Tandis que le vieillard chantoit, Viomade qui suivoit sa voix,

s'étoit approché et l'examinoit; à son habillement, à ses traits, il

reconnut bientôt un des compatriotes de Draguta, succombant sous le

poids des années, et réchauffant aux rayons du soleil ses membres

glacés. Comment a-t-il pu apprendre la langue inusitée dans sa

patrie? sans doute c'est lui qui a gravé l'inscription que vient de

lire Viomade; un sentiment confus s'empare de son coeur; cependant

il demande avec confiance l'hospitalité. Aux premiers sons de sa

voix, le vieillard a frémi, un terrible courroux a enflammé tous

ses traits. Qui es-tu? s'écrie le Hun palissant; qui es-tu, ô toi

qui osa approcher de la caverne de Gelimer? Viens-tu pour en

troubler la paix? viens-tu persécuter un malheureux vieillard

que le tems accable, privé de la clarté des cieux et sans défense?

Rassurez-vous, reprit Viomade; je suis moi-même un malheureux égaré;

la faim me tue; secourez ma misère; accordez-moi un peu de

nourriture et quelques heures de repos, ensuite je continuerai ma

route. Oh! reprit Gelimer, il fut un tems où la plainte du

malheureux parvenoit vîte à mon coeur, où je lui tendois les bras,

plein de confiance et d'humanité. Dans ce tems, je ne les

connoissois pas encore ces hommes si méchans; ils ne m'avoient point

banni de ma patrie comme un criminel, séparé de mon épouse et de mon

fils; je n'avois pas, sur une autre terre, retrouvé d'autres

barbares. J'avois encore des yeux pour interroger ceux de l'homme,

pour lire sur son front, siége de l'ame. Tu me trompes, cruel

étranger; ta voix me semble celle des destins, et tes paroles ont

l'accent sinistre du chant de mort; oui, tu viens ici conduit par la

haine, tu viens me dérober mon trésor! O vieillesse douloureuse!

odieuse impuissance! ô rage et désespoir inutiles! A ces mots,

Gelimer penche sa tête et paroît accablé de sensations terribles;

Viomade respectant sa douleur, en laisse calmer les trop vifs

ressentimens. Alors le vieillard reprenant la parole ajouta: Ces

lieux sont éloignés de toute habitation, aucune route n'y conduit;

comment, malheureux, les as-tu découverts? Parle; quel étoit ton

dessein? Ah! si tu es un Franc, si tu viens dans de barbares

projets, fuis cruel, fuis la caverne de Gelimer! il recevroit plutôt

tous les monstres affamés des bois, qu'un de ces Francs qu'il

abhorre. D'où venois-tu, quand tu as parcouru la route ignorée de ma

sombre retraite? Pourquoi, comment se peut-il que tu y sois parvenu?

que venois-tu y chercher? Hélas! j'aurai confié mes jours et mon

bonheur aux entrailles de la terre, et les hommes ne me laisseront

pas mourir paisible! J'aurai creusé le sein des rochers pour y

cacher mes derniers jours, et leur barbarie viendra m'y poursuivre!

Eloigne-toi, te dis-je; ne m'adresse pas des paroles trompeuses; on

ne trompe plus Gelimer. Je ne puis m'éloigner, reprit Viomade,

décidé à demeurer auprès de cet homme extraordinaire, et à se

procurer, par adresse ou par force, une nourriture dont il a besoin,

et des renseignemens auxquels il a confiance, sans trop s'en rendre

raison. Je ne puis m'éloigner; mes forces sont épuisées par la faim,

j'ai perdu mes flèches pendant le dernier orage, et je n'ai pu

chasser; j'expire, si tu me refuses des secours; je vais attendre

la mort à tes côtés. Oh! cruel, dit Gelimer avec un geste passionné,

tu le sais, tu le sais donc que le mortel jeune et bienfaisant doit

venir bientôt, qu'il aura pitié de ta peine et horreur de mes refus?

Eh bien! puisqu'il le faut, aide-moi à me soulever, et regarde

là-bas; en face de ces chênes qu'entoure un banc de mousse, tu dois

apercevoir l'entrée d'une caverne dont les arbrisseaux cachent une

partie; c'est-là qu'il faut guider mes pas, c'est-là que je

t'offrirai la nourriture des sauvages habitans des cavernes et des

déserts. Viomade, toujours appuyé sur la branche d'arbre qu'il a

arrachée pendant l'orage, soutient les pas chancelans du vieillard,

et parvient à une grotte spacieuse et charmante, qu'il trouve

remplie de meubles et d'objets inconnus dans ces climats. Sur une

table sont des viandes cuites; dans un vase d'une terre argileuse et

durcie au feu, il trouve un vin de fruit excellent, des gâteaux

faits de différentes sortes d'amandes, du miel et des fruits secs.

