Viomade, éveillé par les premiers rayons du jour, quitte sa roche

protectrice, non sans remercier la divinité qui y préside, non sans

élever jusqu'aux voûtes célestes ses voeux et sa reconnoissance. Un

spectacle s'offrit à ses yeux; derrière lui d'immenses forêts; à sa

droite et tournant devant lui, paroissoit au loin le Danube, ce

fleuve superbe, qui prenant sa source en Souabe, parcourt un

territoire de deux cent quarante lieues, et va par plusieurs bouches

se jeter dans la mer Noire; ce fleuve qui eut la gloire, entre tous

les fleuves, de voir sur ses ondes rivales des mers, plusieurs

combats entre les Turcs et les Chrétiens. Le soleil qui se levoit

derrière la forêt, n'éclairoit encore que foiblement cette

magnifique surface; les oiseaux, que la froidure retenoit cachés

dans le creux des rocs ou des troncs des arbres, ne chantoient pas;

un silence auguste régnoit sur toute la nature. Viomade seul, dans

cette déserte contrée, admire la profonde solitude qui l'environne,

et se livre aux méditations animées qui rapprochent l'homme de son

créateur. Plongé dans ce songe pieux, il n'a pas vu que Draguta, de

retour, prépare le gibier qu'il rapporte de la chasse où il a été

avant le réveil de son compagnon. Tiré de sa rêverie par la voix qui

l'appelle et l'invite au repas, Viomade rallume les feux éteints, et

se prépare à faire cuire les animaux; mais Draguta les dévore sans

tant d'apprêts, et Viomade détourne les yeux du repas sanglant de

son compagnon. La faim satisfaite, tous deux reposés de leurs

fatigues, reprirent leur route entre le Danube et les bois, mais

dans un chemin sablonneux, humide et qui s'enfonce à chaque pas.

Viomade s'aperçoit avec émotion que cette route devient impraticable,

il en avertit son guide; celui-ci l'engage à la continuer jusqu'à

une chaîne de montagnes qu'il lui montre: mais la route est encore

plus longue; la journée est prête à finir, les provisions

consommées, la faim commence à se faire sentir; la soif, besoin

dévorant, et plus insupportable encore, brûle et épuise le brave. Eh

quoi! se disoit-il à lui-même, la nature met donc des bornes à mon

zèle, et je succomberai dans une si grande entreprise! O Hésus! dieu

du courage, ranime mes forces abattues, que je meure après le

succès! Quelques racines sauvages lui offrent une ressource contre

la mort; il les reçoit du ciel comme un bienfait, remercie les

dieux, et par de nouveaux efforts, en obtient enfin de pénétrer dans

les montagnes du Witoska. Là une source qui s'échappe en cascade du

sein d'une roche immense, le désaltère. Draguta s'éloigne et revient

chargé d'oiseaux inconnus à son compagnon; un repas, désiré depuis

long-tems, calme une partie de ses maux, et Draguta l'assure que

derrière ces montagnes, dont ils vont suivre les différentes

sinuosités, ils parviendront au but qu'ils se proposent. Cet espoir

rend à Viomade un nouveau courage: chargés des restes du repas

qu'ils viennent de prendre, ils continuent leur route, et

rencontrent encore quelques chèvres sauvages qu'ils tuent à coups de

flèches. Les nuits ils se couchoient sur la terre, à l'abri des

monts sourcilleux. Ils parvinrent ainsi à une forêt que Draguta

sembla reconnoître avec une joie féroce. C'est ici, dit-il, en

fixant ses regards sur Viomade. Reposez-vous, ajouta-t-il, dans

cette caverne tapissée d'une mousse épaisse, et avant deux jours...

Il s'arrête à ces mots, et semble préoccupé d'une idée sinistre.

