J'étois depuis quatre années dans ce séjour, et rien n'avoit troublé

le cours paisible de ma vie; les leçons de Gelimer avoient fortifié

mon ame contre mes secrets chagrins; je m'affligeois pourtant de

l'abandon dans lequel me laissoit le roi; je songeois aux larmes que

répandoit sans doute ma mère; ma pensée, plus formée, me retraçoit

mieux mes malheurs; mais j'avois aussi plus d'attachement pour

Gelimer, plus de respect, et mes sermens me sembloient chaque jour

plus sacrés. Loin de renoncer à ma patrie, je me peignois le moment

où privé de mon ami, fuyant des lieux qu'il auroit cessé de me

rendre chers, je volerois dans les bras de mon père. Cette pensée

donnoit le change à mes désirs; heureux du présent, sûr de l'avenir,

je me livrois à l'étude et à la chasse, sans négliger mes plantes,

mon chemin, mes bancs de mousse, notre colline, et les soins plus

utiles à notre subsistance. En chassant j'avois poursuivi près d'une

journée un oiseau qui m'étoit inconnu, et que je n'avois pu

atteindre; il m'avoit mené si loin, que je craignis de ne pouvoir

retrouver la grotte avant la nuit; je me reprochai mon étourderie en

pensant à Gelimer, à ses inquiétudes, à l'abandon où je l'avois

laissé; et quoiqu'accablé de fatigue, je me condamnai moi-même à le

rejoindre à quelque prix que ce fût. En vain je me hâtai, il étoit

nuit quand j'arrivai, et j'entendis de loin l'instrument chinois que

vous connoissez; Gelimer, qui me croyoit égaré, faisoit retentir les

airs de ces sons, pour qu'ils me servissent de guide dans

l'obscurité; j'arrivai hors d'haleine, ne pouvant plus me soutenir,

et je tombai dans les bras de mon ami en m'accusant d'imprudence, en

le suppliant de me pardonner; il m'embrassa tendrement, ne se

plaignit point, m'invita au repos. Je lui contai pourtant mon

aventure; après quoi nous nous mîmes à table, et la nuit je dormis

profondément; le lendemain je ne le quittai point, mais il exigea

que je reprisse mes exercices, me promit de ne plus s'inquiéter de

mes absences prolongées; je promis de mon côté de ne plus

m'écarter. Cependant la partie du bois que j'avois découverte dans

ma dernière chasse m'avoit parue charmante, elle entouroit un beau

lac dont les eaux paisibles offroient une pêche facile. Ce nouvel

amusement me plût beaucoup, et tandis que je m'en occupois, je

remarquai qu'un jeune homme, du moins je le crus d'abord,

m'examinoit attentivement, et qu'il me suivit quand je m'éloignai;

c'étoit une heureuse rencontre pour moi que celle d'un compagnon de

mon âge; je résolus de retourner au lac et de m'approcher de lui

quand il me suivroit; mais dès que je marchai vers lui, il s'enfuit

rapidement, et le lendemain il en fit autant. Chaque jour je

retrouvois le jeune chasseur qui m'évitoit en me cherchant, et je

crus à sa taille, à sa couronne de fleurs dont depuis peu il ornoit

sa chevelure, que ce n'étoit point un homme, mais une femme. J'eusse

mieux aimé d'abord un compagnon de mon sexe; il me sembloit que,

plus fort et plus agile, il partageroit mieux mes plaisirs; bientôt

l'idée d'une femme me parut plus douce; mais surpris de son

empressement à me suivre et à me fuir, je n'essayai point de la

poursuivre, comme elle m'a dit depuis qu'elle l'avoit espéré. Lassé

même de cette singularité, craignant de me laisser encore entraîner

et d'inquiéter Gelimer, je n'allai plus au lac, je renonçai à mon

nouveau plaisir, et ne m'occupai que de ma chasse. Mon indifférence

l'emporta sur la ruse de la jeune fille; ne me voyant plus vers le

lac, elle me chercha dans les bois, et m'ayant rencontré, elle

s'avança vers moi en souriant. Elle étoit vêtue d'un habit de toile

de coton d'une couleur éclatante, son corsage laissoit voir ses

bras, ses épaules et son sein, ses cheveux noirs et frisés étoient

mêlés de feuillages et de fleurs, ses jambes et ses pieds étoient

nuds. Son teint étoit brun et animé de vives couleurs; ses yeux

extrêmement noirs, ardens, et son regard audacieux, sa bouche

grande, ses dents blanches et bien rangées: telle étoit Talaïs;

