Le tems ne consoloit point Mérovée. De tous les biens dont l'amour

l'a fait jouir, le souvenir seul lui reste, il le conserve comme le

dernier trésor de son coeur; le regret, qui le suit par-tout, charme

douloureusement sa solitude, et quand il a perdu tout ce qu'il aime,

les tendres images d'Aboflède, de Childéric, ne s'effacent point de

sa pensée; il chérit sa mélancolie, et refuseroit de se consoler: il

n'a plus que sa douleur, il craindroit de la perdre et même de

l'affoiblir; mais il cherche et soulage les malheureux, il a besoin

du bonheur des autres quand il n'en existe plus pour lui; l'accent

de la joie, celui de la reconnoissance, jettent encore un son doux

au fond de son ame. Blessé dans plusieurs batailles, le roi ne

s'étoit que foiblement occupé de ses souffrances légères; mais les

chagrins, les fatigues, les années, avoient enflammé son sang; une

cicatrice mal fermée s'étoit r'ouverte, et le peu de soin apporté à

un mal d'abord sans danger, avoit envenimé la blessure au point que

sa vie étoit menacée; les remèdes pourront la prolonger, mais ils

laissent craindre une mort prochaine ou des souffrances habituelles;

le monarque s'affoiblit de jour en jour; Viomade en est troublé,

tandis que l'ambitieux Egidius jouit en secret et s'abandonne à une

grande espérance. Egidius, général de la milice romaine, et

gouverneur pour les Romains dans la Gaule, commandoit à Soissons, et

avoit la faveur de l'armée; brave et adroit, il s'étoit fait une

reputation guerrière, et passoit également pour réunir toutes les

vertus: il savoit se montrer aux hommes sous l'aspect le plus

favorable à ses projets, et cachoit avec art son vrai caractère et

ses desseins. Depuis la perte du jeune prince, il s'étoit toujours

flatté de succéder à Mérovée; c'étoit dans cette pensée qu'il avoit

répandu le bruit de la mort de Childéric, passant dans une barque

ennemie; un roi sans héritier, et mourant lui-même, n'étoit plus

qu'un foible obstacle à son ambition; il se plaît à répandre dans

l'armée de secrètes inquiétudes sur la santé chancelante du

souverain, sur l'inaction dans laquelle il va tenir ses troupes si

accoutumées à combattre et à vaincre, sur la nécessité d'élire un

chef pour le remplacer pendant les combats; mais son parti n'est pas

assez fort: il craint l'horreur qu'inspire le nom romain, l'amour du

peuple pour son roi, les Druides dont il ne suit pas la religion, et

dont il redoute l'empire; mais ce qu'il craint bien plus encore que

la haine ou l'amour léger d'un peuple inconstant, extrême, facile à

émouvoir, à contenir, à exciter, qui n'ayant pas de volonté qui lui

soit propre, cède à tout ce qui le maîtrise, et semblable à cette

même onde qui s'irrite, se soulève, déborde au gré du vent qui

l'agite, se calme et s'écoule lentement, sans que sa fureur ni sa

tranquillité viennent d'elle-même; ce qu'il craint enfin plus que

les Druides, le roi et toute l'armée, c'est Viomade, ce brave

toujours occupé de son maître, déjouant les projets, et le

surveillant avec autant de zèle que d'activité et d'intelligence,

aimé du monarque comme de la France entière. Egidius n'a pas de plus

forte barrière entre lui et le trône; la renverser paroît

impossible, la force du moins seroit impuissante; Egidius aura

recours à la ruse, arme du lâche, et l'ingrat Draguta va servir ses

odieux projets. Draguta, né parmi les Huns, avoit poursuivi Viomade

avec audace et témérité devant Cologne; blessé dangereusement, il

étoit tombé parmi les morts, on l'avoit trouvé pendant la cérémonie

funèbre qui suit les sanglans exploits, il respiroit encore, il fut

transporté parmi les blessés par ordre de Viomade, il fut traité

avec soin et générosité. Sa blessure étoit si dangereuse, qu'il fut

plus d'une année sans se rétablir entièrement; par reconnoissance il

témoigna le désir de rester encore près de son bienfaiteur. Egidius

l'ayant souvent aperçu, crut démêler dans ses regards l'ame d'un

traître, et l'ayant fait sonder adroitement, il vit qu'il ne s'étoit

point abusé, et que Draguta joignoit aux connoissances qu'il avoit

su acquérir depuis son arrivée en France, et pendant un séjour de

plusieurs années, la férocité de sa patrie, et la haine du nom des

Francs, que des secours et tant de bienfaits n'avoient pu éteindre.

