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CHILDÉRIC,
ROI DES FRANCS.
_Cet ouvrage se trouve aussi chez les Libraires
suivans_:
TREUTTEL et WURTZ, rue de Lille, nº 17.
DONDEY-DUPRÉ et Cie, rue Neuve Saint-Marc, nº 10,
près le Boulevard des Italiens.
CHILDÉRIC,
ROI DES FRANCS;
PAR MADAME
DE BEAUFORT D'HAUTPOUL.
DÉDIÉ
A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.
Je suis venue vers vous, parce que je vous en crois le plus
digne. Si j'eusse connu un plus grand roi, j'eusse traversé les
mers pour aller le joindre.
BAZINE.
TOME PREMIER.
PARIS,
F. COCHERIS fils, libraire, successeur de CH. POUGENS,
quai Voltaire, n 17.
1806.
ÉPITRE DÉDICATOIRE
A
SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.
Mon héros ne dut qu'à ses armes,
Et sa couronne et ses grandeurs;
Vous devez la vôtre à vos charmes,
Et vous la tenez de nos coeurs.
Si Bazine lui parut belle,
C'est qu'elle posséda vos traits;
Il soumit un peuple rebelle,
Et vous n'en trouverez jamais.
Rome avoit perdu ses anciennes vertus, et avec elles sa puissance et
sa gloire; ses provinces étoient devenues la proie des barbares qui
vengeoient les Grecs et les Carthaginois. Parmi ces barbares nommés
Goths, Alains, Vandales, on distingue d'abord les Francs (_ce nom
veut dire indomptable et libre_): dès qu'ils se montrent dans
histoire, on admire déjà leurs succès, et ce courage au-dessus des
revers, maîtrisant partout la fortune. Ce peuple sorti des forêts de
la Germanie, avide de périls et se confiant en sa valeur, attaqua
les Romains dans les Gaules; l'Empire tourna toutes ses forces
contre un ennemi aussi audacieux que redoutable. Aurélien, en 270,
parvint à le repousser, et sa réputation guerrière étoit déjà si
bien établie, que l'on chanta dans tout l'Empire une espèce de
romance, dont voici le refrain:
Mille Francos et mille Sarmatas, semel, semel occidimus.
_Gallien_ exposa dans un spectacle, à la curiosité, trois cents
Français faits prisonniers. Quelle étoit déjà la gloire de ce
peuple, à peine sorti de ses déserts, puisque de si légers avantages
étoient célébrés avec tant d'éclat!
* * * * *
L'an 258, sous _Valérien_, un gros des Francs traversa toutes les
Gaules, passa en Espagne, se fit une place forte de Tarragone, d'où
il pilla l'Espagne durant douze années. Un détachement osa même
passer en Afrique, en revint chargé de butin, et retourna dans ses
forêts, traversant encore impunément toutes les Gaules.
* * * * *
_Probus_, l'an 279, repoussa les Francs au-delà du Rhin; mais un
d'eux, nommé _Magnance_, parvint par son courage au trône des
Césars, et ses compatriotes faisoient la plus grande force de ses
armées. _Sylanus_, autre franc, poussé par les injustices de
_Constance_, qu'il avoit servi avec autant de zèle que de fidélité,
se fit proclamer empereur: cependant _Julien_ et _Valentinien_
eurent plusieurs avantages sur ces braves.
* * * * *
_Stilicon_ sut les maintenir au-delà du Rhin; mais _Honorius_ ayant
fait massacrer ce grand homme, _Alaric_ l'en punit, et s'empara de
Rome en 410.
* * * * *
Jusques-là les Francs s'étoient contentés de ravager les Gaules, et
de s'y établir passagèrement, tantôt par force et en conquérans,
d'autrefois comme alliés et tributaires; mais lassés des marais
incultes de la Germanie, qui n'offroient aucune ressource à leurs
besoins sans cesse renaissans, pressés sans doute par le génie
ardent qui devoit porter au plus haut degré de gloire cette nation
courageuse et superbe, ils repassèrent le Rhin en 420, sous la
conduite de _Pharamond_, prince saxon, d'une figure noble et d'un
caractère déterminé: ce fut sous les ordres de ce général qu'ils
quittèrent à jamais leur patrie, et s'établirent dans les Gaules, en
s'emparant de la Toxandrie, aujourd'hui pays de Liége et de l'île
Batave, où se trouvoient renfermées les villes de Bois-le-duc, Breda
et Anvers.
Les Francs devoient à _Pharamond_ des conquêtes rapides, un état
certain, de riches possessions; il falloit lui devoir plus encore,
les lois, l'ordre et la paix intérieure. Il fut nommé roi; mais
cette monarchie naissante devoit se ressentir long-tems de la
barbarie et de l'esprit turbulent d'un peuple toujours sous les
armes, et amant de la liberté: s'il éprouvoit le besoin d'un chef,
il ne désiroit pas moins ardemment conserver son indépendance; et
les premières lois tinrent long-tems de ce mélange de soumission, de
révolte, d'obéissance et d'insubordination. Le peuple voulut rester
maître d'élire ses rois, de nommer ses généraux ou chefs. On élevoit
sur un pavois, large bouclier, le roi que l'on s'étoit choisi; on le
montroit ainsi au peuple assemblé, et cette cérémonie simple et
guerrière étoit suivie de respect et d'amour. Le roi avoit des
braves ou forts qui lui étoient particulièrement attachés, et
tellement dévoués, qu'ils mouroient souvent pour lui ou avec lui; il
leur distribuoit des terres en raison de leur valeur et de leurs
services; de là vinrent sans doute les bénéfices militaires et
amovibles. L'aspirant au rang de _brave_ étoit présenté au roi par
un parent, et dans l'assemblée générale, il recevoit des mains de
son maître la lance et le bouclier; le roi lui adressoit ces mots:
_Je te tiens pour brave et à jamais._ De là sans doute naquit la
chevalerie.
* * * * *
Le roi devoit être choisi parmi la noblesse, qui se composoit des
princes et des ducs; il commandoit les armées, mais soumettoit les
lois à l'acceptation du peuple assemblé, qui demeuroit maître de les
rejeter.
