le cours paisible de ma vie; les leçons de Gelimer avoient fortifié
mon ame contre mes secrets chagrins; je m'affligeois pourtant de
l'abandon dans lequel me laissoit le roi; je songeois aux larmes que
répandoit sans doute ma mère; ma pensée, plus formée, me retraçoit
mieux mes malheurs; mais j'avois aussi plus d'attachement pour
Gelimer, plus de respect, et mes sermens me sembloient chaque jour
plus sacrés. Loin de renoncer à ma patrie, je me peignois le moment
où privé de mon ami, fuyant des lieux qu'il auroit cessé de me
rendre chers, je volerois dans les bras de mon père. Cette pensée
donnoit le change à mes désirs; heureux du présent, sûr de l'avenir,
je me livrois à l'étude et à la chasse, sans négliger mes plantes,
mon chemin, mes bancs de mousse, notre colline, et les soins plus
utiles à notre subsistance. En chassant j'avois poursuivi près d'une
journée un oiseau qui m'étoit inconnu, et que je n'avois pu
atteindre; il m'avoit mené si loin, que je craignis de ne pouvoir
retrouver la grotte avant la nuit; je me reprochai mon étourderie en
pensant à Gelimer, à ses inquiétudes, à l'abandon où je l'avois
laissé; et quoiqu'accablé de fatigue, je me condamnai moi-même à le
rejoindre à quelque prix que ce fût. En vain je me hâtai, il étoit
nuit quand j'arrivai, et j'entendis de loin l'instrument chinois que
vous connoissez; Gelimer, qui me croyoit égaré, faisoit retentir les
airs de ces sons, pour qu'ils me servissent de guide dans
l'obscurité; j'arrivai hors d'haleine, ne pouvant plus me soutenir,
et je tombai dans les bras de mon ami en m'accusant d'imprudence, en
le suppliant de me pardonner; il m'embrassa tendrement, ne se
plaignit point, m'invita au repos. Je lui contai pourtant mon
aventure; après quoi nous nous mîmes à table, et la nuit je dormis
profondément; le lendemain je ne le quittai point, mais il exigea
que je reprisse mes exercices, me promit de ne plus s'inquiéter de
mes absences prolongées; je promis de mon côté de ne plus
m'écarter. Cependant la partie du bois que j'avois découverte dans
ma dernière chasse m'avoit parue charmante, elle entouroit un beau
lac dont les eaux paisibles offroient une pêche facile. Ce nouvel
amusement me plût beaucoup, et tandis que je m'en occupois, je
remarquai qu'un jeune homme, du moins je le crus d'abord,
m'examinoit attentivement, et qu'il me suivit quand je m'éloignai;
c'étoit une heureuse rencontre pour moi que celle d'un compagnon de
mon âge; je résolus de retourner au lac et de m'approcher de lui
quand il me suivroit; mais dès que je marchai vers lui, il s'enfuit
rapidement, et le lendemain il en fit autant. Chaque jour je
retrouvois le jeune chasseur qui m'évitoit en me cherchant, et je
crus à sa taille, à sa couronne de fleurs dont depuis peu il ornoit
sa chevelure, que ce n'étoit point un homme, mais une femme. J'eusse
mieux aimé d'abord un compagnon de mon sexe; il me sembloit que,
plus fort et plus agile, il partageroit mieux mes plaisirs; bientôt
l'idée d'une femme me parut plus douce; mais surpris de son
empressement à me suivre et à me fuir, je n'essayai point de la
poursuivre, comme elle m'a dit depuis qu'elle l'avoit espéré. Lassé
même de cette singularité, craignant de me laisser encore entraîner
et d'inquiéter Gelimer, je n'allai plus au lac, je renonçai à mon
nouveau plaisir, et ne m'occupai que de ma chasse. Mon indifférence
l'emporta sur la ruse de la jeune fille; ne me voyant plus vers le
lac, elle me chercha dans les bois, et m'ayant rencontré, elle
s'avança vers moi en souriant. Elle étoit vêtue d'un habit de toile
de coton d'une couleur éclatante, son corsage laissoit voir ses
bras, ses épaules et son sein, ses cheveux noirs et frisés étoient
mêlés de feuillages et de fleurs, ses jambes et ses pieds étoient
nuds. Son teint étoit brun et animé de vives couleurs; ses yeux
extrêmement noirs, ardens, et son regard audacieux, sa bouche
grande, ses dents blanches et bien rangées: telle étoit Talaïs;
c'est ainsi que j'appris d'elle-même qu'elle s'appeloit. Hélas! pour
son malheur, l'infortunée m'avoit aperçu près de ce lac, où elle
cherchoit des perles qui y sont abondantes; ma chevelure blonde
l'avoit frappée, elle m'avoit suivi, entraînée par sa curiosité.