Instruit des volontés d'Egidius, flatté des récompenses énormes qui

lui sont promises, heureux surtout de satisfaire sa fureur et

d'assouvir sa vengeance, Draguta se présente à son bienfaiteur; il

s'efforce de donner à ses traits plus de douceur, à son sourire

moins de perfidie; mais il n'a rien à redouter du coeur franc et

sans défiance du plus vertueux des braves, qui, incapable de

feindre, l'est aussi de soupçonner. Je vous dois, lui dit le fourbe,

le bonheur et la vie, m'acquitter est un devoir et un besoin; je

viens satisfaire mon coeur, en rendant au vôtre et la joie et

l'espoir. Viomade l'écoute, et lui tendant la main avec cette

franchise d'une grande ame: Parle, ami, lui répond-il, mais crois

qu'en te conservant le jour, j'ai déjà reçu ma récompense.

Draguta, loin d'être attendri par ces paroles et l'air plein de

douceur dont elles furent accompagnées, s'applaudit au contraire

d'avoir à tromper un si facile ennemi, et reprenant son discours, il

dit: Vous pleurez Childéric depuis cinq années; mon amour pour

Attila, mes sermens de fidélité, mon devoir, m'ont défendu de vous

instruire de sa destinée; mais mon roi n'est plus, et ce que je vous

dois m'ordonne aujourd'hui de vous révéler ce que j'ai dû vous

taire: Childéric est prisonnier. Clodebaud l'ayant aperçu pendant la

terrible bataille qui coûta tant de sang à ma malheureuse patrie,

nous ordonna de nous emparer du jeune prince, et je fus du nombre de

ceux qui l'enlevèrent; je le remis à Clodebaud, qui fier et heureux

d'une si belle proie, jura d'épargner ses jours, mais de le vouer à

un éternel esclavage.

Après avoir ainsi obéi à mon général, je revins au combat, où je

vous attaquai avec une rage dont je fus puni; vos soins généreux

ouvrirent mon ame au repentir, et souvent en voyant les douleurs que

vous causoit l'absence du prince, je fus sur le point de vous tout

avouer; retenu par mon attachement pour Attila, je résistai au

mouvement qui m'entraînoit; j'ignorois d'ailleurs si Clodebaud avoit

réellement laissé la vie au prince; mais depuis qu'Attila n'est

plus, j'ai su par ceux qui sont venus apporter la nouvelle de sa

mort, que Childéric étoit vivant, et réduit à la plus honteuse

servitude; que Clodebaud, qui conserve le commandement d'une partie

des troupes, insulte sans cesse à son malheur, et qu'il n'est pas

impossible de le délivrer, si vous voulez suivre mes avis et

accompagner mes pas. Je le veux! s'écria Viomade en se levant et

avec une noble vivacité; ô Draguta! je le veux, sois mon guide, mon

interprète, mon bienfaiteur; ma reconnoissance sera sans bornes

comme tes bienfaits, compte sur celle d'un grand roi, d'un père à

qui tu rendras le bonheur. Eh bien! reprit Draguta, partons

promptement et sans suite, car nous serions arrêtés, et le nombre ne

nous sauveroit pas; je vous promets le secours de mes frères, tous

jeunes, vaillans et hardis; je vous conduirai par de secrètes

routes, qui nous éviteront des rencontres fâcheuses. Au reste, je

répondrai de vous, et vous n'aurez rien à craindre. Je ne crains

rien non plus, lui dit Viomade, ma vie est à mon roi; vivre et

mourir pour lui, voilà ma noble destinée; mais retire-toi, Draguta,

je vais porter à mon auguste maître l'espérance que tu as répandue

dans mon coeur; reçois cette bourse d'or, non comme une récompense;

ah! Draguta, qui jamais pourra te récompenser! Le brave à ces mots

embrasse avec attendrissement le perfide qui, sans repentir et sans

trouble, approche de ce coeur d'où s'émanent tant de vertus.

