lui avoit dit plusieurs fois qu'il les lui abandonnoit, et il en
avoit disposé; son successeur, déjà prévenu contre le favori, exigea
si promptement le remboursement de ces sommes, que le vieillard ne
put y satisfaire; il fut d'après la loi condamné au bannissement,
hors de la grande muraille qui sépare la Chine de la Tartarie. Un
jugement si terrible ôta au père de Gelimer tout son courage déjà
affoibli par les années; sa santé s'altéra, et l'approche du jour
marqué pour son arrêt, le jetoit dans le désespoir. Gelimer ne put
sans être ému et entraîné, voir couler les larmes de son père; il
courut réclamer l'indulgente modification, qui permet en Chine
l'échange du fils lorsqu'il s'offre volontairement pour subir la
condamnation infligée à son père; cette faveur terrible lui fut
accordée. Séparé d'une épouse qu'il adoroit, d'un fils qui venoit
par sa naissance de resserrer d'aussi doux noeuds, et qu'il ne
pouvoit entraîner l'un et l'autre dans les fatigues, la honte et la
misère auxquelles il s'étoit condamné, il vit arriver l'instant de
consommer son sacrifice. Conduit en coupable au-delà de la grande
muraille, il sentit renaître toutes ses forces en pensant à son
père; dépouillé de tous ses biens, séparé de tout ce qu'il aime, il
emportoit cependant un trésor au fond de son coeur, le sentiment
sublime de l'action magnanime qu'il venoit de faire, l'approbation
de sa conscience! Rejeté de sa vraie patrie, car c'est où l'homme
est fils, époux et père, c'est là où il a formé tous les doux liens
de la nature et de l'amour, qu'il a une patrie chère à son ame,
errant dans les vastes déserts de la Tartarie, il s'abandonnoit
alors à des regrets trop justes pour n'être pas excusés. Cependant,
relevant son ame abattue, se sentant fier de lui-même, il eut honte
de son désespoir, et prenant le chemin qu'avoient jadis choisi ses
aïeux, il suivit les bords du Jaïck, ceux du Palus-Méotides, et
enfin se réunit à la partie de sa famille qui servoit sous les
ordres d'Attila: il lui offrit son bras, qui fut accepté. Mais la
barbarie de ce peuple indignoit la grande ame d'un disciple de
Confucius: le meurtre de Bleda, frère d'Attila, lui fit horreur; il
gémissoit de ne pouvoir faire passer au coeur de ses frères une
étincelle de ce feu pur qui le brûloit. Fatigué des hommes, dégoûté
de la vie, il chercha une retraite qui leur fût inconnue; il
découvrit cette grotte, à laquelle il travailla avec soin; il venoit
s'y dérober aux regards, quand, l'ame trop oppressée, il avoit
besoin d'être seul avec son Dieu et son coeur; calmé par la
méditation, il retournoit combattre pour sa patrie, jusqu'au moment
où redevenu inutile, il pouvoit se dérober à elle sans lâcheté et
sans ingratitude. C'étoit ici qu'il pensoit à son épouse bien-aimée,
à son fils, qu'il faisoit ses meubles, ses instrumens sonores qu'il
mêloit aux sons de sa voix; c'étoit ici qu'il suivoit sa religion,
s'attachoit à ses principes, s'encourageoit contre les souffrances.