Depuis elle m'avoit revu, et si elle avoit fui, c'étoit pour
m'attirer jusqu'à son habitation; mais ne pouvant me décider à la
suivre, elle étoit venue, disoit-elle, pour me voir. Elle parloit le
même langage que Gelimer m'avoit enseigné; je l'entendis donc sans
peine, je lui répondis également. L'expression de ses traits me
parut vive et hardie. Talaïs ne connoissoit point l'art, et
s'abandonnait à la nature; ses charmes sans pudeur, ses mouvemens
sans graces, ne firent aucune impression sur mon ame. Nous chassâmes
le reste du jour; le lendemain elle vint encore partager mes jeux; à
la course, elle l'emporta pendant quelque tems, mais je devins plus
agile qu'elle; elle m'apprit à découvrir les perles dans leur
coquillage, à prendre du poisson sans le tuer à coup de flèches,
comme je le faisois d'abord; j'avois fait part de cette rencontre à
Gelimer; il m'avoit recommandé de ne pas m'écarter avec elle,
d'éviter l'habitation de ses parens, de crainte qu'ils ne me
gardassent de force parmi eux; mais il ne s'opposa pas à ce qu'elle
se mêlât à mes plaisirs. L'hiver je la vis moins; cependant elle
venoit quelquefois sur la colline, j'allois l'y joindre et nous
courions en riant sur les neiges. Le printems revint, et tous nos
jeux recommencèrent avec lui. Je m'apercevois que Talaïs devenoit
rêveuse, elle tressailloit à mon approche, soupiroit, me tendoit les
bras, ses regards enflammés avoient souvent une expression que je ne
pouvois soutenir; je baissois les yeux en rougissant; loin d'elle,
j'en étois encore troublé; mon sommeil étoit inquiet, mes songes me
rendoient Talaïs. La hardiesse de ses mouvemens, l'audace de ses
traits, sa parure, si contraire à celle de la chaste Aboflède, et
qui d'abord m'avoient repoussé, me firent tout-à-coup une impression
bien différente. Le printems, en ranimant toute la nature, offroit
de nouveaux piéges à ma raison déjà troublée, et je n'abordois plus
Talaïs qu'avec un coeur palpitant. Elle s'aperçut de son ouvrage et
résolut de m'enchaîner pour toujours; elle ignoroit que j'avois dans
mon ami une seconde prudence, qui veilloit encore quand la mienne
étoit endormie; elle me proposa de la suivre, de venir habiter avec
elle; enfin, d'être son époux; elle m'y invita par les plus tendres
caresses; mon trouble s'en augmenta, un feu brûlant circuloit dans
mes veines et me dévoroit. Pourquoi, lui dis-je, éloigner l'instant
du bonheur? pourquoi te suivre? n'avons-nous pas ici un abri assez
paisible et ne sommes-nous pas deux? Talaïs crut que dans ce moment
je ne lui refuserois rien; elle me pressa de la suivre, et s'arracha
de mes bras. Abandonner Gelimer n'étoit pas un sacrifice que l'amour
même pût obtenir, et je n'avois que des désirs; je refusai Talaïs,
elle devint pâle de fureur, m'accusa d'indifférence, m'accabla de
reproches, m'assura de sa haine, me dit adieu et me quitta
brusquement. Je m'étois calmé pendant qu'elle s'abandonnoit à la
colère, je ne cherchai ni à l'appaiser ni à la suivre; content de
moi, en paix avec ma conscience, je rejoignis Gelimer avec plus de
plaisir encore: je lui contai ce qui venoit de se passer entre
Talaïs et moi; il m'écouta attentivement. Mon ami, me dit-il, les
passions sont les maladies de l'ame, la morale et la religion en
sont les seuls remèdes; heureux qui y a recours avant que leurs
progrès soient tels, que rien ne puisse les guérir! Talaïs, simple
élève d'une nature toujours sauvage quand la raison ne l'a point