Viomade s'attendoit peu à des mets si abondans, et qui lui

paroissent si étrangers à ces climats; il admiroit l'intérieur de la

grotte, que tapissoient les longs rameaux toujours verds du Tuga de

Chine, les branches piquantes et ornées de leurs grappes rouges du

buisson ardent; un ruisseau limpide traversoit la grotte et

murmuroit sur de petits cailloux, légers obstacles qui s'opposent

foiblement à son cours et irritent ses flots volontaires; deux

cavités pratiquées dans l'enfoncement, renferment deux lits de peaux

d'ours: ils sont deux, cela est certain. Viomade excité par une

secrète espérance, mêle adroitement à l'expression de la

reconnoissance, des témoignages d'étonnement sur la langue que parle

Gelimer. Je l'appris, lui répondit le Hun, d'un prisonnier fait

devant Cologne, à cette fameuse journée qui coûta tant de sang à ma

triste patrie. Ce combat fut le dernier où ma valeur s'est signalée.

Hélas! depuis ce tems, enchaîné par la douloureuse vieillesse,

inutile à ma patrie, séparé de tous les miens, poids honteux que la

terre porte à regret, sans la pitié d'un enfant, j'aurois depuis

long-tems succombé, et cette terre qui autrefois m'a vu levé, fier

et superbe, auroit reçu mes restes inanimés et abandonnés aux

monstres des forêts. O empire du tems! que n'ai-je pu t'échapper par

une mort glorieuse au milieu des combats, et avant d'être devenu,

de vaillant et robuste, foible et languissant. Viomade qui a

recueilli chaque parole du Hun, en a reçu une vie nouvelle; l'espoir

remplit son coeur: une secrète inquiétude l'agite, il se lève de

table, examine chaque meuble, interroge chaque objet, il sent qu'il

a raison d'espérer. Cependant rien ne lui avoit encore répondu; il

cherche dans les cavités qui recèlent les couches sauvages; celle

qu'il examine d'abord n'offre rien à sa curiosité; il s'approche de

la seconde, et tombe à genoux muet de surprise, d'admiration; la

joie inonde son ame. Là, suspendu à la roche, il voit le javelot

même de Childéric; il n'en croit pas ses yeux seuls, ses mains le

détachent, ses lèvres le pressent, et des larmes qu'il ne peut

retenir tombent brûlantes sur l'arme sacrée. Les mouvemens de

Viomade ont échappé à Gelimer; mais surpris et inquiet du silence

qu'observe l'étranger, il lui demande fièrement à quoi il s'occupe,

et Viomade rougissant du mensonge qu'il prononce, s'excuse en

tremblant sur la fatigue et sur le besoin de sommeil qu'il éprouve.

Gelimer lui montre son lit; mais avant qu'il y cherche le repos, il

se fait conduire sur le banc de mousse et sous les chênes. Viomade

libre de s'abandonner aux pensées qui le ravissent, rentre

promptement dans cette grotte où il a trouvé le bonheur; il prend

encore ce javelot, signal de sa prochaine félicité; il cherche à

découvrir quelque autre objet qui confirme son espoir, mais rien ne

se présente à ses yeux. Où est-il, ce fils du roi? pourquoi ne se

montre-t-il point encore? Gelimer n'a point fixé l'heure de son

retour, il l'attendoit pourtant; mais il tarde trop à l'impatience

de Viomade: il ne peut demeurer plus long-tems dans l'inaction, il

sort de la grotte et va voler sur les pas du jeune prince; mais s'il

s'égare, si en s'éloignant il perdoit l'instant du retour? Ces

craintes l'arrêtent, il revient sur ses pas et va s'asseoir près de

Gelimer, dont il espère obtenir quelques détails. Mais à son

approche le Hun a frissonné, une vive terreur s'est peinte sur son

visage, il est demeuré triste et rêveur; revenant à lui: Etranger,

dit-il, te voilà reposé, prends dans ma caverne tout ce qui peut

t'être nécessaire, prends mon arc et mes flèches, choisis dans tout

ce que je possède ce qui peut servir à ton voyage; mais au nom de

l'hospitalité même, quitte ces lieux dans l'instant. En vérité, je

ne le puis, répondit Viomade; mes pieds sont tellement douloureux,

qu'il me seroit impossible de suivre mon chemin. Ah! Gelimer,

permettez que je reste encore. Fatal étranger, reprit le vieillard,

tu abuses de mon triste sort. O dieux de ma patrie! protégez-moi.