Mais sa raison, sa piété, sa force, ne purent l'armer contre la
crainte de la vieillesse abhorée des Huns: il ne pouvoit sans frémir
se figurer cette époque de la vie, où déjà malheureux par les
souffrances, il seroit encore méprisé et abandonné par les hommes,
où foible et ayant besoin de secours, il seroit livré à lui-même et
en opprobre à sa patrie. En Chine, il étoit père; dans ce pays,
l'amour filial égale presque l'amour paternel; dans ce pays,
l'adoption répare les erreurs de la nature, et donne au père
généreux un fils sensible et tendre: mais chez les Huns barbares
l'adoption ne sauve pas des cruautés, auxquelles même condamne la
paternité. Insensiblement Gelimer vit s'altérer sa santé et son
noble caractère; réduit à ne rien aimer, et possédant une ame de
feu, il en étoit dévoré; cet asile lui devint plus cher, et la
vieillesse l'inquiéta davantage. Sa religion lui défendoit de
recourir à une mort volontaire; il courut la chercher dans les
combats, et ne put y rencontrer que la gloire. Le tems fuyoit à pas
précipités, sa marche rapide effrayoit Gelimer, et la tristesse de
son coeur ajoutant au poids des années, on lui déclara, lors de la
bataille de Cologne, que ce seroit le dernier jour qu'il auroit
l'honneur de se mêler aux guerriers. C'étoit la seconde fois que les
hommes jugeoient Gelimer, et la seconde fois qu'ils se montroient
cruels et injustes. Son ame vive, expansive et tendre, en fut
révoltée; elle se ferma à son tour à la douce pitié qu'elle n'avoit
jamais pu attirer à elle, il se promit de devenir féroce, et
s'élança dans la mêlée, plein d'une rage qu'il perdit en
m'apercevant évanoui, prêt à être écrasé sous les nombreux chariots
qui suivoient et embarrassoient notre armée: l'aspect de mes dangers
détruisit toutes les résolutions de sa colère; plein d'une tendre
compassion, il me souleva, m'entraîna hors de la mêlée, et me donna
des secours. Un sentiment généreux l'avoit seul inspiré, un
sentiment personnel, un retour sur lui-même lui succéda; il m'avoit
vu abandonné et ne soupçonnoit guère que cet enfant, laissé sans
secours sur le champ de bataille, étoit le fils du grand Mérovée.
Une idée subite s'éleva dans son coeur, il y céda promptement,
craignant ou, que reprenant mes sens, je ne refusasse de le suivre,
ou que je ne fusse réclamé; telle fut la pensée qui le décida à
s'embarquer avec moi à la hâte; il se proposoit de m'aimer, de
retrouver en moi tous les objets de sa tendresse, de m'asservir
d'abord, de m'enchaîner après par le sentiment. Toutes ces idées
vinrent en foule s'offrir à son coeur, elles l'enivrèrent d'une
délicieuse félicité; il renonça dès-lors à sa seconde patrie, au
monde entier, et résolut de vivre avec moi dans cette grotte; il en
prit la route secrète, m'entraînant à sa suite, soit en me montrant
quelque objet nouveau, soit en me faisant entendre que si je
l'abandonnois, je mourrois de faim, soit en prenant un air farouche,
soit en me tendant les bras: la nuit, il me couchoit sur sa poitrine
pour me garantir de l'humidité. Nous parvînmes ainsi à un
souterrain; je ne voulois pas y entrer, parce qu'il étoit obscur;
mais Gelimer, ayant frappé des cailloux et fait du feu, alluma une
branche de pin qu'il venoit de couper, et marcha devant moi; je le
suivis sans répugnance, et après avoir marché long-tems ainsi
éclairés, nous nous arrêtâmes; il me donna à manger des oeufs
d'oiseaux, que j'aimois beaucoup, quelques fruits, et je m'endormis
dans ses bras comme à l'ordinaire; mais quelle fut ma douleur le
lendemain en me trouvant dans l'obscurité! je poussai des cris
affreux. Gelimer me caressa, m'encouragea de la voix, reprit la
route en me tenant par la main; mais je n'étois point rassuré. Nous
dormîmes encore une fois dans ce souterrain; mon sommeil fut si
agité, que Gelimer, qui me sentit brûlant, se décida à hâter notre
