L'après-midi de ce même jour, Guillaume fut pris d'un tel besoin de
grand air et d'espace, que Pierre consentit à faire avec lui une longue
promenade dans le Bois de Boulogne, voisin de leur petite maison. A son
retour du ministère, pendant le déjeuner, il avait conté à son frère
comment le gouvernement entendait se débarrasser une fois de plus de
Nicolas Barthès; et tous deux en avaient l'âme assombrie, ne sachant de
quelle façon annoncer l'exil au vieil homme, se donnant jusqu'au soir
pour trouver la manière d'en adoucir l'amertume. Ils en causeraient en
marchant. Puis, pourquoi se cacher davantage, pourquoi ne pas risquer
cette première sortie, puisque rien décidément ne semblait menacer
Guillaume? Et les deux frères entrèrent dans le Bois par la porte des
Sablons, qui se trouvait prochaine.
On était aux derniers jours de mars, le Bois commençait à verdir, mais
si tendrement, que les pointes légères des feuilles n'étaient encore, au
travers des massifs, qu'une mousse pâle, une dentelle d'une infinie
délicatesse. Les averses continues de la nuit et de la matinée avaient
cessé, le ciel restait d'un gris de cendre fine, et cela était d'une
exquise fraîcheur, d'une enfance ingénue, ce Bois renaissant, trempé
d'eau, dans la douceur immobile de l'air. Les réjouissances de la
mi-carême avaient dû attirer la grande foule, au centre de Paris, sur le
passage des chars, car il n'y avait, par les allées, que des cavaliers
et des équipages, de belles promeneuses descendues des coupés et des
landaus, avec des nourrices enrubannées, portant des poupons en
pelisses de dentelle, toute la haute élégance du Bois, tout le mouvement
mondain des jours choisis, où les petites gens n'y viennent point. A
peine quelques bourgeoises des quartiers voisins étaient-elles sur les
bancs et dans les fourrés, une broderie aux doigts, à regarder jouer
leurs enfants.
Pierre et Guillaume gagnèrent l'allée de Longchamp, qu'ils suivirent
jusqu'à la route de Madrid aux lacs. Là, ils s'enfoncèrent parmi les
arbres, ils descendirent le cours du petit ruisseau de Longchamp. Leur
projet était de gagner les lacs, d'en faire le tour, puis de revenir par
la porte Maillot. Mais le taillis qu'ils traversaient était d'une
solitude si calme et si charmante, dans cette enfance du printemps,
qu'ils cédèrent au désir de s'asseoir, pour goûter le délicieux repos.
Un tronc d'arbre leur servit de banc, ils purent se croire très loin, au
fond d'une forêt véritable. Et Guillaume en faisait le rêve, de cette
vraie forêt, au sortir de son long emprisonnement volontaire. Ah! le
libre espace, l'air sain qui souffle dans les branches, tout le vaste
monde qui devrait être le domaine inaliénable de l'homme! Le nom de
Barthès, de l'éternel prisonnier, revint sur ses lèvres. Il soupira,
repris de tristesse. Le tourment d'un seul, frappé sans cesse dans sa
liberté, suffisait à lui gâter ce grand air pur, si doux à respirer.
--Que lui diras-tu? Il faut pourtant le prévenir. L'exil vaut mieux
encore que la prison.
Pierre eut un vague geste désolé.
--Oui, oui, je le préviendrai. Mais quel crève-coeur!
A ce moment, dans ce coin sauvage et désert, où ils pouvaient se croire
au bout du monde, ils eurent une extraordinaire vision. Brusquement,
sautant d'un fourré, un homme parut, galopa devant eux. Et c'était
sûrement un homme, mais si méconnaissable, si couvert de boue, dans un
tel état d'effroyable détresse, qu'on aurait pu le prendre pour une
bête, quelque sanglier traqué, forcé par les chiens. Un instant, éperdu,
il hésita devant le ruisseau, le longea; puis, comme des pas, des
souffles ardents se rapprochaient, il entra dans l'eau jusqu'aux
cuisses, bondit sur l'autre rive, disparut derrière un bouquet de
sapins. Presque aussitôt, des gardes du Bois sous la conduite de
quelques agents se précipitèrent, filèrent le long du ruisseau, se
perdirent. C'était toute une chasse à l'homme qui passait, une chasse
sourde et rageuse, dans le tendre renouveau des feuilles, sans habits
rouges ni fanfares sonnantes de cors.
--Quelque vaurien, murmura Pierre. Ah! le malheureux!
Guillaume à son tour eut un geste découragé.
--Toujours les gendarmes et la prison! On n'a pas encore trouvé d'autre
école sociale.
L'homme, là-bas, là-bas, galopait. Lorsque, la nuit précédente, Salvat,
d'une course brusque, avait gagné le Bois de Boulogne, échappant ainsi
aux agents qui le filaient, il avait eu l'idée de se glisser jusqu'à la
porte Dauphine et de descendre ensuite dans le fossé des fortifications.
Il se souvenait des journées de chômage qu'il était venu jadis passer en
cet endroit, au fond de refuges ignorés, où il n'avait jamais rencontré
personne. Et, en effet, il n'est pas d'asiles plus secrets, barrés de
plus de broussailles, enfouis sous plus d'herbes hautes. Certains coins
du fossé, dans les angles de la grande muraille, ne sont que des nids de
vagabonds et d'amoureux. Salvat, en s'engageant au plus épais des ronces
et des lierres, eut la chance de trouver, sous l'obscure pluie qui
tombait, une sorte de trou plein de feuilles sèches, dans lesquelles il
s'enterra jusqu'au menton. Il était déjà ruisselant d'eau, il avait
glissé par la boue des pentes, n'avançant qu'à tâtons, souvent à quatre
pattes. Ces feuilles sèches lui furent un bienfait inespéré, une sorte
de drap où il se sécha un peu, où il se reposa de sa course folle, au
travers des ténèbres mauvaises. La pluie continuait, mais il n'avait
plus que la tête trempée, et il finit même par s'engourdir, par
s'assoupir sous l'averse, d'un lourd sommeil. Quand il rouvrit les yeux,
le jour paraissait, il devait être six heures. L'eau tombée avait fini
par noyer les feuilles, il était comme dans un bain d'humidité glacée.
Pourtant, il resta, il se sentait à l'abri de la chasse qu'on allait
sûrement lui donner. Pas un limier ne pouvait le deviner là, le corps
enfoui, la tête elle-même à demi disparue sous des broussailles. Et il
ne bougea pas, regarda grandir le jour.
Vers huit heures, des agents et des gardes passèrent, fouillèrent le
fossé des fortifications, et ne le virent pas. Comme il l'avait pensé,
dès l'aube, la battue venait d'être organisée, on le traquait. Son
coeur battit à grands coups, il eut l'émoi du gibier que cernent les
chasseurs. Justement, il s'était caché en dessous de la caserne de
gendarmerie, dont il entendait les bruits sonores, de l'autre côté du
rempart. Personne ne passait plus, pas une âme, pas un frôlement dans
les herbes. Au loin, seulement, les voix indistinctes du Bois matinal,
un grelot de bicyclette, un galop de cheval, un roulement de voiture,
toute l'oisiveté heureuse, grisée de grand air, du Paris mondain.
Et les heures coulaient, neuf heures, dix heures. Depuis que la pluie
avait cessé, il ne souffrait plus trop du froid, grâce à la casquette et
au gros paletot que lui avait donnés le petit Mathis. Mais la faim le
reprenait, une brûlure qui lui faisait comme un trou dans l'estomac,
d'affreuses crampes qui lui brisaient les côtes sous un cercle de plomb.
Il n'avait pas mangé depuis deux jours, il était à jeun déjà, la veille
au soir, lorsqu'il avait accepté un verre de bière. Son projet était de
rester là jusqu'à la nuit, puis de se glisser vers Boulogne, dans les
ténèbres, et de sortir du Bois par un trou, qu'il connaissait de ce
côté. On ne le tenait pas encore. Il essaya de se rendormir, n'y parvint
pas, tant il souffrait. A onze heures, il eut un éblouissement, crut
qu'il allait mourir. Et une colère l'envahissait, et tout d'un coup il
sortit d'un bond de sa cachette de feuilles, pris d'une rage de faim, ne
pouvant plus rester là, voulant manger, quitte à y perdre sa liberté et
sa vie. Midi sonnait.
Alors, dès qu'il eut quitté le fossé, il se trouva dans le vaste espace
découvert des pelouses de la Muette. Il les traversa au galop, comme un
fou, se dirigeant instinctivement vers Boulogne, avec l'idée que la
seule sortie possible était de ce côté. Ce fut miracle si personne ne
s'inquiéta de cet homme galopant de la sorte. Quand il eut réussi à se
jeter sous les arbres, il eut conscience de son imprudence, de cette
folie qui venait de l'emporter, dans un besoin de fuite. Il trembla, se
rasa parmi des genêts, attendit quelques minutes, avant d'être certain
que les agents n'étaient pas derrière lui. Puis, l'oeil au guet,
l'oreille au vent, avec un instinct, un flair merveilleux du danger, il
continua désormais sa route lentement, prudemment. Il comptait passer
entre le lac supérieur et le champ de courses d'Auteuil. Mais il n'y a
là qu'une large avenue, bordée de quelques arbres, et il dut déployer
une adresse extrême pour ne jamais marcher à découvert, profitant des
moindres troncs, utilisant les plus grêles massifs, ne se hasardant que
lorsqu'il avait longuement exploré les environs. Une peur nouvelle, la
vue d'un garde au loin, le tint encore un quart d'heure aplati par
terre, derrière des broussailles. L'approche d'un fiacre perdu, d'un
simple promeneur égarant sa flânerie, suffisait à l'arrêter. Et il
respira, lorsqu'il put, au delà de la butte Mortemar, pénétrer enfin
dans les fourrés qui se trouvent entre la route de Boulogne et l'avenue
de Saint-Cloud. Les taillis y sont épais, il n'avait plus qu'à les
suivre, pour atteindre, ainsi caché, l'issue qu'il sentait prochaine. Il
était sauvé.
Mais, soudainement, il aperçut, à une trentaine de mètres, un garde
debout, immobile, qui lui barrait le passage. Il obliqua vers la gauche,
et il trouva un autre garde, immobile aussi, qui semblait l'attendre.