* * * * *
Les Francs suivoient la religion des Gaulois; leur mythologie étoit
celle des Grecs, à laquelle ils avoient joint l'Odin du Nord; leurs
prêtres se nommoient Druides, et tous, jusqu'au monarque,
trembloient devant eux. Ministres des autels, médecins, magistrats
et instituteurs de la jeunesse, ils avoient une influence d'autant
plus grande, que les hommes n'en mesuroient ni la force ni
l'étendue. Célibataires et retirés dans les forêts, cette vie
mystérieuse et chaste étonnoit ce peuple toujours charmé du
merveilleux, et qui, adorateur des femmes, portant l'amour jusqu'au
délire, admiroit ce refus volontaire d'un bien qui lui sembloit si
doux.
* * * * *
Les Francs n'aimoient pas moins leurs poëtes qu'ils appeloient
_Bardes_; ce nom en langue celtique veut dire _chantre_: c'étoient
eux qui dans les combats ranimoient par leurs chants belliqueux le
courage des combattans, et éternisoient une belle action par des
vers qui en transmettoient le souvenir. En leur présence le brave
levoit audacieusement sa tête, tandis que le lâche la cachoit avec
honte. Dans les festins, ils chantoient les louanges du maître, en
s'accompagnant sur des harpes légères. On les appeloit encore
_parasites_; ce nom, devenu depuis une injure, signifioit en langue
celtique _désirable_ et _dévoué_.
* * * * *
Les Francs n'estimoient que la profession des armes; ils laissoient
l'agriculture et les métiers aux esclaves; tout citoyen étoit soldat
et se présentoit toujours armé; ils se servoient de lances, de
javelots, de haches, d'épées, qu'ils appeloient francisques, de
casques et de boucliers. Au signal du combat, ils s'élançoient avec
une telle impétuosité, que rien ne résistoit à leur choc. Souvent
ils brisoient à coups de hache le bouclier de leur ennemi, et
sautant sur lui l'épée à la main, ils le tuoient. Ne reconnoît-on
pas à cette peinture les Français si redoutables à l'attaque, à
l'abordage, à l'arme blanche? L'ardeur de ce grand peuple ne le
laissoit jamais jouir de la paix; il se battoit en duel pour les
sujets les plus légers, aimoit le jeu, les festins, les chants,
étoit hospitalier, curieux, exact à remplir ses sermens et à payer
les dettes du jeu. Les Francs étoient de haute taille, leur
chevelure étoit blonde, abondante et naturellement bouclée; les rois
seuls la laissoit croître. Leur physionomie étoit douce et riante,
leur esprit fin, délicat, enjoué, ardent; enfin ils étoient alors ce
qu'ils sont de nos jours, courageux, légers, téméraires et
inconstans. Les femmes comptoient avec orgueil les blessures de
leurs époux, combattoient à leurs côtés, et vengeoient leur mort;
elles étoient fières, sensibles et fidelles: les Francs avoient pour
elles autant de respect que d'amour; au temple on croyoit à leurs
oracles, au conseil on déféroit à leurs avis.
* * * * *
Telle fut à sa naissance cette nation belliqueuse, et ce grand
peuple vainqueur de Rome, qui par de si rapides victoires, préludoit
glorieusement à la puissance, à la splendeur dont il étonne
aujourd'hui l'univers. _Pharamond_ laissa le trône en 428 à son fils
_Clodion_, dit _le Chevelu_, qui habita le château de Dispargum,
aujourd'hui Duisbourg. Ce roi ayant traversé secrètement la forêt
charbonnière, aujourd'hui le Hainaut, s'empara de Tournay, Bavay,
Cambrai; mais repoussé par Aëtius, général romain, il le défit
complètement en 444, prit l'Artois, s'empara d'Amiens, étendit son
royaume jusqu'à la Somme, et mourut en 448, laissant trois fils,
Clodebaud, Clodomir et Mérovée. Le peuple, assemblé au champ de
Mars, préféra _Mérovée_ à ses frères, que leur mère emmena au-delà
du Rhin. A peine sur le trône, le nouveau roi signala son règne par
d'éclatans succès; il s'empara de toute la Germanie première, ou
territoire de Mayence, de ce que l'on nomma depuis Picardie et
Normandie, et de presque toute l'Ile-de-France; mais un terrible
ennemi vint lui offrir des dangers et des triomphes, et répandre
sur des jours jusque là si heureux, ces douleurs dont le rang ni la
gloire ne peuvent consoler ou même distraire une ame sensible.
CHILDÉRIC.
LIVRE PREMIER.
SOMMAIRE
DU PREMIER LIVRE.
Childéric annonce, dès son enfance, les vertus qu'il doit
développer un jour. Les Huns attaquent les Francs; ce
qu'étoient ces peuples. Portrait d'Attila. Childéric, âgé de
douze ans, s'arme secrètement du javelot de Pharamond, et se
cache parmi les guerriers. Il ne se découvre à son père que
loin de Tournay; il en obtient la permission d'assister au
combat. Mérovée le confie aux soins de son ami Viomade. Le roi,
attaqué par un gros d'ennemis, est secouru par Viomade qui
reçoit le coup destiné à son maître, et tombe baigné dans son
sang. Mérovée poursuit la victoire. Il chasse les Huns, et
revient dans sa tente, où l'on a transporté le _brave_. Son
inquiétude sur son fils, qui ne paroît point. Recherches
inutiles. Mérovée reprend avec tristesse la route de Tournay.
La reine vole à sa rencontre, et n'apercevant pas son fils,
tombe évanouie; rendue à la vie, elle se livre à toute sa
douleur.
LIVRE PREMIER.
Aboflède étoit l'heureuse et sensible épouse que le ciel avoit
accordée à Mérovée; belle et vertueuse, elle adoucissoit pour lui
les fatigues de la guerre, les soins du gouvernement; partageoit ses
triomphes, le consoloit dans ses revers, portoit à ses pieds la
plainte de la timide infortune et l'hommage de sa reconnoissance. De
cette union heureuse étoit né un fils, l'espoir et l'amour des
auteurs de sa naissance. Childéric, à peine âgé de douze ans, flatte
déjà l'orgueil d'un père. A sa chevelure blonde, à ses yeux d'azur,
on reconnoît le descendant d'un Germain; à son coeur avide de
gloire, on reconnoît un Français: tandis que la justesse de son
esprit charme les Druides qui l'instruisent, sa beauté ravit sa
mère, et ses nobles vertus remplissent d'une orgueilleuse joie l'ame
superbe de Mérovée.