marche, et à m'arracher promptement de ce séjour malsain, et qui
lui parut altérer ma santé. Il m'a dit depuis que jamais il n'avoit
autant souffert que cette nuit, en me voyant si inquiet, sentant sa
poitrine baignée de mes pleurs, ma tête brûlante, il croyoit déjà me
voir tomber mourant dans ses bras. Son coeur étoit déchiré, il
s'affligeoit immodérément. Nous reprîmes notre route, il voulut me
porter sur ses épaules, je ne le voulus pas, et je m'obstinai à
marcher; mais bientôt quelle fut ma joie, quand j'aperçus une vive
clarté paroître à l'extrémité du souterrain; j'oubliai tout-à-coup
mes chagrins, mes maux, mes alarmes, et courant vers l'endroit que
le jour m'indiquoit, je sortis avec une joie inexprimable de cette
retraite des ténèbres, et me trouvai dans une prairie délicieuse,
toute couverte de fleurs: les gouttes de rosée suspendues aux
feuilles, aux brins d'herbes, aux différentes plantes des prés,
brilloient de mille couleurs qu'elles recevoient du soleil; des
chèvres bondissoient, mille oiseaux chantoient dans les airs: aussi
innocent qu'eux même, j'avois retrouvé toute l'insouciance de mon
âge, sa gaieté, sa joie; les chagrins et ma nuit étoient à un siècle
de moi; je ne me lassois point d'admirer le jour et les lieux
charmans qui m'environnoient; j'apercevois de loin un grand fleuve,
je crus revoir le Rhin, revenir dans ma patrie, et retrouver bientôt
ma mère et le roi. Gelimer jouissoit de ma joie, de ma santé, et me
regardoit avec l'expression de la tendresse; j'entendois ses
regards: le sentiment sait toujours s'exprimer quand il est vrai,
l'ame parle à l'ame, et si l'homme n'étoit que bienfaisance et
qu'amour, comme sans doute ce fut sa première destinée, il eût pu se
passer du langage. Nous restâmes tout le jour dans le lieu que
j'aimois tant; le lendemain je le quittai avec regret; nous
marchâmes encore deux jours dans les bois, et nous parvînmes le
troisième dans cette grotte, que je trouvai délicieuse. J'étois
extrêmement fatigué; Gelimer tira d'une des cavités un vase rempli
de vin, de fruits secs; il avoit tué plusieurs animaux à coups de
flèches, il les fit cuire, et ayant paîtri une farine qu'il prit
dans un vase de la même matière que celui qui contenoit le vin, il
fit un espèce de gâteau; tous ces apprêts m'amusèrent beaucoup.
Gelimer me fit coucher sur un lit qui se trouvoit dans une autre
cavité; je dormis profondément; le lendemain il me fit baigner dans
ma jolie fontaine, me mena à la chasse, et cette vie active et
nouvelle m'enchantoit. Je n'oubliois pourtant ni ma mère, ni le roi,
ni la France; me confiant en leur amour, je m'attendois chaque jour
à voir arriver quelqu'un pour me chercher, et j'attendois sans
impatience, sûr de leurs soins et de leur tendresse. Gelimer ne me
laissoit jamais sortir sans lui, mais il étoit d'une complaisance
infatiguable; il avoit appris à m'entendre avec une étonnante
facilité, ses progrès étoient pour moi une source de plaisirs
toujours nouveaux; j'attendois impatiemment qu'il pût me parler, et
avant l'hiver j'eus cette satisfaction. Le changement qu'opéra cette
saison ne fut pour moi qu'une variété de plaisirs. Gelimer m'avoit
enseigné sa langue en apprenant la mienne, et je parlois
indifféremment l'une et l'autre. Comme nous ne sortions que
rarement, et seulement pour quelques heures, il profita des longues
soirées pour m'apprendre à faire différens meubles, des flèches d'un
bois dur et qui supplée au fer, des vases d'argile; il m'enseigna à
cultiver des plantes qui fleurissent dans l'hiver, à jouer d'un
instrument bizarre et sonore, que j'aimois beaucoup. Il me nomma
_Tcie_, nom chinois, qui veut dire réunion, mélange, parce qu'il
trouvoit en moi différens objets qui lui étoient chers. Le printems
nous rendit nos premiers plaisirs. Gelimer étoit, quoique âgé,
