémonie, annonce au peuple la fête du Guy, et ordonne de
la part des dieux de choisir le jour pour élever Childéric sur
le pavois; l'armée y consent avec transport, et des prières
solennelles terminent le sacrifice.
LIVRE HUITIÈME.
Tandis que Mérovée, plein de confiance dans les paroles de l'oracle
et dans les soins d'un ami, attend avec une impatience mêlée
d'espoir, et compte les momens, Egidius qui a obtenu des secours de
Rome, et à qui Odoacre, roi des Saxons, en promet de nouveaux
encore, augmente chaque jour son parti. Il accuse déjà de lenteur le
traître Draguta; mais il est de retour, et se présente aux yeux du
roi, qui le voyant seul et accablé d'une feinte douleur, se sent
frappé, prêt à mourir. Le Hun, les regards baissés, le front abattu,
restoit en silence. Oh! parle, parle, malheureux! dit le roi,
quoique je ne t'entende déjà que trop. O père infortuné! dit
Draguta; écoutez ce triste récit.... Nous arrivâmes sans accident
jusqu'à l'habitation de ma nombreuse famille; je retrouvai encore
mon père plein de force et de santé, je lui avouai le motif de mon
voyage; je l'instruisis que je devois la vie à mon compagnon: mais
mon père en un moment détruisit mes espérances.... il m'apprit.... ô
ciel!... il m'apprit qu'Attila, furieux de sa dernière défaite,
avoit fait massacrer tous les prisonniers, sans en excepter votre
fils. Mon père m'assura l'avoir vu périr!... Je résolus de
n'apprendre cette affreuse nouvelle à Viomade que lentement et avec
précaution; mais son zèle impatient hâta mon aveu. Ah! comment vous
peindre sa douleur? jugez-en par les effets. Son sang déjà échauffé
par la fatigue d'une aussi longue route, s'enflamma; une fièvre
ardente le dévoroit: il tomba dans un affreux délire, nous lui
prodiguâmes inutilement nos soins; tout-à-coup la raison lui revint,
et il me fit appeler. Pars, Draguta, me dit-il, va porter au roi,
mon maître, ces tristes détails; dis-lui que Viomade est mort de
douleur, porte-lui mes flèches, et donne-moi mes tablettes, je veux
y tracer un dernier adieu. Mais tandis que je les lui présente... il
expire en nommant son roi.... Voici ses tablettes et ses flèches....
Depuis long-tems Mérovée n'écoutoit plus, et Draguta auroit pu
parler long-tems encore, sans être interrompu. Le roi immobile et
glacé, l'oeil fixe et l'ame suspendue, cessoit de le voir et même de
l'entendre; sa douleur trop vive avoit comme anéanti tout son être,
il ne la sentoit plus. Ceux qui l'entouroient en furent effrayés,
sa blessure se r'ouvrit, il tomba baigné dans son sang, on craignit
pour sa raison et pour sa vie; plus malheureux il vécut, et se
rappella tous ses revers. Draguta, satisfait du succès de sa
trahison, courut en recevoir le prix. Egidius lui remit la somme
qu'il lui avoit promise, et le nomma au grade dont il l'avoit
flatté; mais sachant que l'homme qui s'est déjà vendu au crime est
toujours prêt à se vendre de nouveau, et à trahir celui qu'il a
servi, il le fit empoisonner dans un festin. Récompense digne d'un
traître.
Egidius, délivré de ceux qu'il redoutoit le plus, apprit avec une
extrême joie, que la santé de Mérovée laissoit peu d'espoir de le
conserver long-tems. La paix étoit loin de disposer les Francs à se
nommer un chef qui pût remplacer le roi mourant, et les conduire aux
combats; mais Egidius annonçoit toujours les Saxons, et le seul
espoir des batailles suffisoit pour enflammer ces Francs valeureux.
