jardin qu'il avait acheté aux environs.... Mais jamais, au
grand jamais, il ne descendait dans la ville européenne. Avec
ses zouaves en ribotte, ses alcazars bourrés d'officiers, et son
éternel bruit de sabres traînant sous les arcades, cet Alger-là
[5]lui semblait insupportable et laid comme un corps de garde
d'Occident.
En somme, le Tarasconnais était très heureux. Tartarin-Sancho surtout,
très friand de pâtisseries turques, se déclarait
on ne peut plus satisfait de sa nouvelle existence....
[10]Tartarin-Quichotte, lui, avait bien par-ci par-là quelques remords,
en pensant à Tarascon et aux peaux promises.... Mais cela ne durait
pas, et pour chasser ces tristes idées il suffisait d'un regard de
Baïa ou d'une cuillerée de ses diaboliques confitures odorantes
et troublantes comme les breuvages de Circé.
[15]Le soir, le prince Grégory venait parler un peu du Monténégro
libre.... D'une complaisance infatigable, cet aimable
seigneur remplissait dans la maison les fonctions d'interprète,
au besoin même celles d'intendant, et tout cela pour rien, pour
le plaisir.... A part lui, Tartarin ne recevait que des _Teurs._
[20]Tous ces forbans à têtes farouches, qui naguère lui faisaient
tant de peur du fond de leurs noires échoppes, se trouvèrent
être, une fois qu'il les connut, de bons commerçants inoffensifs,
des brodeurs, des marchands d'épices, des tourneurs de tuyaux
de pipes, tous gens bien élevés, humbles, finauds, discrets et de
[25]première force à la bouillotte. Quatre ou cinq fois par semaine,
ces messieurs venaient passer la soirée chez Sidi Tart'ri, lui
gagnaient son argent, lui mangeaient ses confitures, et sur le
coup de dix heures se retiraient discrètement en remerciant
le Prophète.
[30]Derrière eux, Sidi Tart'ri et sa fidèle épouse finissaient la
soirée sur leur terrasse, une grande terrasse blanche qui faisait
toit à la maison et dominait la ville. Tout autour, un millier
d'autres terrasses blanches aussi, tranquilles sous le clair de lune,