Des gardes, des gardes encore, de cinquante en cinquante pas, tout un
cordon tendu là comme les mailles du filet. Et le pis fut qu'on avait dû
le voir, car un cri léger s'éleva, tel qu'une note claire de chouette,
répétée bientôt de loin en loin, à l'infini. Enfin, les chasseurs
tenaient la piste, toute prudence devenait inutile, l'homme n'avait plus
qu'à chercher le salut suprême dans la fuite. Il le sentit si bien,
qu'il reprit tout d'un coup le galop, sautant les obstacles, filant
entre les arbres, sans craindre d'être vu et entendu. En trois bonds, il
eut traversé l'avenue de Saint-Cloud, pour se jeter dans le vaste massif
qui s'étend entre cette avenue et l'allée de la Reine-Marguerite. Là,
les taillis sont plus épais encore, ce sont les fourrés les plus
profonds du Bois, toute une mer de verdure en été, où il aurait
peut-être réussi à se perdre, à la saison des feuilles. Un instant même,
il se retrouva seul, s'arrêta, écouta avec angoisse. Il ne voyait plus,
n'entendait plus les gardes: les aurait-il dépistés? Un silence, une
paix d'une douceur infinie tombaient des jeunes feuillages. Puis, le cri
léger s'éleva, des branches craquèrent, et il continua sa course
affolée, allant devant lui, fuyant pour fuir. Comme il atteignait
l'allée de la Reine-Marguerite, il la trouva barrée, des agents étaient
là, s'échelonnant. Il dut continuer à longer, à remonter l'allée, sans
quitter les taillis. Mais il s'éloignait maintenant de Boulogne, il
revenait sur ses pas. Et, confusément, dans sa pauvre tête qui se
perdait, s'ébauchait une dernière chance de salut: galoper ainsi à
couvert jusqu'aux ombrages de Madrid, pour tenter la chance de gagner
ensuite le bord de l'eau, de bouquet d'arbres en bouquet d'arbres.
C'était le seul chemin boisé qui pût mener à la Seine, car il ne fallait
pas songer à s'y rendre en traversant les vastes plaines nues de
l'Hippodrome et du Champ d'entraînement.
Il galopa, il galopa. Mais, arrivé à l'allée de Longchamp, il ne put la
traverser, elle était gardée, elle aussi. Dès lors, abandonnant son
projet de s'échapper par Madrid et la Seine, il fut forcé de faire un
crochet, le long du pré Catelan. Sous la conduite des gardes, les agents
se rapprochaient, il les sentait qui le cernaient d'une ligne de plus en
plus étroite. Et ce fut bientôt la course furieuse, hagarde, hors
d'haleine, sautant les buttes, dévalant par les pentes, au travers des
obstacles sans cesse renaissants. Il franchissait des buissons épineux,
il défonçait des treillages. Trois fois, il roula, les pieds pris dans
les fils de fer des clôtures, qu'il n'avait point vus; et, tombé dans
les orties, il se relevait, il n'en sentait pas la cuisante brûlure,
reprenait sa course, comme éperonné, fouetté au sang. Ce fut alors que
Guillaume et Pierre le virent passer, méconnaissable, effrayant, se
jetant à l'eau boueuse du ruisseau, telle que la bête qui met un dernier
rempart entre elle et les chiens. L'idée chimérique lui venait de l'île
au milieu du lac, ainsi que d'un asile inviolable, s'il l'avait pu
atteindre. Il rêvait de passer à la nage, sans que personne l'aperçût,
de se terrer là, ignoré, désormais à l'abri de toute recherche. Il
galopait, il galopait. Puis, des gardes encore lui firent rebrousser
chemin, il fut obligé de remonter toujours, d'aller tourner au carrefour
des lacs, ramené, rabattu vers les fortifications, d'où il était parti.
Il était près de trois heures. Depuis plus de deux heures et demie, il
galopait, il galopait.
Une allée sablée et mouvante pour les cavaliers se présenta. Il l'enfila
à toutes jambes, pataugea dans cette terre détrempée par les dernières
pluies. Ensuite, ce fut un petit chemin couvert, un de ces délicieux
chemins d'amoureux, ombragés comme des berceaux, qu'il put suivre assez
longtemps, à l'abri des regards, repris d'espoir. Mais il déboucha dans
une de ces terribles avenues, larges et droites, où roulaient des
bicyclettes, des équipages, le train mondain de l'après-midi doux et
voilé. Et il rentra dans les fourrés, tomba de nouveau sur des gardes,
acheva de perdre toute direction et même toute pensée, ne fut plus
qu'une masse lancée, ballottée au gré de la poursuite qui le serrait,
l'enveloppait de minute en minute. Rien n'existait plus que le besoin de
galoper, de galoper sans cesse, toujours plus fort. Des étoiles de
carrefours se succédaient, il traversa une grande pelouse, où la pleine
lumière lui donna comme un éblouissement. Là, tout d'un coup, il avait
senti le souffle ardent de la chasse sur sa nuque, des haleines voraces
qui le mangeaient déjà. Des cris retentissaient, une main avait failli
le saisir, une ruée de corps piétinaient, se bousculaient dans le vent
de sa course. Et, par un suprême effort, il sauta, rampa, se redressa,
se trouva de nouveau seul, parmi les jeunes et calmes verdures,
galopant, galopant.
C'était la fin. Il faillit culbuter. Ses pieds brisés ne le portaient
plus, ses oreilles saignaient, de l'écume lui souillait la bouche. Un
grand souffle de tempête soulevait ses côtes, comme si les bonds de son
coeur allaient les briser. Il ruisselait d'eau et de sueur, fangeux,
hagard, dévoré de faim, vaincu plus encore par la faim que par la
fatigue. Et, dans le brouillard qui peu à peu noyait ses yeux fous, il
vit soudain la porte d'une remise ouverte, derrière une sorte de chalet,
caché dans les arbres. Personne n'était là, qu'un gros chat blanc qui
prit la fuite. Il s'y engouffra, alla rouler dans de la paille, parmi
des tonneaux vides. Et il y était à peine enfoui, qu'il entendit
galoper, galoper la chasse, les agents et les gardes lancés, perdant sa
piste et dépassant le chalet, filant du côté des fortifications. Le
bruit des gros souliers s'éteignit, un profond silence tomba. Il avait
mis les deux mains sur son coeur pour en étouffer les battements, il
tomba dans un anéantissement de mort, tandis que de grosses larmes
coulaient de ses paupières closes.
Après un quart d'heure de repos, Pierre et Guillaume avaient repris leur
promenade, gagnant le lac, allant passer au carrefour des Cascades, pour
revenir vers Neuilly, en faisant le tour, par l'autre bord de l'eau.
Mais une ondée tomba, les força de s'abriter sous les grosses branches
encore nues d'un marronnier; et, la pluie devenant sérieuse, ils
avisèrent, au fond d'un bouquet d'arbres, une sorte de chalet, un petit
café-restaurant, où ils coururent se réfugier. Dans une allée voisine,
ils avaient aperçu un fiacre arrêté, solitaire, dont le cocher,
immobile, attendait philosophiquement sous la petite pluie d'été. Et,
comme Pierre se hâtait, il eut l'étonnement de reconnaître devant lui,
pressant également le pas, Gérard de Quinsac, qui se réfugiait là comme
eux, surpris sans doute par l'averse pendant une promenade à pied. Puis,
il crut s'être trompé, car il ne vit pas le jeune homme dans la salle.
Cette salle, une sorte de véranda vitrée, garnie de quelques petites
tables de marbre, était vide. En haut, au premier étage, quatre ou cinq
cabinets ouvraient sur un couloir. Et rien ne bougeait, la maison
sortait à peine de l'hiver, on y sentait la longue humidité des
établissements que la disparition de la clientèle force à fermer de
novembre à mars. Derrière, il y avait une écurie, une remise, des
dépendances, envahies par la mousse, tout un coin charmant d'ailleurs,
que les jardiniers et les peintres allaient remettre en état, pour les
parties galantes et l'encombrement joyeux des beaux jours.
--Mais je crois que ce n'est pas ouvert, ici, dit Guillaume, en entrant
dans le grand silence de la maison.
Pierre s'était assis devant une des petites tables.
--On nous permettra toujours bien d'y attendre que la pluie cesse.
Pourtant, un garçon parut. Il descendait du premier étage, il semblait
fort affairé, fouillant un buffet pour réunir quelques petits gâteaux
secs sur une assiette. Et il finit par servir aux deux frères des petits
verres de chartreuse.
En haut, dans un des cabinets, la baronne Eve Duvillard, venue en
fiacre, attendait Gérard depuis près d'une demi-heure. C'était là qu'ils
avaient pris rendez-vous, la veille, à la vente de charité. Les
souvenirs les plus doux devaient les y attendre; car, deux années
auparavant, dans la lune de miel de leur liaison, ils s'y étaient
délicieusement rencontrés, lorsqu'elle n'osait point encore aller chez
lui et qu'ils avaient découvert ce nid caché, si désert, aux jours
hésitants du printemps frileux. Et, certainement, en le choisissant pour
ce rendez-vous suprême de leur passion finissante, elle n'avait pas cédé
seulement à la crainte d'être surveillée, elle avait eu aussi l'idée
poétique de retrouver là les premiers baisers, pour qu'ils fussent les
derniers peut-être. Cela était si charmant, ce refuge, au milieu de ce
grand bois aristocratique, à deux pas des larges allées où passait tout
Paris! Son coeur d'amoureuse tendre en était touché jusqu'aux larmes,
dans la désolation de l'amère fin qu'elle sentait venir.
Mais elle aurait voulu, comme aux anciens jours, un jeune soleil sur les
jeunes feuillages. Ce ciel de cendre, cette pluie qui tombait encore,
l'attristait d'un frisson. Et, lorsqu'elle entra dans le cabinet, elle
ne le reconnut point, si terne, si froid, avec son divan fané, sa table
et ses quatre chaises. L'hiver était resté là, une humidité fade, une
odeur moisie de pièce sans air, longtemps close. Des lambeaux du papier
de tenture s'étaient décollés, pendaient, lamentables. Des mouches
mortes semaient le parquet, et le garçon, pour ouvrir les persiennes,
dut se battre avec la crémone. Cependant, lorsqu'il eut allumé la petite
cheminée à gaz, installée là pour ces sortes d'occasions, flambant et
chauffant vite, la pièce s'égaya un peu, devint plus hospitalière.
Eve s'était assise sur une chaise, sans même relever l'épaisse voilette
qui lui cachait le visage. Toute vêtue de noir, comme si elle eût porté
déjà le deuil de son dernier amour, gantée de noir, elle ne montrait
d'elle que ses cheveux blonds encore admirables, un casque d'or fauve,
débordant de son petit chapeau noir. Et, grande et forte, la taille
restée mince, la poitrine superbe, rien d'elle n'avouait la cinquantaine
menaçante. Elle avait commandé deux tasses de thé, le garçon la retrouva
voilée toujours, à la même place, sans un geste, lorsqu'il apporta le
thé, avec une assiette de petits gâteaux secs qui devaient dater de
l'autre saison. Puis, de nouveau, elle demeura seule, immobile, en une
sorte de rêverie accablée. Si elle avait devancé le rendez-vous d'une
demi-heure, voulant être là la première, c'était dans le désir de se
calmer, pour ne point céder au coup de son désespoir. Surtout elle ne
voulait point pleurer, car elle se jurait d'être digne, de causer
posément, de s'expliquer en femme qui avait certainement des droits,
mais qui tenait à n'invoquer que la raison. Et elle était contente de
son courage, elle se croyait très calme, résignée presque, tandis que,
seule encore, elle arrangeait la façon dont elle allait accueillir
Gérard, pour le dissuader d'un mariage qu'elle regardait comme un
malheur et comme une faute.
Elle tressaillit, se mit à trembler. Gérard entrait.
--Comment! chère amie, vous êtes la première? Moi qui me croyais de dix
minutes en avance!... Et vous avez eu la peine de commander le thé, et
vous m'attendez!
Il était fort gêné et frémissant lui-même, à l'idée de la désastreuse
scène qu'il prévoyait. Très correct d'ailleurs, se forçant au sourire,
voulant paraître tout à la joie galante de la retrouver là, comme au
beau temps de leur liaison.