adoucie, se livre sans détour et sans crainte; c'est à toi, éclairé
par des principes, à l'écarter de l'erreur qui la séduit. Elle te
veut pour époux; ce noeud peut-il faire ton bonheur? Le mariage,
sans doute, est le lien unique de félicité pour l'homme pur et
sensible; le plaisir l'enflamme, l'entraîne et l'abuse; mais il ne
le satisfait que pendant sa courte durée; veux-tu faire ton épouse
de Talaïs? Non, sans doute, répondis-je à Gelimer, je ne renonce
point à ma patrie, je ne veux point former, loin de mon père, ces
noeuds saints et éternels. Eh! que feras-tu de ton amie, me dit-il
alors, si tu l'as séduite, si elle s'est donnée à toi, si tu lui as
ravi sa pureté? Abandonneras-tu celle qui aura été la tienne? la
laisseras-tu pleurer jusqu'à la mort, sur l'instant qui l'aura unie
à toi? Je ne veux point séduire Talaïs, répondis-je; ses caresses me
troublent, mais elle n'a point enflammé mon coeur. Eh bien! fuis-là,
me dit Gelimer, crains la jeunesse et la nature; fuis la vierge
brûlante qui fera passer dans tes veines le feu qui la consume; les
dieux, l'honneur, l'humanité t'en conjurent. N'excite point son
amour par ta vue, sois son défenseur contre toi-même; protège l'être
foible que l'amour te livre. Gelimer continua long-tems à
m'entretenir; je l'écoutois avec admiration; je sentois s'éteindre
la flamme passagère des désirs; je me disois, la paix seule est un
bien pur et parfait; je me promis de ne point chercher à troubler le
repos qui rentroit si doucement dans mes sens, et d'éviter Talaïs.
Je ne sortis point dans la matinée, et le soir je chassai d'un côté
opposé à celui de nos rendez-vous. Ma chasse ne fut point heureuse,
le tems étoit sombre, je rentrai plutôt que de coutume, et je parlai
beaucoup moins qu'à l'ordinaire; j'écoutois même avec distraction;
j'attendois impatiemment l'heure du sommeil, elle arriva sans
m'apporter le repos que j'espérois; je revis le jour sans plaisir,
il s'écoula comme la veille, et plus tristement encore; en vain un
ciel pur et serein, le charme d'un beau jour, le chant des oiseaux,
la fraîcheur des vents, le parfum des fleurs, tout m'invitoit à un
doux ravissement: je ne voyois autour de moi que l'absence de
Talaïs. De son côté, elle me cherchoit, l'amour l'avoit emporté,
elle s'étoit reproché sa fureur, elle vouloit me trouver,
m'appaiser, car elle me croyoit offensé, sur-tout ne m'ayant point
trouvé à nos rendez-vous accoutumés. Elle étoit venue jusqu'à la
grotte, et s'étoit enfuie en ne trouvant que Gelimer. Enfin, elle
m'aperçut comme je revenois lentement et livré à une mélancolie
profonde; un cri qu'elle jeta ranima en un moment toute mon ame;
elle s'élança vers moi, se jeta à mes pieds, me conjura d'oublier
ses emportemens, me jura de m'aimer, de m'obéir, de m'être à jamais
esclave soumise. Attendri par des expressions si touchantes, je la
relevai avec empressement, je la fis asseoir près de moi sur un banc
de mousse. Là, sans lui avouer la grandeur de ma naissance, je lui
confiai les événemens qui m'avoient conduit dans ce séjour, mon
intention de m'en éloigner dès que je le pourrois, pour me réunir à
mon père. J'eus le courage de lui dire que ma religion, mes devoirs,
les moeurs de ma patrie, s'opposoient à mon union avec elle; je lui
conseillai de me fuir et de m'oublier. Mais la crainte de l'affliger
me fit mêler à mes sages discours, des expressions si tendres, des
soupirs si passionnés, que Talaïs y puisa de nouvelles espérances.