Aboflède en est plus chère à son époux et à son peuple, elle-même
s'applaudit d'un si bel ouvrage. O mon fils! se disoit-elle
quelquefois; ô vous! objet de crainte et d'espoir! que d'attachement
vous auriez pour moi, si vous pouviez sentir ce trouble sans cesse
renaissant que l'amour plaça dans le coeur de votre mère prévoyante;
si vous pouviez connoître ces soins toujours actifs et jamais
_lassés_, cette tendresse constante et nouvelle, qui naquit avec
vous et ne finira qu'avec moi. Childéric répondoit à une si vive
amitié par un égal attachement, adoroit sa mère, admiroit les
exploits et le grand coeur de Mérovée, se promettoit de le prendre
pour modèle, révéroit les dieux et se sentoit impatient de courage.
Un bonheur si constant et si pur ne devoit pas durer toujours, et
la sensible Aboflède alloit voir se changer en une douleur mortelle
les douces jouissances d'une mère.
Les Huns, peuple hideux et féroce, sans civilisation comme sans
industrie, habitoient au Nord de la Chine, plus de deux mille ans
avant notre ère. Sans cesse en guerre avec les Chinois, ils avoient
été chassés par eux loin des frontières de leur empire, vers le
quatrième siècle, et repoussés jusques sur les bords du Jaïk, d'où
les Alains étoient partis avant eux; de là ils descendirent vers
l'Orient du Palus-Méotides. Sortant tout-à-coup du Palus, ils
précipitèrent les Alains sur les Ostrogoths; bientôt ils repassèrent
le Tanaïs, tournèrent le Pont-Euxin, ravagèrent l'Asie, et
s'établirent tumultueusement de l'autre côté du Danube et du Rhin,
non loin du Volga; là, divisés en familles ou hordes, ils se
bâtissoient des huttes grossières, dans lesquelles ils se tenoient
renfermés pendant la mauvaise saison; ils les quittoient
impétueusement au printems, ravageant tout ce qui s'offroit sur leur
passage, et chargés du fruit de leurs rapines, ils retournoient avec
la même rapidité dans les forêts qui leur servoient d'asile; ce
peuple sauvage et guerrier méprisoit la foiblesse, et abandonnoit
aux monstres des bois les vieillards qui ne pouvoient plus
combattre; les femmes marchoient à la tête des armées, conduisant
leurs enfans, et chargées de ceux qui ne les suivoient pas encore:
dès leur naissance, elles les plongeoient dans l'onde glacée des
fleuves, les exposoient aux ardeurs du soleil, les exerçoient à la
chasse, à la course et à la lutte, et quand l'âge, anéantissant
leurs forces, les menaçoit du mépris et des maux attachés à la
décrépitude, elles recevoient la mort de la main de leurs propres
enfans; le fils qu'une tendre mère avoit nourri croyoit, en la
délivrant d'une vie qui alloit lui devenir douloureuse et importune,
acquitter la dette de la reconnoissance; ils massacroient également
leurs blessés après la bataille. En 450, Attila, roi de ces
sauvages, après avoir assassiné son frère Bleda, auquel il ravit le
trône, voulut saccager l'Occident, et ayant traversé la Franconie et
la Germanie, à la tête de cinq cent mille combattans, il entra dans
les Gaules sous le prétexte d'aller attaquer les Visigoths dans
l'Aquitaine; mais après avoir ravagé et brûlé Metz, Trèves, Tongres,
Bar, Arras, il continua sa marche, passa près de Paris, et vint
assiéger Orléans. La ville avoit déjà capitulé, quand Aëtius,
général des Romains, ayant appelé à son secours Théodoric, roi des
Visigoths, Mérovée et sa redoutable armée, attaqua ce terrible
ennemi, qu'il défit complètement, et le força à une prompte fuite,
laissant deux cent mille morts sur le champ de bataille. Ce fut en
Sologne, près d'Orléans, que cette grande victoire fut remportée;
elle coûta la vie à Théodoric. Son fils Trasimond fut élu après sa
mort. Attila, de retour dans ses forêts, contemploit avec plus
d'espoir que de douleur les débris encore menaçans de son immense
armée: on pouvoit le repousser, non l'abattre; il se promettoit de
le prouver. Ce Hun trop célèbre par ses crimes et son indomptable
courage, se faisoit appeler le _fléau de Dieu_; il étoit d'une
stature au-dessous de la médiocre, avoit une tête d'une grosseur
démesurée, le nez extrêmement large et écrasé, le front applati, la
barbe claire et entrecoupée de cicatrices, dont ses joues étoient
couvertes; ses yeux petits, et qu'il ne fixoit jamais, étoient
toujours en mouvement comme son corps. Cette figure hideuse sembloit
dire au monde qu'il étoit destiné à en troubler le repos; son palais
étoit une cabane, son trône une chaise de bois placée sous un arbre,
et son drapeau flottant lui servoit de tente. Tel étoit l'ennemi qui
devoit porter au coeur d'Aboflède une blessure si profonde.
A peine les glaces qu'avoit durcies le sombre hiver se
détachoient-elles des monts, les vents toujours irrités troubloient
le calme des forêts, la douce approche du printems ne ranimoit
point encore la nature mourante, et cependant l'impatient Attila
devançant la saison guerrière, assemble déjà son armée. Clodebaud,
qu'irrite la gloire d'un frère, presse lui-même l'ardeur du Hun, et
s'il pouvoit triompher des obstacles que lui opposent les terribles
avantages d'un long hiver, il seroit déjà vengé de sa dernière et
sanglante défaite; enfin les vents sont enchaînés; la terre
raffermie offre à la marche des troupes un terrain solide. Attila, à
la tête des siens, s'avance sur les bords du Rhin, ils construisent
à la hâte une quantité innombrable de petites barques, et s'élançant
du milieu de l'onde, ils marchent jusqu'à Cologne. Mérovée apprend
les victoires de son ennemi en apprenant son attaque: alarmé d'un si
rapide avantage, il assemble promptement ses troupes, et entouré de
ses braves, il alloit quitter encore la tremblante reine, dont il
recevoit les tendres adieux. Childéric, témoin des craintes de sa
mère, ne put voir ses pleurs sans désirer suivre et défendre l'objet
chéri qui les faisoit couler; le chant des _Bardes_, l'aspect des
armes, le noble courage qui s'imprimoit en traits augustes sur le
front du roi, l'ardeur guerrière qui animoit l'armée, le secret
sentiment de sa valeur, tout inspire et entraîne l'enfant aimable et
sensible; saisissant d'une main téméraire le javelot révéré, sceptre
et arme du grand Pharamond, il l'agite avec audace, le baise avec
respect, jure sur cette arme sacrée de s'en servir pour défendre le
roi, et de ne l'abandonner qu'avec la vie. Cependant il craint les
refus d'un père, les défenses d'une mère timide: à l'idée des
alarmes qu'il va lui causer, des pleurs s'échappent de ses yeux et
coulent sur ses joues vermeilles; mais tandis que Mérovée reçoit son
casque et son épée des mains d'Aboflède baignée de ses larmes,
tandis qu'il lui jette un dernier regard et s'élance au milieu d'une
armée sûre de vaincre, et qu'Aboflède évanouie ne peut s'apercevoir
de sa fuite, Childéric se mêle parmi les soldats, se dérobe aux yeux
d'un père dont il redoute la prudence, et ne s'offre à ses regards
qu'aux portes de Cologne, quand il ne craint plus d'être rendu à
Aboflède. Le roi, surpris et charmé, l'admire avec un orgueil mêlé
de crainte. O mon fils! lui dit-il en l'embrassant, et votre mère?