encore léger à la course, adroit à la chasse; mais il ne vouloit pas
me confier son arc, et malgré mes prières, il ne me laissoit ni
chasser ni sortir sans lui. Je voyois qu'il craignoit de me perdre,
et se faisoit un bonheur de me conserver près de lui; je riois en
moi-même de cette pensée, car je m'attendois toujours à voir arriver
un des braves de mon père: je t'attendois surtout, mon cher Viomade,
et souvent même dans mes songes, je croyois te voir, t'entendre,
partir avec toi, et m'élancer dans les bras de mon père; je croyois
couvrir de mes tendres baisers les mains de la reine, et me
retrouver au milieu de vous. Gelimer, qui avoit rapporté de la Chine
de grandes connoissances en agriculture, m'apprit à multiplier les
fleurs du printems, les grains et les fruits de l'automne; il ne
borna point à ces légères instructions les leçons qu'il me donna, il
m'enseigna à connoître le cours des astres, la forme et la
description de la terre, les maximes de Confucius; je lui
communiquois ce que j'avois appris du sage Diticas; il admira sa
morale, sa religion: sous d'autres noms il adoroit les mêmes dieux
que moi, chérissoit et honoroit surtout la vertu, et s'efforçoit
d'en remplir mon jeune coeur. Je répondois à ses soins, le tems
s'écouloit sans que je m'en aperçusse, je grandissois; l'air,
l'exercice, une nourriture frugale, des jours sereins, tout
contribuoit à ma santé; et lorsque plus pressé de vous revoir, un
léger nuage de tristesse obscurcissoit mes traits, Gelimer
l'effaçoit promptement en m'enseignant une chose nouvelle, qui
s'emparoit tout-à-la fois de mon tems et de mes pensées. Cependant
mon ami devenoit triste, languissant, il s'affoiblissoit, je
m'affligeois de ses souffrances, je cherchois à les adoucir; je le
questionnois sur ce qui pouvoit les causer.
Une belle matinée de printems, après avoir salué l'aurore, invoqué
les dieux, respiré l'air parfumé des bois, je conjurai Gelimer, que
j'entendois soupirer, de m'ouvrir son coeur; nous nous assîmes sur
ce même banc de mousse. Tcie, me dit le sage vieillard, m'aimes-tu?
Je le lui jurai. Sais-tu bien que je t'ai sauvé la vie? tu périssois
sans moi sous des chariots prêts à t'écraser... Je ne l'avois pas
oublié, et je lui témoignai ma reconnoissance. Eh bien! me dit-il,
je vais te dire tous mes secrets; mais une promesse encore, et je te
rends ta liberté, je te donnerai mes armes, tu seras plus maître
dans ma caverne que moi-même; tout ce que j'ai t'appartiendra; loin
de me devoir encore de la reconnoissance, c'est moi qu'elle engagera
à jamais. Jure moi sur l'honneur, serment si sacré dans ta patrie,
jure moi à la face du ciel qui t'éclaire, de ne point m'abandonner,
de protéger mes derniers jours, de me laisser mourir dans cette
grotte paisible, et lorsque mon ame s'envolant vers les cieux, ou
s'emparant d'un autre corps, aura quitté sa demeure passagère,
promets moi d'ensevelir ma dépouille mortelle dans cette même grotte
où je t'ai prodigué tant de soins. J'hésitois à prendre un tel
engagement; j'avois toujours conservé le vague espoir de retourner
dans ma patrie, j'allois pour ainsi dire y renoncer, j'étois ému,
attendri; mais je me taisois. Eh quoi! cher Tcie, reprit Gelimer,
pourrois-tu m'abandonner vieux et mourant, et me refuser
quelques-uns de ces nombreux instans que te prépare la nature? A
peine aux portes de la vie, une longue carrière est devant toi,
tandis que je touche à ma dernière heure; bouton naissant, tu vas
croître encore plus d'un printems avant de fleurir, et moi, déjà
flétri, je suis penché vers la terre; demain je tomberai, demain on
dira de Gelimer: Il a vécu; et j'aurai disparu comme mes ancêtres. O
enfant digne d'amour! prends pitié de ma dernière heure; déjà mes
yeux commencent à se fermer à la clarté du jour, déjà un voile épais
s'étend pour moi sur toute la nature; ah! veux-tu donc m'abandonner!