Viomade, l'ame ouverte à la plus vive joie, s'empresse de verser

dans le sein paternel l'espoir dont lui-même est enivré, et vole

rejoindre son maître; sa physionomie exprime tant de bonheur, que

Mérovée en est frappé, et sourit à la félicité d'un ami. Quelle fut

son émotion au récit animé et consolateur de Viomade! Childéric

esclave et malheureux! quelle pensée pour un père et pour un roi!

Mais Childéric vivant! et rendu à son amour! Hélas! pourquoi ce

bonheur ne peut-il plus être partagé par Aboflède? A cette triste

pensée, le front de Mérovée s'obscurcit, et la douce joie dont il

rayonnoit s'est éteinte. Ah! sans le douloureux mélange de regrets

et d'espoir, le bonheur inespéré du roi seroit trop vif, il auroit

peine à le supporter. Viomade ne trouble point les méditations de

son maître, il lit dans son ame, il voit se succéder les sentimens

tristes et doux, et attend que le calme y renaisse pour lui parler

avec cette franchise qui le distingue. Mérovée, reprenant bientôt un

noble empire sur lui-même, lève sur son ami des regards paisibles,

et Viomade lui parle ainsi:

Je n'ai pas besoin de dire au plus aimé des rois que je suis prêt à

partir; mais je dois l'instruire qu'Egidius agite l'armée

turbulente, et que la paix dont nous jouissons, après tant de

combats et de victoires, est déjà le sujet d'audacieux murmures. Cet

ambitieux romain, que nous avons tant de fois vaincu et repoussé,

s'est fait de ses défaites même un titre à la gloire; son adresse

égare les troupes, et vous dépeint, accablé par les chagrins et les

souffrances, incapable de combattre, anéanti sous le poids des maux;

il annonce que les Saxons sont prêts à vous attaquer; un mot de vous

peut détruire ses orgueilleuses espérances; le danger s'accroît: ô

mon roi! épargnez aux Francs l'ingratitude et le repentir; daignez

assembler votre armée, et vous montrer à elle plein d'espérance.

Annoncez le retour du descendant de Pharamond; le peuple aime

l'aspect du roi, et vos malheurs ont trop long-tems privé les Francs

de votre auguste présence.

Mérovée, à ce discours, reconnoît la prudence et l'amitié de

Viomade; il donne à l'instant ses ordres pour que l'armée soit

assemblée le lendemain au champ de Mars, et pour qu'un grand

sacrifice soit préparé: il veut, et remercier les dieux du bonheur

qu'il éprouve, et attirer leur toute puissante protection sur le

voyage que médite son généreux ami, et sur ce fils qui semble déjà

lui être rendu. L'armée apprend avec joie qu'elle reverra le héros

sous lequel elle a si souvent triomphé, et le grand Diticas prépare

la fête solennelle qui doit suivre la cérémonie guerrière.

Déjà l'armée est assemblée, et attend impatiemment le roi: il

paroît, son front auguste ne porte point l'empreinte de l'abattement

et de la tristesse, il se montre fier et animé comme aux jours du

combat. L'armée pousse des cris de joie, et frappe à grands coups

les boucliers retentissans; Mérovée, ému par ces témoignages

d'affection, promène ses regards bienveillans sur cette troupe

valeureuse, et que l'amour anime.

