dans un coin comme des araignées; traversa la place du Théâtre,
prit le faubourg et enfin la grande route poudreuse de Mustapha.
Il y avait sur cette route un encombrement fantastique. Omnibus,
fiacres, corricolos, des fourgons du train, de grandes charrettes
[5]de foin traînées par des boeufs, des escadrons de chasseurs
d'Afrique, des troupeaux de petits ânes microscopiques, des
négresses qui vendaient des galettes, des voitures d'Alsaciens
émigrants, des spahis en manteaux rouges, tout cela défilant
dans un tourbillon de poussière, au milieu des cris, des chants,
[10]des trompettes, entre deux haies de méchantes baraques où
l'on voyait de grandes Mahonnaises se peignant devant leurs
portes, des cabarets pleins de soldats, des boutiques de bouchers,
D'équarrisseurs....
«Qu'est-ce qu'ils me chantent donc avec leur Orient?» pensait
[15]le grand Tartarin; «il n'y a pas même tant de _Teurs_ qu'à
Marseille.»
Tout à coup, il vit passer près de lui, allongeant ses grandes
jambes et rengorgé comme un dindon, un superbe chameau.
Cela lui fit battre le coeur.
[20]Des chameaux déjà! Les lions ne devaient pas être loin; et,
en effet, au bout de cinq minutes, il vit arriver vers lui, le fusil
sur l'épaule, toute une troupe de chasseurs de lions.
«Les lâches!» se dit notre héros en passant à côté d'eux,
«les lâches! Aller au lion par bandes, et avec des chiens!...»
[25]Car il ne se serait jamais imaginé qu'en Algérie on pût chasser
autre chose que des lions. Pourtant ces chasseurs avaient de
si bonnes figures de commerçants retirés, et puis cette façon
de chasser le lion avec des chiens et des carnassières était si
patriarcale, que le Tarasconnais, un peu intrigué, crut devoir
[30]aborder un de ces messieurs.
«Et autrement, camarade, bonne chasse?
--Pas mauvaise,» répondit l'autre en regardant d'un oeil
effaré l'armement considérable du guerrier de Tarascon.