Cependant Childéric a l'air si fier et si heureux, sa physionomie
douce a dans le moment tant de noblesse et d'audace, ses yeux
brillans de courage, sont si expressifs, son geste si animé, que
Mérovée cédant à son tour, lui permet d'assister au combat, et
recommande l'objet de son amour à Viomade, le plus cher de ses
braves; rassuré par la confiance que lui inspirent et l'air
majestueux de son fils et la fidélité de son ami, il vole où
l'appelle la victoire.
Dans ces premiers tems de simplicité, le trône ne s'environnoit
point encore des prestiges brillans qui l'entourent aujourd'hui; le
roi n'étoit que le premier soldat de son armée, le butin se
partageoit au sort, on n'avoit de rang que celui que l'on tenoit de
la gloire, la voix publique en décidoit, non la volonté du prince;
l'intrigue et la flatterie ne rampoient point pour s'élever, on
aimoit la personne du roi, non sa grandeur; on chérissoit ses
vertus, non sa puissance; il comptoit sur ses _braves_ qu'aucun
intérêt ne portoit à feindre; le roi étoit aimé, le roi aimoit, et
la défiance n'obscurcissoit point pour lui l'éclat du trône; la
noblesse, fière de sa gloire déjà acquise par des ancêtres respectés
des nations, s'efforçoit de surpasser encore l'éclat d'un nom déjà
fameux, on la reconnoissoit à ses actions comme à ses vertus, et le
roi, au milieu des fermes défenseurs de sa couronne et de sa vie,
trouvoit dans chaque brave un soutien, un ami, un héros. Qu'elle est
belle cette noblesse antique, cette vertu qui, transmise pure et
d'âge en âge, enrichie sans cesse et de siècle en siècle, de faits
héroïques ou généreux, répand autour du nouveau rejeton qui va
l'honorer encore, cette gloire dont l'éclat le guide, et doit le
forcer à l'imiter! Osera-t-il donc être un lâche, montrer un coeur
coupable, celui pour qui le nom d'un père est une leçon, un exemple,
et deviendroit un reproche? Non, sans doute, et notre histoire en
est la preuve auguste, puisqu'on y retrouve sans cesse les mêmes
noms s'inscrivant, de nouveau, glorieux et sans tache dans le temple
de mémoire.
Mais déjà Mérovée a repris Cologne, et poursuivant sa victoire, il
attaque l'ennemi en pleine campagne. Plusieurs fois Ulric, Arthaut,
Amblar, Mainfroy se sont placés entre le roi et le danger; lui-même
a reçu une légère blessure en détournant le trait prêt à percer
Ulric. O bon tems! où de pareils traits n'étonnoient personne, où
l'admiration ne le répétoit même pas, et laissoit à la seule
reconnoissance le soin d'en perpétuer le souvenir!
Mais les Huns, ralliés par Attila, s'élancèrent de nouveau sur
l'armée française, en jetant d'horribles cris; ce choc imprévu
ébranla l'armée, et ce rare avantage animant les ennemis, ils
chargèrent en furieux; Mérovée contenant l'ardeur de ses troupes,
attaqua à son tour avec sang-froid et en bon ordre, et culbuta sans
peine une armée tumultueuse qui, plus téméraire qu'habile, ignoroit
l'art de se défendre; cependant quelques-uns de ces barbares
déploient un courage presque inouï; la mort suit par-tout leurs
traits, ils pressent Mérovée lui-même, et on reconnoit Attila à sa
force, à sa rage, à son adresse. Viomade voit le danger de son
maître, et oubliant pour un moment le dépôt trop cher qui lui a été
confié, il s'élance en s'écriant: A moi, braves! On entoure le roi,
on le suit, lui seul eut la gloire de recevoir dans la poitrine le
coup de hache dont Mérovée alloit être la victime; le roi le voit
tomber baigné dans son sang, il se précipite vers lui, le relève,
mais appelé au combat, il le confie aux soins d'Ulric, et court le
venger par une éclatante victoire. Les Huns, vaincus et poursuivis
jusqu'au fleuve, se rembarquent à la hâte et en désordre; les Francs
dédaignant l'ennemi qui fuit, cessent de combattre; le roi
triomphant revient à Cologne, et vole plein d'une double inquiétude
auprès de son ami dont on a déjà pansé la profonde blessure. Rassuré
sur ses jours, ô Viomade! où est mon fils, s'écrie-t-il? Hélas!
Viomade l'ignore, un long évanouissement a suivi sa blessure, et il
n'a pu, malgré ce zèle pur, ardent et sans égal, veiller au dépôt
sacré qui lui avoit été remis. Ciel! ô ciel! que me dis-tu, répond
Mérovée; ô Childéric! ô mon Aboflède! Mais les braves se sont
dispersés, on cherche le jeune prince dans la ville, dans l'armée,
au bord du fleuve, sur le champ de bataille, parmi les blessés, au
milieu des morts; on interroge les soldats, les habitans, les
prisonniers, par-tout un silence terrible jette l'alarme dans les
coeurs; de fidèles sujets traversent le fleuve, ils pénétreront dans
les forêts, jusqu'au camp même d'Attila; toutes les récompenses leur
sont promises, mais la seule qu'ils désirent, c'est de ramener le
fils des rois.