Alors s'éloignant de Viomade autant que le permet le banc sur lequel

ils sont assis, posant sa tête sur ses mains, il paroît réfléchir

profondément. Interrompant tout-à-coup sa rêverie: Quel âge as-tu,

dit-il à Viomade? J'ai vu cinquante fois la saison de Mars, reprit

le brave. Age terrible, s'écria Gelimer avec violence; âge où

l'homme est ennemi cruel de l'homme, où il a déjà perdu sa

franchise, sa candeur; où le feu des passions délicieuses ne le

brûle plus, où il connoît et jouit de la vengeance, de la rapacité,

de l'ambition; âge où encore dans toute sa force, il n'est plus

sensible, où tous les secrets mobiles des hommes lui sont connus, où

enfin, refroidi par la jouissance, détaché par la réflexion, il

cesse d'espérer, parce qu'il a cessé de croire; il cesse d'aimer,

parce qu'il n'estime plus; où il cesse d'être heureux, parce que,

privé des illusions qui enchantent les premières années de la

jeunesse, il marche avec la vérité austère, vers le triste but de la

vie. Mais, ô dieux! ajoutoit-il avec une émotion plus douce, et se

parlant à lui-même: il ne vient point, celui dont l'approche éloigne

de moi les souvenirs déchirans et les noirs soucis, tel qu'un vent

léger écarte loin du soleil les sombres nuages; il ne vient pas

celui dont la voix douce comme le chant de l'oiseau matinal, réjouit

mon coeur, y porte la paix, le réchauffe d'une vive amitié. Tcie, ô

mon cher Tcie! où es-tu? O toi! encore aux beaux jours de la candeur

et de la bonté, hélas! tu subiras la loi immuable du tems, de ce

tems qui détruira tes vertus, comme il altèrera ta beauté; tu seras

coupable, tu deviendras vieux. Oh! puisse l'ange de la mort te

frapper brillant encore de jeunesse et d'innocence!

Viomade écoutoit cet homme extraordinaire, il s'étonnoit de ses

discours; il étoit surpris qu'au fond des bois, il eût acquis une si

profonde et si triste connoissance des hommes. Il réfléchissoit sur

ce qu'il venoit d'entendre, lorsqu'un léger bruit fixa l'attention

du Hun; il se leva et étendit les bras vers le petit monticule avec

un mouvement passionné. Viomade jeta les yeux sur l'endroit d'où le

bruit partoit; il distingua celui d'une marche rapide qui froissoit

les feuilles desséchées, et se sentit l'ame bouleversée; cet instant

alloit décider de son sort. Bientôt il voit paroître sur la hauteur

un jeune homme d'une figure mâle et douce, ses cheveux blonds et

bouclés flottent au gré des vents, son arc et ses flèches sont

attachés sur ses épaules; il tient deux louveteaux qu'il vient de

dérober à leur mère. La jeunesse dans toute sa fraîcheur brille sur

son front et anime ses joues vermeilles; c'est Bélénus lui-même qui

se montre aux mortels surpris et charmés. Mais Viomade a déjà

reconnu Childéric; le jeune prince, frappé à l'aspect d'un étranger,

s'étoit arrêté dans le chemin et l'examinoit; tout-à-coup, jetant

les louveteaux dont il est chargé, il s'élance, et plus léger que la

flèche qui poursuit et atteint l'oiseau, il tombe dans les bras de

Viomade en s'écriant: ô Viomade! ô tendre et fidèle ami de mon père!

est-ce bien toi que j'embrasse? ô jour heureux qui te conduit vers

nous, qu'il soit à jamais cher et sacré! Le brave, trop ému, ne

peut répondre; il a voulu se jeter aux pieds du fils des rois, mais

Childéric l'a retenu contre son coeur, et l'amour l'emportant sur le

respect, le brave a osé presser dans ses bras vainqueurs et fidèles,

celui pour qui ils ont combattu, pour qui ils combattront encore. O

Viomade! reprit le prince, rassure-moi promptement: comment se porte

la reine et mon père? Hélas! que j'ai dû leur coûter de larmes! Le

brave, qui veut éloigner encore le récit de la mort d'Aboflède,

répondit: Vous connoissez leur amour, vous devinez leur douleur.