Viomade le regarde avec surprise; une secrète inquiétude saisit son

coeur; cependant il s'endort, et d'heureux songes charment son

sommeil. Il voit Aboflède s'élever dans une nuée transparente; elle

applaudit à sa démarche, et la voix du grand Teutatès l'assure de

cette divine protection sans laquelle il n'est point de succès, avec

laquelle il n'est point de revers. Ces flatteuses illusions, que

lui retrace le réveil, le pénètrent d'une religieuse confiance; et

il revoit, plein d'espoir, naître un jour pur, et qui semble

répondre par son éclat à la joie dont son coeur est rempli. O

divinité de ces monts orgueilleux! dit-il, et vous, Naïade

bienfaisante, dont l'onde a rafraîchi mes sens dévorés d'une ardeur

douloureuse, recevez l'hommage de ma pieuse reconnoissance. Et toi,

Dieu puissant! ame du monde! souverain des airs! ô grand Teutatès,

qui dans l'erreur d'un songe, apparut à ce foible mortel indigne de

ta divine présence, achève ton ouvrage, rends Childéric à mes voeux,

rends-le au père qui l'attend! Draguta paroît prêt à marcher, et

lance au brave un coup d'oeil de mépris et de haine; il semble qu'en

approchant des lieux où il reçut le jour, il en retrouve toute la

barbarie; ce n'est plus ce guerrier, jadis si farouche, mais adouci

par la reconnoissance; à présent on le prendroit pour un ennemi qui

entraîne sa victime. Le bois où ils pénètrent est épais, aucune

route n'est frayée, le terrain en est humide, et plus ils avancent,

moins il a de solidité. On entend de tous côtés les rugissemens des

ours, les hurlemens des loups; quelques oiseaux de proie remplissent

l'air de leurs cris aigus, et l'aigle au regard altier, s'abat sur

les arbres ébranlés par sa chute. Viomade voit arriver la nuit avec

inquiétude, il redoute les monstres des forêts; il ne sait pas que

l'homme qui cache un coeur méchant, est alors le plus dangereux

ennemi de l'homme et le plus cruel. Pour éviter d'être surpris

pendant le sommeil, ils dormiront tour-à-tour, et ils allumeront de

grands feux qui écarteront les bêtes féroces. Draguta ayant

rassemblé avec le bout de son arc, un amas de feuilles sèches,

invite insolemment le brave à s'y coucher et à se livrer au sommeil.

Viomade, que le changement qui s'est opéré dans son guide remplit de

crainte et de surprise, a peine à trouver le repos. S'il alloit le

trahir, le livrer à Clodebaud! Ah! ce ne sont pas les supplices qui

l'effrayent, ce n'est pas la mort; l'inquiétude seule du roi, son

espoir trompé, sa douleur, voilà ce qui alarme son ame. Ces idées

sinistres le poursuivent dans son sommeil; il croit entendre le roi

lui redemander son fils, il croit entendre Childéric l'appelant à

son secours, il croit voler vers lui, et prêt à l'atteindre, se

sentir percé d'une flèche que lui lance Draguta. Ce songe affreux

l'agite; la sueur découle de son front; il croit encore arracher de

son sein le trait qui le déchire, et s'élancer vers son prince,

quand une seconde flèche plus aiguë le blesse de nouveau; la douleur

de ce songe l'éveille tout-à-coup, et il se relève animé d'un

trouble extraordinaire; il voit devant lui Draguta pâle et en

désordre, ses cheveux sont hérissés, son air est celui du repentir;

le feu qui brûle devant lui jette sur sa figure une lueur sombre,

qui ajoute une expression plus farouche à ses traits. Le barbare

avoit promis à Egidius de conduire Viomade dans ces lieux, et là de

lui donner la mort. L'instant choisi pour le crime étoit arrivé, et

Draguta alloit percer de flèches le coeur du brave, lorsqu'agité par

un songe, secret avis de la providence, il avoit prononcé le nom du

perfide et s'étoit éveillé. Surpris, le Hun pâlit, et laisse tomber

ses armes. Le souvenir des bienfaits de Viomade l'avoit frappé; il

eut horreur du sang qu'il alloit répandre, et resta muet et

combattu. Viomade s'étonnoit de plus en plus et perdoit sa sécurité;

tous deux passent le reste de la nuit en silence, mais sans se

livrer au sommeil. Draguta, aux premiers rayons du jour, propose

brusquement de partir. Il se lève et marche agité d'un trouble

visible; Viomade le suit; l'heure du repas les force à s'arrêter,

mais Draguta a l'air rêveur et sombre, il ne mange point. Viomade

l'interroge sur le mal qu'il semble éprouver, mais il ne lui répond

pas et reprend sa route. Le terrain, constamment humide, devient si

fangeux que l'on ne peut plus avancer; Viomade s'arrête et regarde

Draguta, dont les traits altérés et inquiets sont loin de le

rassurer. Nous ne marchons, lui dit il, vers aucun séjour habitable;

tu t'es égaré, Draguta, car me préservent les dieux de t'accuser!