Qui cependant apprendra à la plus tendre mère, à cette reine adorée,
une absence si alarmante? Qui aura le féroce courage de déchirer ce
coeur sensible, douce retraite de vertu, de paix et d'amour? Qui
pourra faire couler ces larmes abondantes, dont la seule idée est
déjà un supplice pour tous les Francs? Mérovée, plongé dans sa
muette douleur, la tête appuyée sur sa main, les yeux baissés,
ajoute à ses terribles inquiétudes par l'idée des maux qui vont
accabler l'objet de sa tendresse; il en prévoit l'excès, il en est
déchiré, et Viomade en soupirant regarde la blessure qui l'excuse,
et le roi qui ne vivroit plus sans elle. Sa faute est grande, mais
sauver la vie à Mérovée est une action plus grande encore; il gémit,
il s'afflige; cependant il ne peut pas plus se repentir, que le roi
n'ose lui adresser un reproche. Pour la première fois Mérovée craint
de revoir Aboflède, et ce moment qui fut toujours le plus doux prix
de sa victoire, trouble et effraie sa grande ame.
Depuis le départ de son époux, depuis celui de son fils, la tendre
reine, livrée à toutes les alarmes, a gémi comme épouse et comme
mère. O mon fils! ô mon Childéric! s'écrioit-elle, pourquoi fuir
loin de mes bras caressans? pourquoi m'abandonner? Hélas! je
comptois encore, avec une douce sécurité, les années de bonheur que
m'accordoit ta jeunesse! Pourquoi, cher et cruel enfant, hâter les
instans du danger? pourquoi, plus barbare que le devoir, me ravir
déjà mon fils? Cependant la renommée, prompte à célébrer la
victoire, a déjà porté jusqu'au palais de la reine le bruit glorieux
des triomphes de son époux, et la nouvelle de son retour. Aboflède
ne peut contenir sa trop vive impatience; pleine de joie et d'amour,
elle relève ses beaux cheveux en désordre, essuie ses pleurs, et
n'écoutant que les douces émotions qui agitent si délicieusement son
coeur, court au-devant de son époux et de son fils; de loin elle
entend les chants guerriers, son ame s'exhale et s'unit aux chants
des héros; elle presse sa marche et vole au-devant de l'armée; déjà
elle distingue le casque éclatant du roi, son oeil maternel cherche
près de lui cet autre objet de ses alarmes, il ne paroît point;
tremblante, elle en accuse encore sa taille enfantine; elle
distingue Viomade appuyé sur le bras glorieux de son maître;
l'armée chante la victoire, le roi ne s'unit point à ses chants; il
approche, elle cherche en vain Childéric, Childéric ne se montre
point à sa mère. Mérovée l'a aperçue, son sang s'est glacé dans ses
veines, il a pâli. A ce signal de détresse pour un si grand courage,
Aboflède a déjà deviné son malheur, elle tombe évanouie en nommant
son fils. Mérovée la voit chanceler; mais il soutient son ami, il
contient sa douleur, son impatience, et renferme avec effort dans
son sein le cri prêt à s'en échapper. Viomade, affoibli par ses
souffrances, déchiré par ses regrets, marche lentement et les yeux
baissés; il ne s'attend pas au spectacle douloureux dont il va être
le témoin; ils approchent enfin de la belle reine, que les femmes de
sa suite ont relevée, et qu'elles soutiennent dans leurs bras. La
pâleur couvre ses traits, elle est glacée, immobile, et sans aucun
sentiment; la mort semble avoir déjà frappé cette tendre victime;
insensible aux soins qui lui sont prodigués, elle reste plongée dans
un évanouissement qui lui dérobe au moins la connoissance de ses
malheurs; transportée jusques dans son palais, tous les secours lui
sont prodigués; elle renaît enfin à la vie, mais pour apprendre,
mais pour sentir tout l'excès de son infortune: pour la première
fois, la voix toute-puissante d'un époux adoré ne porte point dans
son ame le bonheur ou la consolation, ses caresses ne la touchent
point, son retour ne lui suffit pas, elle ne songe, ne demande, ne
semble aimer que son fils. Le roi lui dit tout ce qui peut la
rassurer, lui nomme les fidèles émissaires envoyés à la recherche du
prince, lui répète qu'il ne s'est trouvé ni parmi les morts, ni
parmi les blessés, que son javelot si remarquable n'est point resté
sur le champ de bataille; l'infortunée l'écoute, lui fait redire ce
qu'elle vient déjà d'entendre. Hélas! elle a trop besoin d'espérance
pour la rejeter, mais elle aime avec trop d'ardeur pour s'en
contenter long-tems; occupée d'un seul objet, possédée d'une seule
idée, elle interroge tout ce qui l'approche, le silence l'inquiète,
aucune réponse ne la satisfait, les jours lui semblent des siècles,
l'incertitude la tue, et cependant l'incertitude soutient sa vie; si
le roi s'absente un moment, à son retour elle pâlit de crainte et
frémit d'espoir; dans son sommeil agité, elle revoit et embrasse
son fils; le réveil lui rend son absence, et elle pleure sur son
heureux songe. O amour maternel! sentiment pur, vrai, constant,
hélas! que souvent vous êtes cruellement récompensé! Plusieurs
émissaires étoient déjà revenus, le roi seul leur avoit parlé; ils
ignoroient tous la destinée du jeune prince; on cachoit leur retour
à la malheureuse mère. O Viomade! pourquoi ta blessure retient-elle
tes pas, et met-elle des bornes à un zèle qui, sans cet obstacle
insurmontable, n'en auroit point connu? pourquoi, ami dévoué, ne
peux-tu voler toi-même sur les traces du fils de ton maître? Ah! si
cet effort étoit en ta puissance, qui oseroit te disputer l'avantage
de servir encore ton roi? mais tu es foible, mourant, ton coeur seul
rempli d'ardeur, partage et adoucit les tourmens de ta reine; ou tu
portes à son ame les paroles consolantes de l'espérance, ou tu gémis
avec elle, quand sa douleur trop vive ferme son coeur à tes sages
discours.
FIN DU PREMIER LIVRE.
CHILDÉRIC.
LIVRE SECOND.
SOMMAIRE
DU LIVRE SECOND.
Le bruit de la mort de Childéric s'est répandu. Désespoir du roi.