c'est ainsi que j'appris d'elle-même qu'elle s'appeloit. Hélas! pour

son malheur, l'infortunée m'avoit aperçu près de ce lac, où elle

cherchoit des perles qui y sont abondantes; ma chevelure blonde

l'avoit frappée, elle m'avoit suivi, entraînée par sa curiosité.

Depuis elle m'avoit revu, et si elle avoit fui, c'étoit pour

m'attirer jusqu'à son habitation; mais ne pouvant me décider à la

suivre, elle étoit venue, disoit-elle, pour me voir. Elle parloit le

même langage que Gelimer m'avoit enseigné; je l'entendis donc sans

peine, je lui répondis également. L'expression de ses traits me

parut vive et hardie. Talaïs ne connoissoit point l'art, et

s'abandonnait à la nature; ses charmes sans pudeur, ses mouvemens

sans graces, ne firent aucune impression sur mon ame. Nous chassâmes

le reste du jour; le lendemain elle vint encore partager mes jeux; à

la course, elle l'emporta pendant quelque tems, mais je devins plus

agile qu'elle; elle m'apprit à découvrir les perles dans leur

coquillage, à prendre du poisson sans le tuer à coup de flèches,

comme je le faisois d'abord; j'avois fait part de cette rencontre à

Gelimer; il m'avoit recommandé de ne pas m'écarter avec elle,

d'éviter l'habitation de ses parens, de crainte qu'ils ne me

gardassent de force parmi eux; mais il ne s'opposa pas à ce qu'elle

se mêlât à mes plaisirs. L'hiver je la vis moins; cependant elle

venoit quelquefois sur la colline, j'allois l'y joindre et nous

courions en riant sur les neiges. Le printems revint, et tous nos

jeux recommencèrent avec lui. Je m'apercevois que Talaïs devenoit

rêveuse, elle tressailloit à mon approche, soupiroit, me tendoit les

bras, ses regards enflammés avoient souvent une expression que je ne

pouvois soutenir; je baissois les yeux en rougissant; loin d'elle,

j'en étois encore troublé; mon sommeil étoit inquiet, mes songes me

rendoient Talaïs. La hardiesse de ses mouvemens, l'audace de ses

traits, sa parure, si contraire à celle de la chaste Aboflède, et

qui d'abord m'avoient repoussé, me firent tout-à-coup une impression

bien différente. Le printems, en ranimant toute la nature, offroit

de nouveaux piéges à ma raison déjà troublée, et je n'abordois plus

Talaïs qu'avec un coeur palpitant. Elle s'aperçut de son ouvrage et

résolut de m'enchaîner pour toujours; elle ignoroit que j'avois dans

mon ami une seconde prudence, qui veilloit encore quand la mienne

étoit endormie; elle me proposa de la suivre, de venir habiter avec

elle; enfin, d'être son époux; elle m'y invita par les plus tendres

caresses; mon trouble s'en augmenta, un feu brûlant circuloit dans

mes veines et me dévoroit. Pourquoi, lui dis-je, éloigner l'instant

du bonheur? pourquoi te suivre? n'avons-nous pas ici un abri assez

paisible et ne sommes-nous pas deux? Talaïs crut que dans ce moment

je ne lui refuserois rien; elle me pressa de la suivre, et s'arracha

de mes bras. Abandonner Gelimer n'étoit pas un sacrifice que l'amour

même pût obtenir, et je n'avois que des désirs; je refusai Talaïs,

elle devint pâle de fureur, m'accusa d'indifférence, m'accabla de

reproches, m'assura de sa haine, me dit adieu et me quitta

brusquement. Je m'étois calmé pendant qu'elle s'abandonnoit à la

colère, je ne cherchai ni à l'appaiser ni à la suivre; content de

moi, en paix avec ma conscience, je rejoignis Gelimer avec plus de

plaisir encore: je lui contai ce qui venoit de se passer entre

Talaïs et moi; il m'écouta attentivement. Mon ami, me dit-il, les

passions sont les maladies de l'ame, la morale et la religion en

sont les seuls remèdes; heureux qui y a recours avant que leurs