reprenons vers la gauche du bois, le chemin paroît plus solide; nous

attendrons le jour sous quelqu'abri, et montés sur un arbre élevé,

nous chercherons à découvrir la fumée des habitations. Sans écouter

la réponse du Hun, Viomade, revenant sur ses pas et tirant vers la

gauche, s'avançant avec rapidité, parvint, suivi de Draguta toujours

en silence, jusqu'à une petite esplanade où plusieurs chênes verds

leur offrent une constante et noire verdure. La lune, astre

mystérieux et doux, commençoit alors sa silencieuse carrière, et

jettoit sur les sombres bois cet éclat pur et argenté, si cher à

l'ame sensible. Viomade, ému par sa beauté, par l'aspect de la voûte

des cieux semée d'étoiles, et que parcourt l'astre lumineux, sent

s'éteindre ses soupçons; il plaint les maux dont Draguta semble

déchiré, et se livre aux plus douces pensées, tandis que le Hun,

lassé de ses combats intérieurs, cède à la nature et dort sur la

mousse verdâtre. Viomade le considère, prie les dieux d'appaiser les

tempêtes de son ame; et tandis qu'il les invoque en faveur de celui

qui au fond du coeur médite sa ruine, un loup furieux et affamé

s'approche de Draguta et va le dévorer. Viomade saisit son arc et sa

flèche, qu'il tenoit près de lui dans la crainte d'être surpris,

lance le trait d'une main généreuse et sûre, perce le coeur du

monstre, qui tombe et meurt en se débattant aux pieds de Draguta,

que le bruit réveille. Le Hun voit le danger et le bienfait; il

paroît ému, tend sa main au brave et jette un douloureux soupir;

puis le pressant de se reposer, promet de ne plus s'endormir et de

le défendre à son tour. Viomade, que le plaisir qui suit une bonne

action a rendu au bonheur, accepte son offre, et se livre au sommeil

paisible dont jouit la seule vertu. Draguta ne peut plus supporter

son sort; il a promis la mort du brave, mais il lui doit la vie une

seconde fois, et la voix de la reconnoissance parle à son barbare

coeur. Viomade commence à le soupçonner. Doit-il se laisser

pénétrer? lui avouer le complot odieux dans lequel il a trempé?

Doit-il le ramener en France? tromper l'espoir d'Egidius, manquer à

ses promesses et servir l'ennemi triomphant de sa patrie? Draguta

hésite: la reconnoissance comme le bienfait, sont de tous les pays,

de tous les climats. Le sauvage habitant des déserts, possède même

peut-être mieux ces vertus naturelles que l'homme civilisé, et le

Hun reconnoît leur empire: tremper ses mains dans le sang de son

bienfaiteur n'est plus en sa puissance, son coeur s'y refuse, il a

horreur de cette seule pensée. Tu dors, vertueux Viomade, ton ame

est en paix, aucune crainte ne la trouble, aucun songe ne l'avertit:

tu dors, et le lâche veille autour de toi; il va te trahir sans

doute. Ah! prolonge long-tems ce doux sommeil. Il est troublé

pourtant; Viomade s'éveille, mais sa belle ame conserve sa sérénité;