Ulric, de retour du camp d'Attila, confirme ces tristes
nouvelles. On les cache à la reine, toujours livrée à sa
douleur. Attila attaque de nouveau les Francs. Mérovée marche à
sa rencontre. Aboflède le suit. Son projet. Elle profite de la
nuit pour l'exécuter; elle est chargée de chaînes. Le roi qui
découvre sa démarche vole à son secours, la délivre à la faveur
des ténèbres, ainsi que tous les prisonniers. Attila veut s'en
venger, il est vaincu, demande et obtient la paix. Mérovée
toujours vainqueur rentre dans sa capitale, et y ramène son
épouse désespérée. Après de longues souffrances, elle expire.
Ses funérailles. Douleur du roi.
LIVRE SECOND.
Une année entière s'étoit écoulée sans apporter aucune lumière sur
le sort de Childéric; le tems sembloit emporter sur ses ailes le
bonheur et l'espoir: déjà Ulric, celui des braves qui tient la
seconde place dans le coeur du roi, est revenu des bords du
Pont-Euxin avec tous ceux qu'il a dispersés adroitement autour du
camp d'Attila; mais il n'a pu ni détruire, ni confirmer la crainte
du monarque. Aboflède, renfermée au fond de son palais avec ses
chagrins et ses souvenirs, ignore son arrivée, on la lui dérobe avec
soin; il est depuis long-tems dans Tournay, et l'infortunée l'attend
encore. Un bruit, d'abord léger, mais qui peu-à-peu se répand et
s'accrédite, jette un nouveau désespoir dans le coeur du roi. On
assure que le jeune prince ayant suivi l'armée qui poursuivoit les
Huns, et s'étant laissé entraîner par l'inexpérience de son âge,
étoit tombé dans le fleuve en essayant de passer sur une des barques
ennemies. L'apparence et le tems semblent confirmer ce récit.
Mérovée craint, doute, et s'abandonne à la douleur qui le déchire;
mais il épargne encore le coeur de la reine, il lui laisse ses
fugitives espérances, et l'ame dévorée d'inquiétudes, il sourit aux
douces pensées de retour que sa tendre mère exprime quelquefois. Il
gémit seul ou dans les bras de Viomade; mais près d'Aboflède, il
reprend son courage et son front serein. La reine se confiant à la
tendresse d'un père, se rassure de la tranquillité de son époux;
elle ne croit pas qu'une douleur violente puisse se contraindre,
elle sent trop bien qu'un tel effort seroit au-dessus d'elle; la
nature, l'amour et son coeur dans ce moment s'accordent avec le roi
pour la mieux tromper. Cependant Ulric tarde bien selon elle à
revenir; ce délai commence à l'inquiéter; Aboflède voit chaque jour
renaître et finir, et Ulric ne paroît point; la reine ne peut
soupçonner son zèle, le danger s'offre à sa pensée sous mille formes
effrayantes. Attila, fier d'un si illustre prisonnier, aura sans
doute refusé les échanges et le prix qu'Ulric devoit lui offrir;
une idée plus terrible encore glace tout-à-coup ses esprits,
Clodebaud, ce frère irrité, exerçant sur le fils la vengeance qu'il
méditoit contre le père. Elle voit Childéric réduit par la haine de
Clodebaud au plus cruel, au plus honteux esclavage. Peut-être, ô
ciel! a-t-il porté plus loin sa fureur.... Un jour même son
imagination frappée lui fait apercevoir son fils pâle, baigné dans
son sang; elle croit entendre ses longs gémissemens et recevoir son
dernier soupir... Tremblante, éperdue, elle jette des cris
douloureux, ses larmes sont taries, son sang ne circule plus, un
froid mortel la saisit, elle tombe évanouie, et l'on doute long-tems
de sa vie.
Cependant, l'intrépide Attila supportoit avec une égale peine, et sa
honte et la longue paix où l'a réduit sa dernière défaite. Étonné de
son inaction, indigné de ses revers, et retenu depuis deux ans dans
ses forêts, il n'a pu revoir la _saison guerrière_, sans resaisir
son arme terrible; les premiers feux de l'astre du jour ont ranimé
toute son ardeur; il assemble son armée, et quittant encore ses
déserts, il va pour la troisième fois traverser ce fleuve
majestueux, barrière antique et naturelle de la France. Mais ses
revers multipliés ont découragé ses soldats; il ne lit plus sur
leurs fronts mornes et sourcilleux l'audacieuse espérance; il ne
voit plus en eux cette impatience du combat, présage certain de la
victoire ou d'une glorieuse résistance; sa voix formidable se fait
entendre sans ranimer l'ardeur éteinte; il commande, on obéit, mais
en silence, et sans cette joie martiale qu'il a si souvent admirée.
Il revoit avec rage ces plaines fameuses par ses malheurs; son
courroux valeureux s'en augmente, tandis que ces sanglans souvenirs
affligent et effrayent ses troupes naguères si valeureuses. Les
Francs, au contraire, volent avec transport au-devant d'un ennemi
dévastateur et qu'ils sont sûrs de repousser; ils chantent d'avance
une victoire certaine.