Mérovée est toujours le plus grand comme le meilleur des rois. J'en

rends grace aux dieux qui le protègent, reprit le prince. Mais

pendant cet entretien, que devenoit Gelimer? L'infortuné!... il se

livroit à la plus profonde douleur. Childéric s'en aperçut, s'avança

vers lui, lui prit la main avec tendresse: ô fils des rois! lui dit

Gelimer, tu m'as caché ta naissance; pourquoi? Mon ami, lui répondit

Childéric, avant de vous connoître, je craignis d'être livré à

Claudebaud; depuis que je vous aime, j'ai cru devoir vous laisser

ignorer de quel rang, de quelle fortune je me privois pour vous.

Oh! oui, dit Gelimer en l'embrassant, c'étoit bien là ta pensée; ton

ame est pure comme le cristal des fontaines; ta bouche n'a jamais

proféré le mensonge, la vertu habite ton coeur, un rayon divin

t'anime. Ah! tous les hommes naissent bons, ajouta-t-il avec

douleur, et se jetant sur son banc de mousse; c'est le tems qui

détruit tout.

Viomade, l'heureux Viomade admiroit en silence le jeune et beau

prince; on voyoit réunis en lui les traits superbes de Mérovée aux

graces d'Aboflède; c'étoit bien le front auguste du roi, ses yeux

bleus, altiers et brillans; mais les belles paupières de la reine en

voiloient l'éclat, en modéroient l'ardeur; c'est son teint délicat

et frais, sa bouche, son délicieux sourire. Childéric a la taille

majestueuse du roi, sa marche noble; mais ses mouvemens gracieux et

doux rappellent encore Aboflède; il a atteint sa dix-huitième année;

il est à cet âge où la beauté s'épanouit chaque jour, où, conservant

encore sa fraîcheur et ses graces, l'homme annonce déjà ce qu'il

sera dans peu d'années; semblable à la fleur du pommier, qui à peine

épanouie, laisse déjà entrevoir le fruit.

Les vents du soir commençoient à agiter la cime des arbres, le jour

étoit sur son déclin; Childéric offrit à Gelimer de rentrer dans la

grotte; il l'y conduisit lui-même, près de la table où Viomade avoit

déjà pris un premier repas; alors Childéric alluma un grand feu

devant l'entrée de la caverne, dont il éclairoit et réchauffoit tout

l'intérieur; ensuite, ayant couvert la table de différens gibiers et

de fruits secs, il se plaça entre Viomade et Gelimer. Ami, dit-il au

vieillard, mangez avec nous sans inquiétude; je suis toujours Tcie,

le fidèle Tcie. Va, reprit le Hun, je te connois mieux que toi-même,

je ne crains rien de toi, ni près de toi; le son de ta voix

rafraîchit mon coeur, comme l'eau qui désaltère le voyageur égaré.

Près de toi je suis en paix, comme le timide oiseau sous l'aile de

sa mère; tu fus le charme de mes yeux, je t'aime avec idolatrie,

mais je t'enlève à ton père, au trône. Cher Tcie, voilà à quoi je

pense! N'y pensez-pas, mon ami, je vous dois tout; que ce sacrifice

est déjà payé! Permettez qu'avant l'heure du sommeil, l'ami de mon

père nous raconte comment et par quel événement il a pu parvenir

jusqu'à nous. Le Hun y consentit, malgré l'horreur que lui inspire

toujours le brave, et la haine qu'il a conçue pour lui.

