«Vous avez tué?
--Mais oui ... pas mal ... voyez plutôt.» Et le chasseur algérien
montrait sa carnassière, toute gonflée de lapins et de bécasses.
«Comment ça! votre carnassière?... vous les mettez dans
[5]votre carnassière?
--Où voulez-vous donc que je les mette?
--Mais alors, c'est ... c'est des tout petits....
--Des petits et puis des gros,» fit le chasseur. Et comme
il était pressé de rentrer chez lui, il rejoignit ses camarades à
[10]grandes enjambées.
L'intrépide Tartarin en resta planté de stupeur au milieu de
la route.... Puis, après un moment de réflexion: «Bah!»
se dit-il, «ce sont des blagueurs.... Ils n'ont rien tué du
Tout....» et il continua son chemin.
[15]Déjà les maisons se faisaient plus rares, les passants aussi.
La nuit tombait, les objets devenaient confus... Tartarin de
Tarascon marcha encore une demi-heure. A la fin il s'arrêta....
C'était tout à fait la nuit. Nuit sans lune, criblée d'étoiles.
Personne sur la route.... Malgré tout, le héros pensa que
[20]les lions n'étaient pas des diligences et ne devaient pas volontiers
suivre le grand chemin. Il se jeta à travers champs....
A chaque pas des fossés, des ronces, des broussailles. N'importe!
il marchait toujours.... Puis tout à coup, halte! «Il
y a du lion dans l'air par ici,» se dit notre homme, et il renifla
[25]fortement de droite et de gauche.
V
_Pan! Pan!_
C'était un grand désert sauvage, tout hérissé de plantes
bizarres, de ces plantes d'Orient qui ont l'air de bêtes méchantes.
Sous le jour discret des étoiles, leur ombre agrandie s'étirait par
terre en tous sens. A droite, la masse confuse et lourde d'une