Au nom d'Attila, Aboflède a joint dans son ame celui de ravisseur,
d'assassin de son fils; elle sait qu'il marche contre son peuple,
elle sait encore que ces barbares traînent à leur suite tous les
prisonniers de guerre; elle conçoit un projet hardi: le coeur seul
d'une mère est capable de le former, de l'entreprendre, de
l'exécuter! Elle annonce au roi surpris qu'elle va le suivre au
combat, et en disant ces mots, ses yeux cessent de verser des
larmes, et l'espérance jette une légère teinte de joie sur sa figure
douloureuse. Mérovée s'oppose en vain à un désir dont il ne connoît
pas encore le vrai motif; la raison ni la prudence ne peuvent rien
contre tant d'amour. Hélas! Aboflède est mère, et elle a perdu son
fils! que peut-elle craindre encore? Deux seules pensées lui
restent, le retrouver ou mourir. La reine, montée sur un char, se
mêle aux combattans et s'expose sans en être émue; son ame n'est
troublée ni par le bruit des armes, ni par les horribles cris que
jettent les Huns pendant les batailles, ni par le spectacle sanglant
dont elle est environnée. Elle ne voit point voler le trait
homicide, elle n'entend point les gémissemens des blessés; elle
seule, au milieu de ce règne de la mort, conserve l'oubli
d'elle-même, et porte au loin sa pensée et ses regards, sans
chercher à défendre ou à conserver une vie dont elle cesse de
s'occuper. Il paroît enfin à ses yeux ce groupe d'infortunés chargés
de fers; ils sont peu éloignés des Huns, des gardes nombreuses les
environnent. A peine cet objet de douleur et d'espoir a-t-il frappé
la reine, que son regard et son coeur ne s'en écartent plus. Sans
doute c'est là, c'est parmi les malheureux captifs qu'elle trouvera
son fils; elle s'assure du chemin qui conduit à cette partie séparée
du camp; on peut s'en approcher par un bois voisin. Aboflède a tout
vu et n'oubliera rien. La nuit abaissant sur la terre ses voiles
épais, force enfin les combattans à se séparer. Aboflède invoque
depuis long-tems les ténèbres dont la favorable obscurité servira sa
téméraire entreprise. A peine la tranquille déesse a-t-elle enchaîné
dans un doux sommeil les fiers enfans de Mars, que revêtue d'habits
guerriers, cachant ses membres délicats et la beauté de son sexe
sous le casque et l'armure, Aboflède, jusque-là craintive, échappant
à ses gardes, et guidée par son amour, s'avance vers le camp ennemi;
son coeur palpite d'une joie vive, elle ne sent ni le poids du
casque qui la blesse, ni celui de ses armes si étrangères à ses
belles mains; aucun danger n'effraie sa pensée, un seul sentiment la
soutient et l'entraîne, tout disparoît devant lui. La reine, malgré
l'obscurité que l'ombrage du bois rend plus profonde encore, ne
s'est point égarée, elle est parvenue au but désiré de son voyage;
elle aperçoit les prisonniers attachés les uns aux autres, la
plupart sont couchés, et la nuit est trop obscure pour qu'elle
puisse les reconnoître. Aboflède s'approche; les gardes, surpris de
tant d'audace, vont la saisir. Loin d'en être alarmée, leur cruauté
semble obéir à ses voeux, elle tend ses beaux bras aux chaînes
qu'elle va partager avec son fils. Pressée de les obtenir, elle se
livre sans résistance, et se mêle avec transport parmi les
infortunés qui sont pour la plupart ses sujets. Éclairée par les
feux du camp, la reine a reconnu Mainfroy, ce fidèle général pris
devant Cologne qu'il défendoit; elle s'approche de lui, et d'une
voix basse, elle lui dit: Mainfroy, reconnois une mère à ma démarche
audacieuse, je suis Aboflède, et je cherche mon fils prisonnier
d'Attila; rends-moi mon fils! je veux mon fils! Mainfroy admire la
mère, et tombe respectueusement aux genoux de la reine; mais ce ne
sont point des hommages, du respect qu'elle attend de lui, c'est un
fils qu'il faut lui rendre; le général l'assure vainement qu'il n'en
sait aucune nouvelle, et qu'il n'a pas été fait prisonnier; il le
jure à la reine désolée, et lui ravit ainsi sa dernière espérance;
mais elle doute encore et interroge plusieurs Francs; leur réponse
est la même, et elle perd l'espoir qui soutenoit sa vie. Aboflède
alors s'arrête immobile en s'appuyant sur Mainfroy, ses larmes ne
coulent point, un froid mortel la saisit, une sueur glacée découle
de son front, un silence effrayant répond assez aux discours
terribles qu'elle vient d'entendre. Mainfroy, n'ose lui offrir du
secours, il craint d'exposer son sexe et son rang; retenu par ses
chaînes, il ne sait ce qu'il doit faire. Aboflède penche sa belle
tête, son casque se détache, elle tombe dans les bras de ses
sujets enchaînés à ses genoux. Que feront-ils? à qui confier
ces jours sacrés, ce dépôt si cher à la France? le barbare Attila
respectera-t-il l'épouse auguste de son ennemi? Tandis qu'ils
délibèrent, incertains, ils sont tout-à-coup enveloppés, leurs
gardes saisis jettent d'horribles cris auxquels tous les Huns
répondent promptement; mais plus promptement encore, une troupe
nombreuse et hardie pénètre jusqu'à eux, brise leurs chaînes en
s'écriant: A nous, Francs! Aboflède est enlevée des bras de Mainfroy
et placée sur un char; la troupe se rallie, mêlée aux prisonniers,
et tous reprennent le chemin du camp de Mérovée avec tant de
précipitation, que les Huns, trompés d'ailleurs par les ténèbres,
n'ont pu porter aucun secours à leurs gardes, ni défendre leurs
prisonniers. Attila, furieux d'une attaque qu'il regarde comme une
trahison, attend impatiemment que le jour éclaire sa vengeance; et
Mérovée, que l'amour a entraîné et qui prévoit sa rage impétueuse,
se prépare au combat avec autant de courage et plus de prudence.
Après la fuite d'Aboflède, le roi n'avoit pas tardé à s'apercevoir
de son absence: trop sûr du chemin qu'elle avoit pris, tremblant sur
les dangers qui alloient l'entourer, il l'avoit suivie avec l'élite
de son armée; et certain que l'espoir de retrouver Childéric
l'auroit décidée à pénétrer jusqu'aux prisonniers, parmi lesquels
elle le croyoit toujours, Mérovée s'étoit décidé à les délivrer
tous, afin de sauver la reine de la captivité, de la mort, et de
tous les excès terribles qui la menaçoient. Revenue dans son camp et
privée de tout avenir, muette et la vue égarée, à peine elle a
reconnu son époux. Après un long silence, elle a fixé sur lui ses
yeux éteints, et d'une voix mourante, elle a prononcé ces mots: Il
n'est donc plus! Retombant dans sa morne tristesse, elle a cessé
d'écouter, de répondre. Déjà l'étoile du matin, avant-coureur de
l'aurore, avertit les guerriers de se tenir prêts: ils sont déjà
sous les armes, brillans de jeunesse, de santé, de valeur, ceux-là
qui ne verront pas se coucher le soleil qui commence à les éclairer.
O mort! ô toi à qui on ne peut échapper! toi qui dévores toutes les
générations, avois-tu donc besoin pour assurer ton terrible empire,
du secours de la guerre!
