«Et _autremain_, pour quand ce voyage?» Dans la boutique
Costecalde, son opinion ne faisait plus foi. Les chasseurs de
casquettes reniaient leur chef!
Puis les épigrammes s'en mêlèrent. Le président Ladevèze,
[5]qui faisait volontiers en ses heures de loisir deux doigts de cour
à la muse provençale, composa dans la langue du cru une chanson
qui eut beaucoup de succès. Il était question d'un certain
grand chasseur appelé maître Gervais, dont le fusil redoutable
devait exterminer jusqu'au dernier tous les lions d'Afrique. Par
[10]malheur ce diable de fusil était de complexion singulière: _on le
chargeait toujours, il ne partait jamais_.
Il ne partait jamais! vous comprenez l'allusion....
En un tour de main, cette chanson devint populaire; et quand
Tartarin passait, les portefaix du quai, les petits décrotteurs de
[15]devant sa porte chantaient en choeur:
_Lou fùsioù de mestre Gervaï
Toujou lou cargon, toujou lou cargon,
Lou fùsioù de mestre Gervaï
Toujou lou cargon, part jamaï_.
[20]Seulement cela se chantait de loin, à cause des doubles muscles.
O fragilité des engouements de Tarascon!...
Le grand homme, lui, feignait de ne rien voir, de ne rien entendre;
mais au fond cette petite guerre sourde et venimeuse
l'affligeait beaucoup; il sentait Tarascon lui glisser dans la main,
[25]la faveur populaire aller à d'autres, et cela le faisait horriblement
souffrir.
Ah! la grande gamelle de la popularité, il fait bon s'asseoir
devant, mais quel échaudement quand elle se renverse!...
En dépit de sa souffrance, Tartarin souriait et menait paisiblement
[30]sa même vie, comme si de rien n'était.
Quelquefois cependant ce masque de joyeuse insouciance,
qu'il s'était par fierté collé sur le visage, se détachait subitement.
Alors, au lieu du rire, on voyait l'indignation et la douleur....