Ce bruit d'ailleurs n'étoit pas sans fondement: Odoacre menaçoit
Angers; dans ce moment, attaqué lui-même par les Visigoths, il ne
songeoit qu'à se défendre; mais il étoit facile de déterminer les
troupes à ne pas attendre l'ennemi, elles furent assemblées
tumultueusement et sans connoître elles-mêmes la main qui les
faisoit agir. Bientôt l'air retentit de leurs murmures; elles
osèrent accuser le roi d'inaction, d'oisiveté, et enfin demander à
haute voix un chef et la guerre. Mérovée mourant, ignoroit ces
clameurs séditieuses, mais il fallut l'instruire du voeu de ce
peuple barbare et insensé. Egidius avoit été nommé au champ de Mars;
il devoit commander les armées sous les ordres du monarque; de là au
trône il n'étoit qu'un pas; ce pas Egidius comptoit le faire
bientôt. L'armée, cruelle jusques dans ses respects, voulut que
l'ambitieux romain reçût le commandement des mains du roi: on
choisit le jour le plus prochain, et les plus hardis parmi les
mutins se chargèrent de porter au monarque le voeu du peuple. Ce
voeu pourtant n'étoit pas général; les guerriers qui avoient marché
contre les Romains, se voyoient avec honte sous les ordres d'un
ennemi vaincu par eux. Mérovée ne put, sans surprise, apprendre un
choix si humiliant pour les Français. Quoi, leur dit-il, c'est le
stipendiaire des Romains qui va conduire mes guerriers! c'est celui
à qui j'ai enlevé la moitié des Gaules, qui va commander les mêmes
troupes qui l'ont renfermé dans Soissons! N'est-il donc parmi vous
aucun soldat courageux, aucun général vainqueur? Prêt à descendre
vers la tombe, accablé de douleur, aurois-je celle de prévoir
l'instant où mon peuple, libre du joug romain, dont il fut délivré
par les Mérovingiens, ira de lui-même s'offrir à ses ennemis? Ce
discours jeta le désespoir dans le coeur des braves qui
l'entendirent; mais il ne toucha point les rebelles, qui se
retirèrent, en suppliant respectueusement le roi de consentir à
paroître au champ de Mars. Cette démarche révoltoit sa noble fierté,
affligeoit son ame; cependant le conseil l'engagea à conserver par
là l'apparence du commandement, et quoique avec une profonde
tristesse, il s'y décida.
Mérovée cependant ne tenoit plus à sa grandeur; il n'avoit plus de
fils à qui la transmettre; il ne tenoit pas plus à la vie, il
n'avoit plus d'épouse, plus d'ami pour l'embellir;... mais il
chérissoit son peuple, et aimoit sa gloire.
Il parut ce jour que hâtoient les voeux d'Egidius. On étoit dans le
plus beau mois de l'année, et le soleil fier d'éclairer le monde,
planoit du haut des airs, brillant et couronné de ses rayons; les
troupes déjà revêtues de leurs armes qui étinceloient frappées des
feux du dieu du jour, se rendoient au champ de Mars, et se livroient
à cette joie immodérée que cause toujours au peuple un spectacle,
quel qu'en soit l'effet ou la cause. Mérovée parut entouré de ses
braves, qui pouvoient à peine contenir leur indignation; il étoit
sur un char traîné par des taureaux superbes, revêtu de ses habits
royaux; la majesté de son visage n'étoit point éteinte par la
douleur dont il conservoit la trace; son aspect noble et touchant
émut tous les coeurs; on voyoit tomber des yeux des plus grands
guerriers, ces pleurs qui honorent le courage. Les cris de vive le
roi! ces cris si chers aux Français, se firent entendre, et Mérovée,
malgré les maux sans nombre dont il étoit dévoré, ne les entendit
pas sans émotion; il sentit qu'il étoit aimé, ce mouvement fut doux
pour son ame. Un trône élevé attend le roi; Egidius, palpitant
d'impatience et de joie, comptoit les instans; agité d'une secrète
inquiétude, il voudroit encore presser son triomphe qui s'apprête.
L'armée se range en bataille, chacun reprend son rang. Le roi monte
sur son trône; déjà on lui présente la lance et l'épée dont il doit
armer Egidius, déjà le perfide romain enlève fièrement son casque,
va le remettre à Valérius, et pour la dernière fois se prosterne
devant le roi, qu'il se propose de renverser; les braves détournent
les yeux d'un spectacle qui les désespère, l'armée attentive observe
un profond silence. Ulric porte au loin ses regards,... un objet l'a
frappé, son coeur en est ému;... il fixe encore ses yeux sur l'objet
qui s'approche, il ne s'est pas trompé!... S'élançant tout-à-coup,
repoussant Egidius, et paroissant au milieu de l'armée... Soldats!
arrêtez, arrêtez! s'écria-t-il; voici Childéric; voici Viomade,
voici le fils du roi! et tombant aux genoux de Mérovée: O roi! digne
d'un si grand bienfait, voilà votre fils... En croira-t-il ce
discours? ah! s'il en doute, ce doute fera bientôt place à la plus
délicieuse certitude. Mérovée, à peine descendu de son trône, voit
sauter de cheval, légèrement à terre, le plus beau des hommes, et
sent dans ses bras le plus tendre des fils; Viomade se présente à
son tour; Mérovée le presse contre son coeur, l'armée partage
l'attendrissement et la joie de son maitre. La beauté, dont l'empire
est si prompt et si assuré, leur parle déjà en faveur de Childéric;
on le presse, on l'entoure; Egidius est oublié, il le voit, il le
sent, pâlit de fureur, et frémit de rage.... O traître Draguta!