Viomade commença sa narration au moment où Childéric se présenta à

Mérovée devant Cologne; il parla peu de la victoire par égard pour

Gelimer, encore moins de la blessure qu'il avoit reçue en sauvant le

roi; peignit la douleur de ce tendre père, de la reine, celle de

l'armée, la sienne, quand on se fut aperçu de la perte du prince;

les soins et les recherches inutiles, la démarche tendrement

téméraire de la belle reine, son retour, sa douleur et sa mort. A ce

récit, Childéric versa des larmes abondantes; Gelimer en laissa

tomber de ses yeux depuis long-tems fermés; il se reprochoit les six

années de bonheur dont il avoit joui; tous ces maux étoient son

ouvrage, Gelimer le sent et gémit. Viomade reprit son récit, peignit

Mérovée souffrant, Egidius aspirant au trône, la trahison de

Draguta; enfin, son abandon, la joie qu'il avoit éprouvée en

trouvant un chemin, l'hommage qu'il a rendu à la tombe, sa surprise

en entendant chanter Gelimer, l'hospitalité qu'il en a reçue. Mais

il manqua d'expressions quand il voulut peindre l'émotion que lui

avoit causée la vue du javelot qui lui annonçoit son jeune maître;

il put encore moins exprimer ce qu'il éprouva à sa vue, ce qu'il

éprouve encore de joie et d'amour. On aime les rois, comme on ne

peut aimer un homme ordinaire. Il règne autour d'eux une

magnificence auguste, un rayon de gloire presque divin. Le coeur se

plaît à s'élever avec cet objet qu'il déifie; l'exaltation de ce

sentiment, son idolatrie même, ont quelque chose qui entraîne et

enflamme; cet amour a un langage particulier, il est plus dévoué,

n'ose être tendre, mais il est courageux, intrépide; il sait

vaincre, il sait mourir. Tel est Viomade, telles sont les émotions

qu'il éprouve, et qu'il n'essaye pas même d'exprimer. Childéric a

souvent interrompu son récit; Gelimer s'est tu constamment. L'heure

du repos est arrivée; Childéric éteint les feux, ferme la grotte

d'une pierre taillée pour cet usage, conduit Gelimer sur la couche

sauvage, l'invite au sommeil, lui répète qu'il ne l'abandonnera

jamais, et partageant avec son ami son lit de plumes d'oiseaux, et

recouvert de peaux d'ours, ils se livrent tous deux au bonheur

d'être réunis. Viomade n'eût pas donné l'honneur d'être aussi près

de son maître pour toutes les fortunes du monde, et Childéric sent

avec joie à ses côtés l'ami de son père. Cependant, ils s'endorment,

et le plus profond silence règne dans la grotte.

FIN DU LIVRE CINQUIÈME.

CHILDÉRIC.

LIVRE SIXIÈME.

SOMMAIRE

DU LIVRE SIXIÈME.

Gelimer se reproche d'avoir enlevé Childéric à tant de gloire; il

l'aime avec tendresse, son coeur est combattu par la générosité

et l'amour que lui inspire son élève; il hait Viomade.

Childéric raconte ses aventures depuis le jour où il suivit son

père à la défense de Cologne. Il dit comment ayant été renversé

par le mouvement que fit une partie de l'armée pour voler au

secours de son roi, il étoit resté long-tems évanoui, et

n'avoit repris ses sens que la nuit; qu'alors il s'étoit trouvé

dans une barque. Arrivé sur le bord du fleuve, et éclairé des

rayons du jour, il avoit reconnu son ravisseur pour un des

ennemis de son père, avoit sollicité sa liberté par des signes,

voyant qu'ils ne parloient pas la même langue. L'étranger étoit

demeuré inflexible, et l'avoit conduit dans cette grotte, après

plusieurs jours de marche. Portrait du généreux Hun. Education

du jeune prince. Gelimer obtient de sa pitié et de sa tendresse

le serment de ne jamais le quitter, et de ne jamais l'arracher

à ses forêts. Childéric passe plusieurs années dans l'espoir de

revoir un jour sa patrie. Quels sont ses études et ses

plaisirs. Gelimer est tourmenté par ses pensées; il ne sait qui

l'emportera dans son coeur de tous les sentimens qui le

dévorent. La nuit interrompt le récit du prince.

LIVRE SIXIÈME.