Soldats! leur dit-il, braves amis, chers compagnons de mes

victoires, cessez de gémir sur les malheurs qui m'ont accablé, et

partagez en ce grand jour la joie dont mon coeur est rempli. Ce fils

que je regrette depuis plus de cinq années, ce Childéric, mon

espérance et la vôtre, qui, encore enfant, osa se mêler parmi vous,

que j'ai cru mort, et dont l'absence a coûté la vie à votre reine, ô

mes amis! il existe, il vit pour combattre au milieu de vous, pour

vous aimer et vous défendre. Mon fidèle Viomade va partir pour la

contrée lointaine où les hasards de la guerre l'ont conduit; dans

peu ils seront de retour, dans peu nous reverrons ce descendant du

grand Pharamond; et si Odoacre, envieux de notre puissance, ose

attaquer nos armées victorieuses, nous irons l'en faire repentir;

mon fils apprendra de moi comment on guide les Francs valeureux et

dévoués; comment on défend sa patrie!.... De nouveaux cris de joie

interrompent le monarque, son nom, réuni à celui de Childéric,

retentit dans les airs. Qu'il est doux de régner sur ces coeurs

enthousiastes et pleins d'amour! Pourquoi, également barbares,

passent-ils si facilement de cette ardente fidélité à la révolte

cruelle?