progrès soient tels, que rien ne puisse les guérir! Talaïs, simple

élève d'une nature toujours sauvage quand la raison ne l'a point

adoucie, se livre sans détour et sans crainte; c'est à toi, éclairé

par des principes, à l'écarter de l'erreur qui la séduit. Elle te

veut pour époux; ce noeud peut-il faire ton bonheur? Le mariage,

sans doute, est le lien unique de félicité pour l'homme pur et

sensible; le plaisir l'enflamme, l'entraîne et l'abuse; mais il ne

le satisfait que pendant sa courte durée; veux-tu faire ton épouse

de Talaïs? Non, sans doute, répondis-je à Gelimer, je ne renonce

point à ma patrie, je ne veux point former, loin de mon père, ces

noeuds saints et éternels. Eh! que feras-tu de ton amie, me dit-il

alors, si tu l'as séduite, si elle s'est donnée à toi, si tu lui as

ravi sa pureté? Abandonneras-tu celle qui aura été la tienne? la

laisseras-tu pleurer jusqu'à la mort, sur l'instant qui l'aura unie

à toi? Je ne veux point séduire Talaïs, répondis-je; ses caresses me

troublent, mais elle n'a point enflammé mon coeur. Eh bien! fuis-là,

me dit Gelimer, crains la jeunesse et la nature; fuis la vierge

brûlante qui fera passer dans tes veines le feu qui la consume; les

dieux, l'honneur, l'humanité t'en conjurent. N'excite point son

amour par ta vue, sois son défenseur contre toi-même; protège l'être

foible que l'amour te livre. Gelimer continua long-tems à

m'entretenir; je l'écoutois avec admiration; je sentois s'éteindre

la flamme passagère des désirs; je me disois, la paix seule est un

bien pur et parfait; je me promis de ne point chercher à troubler le

repos qui rentroit si doucement dans mes sens, et d'éviter Talaïs.

Je ne sortis point dans la matinée, et le soir je chassai d'un côté

opposé à celui de nos rendez-vous. Ma chasse ne fut point heureuse,

le tems étoit sombre, je rentrai plutôt que de coutume, et je parlai

beaucoup moins qu'à l'ordinaire; j'écoutois même avec distraction;

j'attendois impatiemment l'heure du sommeil, elle arriva sans

m'apporter le repos que j'espérois; je revis le jour sans plaisir,

il s'écoula comme la veille, et plus tristement encore; en vain un

ciel pur et serein, le charme d'un beau jour, le chant des oiseaux,

la fraîcheur des vents, le parfum des fleurs, tout m'invitoit à un

doux ravissement: je ne voyois autour de moi que l'absence de

Talaïs. De son côté, elle me cherchoit, l'amour l'avoit emporté,

elle s'étoit reproché sa fureur, elle vouloit me trouver,

m'appaiser, car elle me croyoit offensé, sur-tout ne m'ayant point

trouvé à nos rendez-vous accoutumés. Elle étoit venue jusqu'à la

grotte, et s'étoit enfuie en ne trouvant que Gelimer. Enfin, elle

m'aperçut comme je revenois lentement et livré à une mélancolie

profonde; un cri qu'elle jeta ranima en un moment toute mon ame;

elle s'élança vers moi, se jeta à mes pieds, me conjura d'oublier

ses emportemens, me jura de m'aimer, de m'obéir, de m'être à jamais

esclave soumise. Attendri par des expressions si touchantes, je la

relevai avec empressement, je la fis asseoir près de moi sur un banc

de mousse. Là, sans lui avouer la grandeur de ma naissance, je lui

confiai les événemens qui m'avoient conduit dans ce séjour, mon

intention de m'en éloigner dès que je le pourrois, pour me réunir à

mon père. J'eus le courage de lui dire que ma religion, mes devoirs,

les moeurs de ma patrie, s'opposoient à mon union avec elle; je lui

conseillai de me fuir et de m'oublier. Mais la crainte de l'affliger

me fit mêler à mes sages discours, des expressions si tendres, des

soupirs si passionnés, que Talaïs y puisa de nouvelles espérances.