Les rayons du jour pénétroient à peine dans la caverne, que déjà ses

trois habitans s'étoient éveillés. Gelimer agité avoit moins dormi

que les autres, il sentoit la faute qu'il avoit commise,

s'affligeoit; mais il aimoit si tendrement Childéric, qu'il ne

pouvoit se repentir d'une action coupable sans doute, mais autorisée

par les lois de la guerre. Viomade seul réunissoit son courroux, sa

haine, et tout en admirant son dévouement, il voyoit en lui la cause

de son malheur; injuste comme la passion, il le charge de son

infortune: un grand trouble l'agite, il est peint sur son visage

décomposé. Childéric lui reproche ce qu'il prend pour un soupçon qui

l'outrage. Moi t'outrager! lui dit Gelimer; ô mon cher Tcie! car tu

l'es toujours pour mon coeur, ne sais-tu déjà plus lire dans mon

ame? Le prince se jeta dans ses bras, et le conduisit, ainsi que

Viomade, sur la colline; là, les bras élevés vers les cieux, ils

implorèrent la divinité. Après ce juste hommage, auquel sembloit

s'unir toute la nature, ils firent un léger repas, vinrent ensuite

s'asseoir sous les chênes, et Childéric commença, à son tour, le

récit des événemens qui, depuis six années, le tenoient séparé de

son père et de sa patrie. Gelimer appuya tristement sa tête sur ses

mains en écoutant, et Viomade, l'oeil avide de voir son maître,

l'oreille attentive, sembloit avoir son ame suspendue aux lèvres du

prince.

Je commencerai comme toi mon récit, dit-il. A la journée de Cologne,

mon père, inquiet de ma grande jeunesse, me confia à tes soins, et

tu m'éloignas du danger, jusqu'au moment où tu vis le roi entouré;

plus prompt que la foudre, tu cours à sa défense, les braves te

suivent. Je veux me mêler à eux; le mouvement qui se fit autour de

moi, fut si violent et si rapide, que j'en fus renversé; foulé aux

pieds, je m'évanouis, et j'ignore ce que je devins, jusqu'à

l'instant où je repris mes esprits. C'étoit au milieu de la nuit,

elle étoit calme, le ciel étincelloit du feu des étoiles, et je me

sentis dans une petite barque qui voguoit légèrement sur le fleuve.

Le bruit des rames, cette barque, objet qui m'étoit encore inconnu,

le spectacle qui s'offroit pour la première fois à ma curiosité

enfantine, me causèrent une innocente joie: cependant je demandai où

j'allois, avec qui j'étois; une voix étrangère me répondit dans une

langue que je n'entendis pas: on me présenta du pain, des fruits,

j'acceptai gaiement sans m'inquiéter. Cependant le lever du jour me

faisant apercevoir que j'étois avec un de nos ennemis, et que

j'abordois sur une rive opposée à la notre, je conçus quelques

alarmes, et conjurai mon guide de me ramener. Je vis avec joie que

je n'avois pas perdu mon javelot, et que le Hun qui étoit avec moi

ne s'en étoit point emparé; j'en conclus qu'il n'étoit point

méchant, et quand nous fûmes débarqués, voyant qu'il ne m'entendoit

pas, je me jetai à genoux, en lui faisant signe de me ramener; je

lui montrai le ciel comme récompense, mon coeur comme reconnoissant;

je lui offris une pièce d'or, en lui faisant entendre que mon père

lui en donneroit beaucoup. Il secoua la tête, je compris qu'il me

refusoit, je me mis à pleurer; il parut ému, me tendit les bras. Je

m'y jetai tout en pleurs, je le caressai d'un air suppliant, il

détourna la tête, je vis qu'il hésitoit; je joignis les mains; il

me regarda un moment, puis comme triomphant de sa propre émotion,

m'entraîna avec rapidité loin de la rive. Ce Hun étoit le même

vieillard que tu vois sous tes yeux; mais avant de continuer cette

narration, je veux te faire connoître, ami, ses aventures, quoiqu'il

ne me les ait confiées que plus de deux ans après notre arrivée dans

ces lieux.

Gelimer est Hun d'origine; sa nation, long-tems voisine des Chinois,

fit de fréquentes incursions sur leur territoire, plusieurs familles

même se divisèrent, et tandis qu'une partie demeuroit attachée aux

Huns, l'autre s'allioit aux Chinois, et s'établissoit dans leur

pays. Ainsi s'étoit divisée la famille de Gelimer; son père même

avoit été mandarin et favori de l'empereur. Gelimer s'étoit marié à

Pékin; il étoit père d'un fils encore en bas âge, quand la dynastie

venant à changer, il passa de l'état le plus doux et le plus fait

pour son ame tendre, à l'état le plus cruel, à l'isolement le plus

affreux. Pardonnez, mon ami, dit en l'interrompant Childéric à

Gelimer, si je vous rappelle dans ce moment de douloureux souvenirs;

mais je ne puis laisser ignorer à Viomade les vertus et les

malheurs de celui que j'honore et que j'aime.

Childéric, Roi des Francs, (tome premier) · 第 4 / 9 段