Soldats, dit-il, mes compagnons, mes amis, qu'est devenue votre

vertueuse obéissance? Est-ce ainsi, est-ce avec des cris séditieux

que vous devez demander la grace d'Ulric; d'Ulric, coupable des

mêmes murmures; d'Ulric, qui a lui-même provoqué le courroux de son

maître par un ressentiment inconsidéré? Nous sentons le besoin d'un

chef, nous l'avons choisi, notre obéissance fait sa force, comme sa

force fait notre sûreté. Ne retombons plus dans ces tems malheureux,

où le chemin ouvert jusqu'au trône, laissoit à chacun le droit d'y

monter; ces tems, où nous étions tous rivaux; ces tems, où désunis,

on nous chassa au-delà du Rhin: rappellons-nous quelle gloire suit

nos armes depuis l'établissement de l'empire, et soyons soumis à ces

lois qui nous rendent heureux et invincibles. O mes amis!

retirez-vous, je vais tomber aux pieds du roi, je vais lui demander,

au nom du peuple, la grace d'Ulric; je vais lui porter vos respects

et vos voeux; j'espère tout obtenir de sa clémence. Ces paroles

calmèrent les esprits; ils en attendirent l'effet, et Viomade

supplia le roi de rendre à Ulric sa liberté; il osa lui rappeler ses

longs services, l'attachement de Mérovée; il osa même lui faire

sentir son injustice en faveur de Valérius. Childéric étoit jeune et

bouillant, il étoit fier, mais son ame étoit pure, son esprit juste,

son coeur sensible; il ouvrit ses bras à son cher Viomade, rendit à

Ulric sa liberté, le reçut avec bienveillance, pardonna même à

Eginard. Childéric, plus content de lui, se trouva mieux avec

Viomade, et se décida à lui confier son secret. Son secret, ah! les

rois ne peuvent en avoir; l'éclat suit de trop près la grandeur,

pour lui laisser le doux mystère; esclaves de leur brillante

destinée, comment échapperoient-ils aux regards, lorsque tout les

décèle? Childéric, cependant, se livre aux charmes de la confiance;

il aime, il est aimé, mais il désire en vain; toujours attiré et

repoussé, il a fait inutilement l'offre de partager son trône; il

n'a point été accepté, et sa couronne ne s'embellit point encore de

cet heureux partage. Viomade aime le roi avec cette franchise qui

peut tout et ose tout; il rend hommage aux beautés d'Egésippe, à

son esprit et à ses graces, mais il doute de sa sincérité, il doute

de son amour. Si Egésippe aimoit le roi, pourquoi éloigneroit-elle

le jour de son bonheur et de son brillant hyménée? pourquoi

s'opposeroit-elle à ce qu'il marchât vers Soissons pour punir

Egidius de ses ambitieux desseins? pourquoi, si elle l'aime enfin,

lui dicter des injustices, et mettre des bornes à sa gloire? Les

femmes, plus sensibles, portent l'exaltation plus loin que les

hommes; l'amour en elle est généreux et fier, il ne leur inspire que

de grandes actions, et ne leur dicte aucune foiblesse; une femme

n'aima jamais un lâche, et fière de la gloire de son amant, elle la

préfère toujours au bonheur, à sa vie même. Eh bien! ô roi! disoit

Viomade, quels faits d'armes, quelle glorieuse journée, quels traits

vertueux avez-vous offert à l'amour? Hélas! rien de grand, de noble,

de généreux, de digne enfin de Childéric montant au trône, ne vous

distingue. Egésippe, loin d'exciter en vous les mouvemens sublimes

que l'amour développeroit d'un regard, semble enchaîner votre belle

ame. Déjà les trésors, que la sage prévoyance de Mérovée avoit

amassés pendant la guerre, sont dissipés malgré la paix. On a vu

s'élever à des postes distingués, ceux que la gloire n'en avoit

point déclarés dignes; rester dans l'oubli ceux dont les actions

avoient parlé; par-tout les Romains l'emportent. Qui sait, ô mon

roi! jusqu'où l'adresse se propose de vous entraîner? qui sait, si

elle n'espère point altérer l'amour de vos peuples, ranimer le parti

d'Egidius, et... Childéric l'interrompant: C'est assez, Viomade,

dit-il, je connois votre ame et vos longs services; je viens de vous

prouver ma reconnoissance, en écoutant un discours qui outrage celle

que j'aime; vous seul pouviez le faire impunément. Valérius a

entendu ces dernières paroles, il les répète à Egésippe, qui peut à

peine contenir sa colère contre Viomade. Elle le hait, parce qu'elle

le craint; mais que peut craindre la plus belle des mortelles,

bravant l'amour, et d'autant plus sûre de ses succès, qu'aucun

sentiment ne l'entraîne? Elle revoit son amant, et lit avec peine

dans ses yeux, l'effet qu'ont produit les conseils qu'il a en vain

repoussés. Il n'a plus cet air de triomphe et de bonheur; ses

empressemens mêmes sont moins ardens, une inquiète mélancolie

l'oppresse, non cette douce langueur de l'ame qui s'abandonne, mais

cette sombre rêverie qui peint la défiance. Egésippe va la dissiper;