Il dit, et tendit vers moi ses mains tremblantes, quelques larmes
tombèrent de ses yeux: c'en étoit trop, je me jetai à genoux, et
m'écriai! O dieux! qui punissez le parjure, recevez le serment que
je fais d'aimer, de servir Gelimer, et de n'abandonner ces lieux que
lorsqu'il sera endormi du sommeil éternel. Gelimer me serra dans ses
bras, me pressa sur son coeur, je lui rendis ses caresses. Ce jour
fut un jour bien intéressant pour tous deux. Gelimer, sans crainte
pour l'avenir, venoit d'acquérir un fils, et moi je venois
d'assurer son bonheur. Bientôt après, il me fit part de sa
naissance, et du sacrifice qu'il avoit fait à son père; enfin de
tout ce que je vous ai raconté. Il m'avoua qu'après m'avoir secouru,
le désir d'échapper aux lois barbares des Huns, le besoin surtout
d'aimer encore, l'avoient décidé à s'emparer de moi; j'admirai son
dévouement, l'essor de sa vertu éleva mon ame, je fus heureux
d'embellir les jours d'un fils généreux, de consoler sa vieillesse.
Il me demanda alors qui étoit mon père; jamais il ne m'avoit fait
cette question, il craignoit trop de me rendre à cette idée. Je lui
répondis que je devois la vie à un grand guerrier, et que je le
priois de ne plus m'en rappeler le souvenir. Il se soumit, me donna
un arc, des flèches, vint encore quelques fois à la chasse, plus
souvent m'y laissa aller seul, et enfin n'y vint plus du tout. A
force de m'exercer, mon adresse surpassa mon espérance; j'atteignois
l'oiseau dans son vol, et à la course tous les animaux les plus
agiles. Le soir, Gelimer continuoit à m'instruire de l'histoire des
hommes, j'écoutois surtout celle des rois, la chute de Rome, la
destruction des empires, les grands changemens de dominations, tous
les effets immenses du génie souvent d'un seul homme, frappoient mon
coeur: combien, sans se douter qu'il me parloit de mon père, Gelimer
me vanta le courage et la sagesse de Mérovée! Ces entretiens chaque
jour me plaisoient d'avantage; mais en revenant de la chasse une
belle soirée d'automne, je trouvai Gelimer assis devant la grotte,
et dans une attitude mélancolique; il me parut frappé d'une grande
douleur; alarmé, je me précipitai vers lui: Qu'avez-vous, mon ami,
lui dis je? O Tcie! me répondit-il, je ne verrai plus ce soleil, les
fleurs ni la verdure; je ne verrai plus ton riant visage, plus doux
pour moi que le printems dans toute sa pompe; c'en est fait,
d'épaisses, d'éternelles ténèbres enveloppent Gelimer, je suis
aveugle! Un cri m'échappa, je m'attendois chaque jour à cette
nouvelle, et pourtant elle m'atteignit au coeur. Depuis ce jour,
Gelimer fut l'objet de mes plus tendres soins, de mon culte, de ma
vive amitié. Je l'aimai avec excès, je craignois de m'en éloigner,
je ne chassois que pour nous nourrir; j'aurois juré dès-lors de ne
jamais le quitter, si déjà je n'en eusse fait le serment. Il