Mais elle, debout, la voilette levée enfin, le regardait, bégayait.
--Oui, j'ai été libre plus tôt... J'ai craint quelque empêchement...
Alors, je suis venue...
Et, à le voir si beau, si affectueux encore, elle s'oublia, s'affola.
Tous ses raisonnements, toutes ses belles résolutions furent emportés.
C'était l'élan invincible, l'arrachement même de sa chair, à la pensée
qu'elle l'aimait toujours, et qu'elle le garderait, et que jamais elle
ne le donnerait à une autre. Eperdument, elle s'était jetée à son cou.
--Oh! Gérard, oh! Gérard... Je souffre trop, je ne peux pas, je ne peux
pas... Dis-moi tout de suite que tu ne veux pas l'épouser, que tu ne
l'épouseras jamais!
Sa voix s'étrangla, ses yeux ruisselèrent. Ah! ces larmes qu'elle
s'était tant juré de ne point verser! Elles coulaient sans fin, elles
débordaient de ses beaux yeux noyés, dans un flot d'abominable douleur.
--Ma fille, mon Dieu! tu épouserais ma fille!... Elle, avec toi! elle,
dans tes bras, à cette place!... Non, non! c'est trop de torture, je ne
veux pas, je ne veux pas!
Il restait glacé, devant ce cri d'affreuse jalousie, où la mère n'était
plus qu'une femme, qu'enrageait la jeunesse d'une rivale, ces vingt-cinq
ans qui ne pouvaient revenir. Lui-même, en se rendant au rendez-vous,
avait pris les plus sages décisions, résolu à rompre loyalement, en
homme bien élevé, avec toutes sortes de belles phrases consolantes. Mais
il n'était point méchant, il avait un fond de faiblesse tendre, dans ses
abandons d'oisif, sans force surtout contre les larmes des femmes. Il
essaya de la calmer, il l'assit sur le divan, pour se débarrasser de son
étreinte. Puis, se mettant près d'elle:
--Voyons, ma chère, soyez raisonnable. N'est-ce pas? nous sommes venus
ici pour causer amicalement... Je vous assure que vous vous exagérez les
choses.
Mais elle exigeait une certitude.
--Non, non! je souffre trop, j'ai besoin de savoir tout de suite...
Jure-moi que tu ne l'épouseras pas, jamais, jamais!
Une fois encore, il tâcha d'éluder la réponse.
--Vous vous faites du mal, vous savez bien que je vous aime.
--Non, non! jure-moi que tu ne l'épouseras pas, jamais, jamais!
--Mais puisque c'est toi que j'aime, puisque je n'aime que toi!
Elle le reprit ardemment, le serra contre sa gorge, lui couvrit les yeux
de baisers.
--C'est vrai, ça? tu m'aimes, tu n'aimes que moi?... Eh bien! prends-moi
donc, baise-moi, que je te sente, que tu sois à moi, à moi toujours,
jamais à l'autre!
Et Eve força Gérard aux caresses, se livra, dans un tel emportement,
qu'il ne put rien lui refuser, grisé lui-même. Et, très lâchement alors,
sans force désormais, il lui jura tout ce qu'elle voulut, il répéta à
satiété qu'il n'aimait qu'elle et que jamais il n'épouserait sa fille.
Il descendit jusqu'à prétendre que cette enfant infirme lui faisait
pitié simplement. Sa bonté était son excuse. Et Eve buvait sur ses
lèvres tout ce dédain apitoyé qu'il avait pour l'autre, toute la
certitude d'être l'éternellement belle, la toujours désirée.
Puis, quand ce fut fini, tous deux restèrent assis sur le divan, muets
et las. Un embarras les reprenait.
--Ah! dit-elle à voix basse, je te jure bien que je n'étais pourtant pas
venue pour ça.
Le silence retomba, il voulut le rompre.
--Tu ne prends pas une tasse de thé? Il est déjà presque froid.
Mais elle ne l'écoutait pas. Et, comme si rien ne s'était passé, comme
si l'inévitable explication commençait seulement, elle parla, l'air
brisé, avec une infinie douceur de désolation.
--Voyons, mon Gérard, tu ne peux pas épouser ma fille. D'abord, ce
serait une chose très vilaine, presque un inceste. Et puis, il y a ton
nom, ta situation... Pardonne-moi d'être si franche, mais enfin tout le
monde dirait que tu te vends, ce serait un scandale pour les tiens et
pour nous.
Elle lui avait pris les mains, sans colère désormais, telle qu'une mère
qui cherche de bonnes raisons pour empêcher son grand fils de commettre
quelque exécrable faute. Et lui, la tête basse, évitant de la regarder,
écoutait.
--Songe un peu à l'opinion, mon Gérard. Va, je ne m'illusionne pas, je
sais qu'entre ton monde et le nôtre il y a un abîme. Nous avons beau
être riches, l'argent élargit le fossé. Et j'ai eu beau me convertir, ma
fille reste la fille de la Juive... Ah! mon Gérard, je suis si fière de
toi, cela me serait un tel crève-coeur de te voir diminué et comme
sali par ce mariage d'argent, avec une enfant infirme qui n'est pas
digne de toi, que tu ne peux aimer!
Il leva les yeux, la regarda, mal à l'aise, suppliant, voulant échapper
à cette conversation si pénible.
--Mais puisque je t'ai juré que je n'aimais que toi, puisque je t'ai
juré que je ne l'épouserais jamais! C'est fini, ne nous torturons pas
davantage.
Leurs regards restèrent un instant l'un dans l'autre, avec tout ce
qu'ils ne disaient pas, leur lassitude, leur misère. Et les paupières
d'Eve, les tristes paupières rougies, dans son visage marbré, vieilli
tout d'un coup, se gonflèrent de larmes qui se mirent à ruisseler sur
ses joues tremblantes. Elle pleurait de nouveau sans fin, mais si
doucement.
--Mon pauvre Gérard, mon pauvre Gérard... Ah! me voici lourde à tes bras
maintenant. Ne dis pas non, je sens bien que je suis une charge
intolérable, que je barre ta vie, que je vais achever de faire ton
malheur, en m'obstinant à te garder pour moi.
Il voulut se débattre, elle le fit taire.
--Non, non, c'est bien fini entre nous... Je deviens laide, c'est
fini... Et puis, avec moi, c'est ton avenir muré. Je ne puis t'être
d'aucun secours, tu me donnes tout en te donnant, et je ne te rends
rien... Voilà pourtant le moment venu de te créer une position. Tu ne
peux, à ton âge, vivre sans certitude, sans foyer, et ce serait si lâche
à moi d'être l'obstacle, de t'empêcher de faire une fin heureuse, en
m'accrochant, en te noyant avec moi, en désespérée.
Elle continua, le regard toujours sur lui, ne le voyant plus qu'au
travers de ses larmes. Comme sa mère, elle le savait si faible, si
maladif même, derrière sa façade de bel homme, qu'elle aussi rêvait de
lui assurer une existence calme, un coin de félicité certaine où il
pourrait vieillir à l'abri du sort. Elle l'aimait tant, sa réelle bonté
d'amoureuse tendre ne pouvait-elle se hausser au renoncement, au
sacrifice? Même, dans son égoïsme de femme belle et adorée, elle
trouvait des raisons de songer à la retraite, de ne point gâter la fin
de son automne par des drames qui la brisaient. Et elle disait ces
choses, elle le traitait en enfant dont elle voulait faire le bonheur,
au prix du sien, tandis que, maintenant, les yeux de nouveau baissés, il
l'écoutait immobile, sans protester davantage, heureux de lui laisser
arranger son existence, telle qu'elle la désirait.
--C'est bien certain, poursuivit-elle, en finissant par plaider les
raisons en faveur de l'abominable mariage, Camille t'apporterait tout ce
que je te souhaite, tout ce que je rêve pour toi. Avec elle, grâce aux
conditions que je n'ai pas besoin de dire, c'est la vie fortunée,
assurée... Quant au reste, mon Dieu! il y a tant d'exemples! Ce n'est
pas que je veuille excuser notre faute, mais j'en citerais vingt, des
maisons où il s'est passé des choses pires... Et puis, va, j'avais tort,
lorsque je disais que l'argent creusait un abîme. Il rapproche au
contraire, il fait tout pardonner, tu n'aurais autour de toi que des
jalousies, émerveillées de ta chance, et pas un blâme.
Gérard se leva, parut une dernière fois se révolter.
--Voyons, ce n'est pas toi, à présent, qui vas me forcer à épouser ta
fille?
--Ah! grand Dieu, non!... Mais je suis raisonnable, je dis ce que je
dois te dire. Tu réfléchiras.
--C'est tout réfléchi... Je t'ai aimée et je t'aime. Le reste est
impossible.
Elle eut un divin sourire, elle vint le reprendre entre ses bras, debout
tous les deux, unis une fois encore dans cette étreinte.
--Que tu es bon et gentil, mon Gérard! Si tu savais comme je t'aime,
comme je t'aimerai toujours, malgré tout!
Et ses larmes revinrent, et lui-même pleura. Ils étaient de bonne foi
l'un et l'autre, dans leur naturelle tendresse, reculant le dénouement
pénible, voulant espérer encore du bonheur. Mais ils le sentaient bien,
le mariage était fait. Il n'y avait plus là que des pleurs et des mots,
la vie marchait quand même, l'inévitable s'accomplirait. L'idée qui les
attendrissait à ce point, devait être que c'était leur dernière
étreinte, leur dernier rendez-vous, car ce serait si vilain, de se
revoir, après ce qu'ils savaient, ce qu'ils s'étaient dit. Pourtant, ils
voulaient garder l'illusion qu'ils ne rompaient pas, qu'ils
retrouveraient peut-être un jour le goût de leurs lèvres. Et la fin de
tout pleurait en eux.
Puis, quand ils se furent séparés, ils revirent l'étroit cabinet, avec
son divan fané, ses quatre chaises et sa table. La petite cheminée à gaz
sifflait, on étouffait maintenant, dans une humidité lourde et chaude.
--Alors, reprit-il, tu ne prends pas une tasse de thé?
Elle était devant la glace, en train d'arranger ses cheveux.
--Ma foi! non, il est épouvantable, ici.
Et la tristesse des choses la pénétrait, l'angoissait, à cette minute du
départ, elle qui avait cru trouver là un si délicieux souvenir, lorsque
des bruits de pas, des voix grosses, tout un brusque tumulte acheva de
la bouleverser. On courait dans le couloir, on frappait aux portes. De
la fenêtre, où elle se précipita, elle aperçut des agents qui cernaient
le restaurant. Les plus folles idées l'assaillirent, sa fille qui
l'avait fait suivre, son mari qui voulait divorcer pour épouser
Silviane. C'était le scandale affreux, l'écroulement de tous les
projets. Elle attendait toute blanche, éperdue, tandis que lui, pâle
comme elle, frémissant, la suppliait de se calmer, de ne pas crier
surtout. Mais, lorsque de grands coups ébranlèrent la porte, et que le
commissaire de police se nomma, il fallut bien ouvrir. Ah! quelle
minute! et quel effarement, et quelle honte!