elle ne se plaindra point de la liberté rendue à Ulric; un doux

sourire va embellir ses traits, un tendre regard, un mot échappé au

coeur, un instant de ce trouble délicieux qui semble annoncer à

l'amant sa victoire, et implorer sa clémence, rendent au roi sa

confiance et son bonheur. Il accuse Viomade d'injustice, et il

enfonce le trait qui le blesse. Valérius entretient son espoir,

irrite ses feux par tout ce qui peut les accroître, et Childéric

reprendroit sa sécurité, si Egésippe acceptoit sa main. Elle ne l'a

point refusée, mais elle ne fixe point l'instant du bonheur, et cet

injuste caprice réveille les soupçons du roi. Malheureux, il ne sait

où porter ses alarmes; l'amour le ramène aux pieds de celle qui fait

son tourment; plus il souffre, plus il cherche celle qui le tue,

plus il a besoin de la voir et de l'entendre. Indigné pourtant de

son malheur et de sa foiblesse, un noble dépit va l'arracher à ses

fers. Egésippe le prévoit, l'enchanteresse le rattache par

l'espérance; et d'un amant mécontent, jaloux, honteux d'un esclavage

sans récompense, elle sait d'un mot, d'un regard, en faire l'amant

le plus fier et le plus heureux. Mais ce n'est point assez pour elle

que d'exciter à son gré sa joie ou ses larmes: Egidius l'accuse de

lenteur; il fait plus encore, il devient jaloux; déguisé, il

parvient jusqu'auprès de la perfide, se plaint, s'irrite, menace et

parle en amant sûr d'être aimé; ce n'est plus ce prince soumis,

respectueux et tendre, aimant jusqu'aux rigueurs de celle qu'il

adore, c'est un maître audacieux qui ordonne et qui prétend être

obéi. Egésippe, si fière, tremble à son tour devant l'arbitre de son

bonheur, et promet une prompte et éclatante preuve de son amour.

Egidius se retire, après lui avoir fait de nouvelles menaces; il a

revu les chefs de son parti; l'orage s'apprête de toutes parts, et

la victime qu'elle doit frapper est loin d'en prévoir les coups.

Valérius, en sortant d'un festin, animé par la joie, entraîné par

l'ivresse, a rencontré sur ses pas la jeune Valderade, promise au

courageux Rodéric: animé par les feux du vin, il a osé s'approcher

d'elle, et la vierge effrayée l'a repoussé; plus téméraire, il l'a

prise dans ses bras; Valderade, troublée, s'est évanouie, et le

monstre en a profité pour son éternelle honte. Valderade, privée à

jamais de son éclat virginal, se livre au désespoir. En vain le

coupable, revenu de son délire, cherche à l'apaiser, elle lui

échappe, et court demander vengeance à son père et à son amant, non

moins désespérés qu'elle-même. La loi étoit terrible, et condamnoit

le coupable à la mort et à une réparation publique. Valérius alla

chercher un azile dans le château d'Egésippe, qui obtint du roi

qu'il seroit respecté. En vain le peuple en tumulte demanda

Valérius; en vain la loi parloit, il fut sauvé. Les secrets

émissaires d'Egidius se répandirent dans toute la France; par-tout

on peignit le jeune roi sous les plus odieuses couleurs; par-tout on

agite le peuple; on lui fait voir son prince esclave de l'amour,

encourageant la licence, protégeant le vice auquel lui-même

s'abandonne. Viomade entend ces clameurs, son coeur se déchire; il

se jette aux pieds du roi, qui le relève avec émotion; il alloit

triompher peut-être. On lui remet des tablettes, elles sont

d'Egésippe; il vole lui répondre. Dieu! quel spectacle l'attendoit!

elle est triste, abattue, celle qui d'un regard fait sa destinée;

jamais l'amour ne se peignit si tendrement dans ses yeux; un mot

dit en tremblant, une douce plainte qui échappe à son coeur,

remplissent d'émotion le jeune monarque. Egésippe craint de n'être

plus aimée; pour la première fois elle frémit et soupire; pour la

première fois, les sons enchanteurs d'une voix entrecoupée par des

pleurs, expriment une flatteuse inquiétude. Oh! dans quel transport

elle jeta le roi! Il aime, et il veut en convaincre; c'est à présent

le premier, le seul de ses désirs; il tombe aux genoux de cette

maîtresse de sa vie, n'aime qu'elle, ne veut aimer qu'elle, ne veut

obéir qu'à ses lois, ne posséder que son coeur, dût-il lui en coûter

et le trône et la vie. La perfide Egésippe paroît peu-à-peu se

rassurer, le calme renaît par degrés dans ses traits, bientôt le

bonheur les anime, et Childéric rend grace à l'amour. Egésippe,

assurée de son empire, avertit secrètement Egidius; elle va frapper

enfin un dernier coup. Ses demandes indiscrètes, ses profusions ont

dissipé le trésor royal; elle persuade au roi de lever un impôt; il

le propose au conseil; Viomade s'y oppose avec force. Que fera-t-on

pendant la guerre, dit-il, si on met des impôts pendant la paix?