Nous nous séparâmes contens tous deux, moi d'avoir été sincère et de
la trouver si résignée, elle de m'avoir vu si tendre. Elle me promit
même de vaincre son amour, si je consentois à la revoir comme avant
notre querelle; j'y consentis et elle s'éloigna; je revins dans la
grotte avec toute ma sécurité. Gelimer la troubla de nouveau, et
m'effraya sur le piége caché que j'étois loin d'apercevoir;
cependant Talaïs remplit sa promesse, et ne prononça plus les noms
d'hymen ni d'amour; ses yeux seuls m'en parloient encore, sa bouche
observoit le silence, et je ne paroissois pas entendre ce qu'elle se
défendoit de me dire. Mais ces efforts lui coutoient beaucoup, et
insensiblement devinrent si pénibles, qu'ils altérèrent sa santé et
presque sa raison; elle versoit des pleurs et sourioit tout-à-coup.
A mon aspect, elle devenoit pâle et rougissoit au même moment; elle
ne pouvoit ni demeurer près de moi ni me quitter; si ses regards
rencontroient les miens, elle en étoit comme blessée. Elle ne
chassoit plus, et négligeoit jusqu'au soin de sa vie, passoit
quelquefois la nuit dans les bois, sans abri et sans nourriture; je
la retrouvois le matin à la place où je l'avois laissée la veille,
immobile et baignée de pleurs. Sa douleur, son abandon, un amour si
vrai, si soumis, un malheur si profond et si tendrement exprimé ne
pouvoient pas m'être indifférens, j'en fus ému jusqu'au désespoir.
Elle se meurt! disois-je à Gelimer; hélas! elle périt comme la
plante délicate exposée au soleil ardent; elle se meurt, et je
pourrois lui sauver la vie; la raison doit-elle ordonner sa mort?
Gelimer trouvoit dans la religion des armes puissantes contre ma
foiblesse; son flambeau sacré dont il m'éclairoit, me fit voir la
corruption et le vice, là où je n'avois entrevu que la tendre
compassion; m'arrêta prêt à tomber, et me soutint au bord du
précipice. Talaïs lassée de souffrir et de combattre, Talaïs cessa
tout-à-coup de venir me joindre. Gelimer profita de cet éloignement
pour me retracer mes devoirs; il ne savoit pas qu'il en existoit un
encore dans ma naissance et mon glorieux espoir, dans l'image que je
conservois des graces de ma mère, des vertus modestes dont elle
embellissoit l'amour, l'hymen et le trône; c'étoit comme elle que
devoit être mon épouse, la mère de mes fils, et non comme
l'infortunée Talaïs. Sa vue me rendoit mes désirs, son absence seule
me laissoit ma raison. Depuis long-tems je ne l'avois pas revue, et
j'étois tranquille; mais un matin, comme j'écartois la pierre qui
ferme l'entrée de la grotte, je l'aperçus assise sous ces chênes.