En bas, Pierre et Guillaume avaient attendu pendant près d'une heure que
la pluie cessât. Ils causaient à demi-voix, dans un coin de la petite
salle vitrée, envahis par la douceur triste de cette grise journée de
fête, discutant, prenant enfin un parti sur le douloureux cas de Nicolas
Barthès. Et ils s'étaient arrêtés à l'idée de faire venir dîner, le
lendemain soir, Théophile Morin, le vieil ami de l'éternel prisonnier,
pour annoncer à celui-ci le nouvel exil qui le frappait.
--C'est le plus sage, répéta Guillaume. Morin, qui l'aime beaucoup,
prendra toutes les précautions voulues et l'accompagnera sans doute
jusqu'à la frontière.
Pierre, mélancoliquement, regardait tomber la pluie fine.
--Encore le départ, encore la terre étrangère, quand ce n'est pas le
cachot! Ah! le pauvre être sans joie, traqué toute sa vie, ayant donné
sa vie entière à son idéal de liberté qui se démode, dont on plaisante,
et qu'il voit crouler avec lui!
Mais, de nouveau, des agents, des gardes, parurent, rôdèrent autour du
restaurant. Sans doute, ayant compris qu'ils avaient perdu la piste, ils
revenaient avec l'idée que l'homme devait s'être, au passage, terré dans
ce chalet. Et, savamment, ils le cernaient, prenaient des précautions,
avant de procéder à des fouilles minutieuses, pour être certains, cette
fois, que le gibier ne leur échapperait pas. Les deux frères, lorsqu'ils
se furent aperçus de cette manoeuvre, se sentirent envahis d'une
crainte sourde. C'était la battue de tout à l'heure, ils avaient bien vu
l'homme fuir; mais, pourtant, qui leur disait qu'on n'allait pas les
forcer à établir leur identité, puisqu'ils s'étaient jetés si
fâcheusement dans ce coup de filet? D'un regard, ils se consultèrent,
eurent un instant la pensée de partir sous l'averse. Puis, ils
comprirent que cela ne pouvait que les compromettre davantage. Et ils
attendirent, d'autant plus que l'arrivée de deux nouveaux clients vint
faire diversion.
Une victoria, dont la capote était baissée, et le tablier, relevé,
s'arrêtait devant la porte. Il en descendit d'abord un jeune homme,
l'air correct et ennuyé, puis une jeune femme qui riait aux éclats, très
amusée par cette pluie incessante. Ils discutaient ensemble, elle
regrettait, en manière de plaisanterie, de n'être pas venue à
bicyclette, tandis que lui trouvait inepte cette promenade sous un
déluge.
--Enfin, mon cher, il fallait bien aller quelque part. Pourquoi
n'avez-vous pas voulu me mener voir passer les masques?
--Oh! les masques, ma chère! Non, non, autant le Bois, autant le fond du
lac!
Et, comme ils entraient, Pierre reconnut la petite princesse Rosemonde,
dans la jeune femme que la pluie rendait si gaie, et le bel Hyacinthe
Duvillard, dans le jeune homme qui déclarait la mi-carême odieuse, le
Bois infect, la bicyclette inesthétique. La nuit précédente, après la
tasse de thé offerte, elle l'avait gardé, elle avait voulu contenter son
caprice, en le violentant presque comme on violente une femme. Mais,
bien qu'ayant consenti à se mettre au lit près d'elle, il s'était refusé
à toute laideur et à toute bassesse, malgré les coups qu'elle avait fini
par lui donner, s'exaspérant jusqu'à le mordre. Ah! l'horreur, la
vilenie de ce geste, la répugnante grossièreté de l'enfant qui pouvait
en naître! Ça, quant à l'enfant, il avait raison, elle n'en désirait
point. Alors, il avait parlé du geste des âmes qui s'accouplent
cérébralement. Elle ne disait pas non, consentait à essayer; mais
comment faire? Et, comme ils reparlaient de la Norvège, ils avaient
décidé, d'accord enfin, qu'ils partiraient le lundi pour Christiania, un
voyage de noces, l'idée qu'ils iraient là-bas consommer
l'intellectualité de leur union. Leur seul regret était qu'on ne fût
plus au gros de l'hiver, car la froide, la blanche, la chaste neige
n'était-elle pas la seule couche possible pour de telles épousailles?
Dès que le garçon leur eut servi des petits verres de bourgeoise
anisette, à défaut de kummel, Hyacinthe, qui venait de reconnaître
Pierre et son frère Guillaume, dont il avait eu les fils pour
condisciples à Condorcet, se pencha, nomma ce dernier à l'oreille de
Rosemonde. Tout de suite, celle-ci se leva, dans une brusque exaltation
d'enthousiasme.
--Guillaume Froment! Guillaume Froment, le grand chimiste!
Et, s'avançant, le bras tendu:
--Ah! monsieur, vous me pardonnerez cette inconvenance. Mais il faut
absolument que je vous serre la main... Je vous admire tant! vous avez
fait sur les explosifs de si merveilleux travaux!
Puis, elle se mit à rire comme une gamine, en voyant l'étonnement du
chimiste.
--Je suis la princesse de Harth. Monsieur l'abbé, votre frère, me
connaît, et j'aurais dû me faire présenter par lui... D'ailleurs, nous
avons, vous et moi, des amis communs, le très distingué Janzen, qui
devait me mener chez vous, à titre d'élève bien modeste. J'ai fait de la
chimie, oh! par zèle pour la vérité et en faveur des bonnes causes, pas
davantage... N'est-ce pas? maître, que vous me permettez d'aller frapper
à votre porte, dès que je serai de retour de Christiania, où je vais,
avec mon jeune ami, faire un voyage de simple émotion et de recherches,
dans l'ordre des sentiments inéprouvés.
Et elle continua, et il fut impossible aux autres de placer un mot. Elle
mêlait tout: son goût d'internationalisme, qui l'avait jetée un moment
aux bras de Janzen, dans le monde anarchiste, parmi les pires
aventuriers du parti; sa nouvelle passion des petites chapelles
mystiques et symboliques, la revanche de l'idéal sur le réalisme
grossier, la poésie des esthètes qui lui faisait rêver un spasme ignoré
sous le baiser de glace du bel Hyacinthe.
Tout d'un coup, elle s'arrêta, se remit à rire.
--Tiens! qu'est-ce qu'ils ont donc, ces agents, à fouiller ici? Est-ce
que c'est nous qu'on vient arrêter?... Oh! que ce serait drôle!
En effet, le commissaire de police Dupot et l'agent Mondésir se
décidaient à entrer sous la véranda, pour visiter le restaurant, après
les recherches vaines que leurs hommes venaient de faire dans l'écurie
et dans la remise. Leur conviction était absolue, l'homme ne pouvait
être que là. Dupot, un petit monsieur maigre, très chauve, très myope,
portant des lunettes, avait son air d'ennui et de lassitude habituel, au
fond très éveillé et d'un courage indomptable. Lui n'avait pas d'arme;
mais, comme il s'attendait aux pires violences, à une défense furieuse
de loup forcé, il venait de conseiller à Mondésir d'armer son revolver
et de le tenir prêt dans sa poche. Pourtant, Mondésir, râblé et carré
comme un dogue, qui flairait de son nez camard, dut le laisser passer le
premier, par respect hiérarchique.
D'un vif coup d'oeil, derrière ses lunettes, le commissaire avait
dévisagé les quatre consommateurs, ce prêtre, cette femme, puis les deux
autres, des gens quelconques. Et, les dédaignant, il voulait tout de
suite monter au premier étage, lorsque le garçon, épouvanté par cette
brusque invasion de la police, perdit la tête, bégaya:
--C'est qu'il y a, là-haut, un monsieur et une dame, dans un cabinet.
Dupot l'écarta tranquillement.
--Un monsieur et une dame, ce n'est pas ce que nous cherchons... Allons,
vite! ouvrez toutes les portes, il faut que pas une porte d'armoire ne
reste fermée.
Puis, en haut, ils visitèrent toutes les pièces, tous les recoins, et il
n'y eut que le cabinet où se trouvaient Eve et Gérard, que le garçon ne
put ouvrir, parce que le verrou était mis à l'intérieur.
--Ouvrez donc, cria le garçon dans la serrure, ce n'est pas pour vous.
Enfin, le verrou fut tiré, et Dupot, qui ne se permit pas même un
sourire, laissa descendre la dame et le monsieur, tremblants et blêmes,
tandis que Mondésir entrait regarder sous la table, derrière le divan,
au fond d'un petit placard, par acquit de conscience.
En bas, lorsque Eve et Gérard durent traverser la véranda, ils eurent la
nouvelle émotion de trouver des curieux, ces gens de leur connaissance,
réunis là par le plus imprévu des hasards. Elle avait beau avoir le
visage caché sous son épaisse voilette, elle rencontra le regard de son
fils, elle sentit qu'il la reconnaissait. Quelle fatalité! lui, si
bavard, qui disait tout à sa soeur, dans le servage épouvanté où elle
le tenait! Et, comme ils fuyaient, comme le comte, désespéré du
scandale, la reconduisait à son fiacre, sous la pluie battante, ils
entendirent nettement la petite princesse Rosemonde, très amusée, qui
s'écriait:
--Mais c'est monsieur le comte de Quinsac!... Et la dame, dites, la
dame, qui est-ce?
Hyacinthe, un peu pâle, ne répondant pas, elle insista.
--Voyons, vous devez la connaître, la dame. Dites-moi qui c'est.
--Ce n'est personne, finit-il par répondre. Quelque femme.
Pierre avait compris, gêné devant tant de honte et de souffrance,
détournant les yeux, regardant Guillaume. Et, tout d'un coup, la scène
changea, au moment où le commissaire Dupot et l'agent Mondésir
redescendaient, sans avoir trouvé l'homme. Des cris retentirent au
dehors, il y eut un bruit de course et de bousculade. Puis, le chef de
la Sûreté Gascogne, qui était resté dans les dépendances du restaurant,
à continuer les fouilles, parut, poussant devant lui un paquet sans nom
de guenilles et de boue, que tenaient deux agents. C'était l'homme, la
bête traquée, violentée et prise enfin, qu'on venait de découvrir au
fond de la remise, dans un tonneau, sous du foin.
Ah! quel hallali de victoire, après ces deux grandes heures de course,
après cette enragée battue qui avait essoufflé les poitrines et brisé
les jambes! La chasse à l'homme, la plus passionnante et la plus
sauvage! On tenait l'homme, on le poussait, on le traînait, on le
bourrait de coups. Et lui, l'homme, était le plus lamentable des
gibiers, une épave, hâve et terreux d'avoir passé la nuit dans un trou
de feuilles, trempé encore jusqu'à la taille de s'être jeté au travers
d'un ruisseau, battu par la pluie, couvert de fange, ses pauvres
vêtements en lambeaux, sa casquette à l'état de loque, les jambes et les
mains en sang de son terrible galop parmi les taillis obstrués d'orties
et de ronces. Il n'avait plus visage humain, les cheveux collés aux
tempes, les yeux saignants hors des orbites, la face entière ravagée,
contractée en un masque effroyable d'effroi, de colère et de souffrance.
C'était la bête, c'était l'homme, et on le poussa encore, et il tomba
sur une des tables du petit café, assis, tenu par les rudes poings qui
le secouaient.
