D'heure en heure, par les hublots de la cabine où il mettait
le nez quelquefois, Tartarin vit le bleu du ciel algérien pâlir;
puis, enfin, un matin, dans une brume d'argent, il entendit avec
bonheur chanter toutes les cloches de Marseille. On était
[5]arrivé ... le _Zouave_ jeta l'ancre.
Notre homme, qui n'avait pas de bagages, descendit sans rien
dire, traversa Marseille en hâte, craignant toujours d'être suivi
par le chameau, et ne respira que lorsqu'il se vit installé dans
un wagon de troisième classe, filant bon train sur Tarascon....
[10]Sécurité trompeuse! A peine à deux lieues de Marseille, voilà
toutes les têtes aux portières. On crie, on s'étonne. Tartarin,
à son tour, regarde, et ... qu'aperçoit-il?... Le chameau,
monsieur, l'inévitable chameau, qui détalait sur les rails, en
pleine Crau, derrière le train, et lui tenant pied. Tartarin,
[15]consterné, se rencoigna, en fermant les yeux.
Après cette expédition désastreuse, il avait compté rentrer
chez lui incognito. Mais la présence de ce quadrupède encombrant
rendait la chose impossible. Quelle rentrée il allait
faire, bon Dieu! Pas le son, pas de lions, rien. . . Un
[20]chameau!...
«Tarascon!... Tarascon!...»
Il fallut descendre....
O stupeur! à peine la chéchia du héros apparut-elle dans
l'ouverture de la portière, un grand cri: «Vive Tartarin!» fit
[25]trembler les voûtes vitrées de la gare.--«Vive Tartarin! vive
le tueur de lions!» Et des fanfares, des choeurs d'orphéons
éclatèrent.... Tartarin se sentit mourir; il croyait à une
mystification. Mais non! tout Tarascon était là, chapeaux en
l'air, et sympathique. Voilà le brave commandant Bravida,
[30]l'armurier Costecalde, le président, le pharmacien, et tout le
noble corps des chasseurs de casquettes qui se presse autour de
son chef, et le porte en triomphe tout le long des escaliers....