redevint calme enfin, je le consolai, et au bout de quelques mois,
il s'étoit accoutumé à son sort. Mais, ajouta le prince, ce récit a
r'ouvert toutes les blessures de mon ami. Interrompons-nous ici, il
est tems d'ailleurs de nous reposer; ce qui me reste à dire,
renferme un triste événement qui a troublé la paix de mes jours;
demain je vous raconterai cette douloureuse histoire, demain nous
donnerons des pleurs à la jeune Talaïs. Ce soir, retirons-nous, et
cherchons à oublier dans un doux sommeil les sombres idées qu'a fait
naître mon récit. O mon ami! disoit-il à Gelimer, chassez
l'inquiétude empreinte sur votre front, ne gémissez point comme le
font les infortunés, Childéric n'est point un parjure, et tous les
trônes du monde ne peuvent le séduire ni changer son coeur. Gelimer
poussa un profond soupir, et s'appuya sur le bras du prince; ils
rentrèrent dans la grotte, éclairée comme la veille. Viomade
regardoit avec respect le sensible Gelimer; il admiroit les soins
que Childéric prenoit, soit pour rassurer son ame troublée, soit
pour lui servir de guide, le nourrir, veiller sur ses jours.
Cependant le serment qu'avoit prononcé le prince l'alarmoit, il ne
peut le trahir; Gelimer consentiroit-il volontairement à se séparer
de ce dernier objet de tendresse? Viomade ne peut le croire, il
s'inquiète et n'ose exprimer son inquiétude. Gelimer, plus tourmenté
par ses pensées, se taisoit également: Childéric seul ne dissimuloit
rien; et soit que le souvenir d'Aboflède excitât sa tristesse, soit
que la gloire dont s'étoit couvert Mérovée exaltât son ame, soit que
l'ambition et l'audace d'Egidius l'enflamassent de courroux, soit
qu'il parlât de sa tendresse pour Gelimer, de la joie qu'il
éprouvoit d'avoir retrouvé Viomade, son coeur l'inspiroit; la vérité
toute entière s'en échappoit, se peignoit sur son visage charmant,
et donnoit à sa voix mélodieuse un accent plus persuasif. Après le
repas, ayant fermé la grotte, et conduit Gelimer sur sa couche,
Childéric et le brave se retirèrent de leur côté. Gelimer passa la
nuit dans la plus terrible agitation; il chérissoit trop ardemment
Childéric pour lui enlever plus long-tems le rang suprême où
l'appeloit la destinée; il n'aimoit pourtant plus le monde, et
n'estimoit plus les hommes; mais Childéric étoit dans l'âge des
riantes pensées, des délicieuses espérances; les plaisirs alloient
l'environner, l'enivrer, le ravir. Ces instans passagers
dédommagent l'homme des pleurs de l'enfance, de la prévoyante
inquiétude de l'âge mur, de l'infirme vieillesse, de la douloureuse
mort. Doit-il lui enlever sa part des biens de la terre, et ne lui
en laisser que les maux? mais peut-il vivre sans Childéric! Ces
combats le déchirent, sa belle ame ne peut encore se résigner.
FIN DU LIVRE SIXIÈME.
CHILDÉRIC
LIVRE SEPTIÈME.
SOMMAIRE
DU LIVRE SEPTIÈME.