Alors, Guillaume eut un saisissement, dont le frisson le glaça. Il
saisit la main de Pierre, qui, voyant, comprenant, frémit à son tour.
Salvat, ô justice! l'homme était Salvat! C'était Salvat qu'ils avaient
vu galoper par le Bois comme un sanglier que force une meute! C'était
Salvat qui était là, ce paquet immonde, ce vaincu de misère et de
révolte! Et Pierre, dans son angoisse, eut une fois encore la vision
brusque du petit trottin, là-bas, sous le porche de l'hôtel Duvillard,
l'enfant blonde et jolie, dont la bombe avait ouvert le ventre.
Dupot et Mondésir, vivement, triomphaient avec Gascogne. L'homme,
pourtant, n'avait opposé aucune résistance, s'était laissé prendre,
d'une douceur de mouton. Et, depuis qu'il était là, si rudement tenu en
respect, il ne jetait autour de lui que des regards las, d'une infinie
tristesse.
Il parla, et ce fut sa première parole, la voix rauque et basse:
--J'ai faim.
Il se mourait de faim et de fatigue, il n'avait bu qu'un verre de bière,
la veille au soir, après deux jours de jeune déjà.
--Donnez-lui un morceau de pain, dit le commissaire Dupot au garçon. Il
le mangera pendant qu'on ira chercher un fiacre.
Un agent partit à la recherche d'une voiture. La pluie venait de cesser,
on entendit le grelot clair d'une bicyclette, des équipages reparurent,
le Bois reprenait sa vie mondaine, au loin, dans les larges allées que
dorait un pâle rayon de soleil.
Mais l'homme s'était jeté goulûment sur le morceau de pain; et, tandis
qu'il le dévorait, d'un air éperdu de satisfaction animale, ses regards
rencontrèrent les quatre consommateurs qui étaient là. Hyacinthe et
Rosemonde parurent l'irriter, avec leur mine inquiète et ravie
d'assister de la sorte à l'arrestation de ce misérable, qu'ils prenaient
pour un bandit quelconque. Puis, ses tristes yeux sanglants vacillèrent.
Ils venaient d'avoir la surprise de reconnaître Pierre et Guillaume. Et
ils n'exprimèrent plus, fixés sur ce dernier, que l'affection soumise
d'un bon chien reconnaissant, la promesse renouvelée d'un inviolable
silence.
De nouveau, il parla, comme s'il s'adressait, en homme de courage, à
celui qu'il ne regardait plus, à d'autres aussi, aux compagnons qui
n'étaient point là.
--C'est bête d'avoir couru... Je ne sais pas pourquoi j'ai couru... Ah!
que ça finisse, je suis prêt.
V
Le lendemain matin, en lisant les journaux, Guillaume et Pierre furent
très surpris de voir que l'arrestation de Salvat n'y faisait pas le gros
bruit qu'ils attendaient. A peine y trouvèrent-ils une petite note,
perdue parmi les faits divers, disant qu'à la suite d'une battue, au
Bois de Boulogne, la police venait de mettre la main sur un homme, un
anarchiste, qu'on croyait compromis dans les derniers attentats. Et les
journaux entiers étaient pleins du terrible vacarme, soulevé par les
délations nouvelles de Sanier, dans _la Voix du Peuple_, un
extraordinaire flot d'articles sur l'affaire des Chemins de fer
africains, des renseignements et des appréciations de toutes sortes, au
sujet de la grande séance qu'on prévoyait à la Chambre, ce jour-là, si
le député socialiste Mège reprenait son interpellation, ainsi qu'il
l'avait formellement annoncé.
Guillaume était décidé, depuis la veille, à rentrer chez lui, à
Montmartre, puisque sa blessure se cicatrisait et qu'aucune menace,
désormais, ne semblait devoir l'y atteindre, ni dans ses projets, ni
dans ses travaux. La police avait passé près de lui sans paraître même
soupçonner sa responsabilité possible. D'autre part, Salvat ne parlerait
certainement pas. Mais Pierre supplia son frère d'attendre deux ou trois
jours encore, jusqu'aux premiers interrogatoires de celui-ci, lorsqu'on
verrait tout à fait clair dans la situation. La veille, pendant sa
longue attente chez le ministre, il avait surpris d'obscures choses,
entendu de vagues paroles, toute une sourde liaison entre l'attentat et
la crise parlementaire, qui lui faisait désirer que cette dernière fût
complètement vidée, avant que Guillaume reprît son existence habituelle.
--Ecoute, lui dit-il, je vais passer chez Morin, pour le prier de venir
dîner, car il faut absolument que Barthès soit averti ce soir du nouveau
coup qui le frappe... Puis, j'irai jusqu'à la Chambre, je veux savoir.
Ensuite, je te laisserai partir.
Dès une heure et demie, Pierre arrivait au Palais-Bourbon. Et, comme il
songeait que Fonsègue le ferait entrer sans doute, il rencontra, dans le
vestibule, le général de Bozonnet, qui avait justement deux cartes, un
ami à lui n'ayant pu venir, au dernier moment. La curiosité était
énorme, on annonçait dans Paris une séance passionnante, on se disputait
âprement les cartes depuis la veille. Jamais Pierre ne serait entré, si
le général ne l'avait pris avec lui, en homme aimable, heureux aussi
d'avoir un compagnon pour causer, car il expliquait qu'il venait passer
simplement là son après-midi, comme il l'aurait tué à tout autre
spectacle, au concert ou dans une vente de charité. Il y venait aussi
pour s'indigner, pour se repaître de la honteuse bassesse du
parlementarisme, dans son mécontentement d'ancien légitimiste devenu
bonapartiste, doublement fini.
En haut, Pierre et le général purent se glisser au premier banc de la
tribune. Ils y trouvèrent le petit Massot, qui les fit asseoir à sa
droite et à sa gauche, en s'amincissant encore. Il connaissait tout le
monde.
--Ah! vous avez eu la curiosité d'assister à ça, mon général. Et vous,
monsieur l'abbé, vous êtes venu vous exercer à la tolérance et au pardon
des injures... Moi, je suis un curieux par métier, vous voyez un homme
qui a besoin d'un sujet d'article; et, comme il n'y avait plus que de
mauvaises places, dans la tribune de la presse, j'ai réussi à
m'installer commodément ici... Une belle séance à coup sûr. Regardez,
regardez cet entassement de monde, à droite, à gauche, partout!
En effet, les tribunes étroites, mal agencées, débordaient de têtes.
Beaucoup de femmes, des hommes de tout âge, s'y écrasaient en une masse
confuse, où l'on ne distinguait que la rondeur pâle des visages. Mais le
spectacle était en bas, dans la salle des séances encore vide, pareille,
avec ses rangées de banquettes en demi-cercle, à une de ces salles de
théâtre qui s'emplissent très lentement, un jour de première
représentation. Sous le jour froid qui tombait du plafond vitré, la
tribune luisante et grave attendait, tandis que, derrière et plus haut,
occupant tout le mur du fond, le bureau avec ses tables, ses sièges, son
fauteuil présidentiel, restait également désert, peuplé seulement de
deux garçons de bureau, en train de changer les plumes et de visiter les
encriers.
--Les femmes, reprit Massot en riant, viennent ici comme elles vont dans
les ménageries, avec le secret espoir que les fauves se mangeront... Et
vous avez lu l'article de _la Voix du Peuple_, ce matin? Il est
étonnant, Sanier! Quand il n'y a plus d'ordures, il en trouve encore. Il
ajoute à la boue, il crache et souille le cloaque. Si le fond est vrai,
il s'arrange pour mentir quand même, dans la monstrueuse végétation de
ses commentaires. Chaque jour, il faut qu'il renchérisse, qu'il serve le
nouveau poison à ses lecteurs, pour que le tirage de son journal
monte... Et, naturellement, ça secoue le public, c'est grâce à lui que
tout ce public est ici, les nerfs détraqués, dans l'attente de quelque
sale spectacle.
Puis, il s'égaya de nouveau, en demandant à Pierre s'il avait lu, dans
_le Globe_, un article non signé, très digne et très perfide, sommant
Barroux de donner en toute franchise, sur l'affaire des Chemins de fer
africains, les explications que le pays attendait. Jusque-là, le journal
avait soutenu hautement le président du Conseil; et l'on sentait, dans
l'article, un commencement d'abandon, le brusque froid qui précède les
ruptures. Pierre dit que cet article l'avait beaucoup surpris, car il
croyait la fortune de Fonsègue liée à celle de Barroux, par une entière
communauté de vues et par des liens très anciens d'amitié.
Massot riait toujours.
--Sans doute, sans doute, le coeur du patron a dû saigner. L'article a
été très remarqué et il va faire un mal considérable au ministère. Mais,
que voulez-vous? le patron sait mieux que personne la ligne de conduite
à tenir pour sauver la situation du journal et la sienne.
Alors, il dit l'émotion, la confusion extraordinaire qui régnaient parmi
les députés, dans les couloirs, où il était allé faire un tour, avant de
monter s'assurer une place. La Chambre, qui ne s'était pas réunie depuis
deux jours, rentrait sur cet énorme scandale, pareil aux incendies près
de s'éteindre, se rallumant et dévorant tout. Les chiffres de la liste
de Sanier circulaient: deux cent mille à Barroux, quatre-vingt mille à
Monferrand, cinquante à Fonsègue, dix à Dutheil, trois à Chaigneux, et
tant à celui-ci, et tant à cet autre, l'interminable délation; cela, au
milieu des histoires les plus extraordinaires, des commérages, des
calomnies, un incroyable mélange de vérités et de mensonges, dans lequel
il devenait impossible de se reconnaître. Sous le vent de terreur qui
soufflait, parmi les visages blêmes, les lèvres tremblantes, d'autres
passaient congestionnés, éclatants de sauvage joie, avec des rires de
victoire prochaine. Car, en somme, sous les grandes indignations de
commande, les appels à la propreté, à la moralité parlementaire, il n'y
avait toujours là qu'une question de personnes, celle de savoir si le
ministère serait renversé et quel serait le nouveau cabinet. Barroux
semblait bien malade; mais qui pouvait prévoir la part de l'inattendu,
dans une telle bagarre? On annonçait que Mège allait être d'une
violence extrême. Barroux répondrait, et ses amis disaient sa colère, sa
volonté de faire la clarté complète, décisive. Sans doute Monferrand
prendrait ensuite la parole. Quant à Vignon, malgré son allégresse
contenue, il affectait de se tenir à l'écart; et on l'avait vu aller de
l'un à l'autre de ses partisans, pour leur conseiller le calme, le coup
d'oeil clair et froid qui décide du triomphe, dans les batailles.
Jamais cuve de sorcière, débordante de plus de drogues et de plus
abominables choses sans nom, n'avait bouilli sur un pareil feu d'enfer.
--Du diable si l'on sait ce qui va sortir de tout ça! conclut Massot.
Ah! la sale cuisine! Vous allez voir.
Mais le général de Bozonnet s'attendait aux pires catastrophes. Encore
si l'on avait eu une armée, on aurait pu balayer, un beau matin, cette
poignée de parlementaires vendus, qui mangeaient et pourrissaient le
pays. La fin de tout, pour lui, était que la nation en armes n'était pas
une armée. Et il enfourcha le sujet favori de ses amères doléances,
depuis qu'on l'avait mis à la retraite, en homme d'un autre régime que
le présent bouleversait.