osoit-il dire: c'est à présent qu'il regrette que la tombe où il l'a
précipité, le dérobe à sa vengeance. Childéric se rend aux voeux du
peuple, impatient de le voir; il se mêle à l'armée. Le tems qui a
développé ses traits ne les a point changés, mais son vêtement
sauvage donne à ce visage doux et riant, une grace inconnue qui
entraîne. Les Francs admirent surtout sa belle chevelure blonde et
bouclée, ornemens des rois... Lui-même reconnoît une foule de
guerriers, il les nomme, se rappelle leurs exploits, revoit grands
et hardis ceux qu'il a laissés enfans comme lui; enfin il aperçoit
le jeune et charmant Eginard, le fils du brave Ulric, celui qu'il
aima dès le berceau; Eginard attendoit un souvenir de son maître, il
reçut les caresses de son ami; Childéric parut transporté de joie en
le voyant; tant de marques de sensibilité ravirent les coeurs. La
mémoire est sans doute le présent le plus magique que le ciel puisse
faire aux grands de la terre, celui qui leur attire le plus d'amour.
Quand un regard est une faveur, un mot une distinction, combien un
souvenir honore! combien cette marque de bienveillance flatte le
sujet qu'elle énorgueillit! O rois, qu'il vous est facile d'être
aimés, et d'être aimés avec idolâtrie! O vous! qui entourés de la
majesté du trône, de ces rayons presque divins, paroissez déjà à nos
yeux si imposans et si fiers, quand vous adoucissez pour nous cette
effrayante splendeur, que nous passons rapidement du respect à
l'amour! mais, hélas! pourquoi ne suffit-il pas que vous soyez
sensibles pour nous rendre heureux? pourquoi les rois bons, ne
furent-ils jamais les bons rois? pourquoi, enfant mutin et
indiscipliné, l'homme abuse-t-il de tout, et a-t-il besoin d'un
frein sévère?
Le retour de Viomade n'est pas moins cher à l'armée; ce brave qui a
combattu tant de fois au milieu de ces rangs, et dont on déploroit
la mort, lui est rendu. Les soldats veulent connoître par quels
miraculeux événemens le prince a disparu, comment Viomade l'a
retrouvé; chacun l'interroge, il répond: ce qu'il dit vole de bouche
en bouche; le jour se passe tout entier dans ce désordre heureux.
Childéric s'est rapproché plusieurs fois de son père, de ce tendre
père, qui le contemple avec cette joie paternelle que son coeur ne
peut contenir; il croit, lorsqu'il sourit, revoir Aboflède, il
croit l'entendre, c'est sa voix douce et persuasive. Egidius, qui
n'a pu détourner l'attention du peuple des objets qui le captivent,
va cacher sa honte auprès d'Egésippe qu'il adore; et le roi,
accompagné de son fils, reprend le chemin de Tournay. Viomade,
entouré des braves, suit le char royal, et le roi rentre dans son
palais, aux acclamations générales. En revoyant sa famille, chacun
raconta ce dont il avoit été témoin, ce qu'il avoit entendu.
Childéric, si visiblement protégé par les dieux, échappé
miraculeusement aux barbares, après avoir vécu dans les forêts;
Childéric, si sensible à l'amitié, si beau sous ces vêtemens de peau
d'ours, armé de ses flèches légères, et porteur du javelot;
Childéric enfin étoit l'objet de tous les discours; déjà on
l'aimoit, déjà on l'élevoit en pensée sur le pavois; le peuple se
précipite en foule par-tout où il porte ses pas; plus il se montre,
plus on est impatient de le voir encore. Amiens, cette première
capitale de la France, supplia Mérovée de revenir dans ses murs; il
y consentit, et fier de son bonheur, il accompagna Childéric dans
les différentes villes où il se fit voir aux peuples, charmés de sa
présence. Childéric avoit déjà quitté les vêtemens qu'il portoit
dans les bois, et revêtu ceux d'un guerrier français; tous deux le
parent également, et cette main qui lançoit adroitement la flèche de
Bélénus, brandit avec grace la lance de Mars. Le casque brille sur
ce front rempli de candeur, ses yeux si beaux en paroissent plus
fiers, et les boucles blondes, qui voltigent autour du casque,
mêlent leurs ondulations à l'éclat guerrier des armes; c'est ainsi
que le jeune prince paroît formé pour la gloire et pour l'amour.