Childéric, forcé d'aller à la chasse, et inquiet de l'état dans
lequel étoit plongé le vieillard, l'avoit recommandé aux soins
de Viomade. Gelimer à son réveil jette un cri d'effroi, en
reconnoissant le brave au lieu de son cher élève; mais il se
rassure, et le retour du prince le console bientôt. Il veut
s'asseoir sous les chênes. Childéric reprend son récit, et
raconte avec sensibilité la rencontre qu'il fit à la pêche,
d'une jeune fille nommée Talaïs, leurs jeux, leurs plaisirs,
l'amour qu'elle conçut pour lui, le trouble qu'il en ressentit;
les conseils de Gelimer en garantissent. Progrès de la passion
de Talaïs; son désespoir; sa mort. C'est sa tombe que Viomade a
aperçue, et sur laquelle il a déjà placé la guirlande
funéraire. Childéric y conduit de nouveau ce brave, et dépose
le tribut du regret et de la piété sur la pierre funèbre. De
retour dans la grotte, le prince engage Viomade à partir
promptement pour la France, afin de rassurer le roi, et le
charge de lui dire qu'un serment sacré l'enchaîne dans ces
lieux. Gelimer est agité. Viomade refuse de partir sans le fils
du roi. Childéric ordonne. Le brave offre de remplacer le
prince auprès du vieillard, qui le repousse, et promet de lui
rendre réponse le lendemain. Il gémit sur sa couche; en vain le
prince le rassure. Le jour renaît, Gelimer n'est plus, il s'est
percé le coeur du javelot même du prince. Juste douleur.
Cérémonie funèbre. Adieux éternels à la grotte, aux forêts, à
la tombe de Talaïs. Childéric part suivi du brave.
LIVRE SEPTIÈME.
Childéric s'étoit levé dès le point du jour pour aller à la chasse,
car les provisions alloient manquer; il avoit défendu à Viomade de
le suivre. Le chagrin qu'éprouvoit Gelimer l'affligeoit, il ne
voulut pas le laisser seul, et recommanda au brave de ne point
s'éloigner de son vieil ami, de pourvoir à ses besoins, sur-tout de
ne lui rien dire qui pût exciter sa tristesse. Songe que je l'aime,
disoit ce prince; que sa peine est ma peine, que le rendre
malheureux, c'est me déchirer le coeur. Viomade promit d'obéir aux
ordres du prince, celui-ci s'éloigna doucement pour ne pas troubler
le repos de Gelimer, qui s'étoit endormi depuis quelques momens.
Viomade attendit silencieusement son réveil; mais Gelimer jeta un
cri d'effroi en le reconnoissant. Où est Childéric? dit-il, avec
impétuosité; où est-il? A la chasse, reprit Viomade; il m'a ordonné
de rester près de vous jusqu'à son retour. Gelimer parut frappé
d'une vive douleur; mais revenant à lui, et étendant les bras avec
passion, il s'écria: Oh! pardonne, ô toi! dont l'ame est innocente;
ô toi! l'ange tutélaire de mes jours, pardonne au soupçon injurieux
qui vient de s'élever dans mon coeur. Ah! je l'abjure; et plein de
confiance, je t'aime et t'admire. Alors le vieillard quitta sa
couche; Viomade lui présenta le repas que Childéric lui avoit
préparé; il le repoussa, sortit de la grotte, se plaça sous les
chênes, et tomba dans une sombre rêverie, dont rien ne put le tirer.
En vain on l'auroit entrepris, ses idées s'étoient emparées de
toutes ses facultés; il parloit avec lui-même, se répondoit,
s'accusoit de foiblesse, cherchoit à ranimer l'étincelle de
générosité qu'il sentoit dans son coeur; mais l'amour de la vie, la
crainte de perdre ce qu'il aimoit, le faisoit retomber dans ses
premières perplexités. Childéric ne se fit pas long-tems attendre,
il revint chargé de différens gibiers. A son approche, le front
sourcilleux de Gelimer s'épanouit, le sourire reparut sur ses
lèvres, le bonheur rentra dans son ame. Les soins qu'exigeoient les
provisions achevèrent d'employer la matinée; le jour étoit froid et
pluvieux: cependant l'hiver étoit écoulé, et le printems alloit
prendre lentement sa place, réparer ses ravages, et préparer les
fleurs de l'été, les fruits de l'automne. Il fallut passer dans la
grotte cette journée destinée à terminer le récit de Childéric:
après le repas, il commença en ces termes.