Hélas! la malheureuse attendoit depuis long-tems mon réveil; je
frissonnai à sa vue, elle me fit signe d'approcher, je courus lui
dire que Gelimer avoit besoin encore de ma présence. Je t'attendrai,
me répondit-elle avec un profond soupir; libre d'aller la rejoindre,
je ne pouvois m'y déterminer; un secret pressentiment retenoit mes
pas, et je me sentois agité de sombres pensées; enfin, je marchai
vers elle, elle paroissoit tranquille; mais en l'examinant, je la
trouvai languissante et abattue, sa main étoit brûlante, l'approche
de la mienne la fit tressaillir, ses cheveux étoient en désordre et
couvroient son visage; elle essaya de se lever et retomba sur le
gazon. O ciel! je n'en puis plus, dit-elle: je l'aidai à se relever,
elle pouvoit à peine se soutenir, elle s'arrêta incertaine et reprit
sa marche comme par une réflexion déterminée; elle trembloit, sa
respiration étoit pénible, son sein palpitant, j'étois moi-même
violemment agité. Mais observant qu'elle chanceloit à chaque pas, je
passai mon bras autour d'elle pour la soutenir, elle se laissa aller
sur mon épaule, un froid mortel la saisit, elle demeura comme
évanouie; peu-à-peu elle reprit ses sens, continua sa marche lente
et dans un profond silence. Son regard austère s'élevoit jusqu'aux
cieux et retomboit vers la terre; une fièvre brûlante la dévoroit;
le souffle de son haleine sembloit un air embrâsé. A ces terribles
effets, on reconnoissoit la passion dans toute sa violence; j'en
étois effrayé autant qu'ému, et je n'osois troubler la méditation
dans laquelle elle étoit plongée. Nous fîmes ainsi une assez longue
route, et nous parvînmes à un charmant bocage, au milieu duquel
s'élevoit une roche couverte de pampres; du sein de cette roche
s'élançoit en cascade une onde abondante et limpide qui, tombant
dans un bassin profond, contrastoit par le bruit de sa chûte, avec
la paix de ces lieux si rians et si calmes. La fraîcheur des ondes
conservoit encore au feuillage et aux gazons toute leur beauté
printannière, quoique nous fussions aux premiers jours de l'automne.
Arrivés sur la cime de la roche, Talaïs me fit signe de m'asseoir;
elle se plaça près de moi, passa un de ses bras autour de mon col,
appuya sa tête sur ma poitrine, et demeura en silence; je me sentis
baigné de ses pleurs, mon agitation étoit à son comble; Talaïs
sembloit réfléchir profondément. Après s'être ainsi doucement
reposée, elle parut plus calme; bientôt elle releva sa tête et me
regarda. Son visage pâle et décoloré étoit baigné de larmes, ses
yeux remplis de tristesse, tous ses traits peignoient la désolation;
je pressentois une partie de ce que préparoit si lentement son
désespoir. Ah! me dit-elle, avec un accent inexprimable, et qui
retentit encore autour de moi, je suis venue pour t'offrir encore
l'infortunée Talaïs... Dis, oh! dis-moi que tu la veux pour épouse!
O ma bien aimée, lui répondis-je, en passant mes bras autour d'elle;
oh! écoute-moi, tu ne sais pas tous mes secrets; tu ignores...
Barbare! me dit-elle, en m'interrompant et s'arrachant de mes bras,
garde tes funestes secrets; si je n'ai pas su plaire, je sais
mourir. A ces mots, plus prompte que le regard, elle s'élance du
rocher dans l'abîme, j'entendis le bruit de sa chûte... Je volai à
son secours, hélas! tous mes soins furent inutiles, le rocher étoit
élevé et l'abîme étoit profond. En vain je m'élançai dans l'onde, en
vain j'eus recours à tous les moyens que m'inspira mon coeur; la
nuit et la pénible certitude de la mort de l'infortunée,
m'arrachèrent de ce lieu funeste. Gelimer partagea mes justes
regrets. Le lendemain je courus vers l'abîme qui renfermoit la
tendre victime de l'amour; je ne m'en éloignai que le soir; j'y
retournai jusqu'à ce que son corps reparut sur les ondes; alors je
l'emportai jusqu'à la grotte; je lui avois destiné pour dernière
