A cet envoi, le romanesque Tartarin aurait bien voulu joindre
un bouquet de fleurs emblématiques, à la mode orientale; mais
le prince Grégory pensa qu'il valait mieux acheter quelques pipes
chez le frère, ce qui ne manquerait pas d'adoucir l'humeur
[5]sauvage du monsieur et ferait certainement très grand plaisir à
la dame, qui fumait beaucoup.
«Allons vite acheter des pipes!» fit Tartarin plein d'ardeur.
«Non!... non!... Laissez-moi y aller seul. Je les aurai
à meilleur compte....
[10]--Comment! vous voulez ... O prince ... prince....»
Et le brave homme, tout confus, tendit sa bourse à l'obligeant
Monténégrin, en lui recommandant de ne rien négliger pour
que la dame fût contente.
Malheureusement l'affaire--quoique bien lancée--ne marcha
[15]pas aussi vite qu'on aurait pu l'espérer. Très touchée,
paraît-il, de l'éloquence de Tartarin et du reste aux trois quarts
séduite par avance, la Mauresque n'aurait pas mieux demandé
que de le recevoir; mais le frère avait des scrupules, et, pour
les endormir, il fallut acheter des douzaines, des grosses, des
[20]cargaisons de pipes....
«Qu'est-ce que diable Baïa peut faire de toutes ces pipes?»
se demandait parfois le pauvre Tartarin;--mais il payait quand
même et sans lésiner.
Enfin, après avoir acheté des montagnes de pipes et répandu
[25]des flots de poésie orientale, on obtint un rendez-vous.
Je n'ai pas besoin de vous dire avec quels battements de coeur
le Tarasconnais s'y prépara, avec quel soin ému il tailla, lustra,
parfuma sa rude barbe de chasseur de casquettes, sans oublier
--car il faut tout prévoir--de glisser dans sa poche un casse-tête
[30]à pointes et deux ou trois revolvers.
Le prince, toujours obligeant, vint à ce premier rendez-vous
en qualité d'interprète. La dame habitait dans le haut de la
ville. Devant sa porte, un jeune Maure de treize à quatorze