Mérovée, impatient de connoître à quels événemens il devoit le
retour inespéré d'un fils et d'un ami, n'avoit pas attendu si
long-tems pour s'en instruire; dès le soir même de leur arrivée, il
avoit interrogé Viomade et son fils. Mérovée admiroit moins les
circonstances extraordinaires du récit de Childéric, que la
vivacité, l'éloquence de ses discours. Ce n'étoit point le farouche
élève de la nature, le sauvage enfant du désert qui s'exprimoit,
mais un prince noble et rempli de grace, qui développoit à ses yeux
une ame pure, des sentimens délicats, des pensées sublimes. Malgré
tous les maux que lui a causés Gelimer, le roi sent combien il doit
révérer la mémoire de l'homme vertueux, qui a semé dans le coeur du
prince de si précieux principes, et il adresse à son ombre un pieux
hommage. Ce n'est point assez encore, Mérovée ordonne un pompeux
sacrifice pour remercier les dieux protecteurs de son fils; mais il
ordonne aussi qu'il soit célébré en l'honneur de Gelimer. Les Bardes
consacrèrent dans leurs vers sa vie sublime et sa mort généreuse:
c'est ainsi que son histoire, transmise d'âge en âge, nous est
parvenue.
Le jour fixé pour le sacrifice, Diticas le célébra selon l'usage
accoutumé. Après la cérémonie, il monta sur une élévation
triangulaire, dont chaque côté portoit un des noms des trois plus
puissans dieux des Druides, Teutatès, Taranis, Esus: de cette
élévation, il félicita le roi, loua Viomade, et versa sur le prince
l'eau lustrale. Mais alors, prenant une voix terrible, et que
l'armée crut être celle des dieux mêmes, il reprocha aux Francs
d'avoir douté du retour de Childéric, quoique lui-même, inspiré du
divin esprit, le leur eût annoncé; il leur reprocha d'avoir cru les
perfides paroles d'un traître, de préférence à celles des oracles,
dont lui-même avoit été l'interprète; il les menaça du courroux
céleste, lança l'imprécation contre ceux qui vouloient confier le
commandement à Egidius; annonça les ténèbres éternelles, fit
trembler les soldats, par-tout ailleurs intrépides, et qui,
prosternés devant le ministre d'un dieu terrible, se croyoient déjà
précipités dans les abîmes du monde. Diticas voyant la consternation
générale, s'arrêta, puis d'une voix plus douce, conjura les dieux de
s'apaiser, et s'adressant encore au peuple muet et effrayé, il lui
promit de ne pas quitter le pied des autels sans avoir obtenu leur
pardon. Je vous annonce, ajouta-t-il, que je célébrerai, la sixième
lune du solstice d'hiver, la fête du Guy de chêne, cette fête si
chère à vos coeurs, et qui est toujours suivie d'une heureuse année;
que ce jour soit beau pour tous les Francs, que ce jour soit
consacré par tout ce qui peut le rendre auguste, qu'il répare vos
fautes et assure votre bonheur, qu'il soit enfin le jour choisi pour
donner à Mérovée un successeur, et la récompense de son courage et
de ses vertus; enfin, qu'en sortant de la cérémonie qui vous
réconciliera tous avec vos dieux outragés, nous volions au champ de
Mars élever Childéric sur le pavois: puisse-t-il, sous l'exemple du
meilleur des rois, apprendre long-tems encore à gouverner!...
Est-ce là votre volonté, reprit Diticas, Francs, acceptez-vous ce
que je vous propose? Depuis son arrivée, Childéric étoit l'amour de
tout le peuple; l'offre de Diticas étoit déjà le voeu de l'armée, le
consentement fut général. Diticas promit qu'à ce prix les dieux
seroient satisfaits, et congédia l'armée; le roi quitta aussi le
bois sacré, et se retira rempli de reconnoissance envers les dieux,
leur demandant encore de prolonger sa vie, jusqu'à l'instant où il
auroit vu élever sur le pavois ce fils qu'il aimoit, chaque jour,
avec plus d'ardeur. L'heureux Viomade jouissoit du bonheur de son
roi, du fruit de ses travaux, de la reconnoissance du jeune prince,
et de l'estime de toute la France, récompense méritée, mais la seule
digne de ce coeur généreux.
FIN DU LIVRE HUITIÈME.
