_Des coups d'épée, Messieurs, des coups d'épée....
Mais pas de coups d'épingle!_
Avait-il bien réellement l'intention de partir?... Question
délicate, et à laquelle l'historien de Tartarin serait fort embarrassé
de répondre.
Toujours est-il que la ménagerie Mitaine avait quitté Tarascon
[10]depuis plus de trois mois, et le tueur de lions ne bougeait pas....
Après tout, peut-être le candide héros, aveuglé par un nouveau
mirage, se figurait-il de bonne foi qu'il était allé en Algérie.
Peut-être qu'à force de raconter ses futures chasses, il s'imaginait
les avoir faites, aussi sincèrement qu'il s'imaginait avoir
[15]hissé le drapeau consulaire et tiré sur les Tartares, pan! pan! à
Shang-Hai.
Malheureusement, si cette fois encore Tartarin de Tarascon
fut victime du mirage, les Tarasconnais ne le furent pas. Lorsqu'au
bout de trois mois d'attente, on s'aperçut que le chasseur
[20]n'avait pas encore fait une malle, on commença à murmurer.
«Ce sera comme pour Shang-Hai!» disait Costecalde en souriant.
Et le mot de l'armurier fit fureur dans la ville; car personne
ne croyait plus en Tartarin.
Les naïfs, les poltrons, des gens comme Bézuquet, qu'une
[25]puce aurait mis en fuite et qui ne pouvaient pas tirer un coup
de fusil sans fermer les yeux, ceux-là surtout étaient impitoyables.
Au cercle, sur l'esplanade, ils abordaient le pauvre Tartarin avec
de petits airs goguenards.