Le roi, après avoir donné à l'armée le tems d'exhaler ses

transports, lui annonce le sacrifice préparé sous les chênes sacrés,

et le long et joyeux festin qui terminera cette journée. Il retourne

à son palais, suivi d'un peuple immense, et aux acclamations

répétées. A l'heure fixée pour le sacrifice, le roi revêtu d'habits

royaux, la couronne sur la tête et tenant son sceptre, entouré de

ses braves, suivi de l'armée, se rendit au lieu choisi pour cette

solennité. C'étoit dans un bois sombre, épais et mystérieux, que la

cérémonie sanglante et religieuse étoit préparée. Le célèbre

Diticas, grand prêtre des Druides, parut d'abord; ses cheveux blancs

étoient couronnés de feuilles de chêne, arbre des dieux; sa tunique

blanche étoit serrée d'une ceinture d'or, le plus pur des métaux. De

jeunes et belles vierges, les cheveux épars et le front couvert d'un

voile léger, suivent le grand prêtre, et s'occupent des apprêts du

sacrifice. Trois d'entre elles, les yeux baissés, belles de jeunesse

et de pudeur, portent un autel; sa forme est celle d'un trépied,

soutenu sur trois consoles, dont le bas a la figure d'un pied de

lion, le milieu celle d'un poisson qui étend ses nageoires, et le

haut une tête de serpent qui se recourbe. Le dessus de l'autel est

un bassin rond, propre à recevoir le sang des victimes; derrière les

vierges qui soutiennent l'autel, marchent celles qui doivent

présenter au grand prêtre la cuiller d'argent à manche pointu, dont

il se servira pour prendre l'encens et les autres parfums, l'acarra,

ou coffret rond, orné de deux anneaux d'or, enclavés l'un dans

l'autre pour le lever et l'ouvrir, et qui renferme l'encens et le

succin jaune; la péréficule à anse qui contient le vin et autres

liqueurs que l'on versoit sur les victimes; enfin la patère et

l'amula, vases d'airain qui servoient à renfermer l'eau lustrale, et

à cuire les victimes après le sacrifice. Les chastes prêtresses,

ayant placé au pied d'un chêne choisi pour l'auguste fête, les

divers instrumens destinés à la cérémonie, se retirent dans leur

temple, et laissent aux seuls Druides consommer le sacrifice. Ils

approchent alors de l'autel; dans la main d'un des plus renommés,

brille le superbe sespiéta ou coutelas, qui sert à égorger les

victimes. A la suite d'une invocation, après avoir brûlé l'encens,

Diticas invite le roi à s'approcher. Le monarque s'abaissant devant

les dieux, auxquels cède toute puissance mortelle, se dépouillant

des augustes marques de la royauté, place au pied de l'autel sa

couronne, son manteau, son sceptre et sa redoutable épée: recevant

alors des mains de ses braves deux jeunes taureaux blancs qui n'ont

pas encore subi le joug, il les présente respectueusement au grand

prêtre, qui les immole en les frappant à la jugulaire. Les Druides

entourent l'autel, reçoivent le sang dans un bassin, interrogent

leurs entrailles, invoquent et consultent les dieux; un silence

profond règne dans le reste de l'assemblée; on craindroit

d'interrompre ou de profaner d'aussi augustes mystères. Les Druides

se séparent en deux files éloignées l'une de l'autre: Diticas paroît

au milieu; à son regard élevé et prophétique, à ses traits animés,

au désordre de ses pas, on pressent que l'esprit divin l'agite, et

qu'organe des dieux, il va annoncer aux hommes les oracles qui

fixeront leur destinée. Le coeur palpitant et rempli d'une

religieuse terreur, l'armée se courbe vers la terre; le roi, le

front baissé, imite sa respectueuse attitude. Diticas parle enfin.

Les dieux sont satisfaits; ils promettent à Viomade le succès de son

entreprise, au roi un fils, aux Francs un roi; et après avoir

répandu sur tous l'eau lustrale, il rend à Mérovée sa couronne et

ses armes, en lui disant: Souvenez-vous que vous les tenez des

dieux. Le roi les reçoit avec respect, et plein de confiance dans

les paroles favorables de l'oracle, il rend grace au ciel de tant de

bienfaits, et sort du bois sacré, mais en se reculant et sans perdre

de vue l'autel, les Druides et les victimes; ce ne fut que dans la

plaine et loin de l'enceinte consacrée, qu'il marcha la tête ornée

de sa couronne, et suivi du peuple. Les festins l'attendoient:

assises autour de cent tables dressées devant les portes du palais

et des chefs, les troupes animées par la gaieté et le vin d'Italie

qu'elles aimoient passionnément, s'abandonnoient à la joie; tous

chantoient l'amour et la gloire, et une heureuse ivresse termina une

journée qui sembloit fatale à l'ambitieux Egidius, mais qui ne

détruisit point ses espérances.

FIN DU LIVRE TROISIÈME.

CHILDÉRIC.

LIVRE QUATRIÈME.

SOMMAIRE

DU LIVRE QUATRIÈME.

Départ de Viomade. Son arrivée dans les forêts de la Germanie.

Dangers de sa route. Alarmes que lui inspire Draguta. Un songe

l'inquiète. Viomade sauve la vie à Draguta. Il en est

abandonné. Orage terrible. Viomade reprend sa route. Le chemin.

La tombe. Chant franc. Le vieillard.

LIVRE QUATRIÈME.

Mérovée et son ami ont assisté à ces festins, mais sans en partager

le délire; impatiens de se retrouver seuls, et de donner à la

confiance le peu d'heures qui leur reste avant le départ de Viomade,

fixé à la prochaine aurore, ils n'ont plus qu'une nuit, et l'amitié

la disputera au sommeil. Le roi voudroit qu'au moins Ulric, Amblar,

Arthaut accompagnassent Viomade; il s'y refuse. S'il étoit possible,

disoit-il, que je fusse attaqué, ce seroit par un si grand nombre,

que vous exposeriez sans aucun avantage les nobles défenseurs de

votre couronne. Seul avec Draguta je n'inspirerai aucune défiance,

et si je devois périr, conservez au moins vos plus fidèles sujets.

Cette pensée jettoit un trouble extrême dans l'ame du roi. Toi

périr! disoit-il; ô toi! mon ami, toi qui seul peut m'aider à

supporter les orages de la vie; toi qui en partageant mes maux, en

diminue toujours le poids! Je ne périrai point, reprit Viomade, les

dieux l'ont promis: en douter est une impiété. Je reviendrai

bientôt remettre Childéric dans vos bras. Mérovée, malgré la juste

impatience d'un père, voudroit que Viomade attendit au moins le

printems; l'hiver déjà est avancé; mais cette saison qui retient les

Huns dans l'inaction, offre à Viomade plus d'espérance de retrouver

le jeune prince. Il combat la résistance du roi, qui redoute la

rigueur de la saison; il calme les craintes du monarque, excite ses

espérances, et verse des torrens de bonheur dans cette ame si

long-tems la proie des souffrances. Le roi veut du moins

l'accompagner jusqu'au bord du fleuve; des barques sont préparées;