CHILDÉRIC.
LIVRE NEUVIÈME.
SOMMAIRE
DU LIVRE NEUVIÈME.
Egidius espère encore. Mérovée, ranimé par le bonheur, retrouve
des forces momentanées, et instruit son fils des devoirs des
rois. La fête du Guy est célébrée, et après la cérémonie, le
grand prêtre, suivi du roi, du prince, des braves et de
l'armée, se rend au champ de Mars. Fureur d'Egésippe. Elle vole
au champ de Mars. Trouble de Childéric à la vue de la belle
romaine. Premiers mouvemens d'un amour extrême. Egésippe voit
son triomphe et se promet une grande vengeance. Viomade lit
dans le coeur du jeune prince, et s'afflige; il essaie en vain
de l'éclairer. La fête est achevée; Childéric n'a vu
qu'Egésippe, et ne songe qu'à elle. Mérovée s'affoiblit et
expire dans les bras de son fils. Il est regretté de tous les
Francs; son corps est réuni à celui de la reine Aboflède. La
douleur de Childéric est vive et constante. Il paroît même
oublier Egésippe. La gloire l'entraîne encore loin d'elle; il
combat Odoacre, il est vainqueur; et prêt à rentrer dans
Tournay, il est reçu par Egésippe, qui, entourée des épouses
des guerriers, porte comme elles des couronnes aux vainqueurs.
Une fête superbe attend le roi. Egésippe y développe autant
d'art que de charmes; la nuit se passe dans les jeux, et
Childéric, entièrement livré à l'amour, ne quitte Egésippe
qu'avec effort et plein du désir de la revoir. Il évite tout
entretien avec Viomade. Le brave désespéré se tait; le sommeil
fuit l'un et l'autre.
LIVRE NEUVIÈME.
La fête du Guy étoit la plus agréable aux Francs; l'année où l'on
pouvoit le découvrir étoit ordinairement abondante; le peuple, loin
de voir dans cette fertilité une suite naturelle des combinaisons du
tems et des saisons, la croyoit au contraire un effet particulier
attaché à la religieuse cérémonie. Egidius espéroit en vain
s'opposer à cette journée redoutable; il lui reste des partisans, de
l'or, une armée; le prince est jeune et sans défiance, son coeur
s'ouvre facilement à l'amitié, il est ardent et sensible; Egidius
compte sur ses ressources, se flatte encore, et va cacher dans
Soissons son inquiétude et ses espérances, après avoir dispersé et
instruit de nouveau tous ceux dont il connoît l'adresse, l'intrigue,
la fidélité et les moyens.
Mérovée, pour qui le bonheur est une nouvelle source de vie, a
retrouvé ses forces épuisées; il sent que ce nouvel effort du
flambeau prêt à s'éteindre, ne fera qu'en hâter la fin, et il
profite de ses derniers instans pour instruire son fils de ses
devoirs si pénibles et si grands; de l'état de son royaume, de ses
ressources, et des imperfections du gouvernement. Childéric s'étonne
que l'autorité royale ait tant de bornes. Ce n'est pas ainsi que
commande l'empereur à Pékin, il s'en indigne; cette dépendance du
trône, qui s'oppose à la force du gouvernant en la divisant, à sa
paix intérieure en multipliant les pouvoirs et les volontés, irrite
son génie et son ame. Mérovée essaie en vain de lui faire sentir que
ces lois, suite d'un établissement encore peu assuré, ont été
nécessaires; Childéric a peine à y soumettre sa raison, encore moins
son coeur. Gardez-vous, disoit Mérovée, de tenir vos peuples dans
une longue paix, ils tourneroient leur activité contre vous et
contre eux. Vos troupes, par-tout triomphantes, remplissent de
terreur leurs ennemis. Profitez de l'instant que vous ménage la
victoire. Le meurtre d'Aëtius, la mort de Valentinien, celle de
Maximus, les ravages de Genseric, la division des chefs de l'empire,
l'ignorance de leurs généraux, l'expérience et les victoires des
vôtres, les revers qui ont découragé vos ennemis; tout enfin vous
dit de combattre. Tournez d'abord vos armes contre Odoacre;
réduisez-le à une retraite prompte; attaquez-le avant qu'il ne soit
reposé de ses combats; chassez-le des îles de la Loire; repoussez
les Allemands qui se préparent à envahir les Gaules; chassez les
Romains loin de vous, et étendez votre royaume sur l'Oise et la
Seine: ensuite soyez législateur; car les sages lois font plus pour
le bonheur des peuples que les grandes conquêtes.