demeure le lieu consacré à nos entretiens; j'y creusai une large
fosse, que je remplis de fleurs et d'herbes odoriférantes; j'y
plaçai le corps de Talaïs, que je recouvris de fleurs, de
feuillages, de gazon; j'y plaçai une pierre gravée. Gelimer vint y
chanter l'hymne de la mort; et depuis j'y retourne chaque jour gémir
sur son sort et appaiser son ombre. Une perte aussi cruelle a jeté
dans mon ame une profonde amertume; mes premiers plaisirs ont cessé
de me plaire; ces bois sont déserts pour moi, ou ne m'offrent que
Talaïs mourante; mon seul bonheur est d'écouter Gelimer, de lui
prodiguer mes soins, de m'instruire à supporter les revers, à
combattre, à surmonter la douleur, à triompher d'un souvenir qui a
troublé mes sens et mon ame. Childéric se tut, on vit qu'il pensoit
à Talaïs, chacun respecta son silence. On approchoit de l'heure
destinée au sommeil; Childéric en avertit Gelimer. Ce ne fut que le
lendemain qu'il conduisit Viomade sur la tombe de Talaïs; celui-ci
lui raconta comment il l'avoit découverte, et montra au prince la
guirlande flétrie qu'il y avoit déposée lui-même. Childéric
renouvella le simple hommage qu'il avoit coutume d'offrir à la tombe
de sa malheureuse amante. De retour dans la grotte, le jeune prince
s'assit à table entre ses deux amis; il voyoit sur le front de
Gelimer la douleur et l'inquiétude, et dans les yeux de Viomade une
secrete espérance mêlée d'alarmes; il sentoit lui-même combien ces
déserts alloient devenir affreux pour le vieillard; mais Childéric
n'hésitoit point, il vouloit seulement rassurer Gelimer et donner
ses ordres à Viomade. A peine eurent-ils achevé leur repas, que
Childéric dit au brave: Je te dois, ami, une bien vive reconnoissance,
tu as traversé pour moi les déserts et les sombres bois, tu as
souffert, tu as exposé ta vie, et au milieu de tous les périls,
tu es venu me parler de mon père... Reçois les remercîmens que
je te dois, mais prépare-toi à recevoir bientôt ceux de Mérovée.
Demain, dès l'aurore, tu quitteras ces lieux, et je t'enseignerai
une route sûre et peu longue; le printems qui commence, embellira
ton voyage, je t'armerai de mes meilleures flèches, tu porteras à
mon père des tablettes sur lesquelles j'écrirai tout ce que je
croirai propre à le consoler de mon absence. Mais quand il apprendra
que la reconnoissance, la tendre amitié, dit-il, en se jetant dans
les bras de Gelimer et le pressant sur son coeur; quand il saura que
des sermens sacrés me retiennent ici, son noble coeur sera
satisfait; un fils ingrat, insensible et parjure ne seroit plus
digne de lui. O dieux! s'écrioit Gelimer, ne permettez pas que
j'accepte son sacrifice. Viomade, emporté par son zèle et sa
guerrière franchise, osa refuser de partir, représenta au jeune
prince que son retour sans lui couteroit la vie au monarque;
qu'Egidius, profitant de cet instant favorable, monteroit sur le
trône, que la couronne seroit à jamais perdue pour lui. Viomade, lui
dit le prince avec fierté, vous peignez mon père comme un roi sans
courage et sans vertu. Heureusement le ciel m'a fait un plus auguste
présent. Mérovée a survécu à la nouvelle de ma mort, à la perte
d'Aboflède, il ne succombera point, quand il sera sûr que je vis
pour l'aimer, et me rendre, s'il est possible, le digne héritier de
sa valeur et de ses vertus. Viomade désolé, offrit de conduire avec
eux Gelimer. Barbare! dit le prince, veux-tu donc sa mort? Comment,
tu peux proposer à un vieillard aveugle et mourant de l'arracher de
sa retraite, pour traverser un pays immense, accablé par l'âge,
exposé à la pluie, au vent, aux ardeurs du soleil, couchant sur la
terre, quand il ne peut faire un pas sans un appui! Tu veux
l'entraîner des Palus dans les Gaules! Eh bien! dit Viomade, qu'il
reçoive mes soins, mes services; je m'engage, par tous les sermens,
à vous remplacer près de lui. Le remplacer! remplacer Tcie! ô dieux!