il voit encore étendu ce loup terrible dont il délivra son guide; il

jouit du bonheur de lui avoir sauvé la vie; il se reproche les

soupçons dont, depuis quelques jours, il s'est senti agité. Draguta,

sans doute, se disoit-il à lui-même, est encore à la chasse, et

s'occupe de conserver mes jours, comme j'ai sauvé les siens. O

soupçons injustes! sombres et légères vapeurs qui obscurcissez mon

ame, fuyez à jamais! Et toi, jeune Draguta, pardonne à l'erreur qui

m'a égaré, et puissent les dieux que j'implore pour toi, te payer de

tes services et m'acquitter de tes bienfaits! Que la matinée est

belle! ajoutoit Viomade; que les arbres verds, et seuls couronnés de

leur noire verdure au milieu de ces bois dépouillés, produisent un

effet doux et consolateur! De quels dons immenses le ciel

n'enrichit-il pas les hommes; pourquoi n'en savent-ils pas mieux

jouir? pourquoi, ingrats envers la nature, cruels envers eux-mêmes,

cherchent-ils, dans de vains désirs, des regrets et des tourmens,

quand ils pourroient être si facilement heureux? Le brave tomba

bientôt dans une douce rêverie, s'y abandonna, oublia les heures,

et s'aperçut avec inquiétude que celle du retour de Draguta étoit

passée depuis long-tems. Il ne lui restoit aucune provision; la faim

qu'il éprouvoit ajoutoit à sa crainte. Sans doute, se disoit-il, la

chasse l'a entraîné, égaré peut-être: peut-être attaqué de nouveau

par quelque monstre, a-t-il succombé? peut-être même a-t-il besoin

de mon secours? A ces mots, cédant à l'humanité qui lui parle, et ne

lui parle jamais en vain, Viomade se lève et cherche son arc et ses

flèches. Mais, ô trahison! ô barbarie! ses armes, sa seule défense,

sa seule ressource pour se nourrir; ses armes, dont il vient de se

servir pour lui sauver la vie, dont il alloit se servir encore pour

le défendre, le cruel les a enlevées! Que reste-t-il au brave dans

ce désert, sans armes et sans alimens? que lui reste-t-il? son

courage, sa grande ame, ses vertus et sa confiance en la divinité.

Avec de tels secours, l'homme s'élève au-dessus de l'infortune; il

peut mourir, mais non se laisser accabler; tel est Viomade; il se

rasseoit pourtant et délibère avec lui-même; il ne doute plus que

Draguta, rendu à la barbarie de sa patrie, à la haine, ne l'ait

abandonné à dessein, et loin de tout secours. Mais l'a-t-il aussi

trompé sur le sort de Childéric? médidoit-il à Tournay cette action

coupable? est-elle le fruit d'un complot raisonné ou d'un mouvement

criminel? Voilà ce qu'il ignore, ce qu'il ne peut pas même

éclaircir, ce qui trouble son esprit, détruit son espoir, ou du

moins le rend incertain. Où va-t-il porter ses pas? Le voilà sans

guide dans la solitude, sans interprète parmi les hommes étrangers à

sa patrie, et vers lesquels il s'avance, en qui seulement il espère

encore! Où trouvera-t-il des ressources contre la faim? il ne

découvre aucune racine, il n'entend le bruit d'aucune cascade; le

murmure d'aucun ruisseau ne l'invite à venir s'y désaltérer. Malgré

la faim qui le presse et l'affoiblit, il quitte promptement son

azile, et se livrant au hasard, ou plutôt à la volonté des dieux, il

marche à travers les bois, suivant toujours le cours du Danube et

remontant vers sa source. Sa faim augmentoit, il craignoit de ne

pouvoir vaincre ses souffrances; mais les dieux ne l'ont point

abandonné: un arbrisseau couvert de fruits sauvages, et mûris

sous les neiges, s'offre à ses yeux. O Mérovée! s'écrie-t-il,

en étendant les bras vers l'arbre nourricier; mais il ne connoît

point ces fruits; sont-ils amis de l'homme? Est-ce la vie ou la

mort qu'il va recevoir? Il hésite; le besoin l'emporte, ses lèvres

sont rafraîchies des sucs doux et balsamiques qui sortent en

abondance de ces fruits; ils le désaltèrent, le fortifient, et

ce secours inattendu semble le présage de plus grands bienfaits.

Abandonnera-t-il le buisson couvert encore de cette précieuse

richesse? doit-il s'y arrêter et s'épuiser dans une inaction

coupable? Non sans doute: Viomade saura et profiter des dons du

ciel, et suivre la route qu'il semble lui-même lui indiquer par ses

bienfaits. Riche de ce butin inespéré, il marche légèrement et plein

de joie: mais tout-à-coup le ciel s'obscurcit; de sombres nuages

descendus précipitamment des hautes montagnes du nord, assombrissent

les airs; les vents impétueux agitent la cime altière des chênes;

une horrible tempête se prépare; en peu de momens l'univers paroît

ébranlé: la pluie tombe abondante et glacée, elle forme des

ruisseaux qui sillonnent par-tout la forêt, et les cascades

éloignées se répandent de tous côtés; la pluie irrite et soulève un

torrent déjà furieux, et dont les flots vagabonds et rapides

entraînent avec fracas les roches et les arbres qu'ils déracinent.

Tout cède à la nature en courroux. Viomade sans abri, les vêtemens

percés par la pluie qui tombe avec violence, repoussé par le vent

qui souffle avec fureur, sent son ame prête à quitter son enveloppe

fragile. O Mérovée! disoit-il, si je succombe, j'aurai combattu;