plusieurs braves les suivront même jusqu'au château de Clodion,

situé sur l'autre bord du fleuve: là, Viomade devoit se séparer

d'eux, et monté sur de forts chevaux chargés de provisions, il

s'arme de flèches, ainsi que Draguta. C'est ainsi qu'il devoit

revoir, et suivi seulement du Hun, cette Germanie, antique berceau

de ses pères. Au premier rayon du jour, les deux amis se sont

regardés et se sont précipités dans les bras l'un de l'autre.

Mérovée craindroit de retarder le départ, et cependant il sent

toute l'amertume d'une telle séparation; Viomade se reprocheroit le

moindre délai, mais il quitte avec peine son auguste maître. Tous

deux émus et opressés se tiennent long-tems embrassés; tout est prêt

pour le départ; déjà le farouche Draguta, revêtu de ses sauvages

vêtemens, paroît et s'unit aux guerriers qui attendent le roi. Ses

cheveux noirs, frisés, inégaux et épars, couvrent une partie de son

visage, et ajoutent, dans leur désordre, à la férocité de ses

traits; la jeunesse est sans grace sur le front sourcilleux du Hun;

son courage est celui d'un barbare, et sa joie celle du crime. Sur

ses épaules nues sont attachés son arc et ses flèches, armes

légères, et les seules qui puissent leur être utiles dans les forêts

qu'ils ont à traverser, soit qu'ils s'en servent pour se défendre

contre leurs dangereux habitans, soit qu'ils recourent à la chasse

pour suppléer à leurs provisions épuisées. Le roi et Viomade ne se

font pas attendre long-tems; déjà ils atteignent les antiques

ombrages de la forêt des Ardennes; ses arbres dépouillés de verdure,

offrent aux regards qu'ils attristent, les sombres ravages de

l'hiver. Viomade n'en est point ému; le roi seul éprouve d'avance

toutes les fatigues que ce brave est loin de calculer. Quelques

tentes dressées sous les arbres servent à reposer la troupe, et en

peu de jours elle découvre ce fleuve superbe qui sépare les Gaules

de la Germanie. C'est-là que Mérovée quitte à regret un ami dévoué

et cher; leurs adieux honorèrent également l'amitié et le courage

qui les distinguoient. Oh! qu'elles sont unies ces grandes ames,

qu'aucun vice ne sépare! Les barques ont reçu Viomade, Amblar,

Ulric, Arthaut, Draguta; les tranquilles ondes obéissent aux rames

qui fendent leur sein et soutiennent la fragile nacelle qui les

sillonne. Parvenus au pied de Dispach, les voyageurs abordent ces

rives paisibles et débarquent. Pendant le trajet, Mérovée, entouré

de ses gardes, a long-tems suivi de l'oeil la barque qui entraînoit

son ami, et quand il ne l'avoit plus distinguee, son coeur et sa

pensée la suivoient encore. Enfin, il avoit repris le chemin de son

palais, dont la solitude troubla son ame; tous les dangers d'une

aussi hardie entreprise s'offrirent devant lui; mais les dieux

avoient parlé, et Mérovée espéroit. Ses braves, à leur retour, lui

apprirent que Viomade et son guide, pourvus de trois chevaux, dont

un portoit une tente et des provisions, traversoient déjà la

Germanie, et que Viomade, plein de force et de joie, marchoit avec

rapidité sous la conduite d'un guide fidèle et intrépide. En effet,

Viomade avoit déjà traversé heureusement une partie de la Germanie,

quand ils furent tout-à-coup arrêtés par des marais que les pluies

d'hiver avoient rendus impraticables; il fallut abandonner la route

connue, chercher à travers les forêts. Cet obstacle ralentissoit

leur marche; par-tout ils le retrouvoient, et s'égarant dans de

nouveaux détours, s'éloignoient au lieu d'avancer. Mais la bise, qui

descendue des montagnes du nord, souffle avec fureur dans ces

climats voisins du Danube, a glacé ces eaux stagnantes. Viomade