Ménageons le cultivateur, lui seul nourrit le peuple et le roi,

gardons ces dernières ressources, toujours pénibles à employer, pour

l'instant où nous attaquerons les Romains. Ulric appuya l'avis de

Viomade: mais le roi exigea que sa demande fut soumise à l'assemblée

du peuple, et chargea Viomade de l'y porter. Ce fidèle serviteur y

consentit, afin de juger par lui-même de l'effet qu'elle produiroit,

et de calmer le ressentiment du peuple, si les circonstances

l'exigeoient. L'impôt fut rejeté d'une voix unanime; on accusoit

Egésippe; on se plaignoit du roi; Viomade ne put contenir la

révolte, elle éclatoit dans tous les yeux, se communiquoit,

s'étendoit, et alloit devenir générale: cependant, la modération, la

sagesse de ses discours, son amour pour la patrie, son dévouement

pour son roi, eurent tant d'ascendant sur le peuple, qu'il prit un

maintien plus tranquille, se contenta de rejeter l'impôt, et de

demander le départ d'Egésippe. Viomade, chargé d'une telle réponse,

ne craignit pas de la transmettre avec fidélité; mais il savoit

qu'elle seroit sans effet. Childéric est courageux, fier, amant et

roi; il ne sacrifiera point ce qu'il aime, et tandis que le brave

délibère sur ce qu'il va dire, qu'il cherche dans sa pensée les

paroles qui iront au coeur du prince, et le toucheront sans

l'offenser, éveilleront la fierté sans irriter l'orgueil,

éclaireront les yeux sans les blesser, Egésippe, déjà prévenue de ce

qui se passe, renverse ses projets, détruit ses plans et anéantit

son espoir. Childéric mandé chez elle, y vole avec empressement; des

femmes éplorées l'introduisent dans l'appartement où il est attendu;

leur abattement, leur trouble, l'ont déjà frappé. Mais qui pourra

peindre sa douleur à la vue d'Egésippe mourante; ses beaux cheveux,

détachés, flottent sur ses épaules et tombent en anneaux autour de

sa taille; son sein, baigné de larmes, se soulève et palpite; le

désordre de sa parure, les sanglots qui s'échappent de sa poitrine,

son silence, ses pleurs, tout prépare le roi à la plus terrible

nouvelle; il s'approche en tremblant, s'assied près d'elle et la

conjure de s'expliquer. Les larmes d'Egésippe redoublent, et le roi

éperdu, la supplie, la presse de lui répondre. Elle essaye de

parler, sa voix s'y refuse, les paroles expirent sur ses lèvres, sa

tête se penche, elle tombe dans les bras de son amant; ses voiles se

sont détachés, mille charmes nouveaux, et toujours cachés à ses

yeux, se laissent entrevoir. Childéric presse contre son coeur la

beauté, trop foible et trop languissante, qui cesse de le repousser.

Surpris, charmé, il n'ose, et cependant jamais il n'éprouva tant

d'ardeur. Mais revenue à elle comme d'un songe, Egésippe le

repousse, et levant sur lui des yeux trop sûrs de leur empire: Où

m'emportent, dit-elle, et l'amour et la douleur? est-ce ainsi que je

dois vous dire adieu et retrouver le courage de vous quitter? Me

quitter! reprit Childéric, me quitter, ô ciel! et qu'osez-vous

penser? Il le faut, reprit-elle avec anxiété, il le faut, cédons au

peuple, ou plutôt à Viomade. Hélas! il me hait, je le sais, et sa

haine a passé dans tous les coeurs. Déjà l'impôt est rejeté, et ma

perte est promise; déjà votre peuple attend mon départ. Que

dites-vous, ô ciel! s'écrie le prince. La vérité, répond la perfide.

