Tartarin, en le voyant, change de couleur et feint de ne pas
le connaître; mais le chameau s'acharne. Il frétille au long du
quai. Il appelle son ami, et le regarde avec tendresse:
«Emmène-moi,» semble dire son oeil triste, «emmène-moi dans la barque,
[5]loin, bien loin de cette Arabie en carton peint, de cet Orient
ridicule, plein de locomotives et de diligences, où--dromadaire
déclassé--je ne sais plus que devenir. Tu es le dernier Turc,
je suis le dernier chameau.... Ne nous quittons plus, ô mon
Tartarin....
[10]--Est-ce que ce chameau est à vous?» demande le capitaine.
«Pas du tout!» répond Tartarin, qui frémit à l'idée d'entrer
dans Tarascon avec cette escorte ridicule; et, reniant impudemment
le compagnon de ses infortunes, il repousse du pied le sol
algérien, et donne à la barque l'élan du départ.... Le chameau flaire
[15]l'eau, allonge le cou, fait craquer ses jointures et, s'élançant
derrière la barque à corps perdu, il nage de conserve vers le
_Zouave_, avec son dos bombé, qui flotte comme une gourde, et
son grand col, dressé sur l'eau en éperon de trirème.
Barque et chameau viennent ensemble se ranger aux flancs
[20]du paquebot.
«A la fin, il me fait peine, ce dromadaire!» dit le capitaine
Barbassou tout ému, «j'ai envie de le prendre à mon
bord.... En arrivant à Marseille, j'en ferai hommage an
Jardin zoologique.»
[25]On hissa sur le pont, à grand renfort de palans et de
cordes, le chameau, alourdi par l'eau de mer, et le _Zouave_ se
mit en route.
Les deux jours que dura la traversée, Tartarin les passa tout
seul dans sa cabine, non pas que la mer fût mauvaise, ni que
[30]la chéchia eût trop à souffrir, mais le diable de chameau, dès
que son maître apparaissait sur le pont, avait autour de lui des
empressements ridicules.... Vous n'avez jamais vu un chameau
afficher quelqu'un comme cela!...