Singuliers effets du mirage! la peau du lion aveugle, envoyée
à Bravida, était cause de tout ce bruit. Avec cette modeste
fourrure, exposée au cercle, les Tarasconnais, et derrière eux
tout le Midi, s'étaient monté la tête. Le Sémaphore avait parlé.
[5]On avait inventé un drame. Ce n'était plus un lion que Tartarin
avait tué, c'étaient dix lions, vingt lions, une marmelade de lions!
Aussi Tartarin, débarquant à Marseille, y était déjà illustre sans
le savoir, et un télégramme enthousiaste I'avait devancé de deux
heures dans sa ville natale.
[10]Mais ce qui mit le comble à la joie populaire, ce fut quand
on vit un animal fantastique, couvert de poussière et de sueur,
apparaître derrière le héros, et descendre à cloche-pied l'escalier
de la gare. Tarascon crut un instant sa Tarasque revenue.
Tartarin rassura ses compatriotes.
[15]«C'est mon chameau,» dit-il.
Et déjà sous l'influence du soleil tarasconnais, ce beau soleil
qui fait mentir ingénument, il ajouta, en caressant la bosse du
dromadaire:
«C'est une noble bête!... Elle m'a vu tuer tous mes lions.»
[20]Là-dessus, il prit familièrement le bras du commandant, rouge
de bonheur; et, suivi de son chameau, entouré des chasseurs
de casquettes, acclamé par tout le peuple, il se dirigea paisiblement
vers la maison du baobab, et, tout en marchant, il commença
le récit de ses grandes chasses:
[25]«Figurez-vous, disait-il, qu'un certain soir, en plein Sahara....»