--Puisque vous cherchez un sujet d'article, dit-il à Massot, le voilà,
votre sujet!... La France, qui a plus d'un million de soldats, n'a pas
une armée. Je vous donnerai des notes, vous direz enfin la vérité.
Tout de suite, il s'empara du journaliste, il le catéchisa. La guerre
devait être une affaire de caste, des chefs de droit divin conduisant
aux combats des mercenaires, des gens payés ou choisis. La démocratiser,
c'était la tuer; et il la regrettait, en héros qui la considérait comme
la seule noble occupation. Du moment que tout le monde se trouvait forcé
de se battre, personne ne voulait plus se battre. Voilà pourquoi le
service obligatoire, la nation en armes, amènerait certainement la fin
de la guerre, dans un temps plus ou moins long. Si, depuis 1870, on ne
s'était pas battu, cela venait justement de ce que tout le monde était
prêt à se battre. Et l'on hésitait, maintenant, à jeter un peuple contre
un autre, en songeant à l'effroyable écrasement, à la désastreuse
dépense d'argent et de sang. Aussi l'Europe, changée en un immense camp
retranché, l'emplissait-elle de colère et de dégoût, comme si la
certitude que tous avaient de s'exterminer dès la première bataille, lui
gâtait le plaisir qu'on avait autrefois à se battre ainsi qu'on
chassait, par l'imprévu des monts et des bois.
--Mais, dit doucement Pierre, ce n'est pas un grand mal, si la guerre
disparaît.
Le général s'irrita d'abord.
--Ah bien! vous aurez de jolis peuples, si l'on ne se bat plus!
Puis, il voulut se montrer pratique.
--Remarquez que la guerre n'a jamais coûté autant d'argent que depuis le
temps où elle n'est plus possible. Notre paix défensive, nos nations en
armes ruinent les Etats, simplement. Si ce n'est pas la défaite, c'est
la banqueroute certaine... En tout cas, l'état militaire est un état
perdu, où il n'y a plus rien à faire. La foi s'en va, on le désertera
peu à peu, comme on déserte l'état religieux.
Et il eut un geste de désolation, la malédiction du soldat d'autrefois à
ce parlement, à cette Chambre républicaine, comme s'il l'accusait des
jours qui devaient venir, où le soldat ne serait plus que le citoyen.
Le petit Massot hochait la tête, trouvant sans doute le sujet d'article
trop sérieux pour lui. Il coupa court, en disant:
--Tiens! monseigneur Martha est dans la tribune diplomatique, avec
l'ambassadeur d'Espagne... Vous savez qu'on dément sa candidature dans
le Morbihan. Il est bien trop fin pour vouloir se compromettre à être
député, lorsqu'il tient les ficelles qui font mouvoir ici la plupart
des catholiques ralliés au gouvernement républicain.
Pierre, en effet, venait d'apercevoir le visage souriant et discret de
monseigneur Martha, qui s'était montré charmant pour lui, la veille,
dans l'antichambre du ministre. Dès lors, il lui sembla que cet évêque
prenait là une importance considérable, si modeste que voulût paraître
son attitude. Il le sentait puissant et agissant, bien qu'il ne bougeât
pas, qu'il se contentât de regarder, en simple curieux amusé par le
spectacle. Et il revenait toujours à lui, comme s'il s'attendait à le
voir tout d'un coup diriger l'action, commander aux hommes et aux
choses.
--Ah! dit encore Massot, voici Mège... La séance va commencer.
Peu à peu, la salle, en bas, se remplissait. Des députés apparaissaient
aux portes, descendaient par les étroits passages. La plupart restaient
debout, causant avec animation, apportant l'intense fièvre des couloirs.
D'autres, assis déjà, la face grise, accablée, levaient les yeux vers le
plafond, où blanchissait le vitrage en demi-lune. Le nuageux après-midi
devait se gâter encore, la lumière s'était faite livide, dans cette
salle pompeuse et morne, aux lourdes colonnes, aux froides statues
allégoriques, que la nudité des marbres et des boiseries rendait sévère,
égayée seulement par le velours rouge des banquettes et des tribunes.
Alors, Massot nomma chaque député important qui entrait. Mège, arrêté
par un autre membre du petit groupe socialiste, gesticulait,
s'entraînait. Puis, ce fut Vignon, entouré de quelques amis, affectant
un calme souriant, qui descendit les gradins pour gagner sa place. Mais
les tribunes attendaient surtout les députés compromis, ceux dont le nom
se trouvait sur la liste de Sanier; et ceux-là étaient intéressants à
étudier, les uns jouant une entière liberté d'esprit, gais et gamins,
les autres s'étant fait au contraire une attitude grave, indignée.
Chaigneux se montra vacillant, hésitant, comme plié sous le poids d'une
affreuse injustice. Dutheil, au contraire, avait retrouvé sa jolie
insouciance, d'une sérénité parfaite, si ce n'était que par instants un
tic nerveux tirait sa bouche, dans une inquiétante grimace. Et le plus
admiré, ce fut encore Fonsègue, redevenu si maître de lui, la face si
nette, l'oeil si clair, que tous ses collègues et tout le public qui
le dévisageaient, auraient juré de sa complète innocence, tant il avait
la tête d'un honnête homme.
--Ah! ce patron, murmura Massot enthousiasmé, il n'y a que lui!...
Attention! Voici les ministres. Et surtout ne perdez pas la rencontre de
Barroux et de Fonsègue, après l'article de ce matin.
Le hasard venait de faire que Barroux, la tête haute, très pâle et
presque provocant, avait dû, pour gagner le banc des ministres, passer
devant Fonsègue. Il ne lui parla pas, le regarda fixement, en homme qui
a senti l'abandon, la sourde blessure d'un traître. Quant à Fonsègue,
très à l'aise, il continua de donner des poignées de main, comme s'il ne
s'apercevait même point de ce lourd regard pesant sur lui. D'ailleurs,
il affecta de ne pas voir davantage Monferrand, qui marchait derrière
Barroux, l'allure bonhomme, ayant l'air de ne rien savoir, de venir
paisiblement là, ainsi qu'à une séance ordinaire. Dès qu'il fut à sa
place, il leva les yeux, sourit à monseigneur Martha, qui inclinait
légèrement la tête. Puis, maître de lui et des autres, heureux des
choses qui marchaient bien, telles qu'il les avait voulues, il se mit à
se frotter les mains doucement, en un geste familier.
--Quel est donc, demanda Pierre à Massot, ce monsieur gris et triste,
assis au banc des ministres?
--Eh! c'est l'excellent Taboureau, l'homme sans prestige, le ministre de
l'Instruction publique. Vous ne connaissez que lui; seulement, on ne le
reconnaît jamais: il a l'air d'un vieux sou effacé par l'usage... Encore
un qui ne doit pas porter le patron dans son coeur, car _le Globe_ de
ce matin contenait un article d'autant plus terrible, qu'il était plus
mesuré, sur sa parfaite incapacité en tout ce qui concerne les
Beaux-Arts. Je serais surpris s'il s'en relevait.
Mais un roulement assourdi de tambours annonça l'arrivée du président et
du bureau. Une porte s'ouvrit, un petit cortège défila, pendant qu'un
brouhaha confus, des appels, des piétinements, emplissaient l'hémicycle.
Le président était debout, il donna un coup de sonnette prolongé, il
déclara que la séance était ouverte. Et le silence ne se fit guère,
pendant qu'un secrétaire, un grand garçon long et noir, lisait d'une
voix aigre le procès-verbal. Ensuite, après l'adoption, des lettres
d'excuses furent lues, un petit projet de loi fut même expédié par un
vote rapide, à mains levées. Puis, la grosse affaire, l'interpellation
de Mège vint enfin, au milieu du frémissement de la salle et de la
curiosité passionnée des tribunes. Le gouvernement ayant accepté
l'interpellation, la Chambre décida que la discussion aurait lieu tout
de suite. Et, cette fois, le plus profond silence s'établit, traversé
par moments de courts frissons, où l'on sentait souffler la terreur, la
haine, le désir, toute la meute dévorante des appétits déchaînés.
A la tribune, Mège commença avec une modération affectée, précisant,
posant la question. Grand, maigre, noueux et tordu comme un sarment de
vigne, il y soutenait des deux mains sa taille un peu courbée,
interrompu souvent par la petite toux de la lente tuberculose dont il
brûlait. Mais ses yeux étincelaient de passion derrière son binocle, et
peu à peu sa voix criarde et déchirante s'élevait, tonnait, tandis qu'il
redressait son corps dégingandé, dans une gesticulation violente. Il
rappela que, près de deux mois auparavant, lors des premières
dénonciations de _la Voix du Peuple_, il avait demandé à interpeller le
gouvernement sur cette déplorable affaire des Chemins de fer africains;
et il fit remarquer avec justesse que, si la Chambre, cédant à des
sentiments qu'il voulait bien ignorer, n'avait pas ajourné son
interpellation, la clarté serait faite depuis longtemps, ce qui aurait
empêché la recrudescence du scandale, toute cette violente campagne de
délations dont le pays écoeuré souffrait. Aujourd'hui, on le
comprenait enfin, le silence était devenu impossible, les deux ministres
accusés si bruyamment de prévarication devaient répondre, établir leur
parfaite innocence, faire sur leur cas la plus éclatante lumière; sans
compter que le parlement entier ne pouvait rester sous l'accusation
d'une vénalité déshonorante. Et il refit toute l'histoire de l'affaire,
la concession des Chemins de fer africains donnée au banquier Duvillard,
puis la fameuse émission de valeurs à lots votée par la Chambre, grâce à
un maquignonnage effréné, à un marchandage et à un achat des
consciences, si l'on en croyait les accusateurs. Et ce fut ici qu'il
s'enflamma, qu'il en arriva aux pires violences, lorsqu'il parla du
mystérieux Hunter, ce racoleur de Duvillard, que la police avait laissé
fuir, tandis qu'elle était occupée à filer les députés socialistes. Il
tapait du poing sur la tribune, il sommait Barroux de démentir
catégoriquement qu'il eût jamais touché un centime des deux cent mille
francs, inscrits à son nom sur la liste. Des voix lui criaient de lire
la liste tout entière; d'autres, quand il voulut la lire, se
déchaînèrent, en vociférant que c'était une indignité, qu'on n'apportait
pas dans une Chambre française un pareil document de mensonge et de
calomnie. Et lui continuait frénétique, jetait Sanier à la boue, se
défendait d'avoir rien de commun avec les insulteurs, mais exigeait que
la justice fût pour tous, et que, s'il y avait des vendus parmi ses
collègues, on les envoyât le soir coucher à Mazas.