je te dévoue ma vie, mais je la défendrai comme un bien qui

t'appartient. Alors, écartant de lui ce désespoir insensé qui

n'enfante que le découragement ou l'imprudente témérité, il s'arme

d'une forte branche qu'il arrache, s'en sert comme d'un appui, et

marche encore à travers les racines des bois et les rameaux enlacés

qui embarrassent ses pas et les arrêtent. Le bois semble s'épaissir,

le jour baisse de plus en plus, le froid augmente et glace l'eau

dont ses vêtemens sont trempés; la ronce rampante s'attache à ses

pieds et les déchire; il chancelle et tombe; sa tête frappe sur un

tronc d'arbre que l'obscurité ne lui a pas laissé distinguer; il

jette un cri douloureux, l'écho le redit aux cavernes, qui le

répètent à leur tour, et Viomade s'effraie de sa propre plainte;

mais le sang qui coule de sa blessure et la douleur l'ont affoibli;

il reste sans mouvement sur la terre. Son évanouissement fut si

long, que l'orage étoit déjà passé depuis long-tems, la nuit même

étoit entièrement écoulée et le jour dans tout son éclat, quand il

r'ouvrit les yeux, reprit ses esprits, le sentiment et la vie. Ce

fut lentement et par degrés que Viomade se retraça sa position et

ses malheurs. Sa mémoire, quelque tems incertaine, ne lui rappela

que peu-à-peu et successivement les faits; mais le sang qui a

découlé de son front et baigné la terre, la douleur qu'il éprouve,

les épines qui déchirent ses pieds, le désordre qui suit la tempête

et dont il voit autour de lui les tristes effets, tout lui peint son

isolement et sa détresse. Viomade n'étoit jamais plus grand qu'au

comble de l'infortune; jamais il ne croyoit se devoir à lui-même

plus de force et de prudence, que lorsqu'il restoit seul: alors,

rempli d'audace, il se disputoit au malheur, et plus il en étoit

accablé, plus il s'armoit contre lui. Déterminé, il se relève,

contemple ces lieux, il s'approche d'un ruisseau qu'a formé la

pluie, lave la blessure de son front, cueille des herbes dont il

connoît l'usage, en exprime les sucs sur sa plaie, arrache de ses

pieds les nombreuses épines qui les blessent, les plonge dans le

ruisseau, allume un grand feu, se dépouille entièrement de ses

habits, les sèche à la flamme brillante, se réchauffe lui-même, et

revêtu de ses vêtemens secs, il recourt à ses fruits, son heureuse

fortune, remercie les dieux, et souriant au sort qui lui ménage

encore tant de biens, il se rassure et espère.

Reposé de ses fatigues, revenu de ses premières douleurs, Viomade

marche encore, et du haut des airs la nuit s'approche, les cieux lui

montrent la lune dans toute sa pompe, aucun nuage n'obscurcit de son

voile transparent le bel astre qui sort des monts et s'élance

majestueusement. Viomade, qu'un nouveau jour éclaire, s'aperçoit

avec ravissement que les arbres sont moins rapprochés, que sa marche

devient plus facile; il redouble d'ardeur jusqu'au moment, où

disparoissant à ses yeux, le flambeau qui l'éclaire cède aux

ténèbres des airs. Alors Viomade va s'arrêter, mais il a senti sous

ses pieds un chemin battu; s'est-il flatté d'un vain espoir? Il

essaie encore quelques pas; est-ce erreur, désir, pressentiment,

vérité? Il craint, s'il marche encore, de quitter la trace en

laquelle il met dans ce moment tout son bonheur; il attendra que le

jour confirme ou détruise une aussi chère espérance. L'aurore paroît

à peine à travers l'obscure nuit, elle jette à peine sur la terre

ses premiers rayons pâles et incertains, Viomade interroge déjà le

sentier qu'il croit avoir découvert. Il répond à ses voeux, et le

jour en s'élevant met le comble aux bienfaits de l'aurore: on

distingue parfaitement sur le sentier, les pas de l'homme, il

conduit sans doute à un séjour habité, et déjà Viomade n'est plus

seul: comment peindre sa joie, surtout sa reconnoissance! Il suit

avec une douce ivresse les pas dont l'empreinte lui est si chère, il

aperçoit sous quelques arbres rapprochés un banc de mousse, elle est

foulée à deux places peu distinctes l'une de l'autre, et atteste que

deux êtres s'y sont souvent reposés ensemble; à ces traces d'amitié

son coeur s'émeut et palpite: Oh! s'écrie-t-il, ici deux amis

échangeant leurs plaisirs ou leurs peines, se sont reposés dans une

heureuse confiance. Oh! que puis-je craindre dans des lieux

consacrés à l'amitié? Arbres, et vous vertes hamadryades, qui

présidâtes à leur naissance, et vous jouez dans leurs rameaux;

gazons, que l'homme sensible a foulés, non, ce n'est point un

étranger qui pénètre dans vos retraites; son coeur est de tous les

climats où l'on aime, où l'on est généreux; mais qu'aperçois-je à

travers les branches et près de ce ruisseau? une tombe élevée comme

le sont celles de ma patrie! approchons. O ciel! une inscription la

décore, et elle est écrite dans la même langue que je parle, je lis

ces mots:

PLEUREZ LA JEUNE TALAÏS.