Vous le savez depuis long-tems; Viomade, jaloux peut-être de votre

coeur.... Oh! madame, n'accusez point Viomade, si vous voulez que

j'en croye vos discours... Eh bien! reprit fièrement Egésippe, n'en

parlons plus, j'y consens; mais souffrez, je vous prie, que je parte

à l'instant même, et que je n'attende point l'ordre odieux:

aujourd'hui, je pars libre et sans honte; demain, chassée par un

peuple en fureur... Adieu, ô roi! dit-elle, en s'abandonnant de

nouveau au désespoir; adieu, je vais porter au fond de ma patrie le

trait qui m'a blessée, et implorer une mort prochaine, qui seule

peut mettre un terme à mes regrets; puissiez-vous, heureux loin

d'Egésippe... De grace, cessez de tels discours, s'écria Childéric;

est-ce bien vous qui voulez me quitter? est-ce à moi qu'un peuple

insolent viendroit enlever celle que j'aime? ne suis-je donc plus

son roi?--Viomade l'a promis, lui-même vous cherche pour vous

l'annoncer.--Ah! s'il l'osoit...--Il l'osera.--Non, non, je ne puis

le croire. Egésippe, ô belle Egésippe! calmez-vous et demeurez: mon

bras saura vous défendre; acceptez mon trône; daignez y monter;

venez régner sur des rebelles, qui tomberont à vos pieds; venez

assurer mon bonheur. Allons répondre à ces clameurs en allumant les

flambeaux d'hyménée, en plaçant ma couronne sur votre front.

Egésippe parut attendrie; elle se laissa aller un moment à une

profonde méditation, et regardant le roi, elle lui dit: mes chars

sont prêts, ma suite m'attend; ce moment va décider de mon sort. Ou

je reste, et je suis à vous, ou je pars à l'instant même et pour

toujours; mais j'exige que Viomade me soit livré, et je reste à ce

prix. O ciel! s'écria le roi en s'éloignant d'Egésippe, livrer

Viomade, l'ami de mon père, mon libérateur! jamais, jamais, dût

m'accabler l'amour de toutes ses rigueurs: et il cacha son visage

dans ses mains. Il dit qu'il m'aime, il prétend qu'il m'aime, et il

me refuse, s'écrie Egésippe, c'en est assez, adieu, adieu,

séparons-nous. Elle se lève; Childéric ne la retient pas, il

souffre, il gémit, mais il ne dit rien; Egésippe frémit: Tu hésites,

barbare! s'écrie-t-elle, en tombant à ses genoux, tu veux ma mort!

Ah! me crois-tu moins de courage et d'amour qu'à Talaïs? Childéric

ne sait plus ce qu'il veut, ce qu'elle exige, ce qu'il éprouve. O

ciel! disoit-il, inspirez-moi: comment les sauver tous deux? Eh

bien! reprit Egésippe, je veux encore te prouver que je t'aime; le

roi la relevoit avec empressement; elle résiste et demeure à ses

pieds: laisse-moi, dit elle, t'implorer contre l'ennemi qui nous

désunit, contre celui qui me dispute ton coeur, qui promet aux

Francs mon départ, irrite le peuple, et veut ma mort: accorde-moi

seulement son exil et je suis à toi; mais je ne puis combattre sans

cesse sa haine, ni réprimer la mienne; car, je te l'avoue, je hais

Viomade; cède au nom de l'amour, vois mes pleurs, cède, dit-elle, en

se levant, en l'entourant de ses beaux bras, cède une fois, pour

régner toujours. En disant ces mots, elle presse sur son coeur cet

amant jeune et sensible; ses yeux se confondent avec les siens, elle

attend la vie ou la mort. Qui résisteroit à sa beauté, à sa

séduction, à ses caresses, à ses larmes? Childéric est vaincu, et

Valérius est chargé de porter à Viomade l'ordre de son exil. Mais le

roi peut se repentir, il faut l'enivrer de bonheur, charmer sa

raison, écarter toute idée étrangère à l'amour. Egésippe lui peint

sa joie, sa vive reconnoissance: je suis aimée autant que j'aime,

disoit-elle, rien n'égale mon bonheur et mon amour. Alors,

s'apercevant du désordre de sa parure, elle le répare avec lenteur;

les mains guerrières du roi rattachent, avec une heureuse

maladresse, ses voiles légers, ses longues tresses qui lui échappent

cent fois; il craint de blesser mille charmes qu'il touche à peine,

sourit en admirant son ouvrage, et se livre à cette innocente joie

de l'amour qui espère encore: ces légères faveurs le contentent; il

attend de l'hymen un dernier bienfait; ils en fixent le jour; ils en

projettent les fêtes; il faut que tous les coeurs soient heureux de

sa félicité. Cette journée et une partie de la nuit se sont écoulés;

une des femmes d'Egésippe entre, et lui parle bas; elle sourit,

avertit le roi qu'il est l'heure de se retirer. Il reprend le chemin

de son palais, entouré de ses gardes, et encore enivré de son

bonheur et de ses espérances.

FIN DU LIVRE DIXIÈME.

Childéric, Roi des Francs, (tome premier) · 第 9 / 9 段