Debout au bureau monumental, le président sonnait, impuissant, en pilote
qui n'est plus maître de la tempête. Seuls, parmi les faces
congestionnées et aboyantes, les huissiers gardaient la gravité
impassible de leurs fonctions. Entre les rafales, on continuait à
entendre la voix de l'orateur, qui, par une brusque transition, en était
venu à opposer la société collectiviste de son rêve à la criminelle
société capitaliste, capable d'engendrer de tels scandales. Et il cédait
de plus en plus à son exaltation d'apôtre, un apôtre qui mettait une
obstination farouche à vouloir refaire le monde selon sa foi. Le
collectivisme était devenu une doctrine, un dogme, hors duquel il n'y
avait point de salut. Les jours prédits viendraient bientôt, il les
attendait avec un sourire de confiance, n'ayant plus qu'à renverser ce
ministère, puis un autre encore peut-être, pour prendre enfin le pouvoir
lui-même, en réformateur qui pacifierait les peuples. Ce sectaire, ainsi
que l'en accusaient les socialistes du dehors, avait du sang de
dictateur dans les veines. Et, de nouveau, on l'écoutait, sa rhétorique
de fièvre et d'entêtement avait fini par lasser le bruit. Lorsqu'il
voulut bien quitter la tribune, les applaudissements furent très
bruyants sur quelques bancs de la gauche.
--Vous savez, dit Massot au général, que je l'ai rencontré l'autre jour
au Jardin des Plantes, avec ses trois enfants qu'il promenait. Il avait
pour eux des soins de vieille nourrice... C'est un très brave homme, et
qui cache son ménage de pauvre, paraît-il.
Mais un frémissement avait couru, Barroux s'était levé pour monter à la
tribune. Il y redressa sa grande taille, dans un mouvement qui lui était
habituel et qui rejetait sa tête en arrière. Sa belle face rasée, que
gâtait seul le nez trop petit, prenait une majesté voulue, hautaine et
un peu triste. Et, tout de suite, il dit sa mélancolie indignée, en beau
langage fleuri, avec des gestes de théâtre, une éloquence de tribun
romantique, où l'on devinait le brave homme, l'homme tendre, un peu sot,
qu'il était au fond. Cependant, ce jour-là, il vibrait d'une réelle et
profonde émotion, car son coeur saignait du désastre de sa destinée,
il sentait crouler avec lui tout un monde. Ah! le cri de désespoir qu'il
retenait, le cri du citoyen que les événements soufflettent et
rejettent, le jour où il croit avoir droit au triomphe, pour son
dévouement civique! S'être, dès l'empire, donné à la république, corps
et biens; avoir lutté, souffert la persécution pour elle, l'avoir fondée
ensuite, après les horreurs d'une guerre nationale et d'une guerre
civile, au milieu de la quotidienne bataille des partis; puis,
lorsqu'elle triomphait enfin, désormais vivante, inexpugnable, s'y
sentir brusquement comme un étranger d'un autre âge, entendre les
nouveaux venus parler une autre langue, défendre un autre idéal,
assister à l'effondrement de tout ce qu'on aime, de tout ce qu'on
révère, de tout ce qui vous a donné la force de vaincre! Les puissants
ouvriers de la première heure n'étaient plus, Gambetta avait eu raison
de mourir. Et quelle amertume pour les derniers vieux qui restaient, au
milieu de la jeune génération intelligente et fine, qui souriait
doucement, en les trouvant d'un romantisme démodé! Tout croulait, du
moment que l'idée de liberté faisait banqueroute, que la liberté n'était
plus l'unique bien, le fondement même de la république, qu'ils avaient
si chèrement achetée, d'un si long effort.
Très droit, très digne, Barroux avoua. La république était l'arche
sainte, les pires moyens se sanctifiaient pour la sauver, dès qu'elle
pouvait être en péril. Et il conta l'histoire très simplement, tout
l'argent de la banque Duvillard qui allait aux journaux de l'opposition,
sous prétexte de publicité, tandis que les journaux républicains
touchaient des sommes dérisoires. Comme ministre de l'Intérieur, il
avait alors charge de la presse; et qu'aurait-on dit, s'il ne s'était
pas efforcé de rétablir un juste équilibre, de façon que la puissance
des adversaires du gouvernement ne s'en trouvât pas décuplée? Les mains
se tendaient vers lui, vingt journaux, et des plus méritants, des plus
fidèles, réclamaient leur légitime part. C'était cette part qu'il leur
avait assurée, en leur faisant distribuer les deux cent mille francs
portés à son nom, sur la liste. Pas un centime n'était entré dans sa
poche, il ne permettait à personne de douter de sa probité, sa simple
parole devait suffire. Et, à ce moment, il fut vraiment d'une grandeur
admirable, tout disparut, sa médiocrité pompeuse, son emphase, il n'y
eut plus qu'un honnête homme, frémissant, le coeur à nu, la conscience
saignante de ce qu'il en arrachait de vérité, dans l'amère détresse
d'avoir été à la peine et de comprendre qu'il ne serait point à la
récompense.
Le discours, en effet, tombait dans un silence de glace. Barroux, naïf,
qui avait cru à un élan d'enthousiasme, à une Chambre républicaine
l'acclamant d'avoir sauvé la république, était envahi peu à peu lui-même
par le souffle froid qui montait de tous les bancs. Tout d'un coup, il
se sentit isolé, fini, touché par la mort. C'était en lui un
écroulement, un vide de sépulcre. Pourtant, il continua, au milieu du
terrible silence, avec une bravoure de pauvre homme qui achève de se
suicider, voulant mourir debout, par amour des nobles et éloquentes
attitudes. Sa fin fut un dernier beau geste. Lorsqu'il descendit de la
tribune, la froideur s'aggrava, il n'y eut pas un applaudissement. Par
comble de maladresse, il avait fait une allusion aux menées sourdes de
Rome et du clergé, qui, selon lui, ne tendaient qu'à reconquérir les
positions perdues et qu'à reconstituer plus ou moins prochainement la
monarchie.
--Est-il bête! est-ce qu'on avoue! murmura Massot. Fichu, et le
ministère avec lui!
Alors, ce fut au milieu de cette Chambre glacée que Monferrand monta
rondement à la tribune. Le malaise était fait de la sourde peur que
cause toujours la sincérité, de la désolation des députés vendus qui se
sentaient couler à l'abîme, aussi de l'embarras des consciences devant
les compromissions plus ou moins excusables de la politique. Et il y eut
comme un soulagement public, lorsque Monferrand débuta, à toute volée,
par le démenti le plus formel, tapant d'un poing sur la tribune, se
donnant de l'autre des coups en pleine poitrine, au nom de son honneur
outragé. Ramassé et court, la face en avant, avec son nez épais de
sensuel et d'ambitieux, il fut un moment superbe, dans sa carrure, sous
laquelle il cachait sa profonde finesse. Il niait tout. Non seulement il
ignorait ce que voulait dire ce chiffre de quatre-vingt mille francs
inscrit en regard de son nom, mais encore il mettait au défi la terre
entière de prouver qu'il avait touché un sou de cet argent. Son
indignation bouillonnait, débordait, au point qu'il ne se contentait pas
de nier en son nom, qu'il niait aussi au nom de tous les députés, de
toutes les Chambres françaises présentes et passées, comme si cette
monstruosité d'un mandataire du peuple vendant son vote dépassait la
honte des crimes prévus, tombait à l'absurde. Et les applaudissements
éclatèrent, la Chambre réchauffée, délivrée, l'acclama.
Pourtant, des voix partirent du petit groupe socialiste, qui huaient, le
sommant de s'expliquer sur les Chemins de fer africains, lui rappelant
qu'il était ministre des Travaux publics lors du vote, exigeant enfin de
savoir ce qu'il comptait faire aujourd'hui comme ministre de
l'Intérieur, devant les délations, pour rassurer la conscience du pays.
Et il escamota la question, il déclara que, s'il y avait des coupables,
justice en serait faite, car personne n'avait besoin de lui rappeler son
devoir. Puis, tout d'un coup, avec une force, avec une maîtrise
incomparables, il exécuta le mouvement de diversion qu'il préparait
depuis la veille. Son devoir, il ne l'oubliait jamais, il le faisait en
soldat fidèle de la nation, à toute heure, avec autant de vigilance que
de prudence. Ainsi ne l'avait-on pas accusé d'employer la police à il ne
savait quel bas service d'espionnage, ce qui aurait permis au fameux
Hunter de s'échapper? Eh bien! cette police si calomniée, il pouvait
dire à la Chambre à quoi il l'avait réellement employée la veille, ce
qu'elle avait fait pour la justice et pour l'ordre. La veille, au Bois
de Boulogne, elle avait arrêté le pire des malfaiteurs, l'auteur de
l'attentat de la rue Godot-de-Mauroy, cet ouvrier mécanicien anarchiste,
ce Salvat, qui, depuis plus de six semaines, déjouait toutes les
recherches. Dans la soirée, on avait obtenu du misérable des aveux
complets, la justice allait faire son oeuvre promptement. Enfin, la
morale publique était vengée, Paris pouvait sortir de sa longue terreur,
l'anarchie serait frappée à la tête. Et voilà ce qu'il avait fait, lui,
ministre, pour l'honneur et pour le salut du pays, pendant que
d'immondes délateurs essayaient vainement de salir son nom, en
l'inscrivant sur une liste d'infamie, oeuvre inventée des plus basses
manoeuvres politiques.
Béante, frémissante, la Chambre écoutait. Cette histoire d'une
arrestation qui lui tombait du ciel, dont pas un journal du matin
n'avait parlé, ce cadeau que semblait lui faire Monferrand du terrible
Salvat, lequel commençait à passer pour un simple mythe de scélératesse,
toute cette mise en scène la soulevait comme devant un drame longtemps
inachevé, et dont le dénouement éclatait soudain devant elle.
Profondément remuée et flattée, elle fit une longue ovation à l'orateur,
qui continuait à célébrer son acte d'énergie, la société sauvée, le
crime châtié, sans oublier l'engagement d'être toujours et partout
l'homme fort, maître de l'ordre. Et il conquit même les bancs de la
droite, lorsque, se séparant de Barroux, il termina par un salut de
sympathie aux catholiques ralliés, par un appel à la concorde des
diverses croyances, contre l'ennemi commun, le farouche socialisme qui
parlait de tout détruire.
Quand Monferrand descendit de la tribune, le tour était joué, il s'était
repêché, la Chambre entière applaudissait, gauche et droite confondues,
couvrant la protestation des quelques socialistes, dont la clameur ne
faisait qu'ajouter à ce tumulte de triomphe. Des mains se tendaient vers
lui, il resta un instant debout, bonhomme et souriant, mais d'un sourire
où grandissait une inquiétude. Son succès commençait à le gêner, à lui
faire peur. Est-ce qu'il aurait trop bien parlé? est-ce qu'au lieu de se
sauver seul, il aurait aussi sauvé le ministère? C'était la ruine de
tout son plan, il ne fallait pas que la Chambre votât sous le coup de ce
discours qui venait de la bouleverser. Et il passa là deux on trois
minutes d'anxiété véritable, à attendre, souriant toujours, si personne
ne se levait pour lui répondre.
Dans les tribunes, le succès était aussi grand. On avait vu des dames
applaudir. Et monseigneur Martha lui-même donnait les marques de la plus
vive satisfaction.
--Hein? mon général, disait Massot en ricanant, voilà nos hommes de
guerre d'aujourd'hui, et un rude homme, celui-là!... C'est ce qu'on
appelle tirer son épingle du jeu. Seulement, c'est tout de même du bel
ouvrage.