Nous nous séparâmes contens tous deux, moi d'avoir été sincère et de

la trouver si résignée, elle de m'avoir vu si tendre. Elle me promit

même de vaincre son amour, si je consentois à la revoir comme avant

notre querelle; j'y consentis et elle s'éloigna; je revins dans la

grotte avec toute ma sécurité. Gelimer la troubla de nouveau, et

m'effraya sur le piége caché que j'étois loin d'apercevoir;

cependant Talaïs remplit sa promesse, et ne prononça plus les noms

d'hymen ni d'amour; ses yeux seuls m'en parloient encore, sa bouche

observoit le silence, et je ne paroissois pas entendre ce qu'elle se

défendoit de me dire. Mais ces efforts lui coutoient beaucoup, et

insensiblement devinrent si pénibles, qu'ils altérèrent sa santé et

presque sa raison; elle versoit des pleurs et sourioit tout-à-coup.

A mon aspect, elle devenoit pâle et rougissoit au même moment; elle

ne pouvoit ni demeurer près de moi ni me quitter; si ses regards

rencontroient les miens, elle en étoit comme blessée. Elle ne

chassoit plus, et négligeoit jusqu'au soin de sa vie, passoit

quelquefois la nuit dans les bois, sans abri et sans nourriture; je

la retrouvois le matin à la place où je l'avois laissée la veille,

immobile et baignée de pleurs. Sa douleur, son abandon, un amour si

vrai, si soumis, un malheur si profond et si tendrement exprimé ne

pouvoient pas m'être indifférens, j'en fus ému jusqu'au désespoir.

Elle se meurt! disois-je à Gelimer; hélas! elle périt comme la

plante délicate exposée au soleil ardent; elle se meurt, et je

pourrois lui sauver la vie; la raison doit-elle ordonner sa mort?

Gelimer trouvoit dans la religion des armes puissantes contre ma

foiblesse; son flambeau sacré dont il m'éclairoit, me fit voir la

corruption et le vice, là où je n'avois entrevu que la tendre

compassion; m'arrêta prêt à tomber, et me soutint au bord du

précipice. Talaïs lassée de souffrir et de combattre, Talaïs cessa

tout-à-coup de venir me joindre. Gelimer profita de cet éloignement

pour me retracer mes devoirs; il ne savoit pas qu'il en existoit un

encore dans ma naissance et mon glorieux espoir, dans l'image que je

conservois des graces de ma mère, des vertus modestes dont elle

embellissoit l'amour, l'hymen et le trône; c'étoit comme elle que

devoit être mon épouse, la mère de mes fils, et non comme

l'infortunée Talaïs. Sa vue me rendoit mes désirs, son absence seule

me laissoit ma raison. Depuis long-tems je ne l'avois pas revue, et

j'étois tranquille; mais un matin, comme j'écartois la pierre qui

ferme l'entrée de la grotte, je l'aperçus assise sous ces chênes.