Quels événemens semblent m'attendre dans ces lieux, où je découvre

déjà tant d'objets d'espoir et de mélancolie? mais je ne veux pas

quitter cet asile de la mort, sans l'orner de quelques fleurs telles

que me les offrent la saison et ces lieux. Bientôt il découvrit la

hâtive primevère, la feuille piquante du houx toujours verd, les

grappes du buisson ardent que rougissent les gelées; et formant une

guirlande bigarrée, il dépose ce don de la sensibilité sur la froide

et dernière demeure de Talaïs. Après avoir satisfait à ce devoir de

la douce piété, après avoir adressé à Teutatès la prière funèbre, il

suivit de nouveau le sentier qui l'avoit conduit vers la tombe, et

qui parut se diviser en deux petites routes bordées de gazon; l'une

descendoit dans une vallée sombre et boisée; l'autre conduisoit, en

serpentant, sur une petite monticule couronnée d'arbres verds.

Viomade, incertain d'abord entre les deux routes, préféra bientôt

celle qui conduisoit sur la petite colline si bien cultivée, et d'où

il espéroit découvrir quelque habitation; le chemin étoit bordé

d'arbrisseaux enlacés, il étoit tortueux et agréable; parvenu sur la

cime de cette élévation, Viomade y vit un siége, des fleurs

sauvages, enfin tout lui assura qu'une main soigneuse la cultivoit

chaque jour; son oreille fut bientôt frappée par les sons d'un

instrument qui lui étoit inconnu, et qu'il apprit par la suite être

un instrument chinois; il écouta, et fut encore plus surpris, quand

il entendit une voix, qui encore forte, quoique déjà cassée par

l'âge, chantoit en langue latine, commune à toutes les Gaules comme

à l'Italie, ces paroles guerrières:

CHANTS GUERRIERS.

Où sont-ils ces beaux jours de gloire,

Ces jours de force, de valeur,

Où digne enfant de la victoire,

Des miens je surpassois l'ardeur?

Pourquoi faut-il de la vieillesse,

Eprouvant la lâche foiblesse,

Loin des combats et des dangers,

N'attendre la mort qu'avec peine,

Et tomber ainsi qu'un vieux chêne

Que déracine un vent léger?

Honneur au héros qui succombe,

Et qui, vainqueur dans les combats,

Descend fièrement vers la tombe

Où la valeur guide ses pas.

Il ne verra point sa vieillesse

Dans une honteuse foiblesse,

Loin de la gloire et du danger,

N'attendre la mort qu'avec peine,

Et tomber ainsi qu'un vieux chêne

Que déracine un vent léger.

FIN DU LIVRE QUATRIÈME.

CHILDÉRIC.

LIVRE CINQUIÈME.

SOMMAIRE

DU LIVRE CINQUIÈME.

Viomade reconnoît dans le vieillard, qui est aveugle, un des

compagnons de Draguta; il demande l'hospitalité, qu'il

n'obtient qu'avec peine; il est conduit par Gelimer dans sa

grotte, où il fait un repas depuis long-tems nécessaire.

L'espoir se glisse dans son coeur; il découvre le javelot de

Childéric; sa joie égale sa surprise. Son entretien avec

Gelimer sous les chênes. Un jeune chasseur paroît, c'est

Childéric, qui s'élance dans les bras de Viomade. Leurs

transports. Alarmes de Gelimer. Le jeune prince, dont il

ignoroit la naissance, lui expose les motifs de son silence, et

le rassure. Ils rentrent dans la grotte; là Viomade raconte à

Childéric tous les événemens qui l'intéressent, lui fait sentir

combien son retour en France est nécessaire pour contenir les

troupes et l'ambition d'Egidius; lui peint la douleur que son

absence cause au roi, la mort d'Aboflède. Childéric verse des

larmes, et l'heure du sommeil interrompant cet entretien, le

prince conduit Gelimer sur la couche sauvage, et partage la

sienne avec Viomade.

LIVRE CINQUIÈME.

Childéric, Roi des Francs, (tome premier) · 第 3 / 9 段