Attila, fier de venger une injure, et d'avoir, pour la première
fois, un juste motif de prendre les armes, fut cependant encore
surpris par l'active sagesse de son ennemi. La victoire ne fut pas
longue à se décider, et Mérovée offrit la paix qui fut acceptée; il
renvoya à Attila tous les prisonniers, en mémoire de la délivrance
d'Aboflède, y joignit de riches présens; mais sa clémence n'adoucit
point la haine de son ennemi, et ne calma point sa honte; il en
conserva même une si vive douleur, qu'à peine de retour dans ses
bois, on le trouva mort dans son lit à côté de son épouse. Ainsi
finit ce guerrier qui coûta tant de sang à sa patrie et à ses
ennemis. Mérovée, couvert d'une gloire nouvelle, rentra dans Tournay
aux acclamations du peuple, et ramenant la malheureuse Aboflède,
qui, de retour dans son palais, reprit sa vie solitaire et
silencieuse. Plongée dans une tristesse destructive, ses traits en
reçoivent la douloureuse empreinte, et cette tête si belle se penche
déjà flétrie comme le lis superbe détaché de la tige qui le nourrit.
L'aspect du malheur, si puissant sur l'ame tendre de la reine, ne
l'émeut plus; la bienfaisance a perdu pour elle tous ses charmes.
Aboflède n'est plus belle, n'est plus reine, n'est plus épouse,
n'est plus amante; elle n'est plus, hélas! qu'une mère en deuil,
descendant au tombeau par la route lente et pénible de la douleur.
En vain tout s'empresse encore autour d'elle; préoccupée et isolée
au milieu de tous, elle ne s'aperçoit d'aucun soin; le désespoir de
son époux, jadis si aimé, ne pénètre plus jusqu'à son coeur fermé à
jamais. L'amour de son peuple, l'amitié, tout a perdu son empire sur
cette ame tendre. Puissance de la douleur, que vous avez de force
sur le coeur d'une mère! Chaque jour semble l'entraîner vers la
tombe, son unique désir. C'est là, c'est près du trône de Teutatès
qu'elle espère retrouver son fils, pour ne plus le quitter jamais.
C'est dans ces célestes demeures, où la mort est sans puissance,
dans ces champs toujours verds, au pied de l'éternel, et dans un
bonheur ineffable et constant, qu'Aboflède, dégagée des liens
terrestres, demande aux dieux de la recevoir promptement. Et tandis
que le roi et son peuple surchargent les autels de victimes et
demandent aux dieux de prolonger ses jours, elle seule, formant des
voeux contraires, élève au ciel ses mains pures et le conjure de
terminer sa vie. Ils vont être exaucés ces cruels voeux du
désespoir; Aboflède sent les approches de la mort, comme on
entrevoit le moment de sa délivrance; son ame s'exhale comme la
fumée de l'encens s'élève vers les cieux. Le roi, qui devoit prévoir
depuis long-tems ce nouveau malheur, n'en est pas moins frappé comme
d'un coup inattendu; le deuil est général; Viomade a l'emploi triste
et flatteur de recevoir les plaintes, de partager la douleur de son
maître; s'il ne le console pas, du moins il pleure avec lui.
Les obsèques de la reine furent ordonnées. Ce dernier hommage du
regret, qui tient du sentiment et de la religion, s'il ne soulage
point le coeur, adoucit son désespoir. Ce fut aux bords de l'Escaut
que les restes glacés de la reine furent conduits. On creusa d'abord
une fosse ronde, où l'on plaça, selon l'usage, tout ce qui pouvoit
être utile à la vie. Etrange superstition de ces tems, qui alloit
même jusqu'à immoler des esclaves, afin que les morts fussent servis
par eux dans un autre monde! Mais Aboflède, prête à mourir, avoit
exigé que l'on ne suivit point cette barbare coutume, et Mérovée
voulut qu'elle fût obéie. La fosse creusée, on amena une charrue
dont le soc étoit d'airain; elle étoit attelée de deux boeufs
blancs; on traça d'un sillon le tour de la tombe, et à mesure que la
charrue ouvroit la terre, on remplissoit de fleurs le sillon qu'elle
avoit formé; on eut soin de la relever à l'entrée de la tombe, sans
en continuer la trace. Après cette cérémonie, on plaça le corps dans
la fosse, et revêtu de ses plus riches ornemens; chaque assistant
eut soin de jeter sur ces restes sacrés une poignée de la terre
natale de la reine; on la recouvrit de fleurs, de gazons, puis de
terre, et enfin d'une grande table de plomb sur laquelle on grava
ces mots:
PLEUREZ LA REINE ABOFLEDE,
AMOUR ET EXEMPLE
DU MONDE.
Les Druides assistèrent à cette lugubre fête couverts de longues
tuniques de lin; ils versèrent sur la tombe l'eau lustrale du guy de
chêne, invoquant les dieux pour qu'ils accordassent sans délai
l'entrée céleste à la victime de l'amour et du malheur. Mérovée
n'assista point à ces funérailles, le deuil étoit trop avant dans
son coeur; il n'eût pu soutenir ce terrible spectacle. Privé d'une
épouse et d'un fils, le voilà seul sur le trône déjà isolé; il va
marcher sans compagne dans les routes épineuses de la vie, et quand
l'ange de la mort développera sur lui ses ailes glacées, il ne
laissera pas, aux mains d'un fils adoré, le sceptre des rois qu'il a
illustré, et son glorieux héritage; il ne revivra pas dans une
nombreuse postérité. Ah! s'il gémit de la mort d'Aboflède, c'est sur
lui seul qu'il répand des larmes; il sent trop que le seul
malheureux est celui qui survit à ce qu'il aime.
FIN DU LIVRE SECOND.
CHILDÉRIC.
LIVRE TROISIÈME.
SOMMAIRE
DU TROISIÈME LIVRE.
Mérovée s'abandonne à sa douleur. Ses blessures se r'ouvrent. On
craint pour sa vie. Egidius, qui aspire au trône, en conçoit
une espérance nouvelle; il craint Viomade, et cherche à
l'écarter. Draguta sert ses projets, et trompe ce brave par un
faux rapport, qui décide Viomade à suivre le traître jusque
dans le camp des Huns. Le roi, à la nouvelle qu'il reçoit du
départ prochain de son ami, et de l'espoir qui le détermine,
éprouve autant de joie que d'inquiétude. Viomade lui conseille
de se montrer à l'armée. Mérovée se rend à cet avis. Il
harangue les troupes, et ordonne un sacrifice. Description du
sacrifice. L'oracle est favorable, il promet le retour de
Childéric. Un festin termine cette journée.
LIVRE TROISIÈME.