s'écrie Gelimer, l'univers entier ne le pourroit pas. Mais,
ajouta-t-il, d'un air sinistre et terrible, demain je vous
répondrai. Non, mon ami, reprit le prince avec douceur, j'ai répondu
et Viomade m'entend; c'est comme fils de Mérovée que je lui ordonne
de renfermer à l'avenir un noble zèle que j'admire, tant qu'il ne
sort pas des bornes que je dois lui prescrire. Demain il partira, il
ira remplir de joie l'ame de mon père. J'ai encore des tablettes que
j'ai apportées de France; je sors pour écrire plus librement sous
ces chênes; venez, mon cher Gelimer, le tems est calme et doux;
venez, appuyez-vous sans crainte sur le bras de votre cher Tcie,
toujours votre fidèle appui. O Tcie! disoit Gelimer, que tu es beau
aux yeux de la divinité! qu'ils seront heureux les peuples gouvernés
par toi! Oh! si ta sensibilité ne t'égare point, si tu peux résister
aux passions du monde, quel roi sera plus grand, et quels peuples
seront mieux gouvernés! O moeurs pures de nos bois solitaires! ô vie
simple! et qui ne laisse point d'amertume, paix de l'ame,
n'abandonnez jamais celui pour qui je forme mes derniers voeux!
Childéric entraîna Gelimer hors de la grotte, et s'éloigna de lui et
de Viomade pour écrire au roi. Le jeune prince étoit plus ému qu'il
n'avoit voulu le paroître; il chérissoit son père, et ce n'étoit pas
sans effort qu'il avoit ordonné le départ du brave; il lui sembloit
aussi qu'il porteroit avec gloire le sceptre des rois, et il
connoissoit toute l'étendue de son sacrifice. Il se peignoit le
moment où tombant aux pieds de son père, il recevroit encore ses
douces caresses si chères à son souvenir; ce moment où, au milieu
des siens, entouré de sujets fidèles, il verroit dans tous les yeux
la joie de son retour. Il ignoroit quand un jour si beau se
leveroit pour lui; il sentoit ce que le tems pouvoit lui coûter. En
écrivant au roi, ses larmes coulèrent, son coeur fut déchiré; mais
il ne lui vint pas même à l'esprit qu'il fût possible de changer son
sort. Pendant qu'il écrit, Gelimer défend à Viomade de troubler ses
méditations, et reste sous les arbres. La nuit les réunit dans la
grotte, et Childéric éloigne tout entretien affligeant. Le vieillard
presse sur son coeur le jeune prince, l'embrasse et gagne son lit.
Childéric ferme la grotte et s'éloigne avec Viomade; il ne songe
point encore au repos, et remet ses tablettes à l'ami fidèle qui les
reçoit à regret; déjà il a tout préparé, jusqu'à l'arc, jusqu'aux
flèches dont il doit l'armer; il se propose même de l'accompagner
quelques heures, si Gelimer l'approuve. Childéric ne cesse de
répéter à Viomade tout ce dont il le charge pour son père, pour
Ulric, pour son fils Eginard, ami de son enfance et compagnon de ses
jeux. Une partie de la nuit s'est écoulée avant qu'il cherche le
sommeil; aussi étoit-il grand jour depuis long-tems lorsque les deux
amis s'éveillèrent. Surpris de voir déjà la matinée si avancée, et
étonnés du silence de Gelimer, ils se levèrent à la hâte; Viomade
courut ouvrir l'entrée de la grotte, et le prince s'approcha
doucement du vieillard; il paroissoit dormir profondément: hélas!
c'étoit du sommeil de la mort. Le généreux Gelimer, ne pouvant
supporter la vie loin de l'objet de sa vive et unique affection, ne
voulant pas l'arracher plus long-tems au bonheur et à la gloire,
s'étoit percé le coeur du javelot même du jeune prince; le trait
étoit encore dans son sein. A ce spectacle, digne d'admiration et de
larmes, Childéric jeta un grand cri; Viomade s'approcha avec
empressement, et le prince lui montra en silence le corps glacé de
son généreux ami. En vain ils retirèrent l'arme meurtrière du sein
vertueux qu'elle déchiroit; la mort avoit saisi sa proie; les soins
tardifs et impuissans ne rappelleront point son ame déjà parvenue
aux demeures célestes. O Gelimer! disoit Childéric, tu revis encore
dans mon coeur; puissent tes leçons n'en sortir jamais, et cette
action sublime et cruelle m'apprendre à mourir! Triste et désolé,