Hélas! la malheureuse attendoit depuis long-tems mon réveil; je

frissonnai à sa vue, elle me fit signe d'approcher, je courus lui

dire que Gelimer avoit besoin encore de ma présence. Je t'attendrai,

me répondit-elle avec un profond soupir; libre d'aller la rejoindre,

je ne pouvois m'y déterminer; un secret pressentiment retenoit mes

pas, et je me sentois agité de sombres pensées; enfin, je marchai

vers elle, elle paroissoit tranquille; mais en l'examinant, je la

trouvai languissante et abattue, sa main étoit brûlante, l'approche

de la mienne la fit tressaillir, ses cheveux étoient en désordre et

couvroient son visage; elle essaya de se lever et retomba sur le

gazon. O ciel! je n'en puis plus, dit-elle: je l'aidai à se relever,

elle pouvoit à peine se soutenir, elle s'arrêta incertaine et reprit

sa marche comme par une réflexion déterminée; elle trembloit, sa

respiration étoit pénible, son sein palpitant, j'étois moi-même

violemment agité. Mais observant qu'elle chanceloit à chaque pas, je

passai mon bras autour d'elle pour la soutenir, elle se laissa aller

sur mon épaule, un froid mortel la saisit, elle demeura comme

évanouie; peu-à-peu elle reprit ses sens, continua sa marche lente

et dans un profond silence. Son regard austère s'élevoit jusqu'aux

cieux et retomboit vers la terre; une fièvre brûlante la dévoroit;

le souffle de son haleine sembloit un air embrâsé. A ces terribles

effets, on reconnoissoit la passion dans toute sa violence; j'en

étois effrayé autant qu'ému, et je n'osois troubler la méditation

dans laquelle elle étoit plongée. Nous fîmes ainsi une assez longue

route, et nous parvînmes à un charmant bocage, au milieu duquel

s'élevoit une roche couverte de pampres; du sein de cette roche

s'élançoit en cascade une onde abondante et limpide qui, tombant

dans un bassin profond, contrastoit par le bruit de sa chûte, avec

la paix de ces lieux si rians et si calmes. La fraîcheur des ondes

conservoit encore au feuillage et aux gazons toute leur beauté

printannière, quoique nous fussions aux premiers jours de l'automne.

Arrivés sur la cime de la roche, Talaïs me fit signe de m'asseoir;

elle se plaça près de moi, passa un de ses bras autour de mon col,

appuya sa tête sur ma poitrine, et demeura en silence; je me sentis

baigné de ses pleurs, mon agitation étoit à son comble; Talaïs

sembloit réfléchir profondément. Après s'être ainsi doucement

reposée, elle parut plus calme; bientôt elle releva sa tête et me

regarda. Son visage pâle et décoloré étoit baigné de larmes, ses

yeux remplis de tristesse, tous ses traits peignoient la désolation;

je pressentois une partie de ce que préparoit si lentement son

désespoir. Ah! me dit-elle, avec un accent inexprimable, et qui

retentit encore autour de moi, je suis venue pour t'offrir encore

l'infortunée Talaïs... Dis, oh! dis-moi que tu la veux pour épouse!

O ma bien aimée, lui répondis-je, en passant mes bras autour d'elle;

oh! écoute-moi, tu ne sais pas tous mes secrets; tu ignores...