Enfin, Monferrand aperçut Vignon, poussé par ses amis, qui se levait et
montait à la tribune. Alors, son sourire retrouva toute sa bonhomie
malicieuse; et il reprit sa place au banc des ministres, pour écouter
béatement.
Avec Vignon, tout de suite, l'air de la Chambre changea. Il était mince
et correct à la tribune, avec sa belle barbe blonde, ses yeux bleus, son
attitude souple de jeunesse. Mais surtout il parlait en homme pratique,
d'une éloquence simple et directe, qui faisait paraître plus vides et
plus emphatiques les déclamations de ses aînés. Il avait gardé de son
passage dans l'administration une vive intelligence des affaires, une
façon aisée de poser et de résoudre les questions les plus complexes.
Actif, brave, sûr de son étoile, ayant la chance d'être trop jeune et
trop adroit pour s'être encore compromis dans rien, il marchait à
l'avenir, après s'être donné un programme un peu plus avancé que celui
de Barroux et de Monferrand, afin d'avoir une raison de prendre leur
place, après les avoir renversés, très capable d'ailleurs de réaliser ce
programme, en tentant les réformes depuis si longtemps promises. Il
avait compris que l'honnêteté, servie par la prudence et la finesse,
aurait enfin son jour. Et, très posément, de sa voix claire, il dit ce
qu'il y avait à dire, ce que le bon sens, la sourde conscience de la
Chambre elle-même attendait. Certes, il était le premier à se réjouir
d'une arrestation qui rassurerait le pays. Mais il ne voyait pas quel
lien il pouvait y avoir entre cette arrestation et la triste affaire
soumise à la Chambre. C'étaient là deux questions totalement
différentes, il suppliait ses collègues de ne pas voter sous
l'excitation passagère où il les voyait. Il fallait que la lumière fût
complète, et ce n'était naturellement pas les deux ministres incriminés
qui pouvaient la faire. Du reste, il se prononçait contre l'idée d'une
commission d'enquête, il était d'avis qu'on devait simplement déférer
les coupables, s'il y en avait, à la justice. Et il termina lui aussi
par une discrète allusion à l'influence grandissante du clergé, en
disant qu'il n'admettait les compromissions d'aucune part, repoussant
aussi bien la dictature d'Etat que le réveil de l'ancien esprit
théocratique.
Des «Très bien! très bien!» coururent d'un bout à l'autre de la Chambre,
il n'y eut que quelques applaudissements, lorsque Vignon regagna sa
place. Mais la Chambre s'était ressaisie, la situation apparaissait si
nette, le vote, si certain, que Mège, dont l'intention était de parler
encore, eut la sagesse de se résigner au silence. Et l'on remarqua
l'attitude tranquille de Monferrand, qui n'avait cessé d'écouter Vignon
avec complaisance, comme s'il rendait hommage au talent d'un adversaire;
tandis que Barroux, depuis le froid de glace où venait de tomber son
discours, était resté à son banc, immobile, d'une pâleur de mort, comme
foudroyé, écrasé sous l'écroulement du vieux monde.
--Allons, ça y est! reprit Massot, fichu, le ministère!... Vous savez,
ce petit Vignon, il ira loin. On dit qu'il rêve l'Elysée. En tout cas,
le voilà désigné pour être le chef du prochain cabinet.
Puis, au milieu du brouhaha des scrutins qui s'ouvraient, comme il
voulait s'en aller, le général le retint.
--Attendez donc, monsieur Massot... Quel dégoût, que cette cuisine
parlementaire! Vous devriez le dire dans un article, montrer comment le
pays est peu à peu affaibli, gâté jusqu'aux moelles, par des journées
pareilles d'inutiles et sales discussions. Une bataille, où cinquante
mille hommes resteraient par terre, nous épuiserait moins, nous
laisserait au coeur plus de vie, que dix ans d'abominable
parlementarisme... Venez donc me voir, un matin. Je vous soumettrai un
projet de loi militaire, la nécessité d'en revenir à notre armée
professionnelle et restreinte d'autrefois, si l'on ne veut pas que notre
armée nationale, si embourgeoisée et d'une masse si illusoire, ne soit
le poids mort qui coulera la nation.
Depuis l'ouverture de la séance, Pierre n'avait pas prononcé une parole.
Il écoutait avec soin, d'abord dans l'intérêt immédiat de son frère,
puis gagné peu à peu lui-même par la fièvre qui s'emparait de la salle.
Une conviction se faisait en lui que Guillaume ne craignait plus rien;
mais quel retentissement d'un événement à un autre, et comme cette
arrestation de Salvat se répercutait ici! Les faits se rejoignaient, se
traversaient, se transformaient sans cesse. Penché sur le bouillonnement
de la salle, il y devinait les mille chocs des passions et des intérêts.
Il avait suivi la grande lutte entre Barroux, Monferrand et Vignon; il
regardait la joie enfantine du terrible Mège, simplement heureux d'avoir
remué le fond boueux de cette eau, où il ne pêchait jamais que pour les
autres; et, maintenant, il s'intéressait à Fonsègue, très calme, dans le
secret de l'avenir, en train de rassurer Dutheil et Chaigneux, tous deux
effarés par la chute certaine du ministère. Puis, c'était toujours à
monseigneur Martha qu'il revenait, c'était lui qu'il n'avait pas quitté
des yeux, suivant les émotions de la séance sur sa face sereine et
heureuse, comme si toute la dramatique comédie parlementaire se fût
seulement jouée pour le lointain triomphe espéré par ce prêtre. Et, en
attendant qu'on proclamât le résultat du vote, il n'entendait plus, à
côté de lui, que Massot et le général causant tactique, cadres et
recrutement, se querellant sur la nécessité d'un bain de sang pour toute
l'Europe. Ah! la dolente humanité, toujours à se battre, à se dévorer,
dans les parlements et sur les champs de bataille, quand donc
désarmerait-elle pour vivre enfin selon la justice et la raison?
La confusion s'éternisa, au sujet des ordres du jour, une pluie d'ordres
du jour, qui allaient de celui de Mège, très violent, à celui de Vignon,
simplement sévère. Le ministère n'acceptait que l'ordre du jour pur et
simple, et il fut battu: ce fut enfin celui de Vignon que vota la
Chambre, à une majorité de vingt-cinq voix. Une partie de la gauche
s'était certainement jointe à la droite et au groupe des socialistes.
Toute une longue rumeur, montant de la salle, gagnant les tribunes,
accueillit le résultat.
--Allons, dit Massot en partant avec le général et avec Pierre, nous en
sommes à un ministère Vignon. Mais, tout de même, Monferrand s'est
repêché. A la place de Vignon, je me méfierais.
Le soir, dans la petite maison de Neuilly, il y eut des adieux d'une
simplicité et d'une grandeur émouvantes. Après la rentrée de Pierre,
attristé, mais rassuré, Guillaume avait décidé formellement que, dès le
lendemain, il irait reprendre à Montmartre sa vie et ses travaux
habituels. Et, comme Nicolas Barthès, lui aussi, devait partir, la
petite maison allait donc retomber dans sa solitude et dans sa
désespérance.
Théophile Morin était venu, averti par Pierre de la douloureuse
nouvelle; et, lorsque les quatre hommes se mirent à table, à sept
heures, Barthès ne savait rien encore. Toute la journée, il s'était
promené d'un bout à l'autre de sa chambre, de son pas lourd de lion en
cage, vivant là, dans cet asile offert par un ami, en grand enfant
héroïque qui ne s'inquiétait jamais des conditions du présent, ni des
menaces du lendemain. Sa vie avait toujours été un espoir sans limites,
qui toujours se brisait contre les bornes de la réalité. Tout ce qu'il
avait aimé, tout ce qu'il avait cru acheter par près de cinquante ans de
prison et d'exil, la liberté égalitaire, la république fraternelle,
avait beau crouler déjà, donner à son rêve les plus durs démentis: il
gardait quand même sa foi, la foi candide de sa jeunesse, certaine du
prochain avenir. Il souriait divinement, lorsque les nouveaux venus, les
violents qui l'avaient dépassé, le raillaient, le traitaient en bon
vieillard. Lui-même ne comprenait rien aux sectes nouvelles, s'indignait
de leur manque d'humanité, superbe et têtu dans son idée de régénérer le
monde par la conception simpliste des hommes naturellement bons, tous
libres et tous frères.
Et, ce soir-là, en dînant, se sentant avec des amis tendres, il fut
très gai, il montra l'ingénuité de son âme, par l'absolue certitude où
il était de voir son idéal se réaliser prochainement, malgré tout. Puis,
comme il était un conteur exquis, lorsqu'il voulait bien causer, il eut
des histoires charmantes sur ses diverses prisons. Il les connaissait
toutes, et Sainte-Pélagie, et le Mont-Saint-Michel, et Belle-Ile-en-Mer,
et Clairvaux, et les cachots transitoires, et les pontons empoisonnés,
riant encore à certains souvenirs, disant le refuge qu'il avait partout
trouvé dans sa libre conscience. Et les trois hommes qui l'écoutaient,
étaient charmés, malgré l'angoisse qui leur serrait le coeur, à la
pensée que cet éternel prisonnier, cet éternel banni, devait se lever de
nouveau et reprendre son bâton, pour le départ.
Au dessert seulement, Pierre parla. Il dit de quelle façon le ministre
l'avait fait appeler et les quarante-huit heures qu'il donnait à Barthès
pour gagner la frontière, s'il ne voulait pas être arrêté. Le vieil
homme, à la longue toison blanche, au nez en bec d'aigle, aux yeux
toujours brûlants de jeunesse, se leva gravement, voulut partir tout de
suite.
--Comment, mon enfant, vous savez cela depuis hier, et vous m'avez
gardé, vous m'avez fait courir le risque de vous compromettre davantage,
en restant dans votre maison!... Il faut m'excuser, je ne pensais pas au
tracas que je vous donne, je croyais que tout allait s'arranger si
bien!... Et merci, merci à Guillaume, merci à vous, des quelques jours
si calmes que vous avez donnés au vieux vagabond, au vieux fou que je
suis!
On le supplia de rester jusqu'au lendemain matin, il n'écouta rien. Un
train partait pour Bruxelles, vers minuit, et il avait tout le temps de
le prendre. Même il refusa formellement que Morin se donnât la peine de
l'accompagner. Morin n'était pas riche, avait ses occupations. Pourquoi
donc lui aurait-il pris son temps, lorsqu'il était si simple qu'il
partît seul? Il retournait à l'exil, comme à une misère, à une douleur
depuis longtemps connue, en Juif errant de la liberté, que son martyre
légendaire pousse éternellement par le vaste monde.
A dix heures, dans la petite rue endormie, lorsqu'il prit congé de ses
hôtes, des larmes noyèrent ses yeux.
--Ah! je ne suis plus jeune, c'est fini cette fois, je ne reviendrai
pas, mes os vont dormir là-bas, dans quelque coin.
Mais, après avoir embrassé tendrement Guillaume et Pierre, il eut un
redressement de toute son indomptable et fière personne, il jeta un
suprême cri d'espoir.
--Bah! qui sait? le triomphe est pour demain peut-être, l'avenir est à
qui le fait et l'attend!
Et il avait disparu, que, longtemps encore, on entendit le bruit sonore
et ferme de ses pas se perdre au loin, dans la nuit claire.