propose à son guide de se hasarder sur cette surface solide. Un

renard qu'a tué Draguta, et qu'ils dépouillent de la peau dont ils

environnent leurs pieds, rend cette entreprise facile; les chevaux

seuls les embarrassent; ils craignent de s'en séparer, et n'osent

hasarder de les conduire sur la glace qui va se briser sous leurs

pieds; ils essaient d'en conduire un qui glisse bientôt, malgré

toutes les précautions qu'ils prennent; sa chute brise le fragile

appui qui supportoit à peine ses pas; il disparoît sous la glace et

s'enfonce sous les eaux. Cette expérience effraye les voyageurs;

mais Viomade, qui s'aperçoit que tant de détours l'égarent, se

décide à renoncer aux chevaux, qui déjà las, et ne trouvant pour se

nourrir que des joncs secs et mal sains, retardent plus leur marche

qu'ils ne la favorisent. Appuyés sur leur arc, et les pieds

enveloppés de fourrures, ils traversent les marais dont l'étendue

est immense. Viomade, chargé comme Draguta des provisions qui leur

restoient, a peine à se soutenir; le froid glace ses veines; son

coeur palpite, et ses membres s'engourdissent, tandis que Draguta,

né sur les bords toujours glacés du Palus, sourit à la foiblesse de

son compagnon, et s'élance gaiement de l'autre côté des marais.

Viomade, épuisé de fatigue, mourant, et hors d'état de faire un seul

pas, arrive long-tems après lui: il se couche un moment sur la

terre; mais sentant le froid s'augmenter, craignant de s'abandonner

au dangereux sommeil qu'il provoque, et qui n'est d'ordinaire que

l'avant-coureur de la mort, il se relève avec effort, rassemble du

bois, frappe le caillou qui jaillit en étincelles, et allume un feu

brillant qui le réchauffe et redonne à son sang sa circulation.

Draguta ne veut point s'en approcher; il semble défier la douleur de

l'atteindre, et triompher de la nature. Que votre mère étoit peu

prévoyante, disoit-il au brave; que n'a-t-elle eu le courage de la

mienne; que ne vous a-t-elle exposé aux glaces des fleuves, au

soleil devorant, comme je l'ai été; que ne vous a-t-elle habitué à

combattre les monstres des bois, et formé à la lutte, à la course, à

l'extrême fatigue: loin d'être accablé comme un foible enfant, vous

supporteriez sans les sentir le froid et les maux qui vous

accablent. Sans doute, Draguta, reprenoit avec douceur Viomade, mon

enfance fut moins exercée que la tienne, et les moeurs, comme l'air

de ma patrie, sont différens de ceux dont tu t'enorgueillis; mais

songe, ami, que si plus de force arme ton bras, plus d'amitié

remplit mon coeur. Tandis que vous égorgez vos blessés, nous

secourons nos ennemis mêmes. Pardonne à ces hommes à qui tu dois la

vie, une sensibilité dont ils s'honorent, puisqu'elle ne leur dicte

que des bienfaits. La vie! reprit Draguta, est-ce un si grand bien

que de vivre? Mais n'en sens-tu pas le prix aujourd'hui, que tu

t'acquittes envers un ami; que tu me guides, que tu me conduis au

bonheur? Ton ame n'est-elle pas émue de l'idée décevante de faire

tant d'heureux, de rendre un fils à son père, un roi à ses peuples,

un maître à ses serviteurs brûlans de zèle et d'amour pour son

prince? Draguta ne répondit rien à ce discours; les provisions

furent étalées devant le feu que Viomade entretenoit soigneusement.

Un roc creusé par le tems lui offrit un abri pour la nuit; enveloppé

d'un manteau, il s'endormit. Draguta, loin de regretter la tente

qu'il a laissée avec les chevaux, se jette sans précaution sur la

terre humide et dort paisiblement. O Dieu! le méchant peut donc

dormir!

Childéric, Roi des Francs, (tome premier) · 第 2 / 9 段