Barbare! me dit-elle, en m'interrompant et s'arrachant de mes bras,

garde tes funestes secrets; si je n'ai pas su plaire, je sais

mourir. A ces mots, plus prompte que le regard, elle s'élance du

rocher dans l'abîme, j'entendis le bruit de sa chûte... Je volai à

son secours, hélas! tous mes soins furent inutiles, le rocher étoit

élevé et l'abîme étoit profond. En vain je m'élançai dans l'onde, en

vain j'eus recours à tous les moyens que m'inspira mon coeur; la

nuit et la pénible certitude de la mort de l'infortunée,

m'arrachèrent de ce lieu funeste. Gelimer partagea mes justes

regrets. Le lendemain je courus vers l'abîme qui renfermoit la

tendre victime de l'amour; je ne m'en éloignai que le soir; j'y

retournai jusqu'à ce que son corps reparut sur les ondes; alors je

l'emportai jusqu'à la grotte; je lui avois destiné pour dernière

demeure le lieu consacré à nos entretiens; j'y creusai une large

fosse, que je remplis de fleurs et d'herbes odoriférantes; j'y

plaçai le corps de Talaïs, que je recouvris de fleurs, de

feuillages, de gazon; j'y plaçai une pierre gravée. Gelimer vint y

chanter l'hymne de la mort; et depuis j'y retourne chaque jour gémir

sur son sort et appaiser son ombre. Une perte aussi cruelle a jeté

dans mon ame une profonde amertume; mes premiers plaisirs ont cessé

de me plaire; ces bois sont déserts pour moi, ou ne m'offrent que

Talaïs mourante; mon seul bonheur est d'écouter Gelimer, de lui

prodiguer mes soins, de m'instruire à supporter les revers, à

combattre, à surmonter la douleur, à triompher d'un souvenir qui a

troublé mes sens et mon ame. Childéric se tut, on vit qu'il pensoit

à Talaïs, chacun respecta son silence. On approchoit de l'heure

destinée au sommeil; Childéric en avertit Gelimer. Ce ne fut que le

lendemain qu'il conduisit Viomade sur la tombe de Talaïs; celui-ci

lui raconta comment il l'avoit découverte, et montra au prince la

guirlande flétrie qu'il y avoit déposée lui-même. Childéric

renouvella le simple hommage qu'il avoit coutume d'offrir à la tombe

de sa malheureuse amante. De retour dans la grotte, le jeune prince

s'assit à table entre ses deux amis; il voyoit sur le front de

Gelimer la douleur et l'inquiétude, et dans les yeux de Viomade une

secrete espérance mêlée d'alarmes; il sentoit lui-même combien ces

déserts alloient devenir affreux pour le vieillard; mais Childéric

n'hésitoit point, il vouloit seulement rassurer Gelimer et donner

ses ordres à Viomade. A peine eurent-ils achevé leur repas, que

Childéric dit au brave: Je te dois, ami, une bien vive reconnoissance,

tu as traversé pour moi les déserts et les sombres bois, tu as

souffert, tu as exposé ta vie, et au milieu de tous les périls,

tu es venu me parler de mon père... Reçois les remercîmens que

je te dois, mais prépare-toi à recevoir bientôt ceux de Mérovée.

Demain, dès l'aurore, tu quitteras ces lieux, et je t'enseignerai

une route sûre et peu longue; le printems qui commence, embellira

ton voyage, je t'armerai de mes meilleures flèches, tu porteras à

mon père des tablettes sur lesquelles j'écrirai tout ce que je

croirai propre à le consoler de mon absence. Mais quand il apprendra

que la reconnoissance, la tendre amitié, dit-il, en se jetant dans

les bras de Gelimer et le pressant sur son coeur; quand il saura que

des sermens sacrés me retiennent ici, son noble coeur sera

satisfait; un fils ingrat, insensible et parjure ne seroit plus

digne de lui. O dieux! s'écrioit Gelimer, ne permettez pas que

j'accepte son sacrifice. Viomade, emporté par son zèle et sa

guerrière franchise, osa refuser de partir, représenta au jeune

prince que son retour sans lui couteroit la vie au monarque;

qu'Egidius, profitant de cet instant favorable, monteroit sur le

trône, que la couronne seroit à jamais perdue pour lui. Viomade, lui

dit le prince avec fierté, vous peignez mon père comme un roi sans

courage et sans vertu. Heureusement le ciel m'a fait un plus auguste

présent. Mérovée a survécu à la nouvelle de ma mort, à la perte

d'Aboflède, il ne succombera point, quand il sera sûr que je vis

pour l'aimer, et me rendre, s'il est possible, le digne héritier de

sa valeur et de ses vertus. Viomade désolé, offrit de conduire avec

eux Gelimer. Barbare! dit le prince, veux-tu donc sa mort? Comment,

tu peux proposer à un vieillard aveugle et mourant de l'arracher de

sa retraite, pour traverser un pays immense, accablé par l'âge,

exposé à la pluie, au vent, aux ardeurs du soleil, couchant sur la

terre, quand il ne peut faire un pas sans un appui! Tu veux

l'entraîner des Palus dans les Gaules! Eh bien! dit Viomade, qu'il

reçoive mes soins, mes services; je m'engage, par tous les sermens,

à vous remplacer près de lui. Le remplacer! remplacer Tcie! ô dieux!

s'écrie Gelimer, l'univers entier ne le pourroit pas. Mais,

ajouta-t-il, d'un air sinistre et terrible, demain je vous

répondrai. Non, mon ami, reprit le prince avec douceur, j'ai répondu

et Viomade m'entend; c'est comme fils de Mérovée que je lui ordonne

de renfermer à l'avenir un noble zèle que j'admire, tant qu'il ne

sort pas des bornes que je dois lui prescrire. Demain il partira, il

ira remplir de joie l'ame de mon père. J'ai encore des tablettes que

j'ai apportées de France; je sors pour écrire plus librement sous

ces chênes; venez, mon cher Gelimer, le tems est calme et doux;

venez, appuyez-vous sans crainte sur le bras de votre cher Tcie,

toujours votre fidèle appui. O Tcie! disoit Gelimer, que tu es beau

aux yeux de la divinité! qu'ils seront heureux les peuples gouvernés

par toi! Oh! si ta sensibilité ne t'égare point, si tu peux résister

aux passions du monde, quel roi sera plus grand, et quels peuples

seront mieux gouvernés! O moeurs pures de nos bois solitaires! ô vie

simple! et qui ne laisse point d'amertume, paix de l'ame,

n'abandonnez jamais celui pour qui je forme mes derniers voeux!

Childéric entraîna Gelimer hors de la grotte, et s'éloigna de lui et

de Viomade pour écrire au roi. Le jeune prince étoit plus ému qu'il

n'avoit voulu le paroître; il chérissoit son père, et ce n'étoit pas

sans effort qu'il avoit ordonné le départ du brave; il lui sembloit

aussi qu'il porteroit avec gloire le sceptre des rois, et il

connoissoit toute l'étendue de son sacrifice. Il se peignoit le

moment où tombant aux pieds de son père, il recevroit encore ses

douces caresses si chères à son souvenir; ce moment où, au milieu

des siens, entouré de sujets fidèles, il verroit dans tous les yeux

la joie de son retour. Il ignoroit quand un jour si beau se

leveroit pour lui; il sentoit ce que le tems pouvoit lui coûter. En

écrivant au roi, ses larmes coulèrent, son coeur fut déchiré; mais

il ne lui vint pas même à l'esprit qu'il fût possible de changer son

sort. Pendant qu'il écrit, Gelimer défend à Viomade de troubler ses

méditations, et reste sous les arbres. La nuit les réunit dans la

grotte, et Childéric éloigne tout entretien affligeant. Le vieillard

presse sur son coeur le jeune prince, l'embrasse et gagne son lit.

Childéric ferme la grotte et s'éloigne avec Viomade; il ne songe

point encore au repos, et remet ses tablettes à l'ami fidèle qui les

reçoit à regret; déjà il a tout préparé, jusqu'à l'arc, jusqu'aux

flèches dont il doit l'armer; il se propose même de l'accompagner

quelques heures, si Gelimer l'approuve. Childéric ne cesse de

répéter à Viomade tout ce dont il le charge pour son père, pour

Ulric, pour son fils Eginard, ami de son enfance et compagnon de ses

jeux. Une partie de la nuit s'est écoulée avant qu'il cherche le

sommeil; aussi étoit-il grand jour depuis long-tems lorsque les deux

amis s'éveillèrent. Surpris de voir déjà la matinée si avancée, et

étonnés du silence de Gelimer, ils se levèrent à la hâte; Viomade

courut ouvrir l'entrée de la grotte, et le prince s'approcha

doucement du vieillard; il paroissoit dormir profondément: hélas!

c'étoit du sommeil de la mort. Le généreux Gelimer, ne pouvant

supporter la vie loin de l'objet de sa vive et unique affection, ne

voulant pas l'arracher plus long-tems au bonheur et à la gloire,

s'étoit percé le coeur du javelot même du jeune prince; le trait

étoit encore dans son sein. A ce spectacle, digne d'admiration et de

larmes, Childéric jeta un grand cri; Viomade s'approcha avec

empressement, et le prince lui montra en silence le corps glacé de

son généreux ami. En vain ils retirèrent l'arme meurtrière du sein

vertueux qu'elle déchiroit; la mort avoit saisi sa proie; les soins

tardifs et impuissans ne rappelleront point son ame déjà parvenue

aux demeures célestes. O Gelimer! disoit Childéric, tu revis encore

dans mon coeur; puissent tes leçons n'en sortir jamais, et cette

action sublime et cruelle m'apprendre à mourir! Triste et désolé,

Childéric, Roi des Francs, (tome premier) · 第 6 / 9 段