III

Dès huit heures, par ce jour férié du jeudi de la mi-carême, lorsque

tous les bureaux du vaste hôtel étaient vides, Monferrand, le ministre

de l'Intérieur, se trouvait seul dans son cabinet. Un simple huissier

gardait sa porte, et deux garçons de service occupaient la première

antichambre.

Monferrand, à son réveil, venait d'avoir la plus désagréable des

émotions. _La Voix du Peuple_, qui, la veille, avait repris l'affaire

des Chemins de fer africains, en accusant Barroux, l'actuel ministre des

Finances, d'avoir touché deux cent mille francs, continuait la campagne,

aggravait le scandale, ce matin-là, en publiant la liste depuis si

longtemps promise, les trente-deux noms des députés et des sénateurs,

qui avaient vendu leurs voix à Hunter, l'homme de Duvillard, le mythique

corrupteur, aujourd'hui disparu, évanoui, introuvable. Et Monferrand

venait donc de se voir en tête de la liste, porté pour la somme de

quatre-vingt mille francs, tandis que Fonsègue y était pour cinquante

mille, et que les chiffres tombaient ensuite à dix mille pour Dutheil, à

trois mille pour Chaigneux, la voix misérable la moins chère, au milieu

de toutes les autres payées de cinq à vingt mille.

Dans l'émoi de Monferrand, il n'entrait ni surprise ni colère.

Simplement, il n'aurait pas cru que Sanier poussât la rage du vacarme

jusqu'à publier cette liste, cette prétendue page arrachée d'un carnet

de Hunter, aux signes hiéroglyphiques incompréhensibles, qu'il aurait

fallu discuter, expliquer, pour en tirer la vérité vraie. D'autre part,

lui était parfaitement tranquille, n'ayant rien écrit, rien signé,

sachant qu'on se tire de tous les mauvais cas avec de l'audace, en

n'avouant jamais. Seulement, quel pavé dans la mare parlementaire! Tout

de suite, il sentit l'inévitable conséquence, le ministère renversé,

balayé par ce nouvel ouragan de délations et de commérages.

Heureusement, la Chambre, ce jeudi-là, ne siégeait pas. Mais, dès le

lendemain, Mège allait reprendre son interpellation, Vignon et ses amis

profiteraient de l'occasion pour donner aux portefeuilles convoités un

furieux assaut. Et il se voyait par terre, chassé de ce cabinet, où,

depuis huit mois, il prenait ses aises, sans gloriole sotte, heureux

uniquement d'être à sa place, en homme de gouvernement, qui se croyait

de taille à dompter et à conduire les foules.

Il avait rejeté les journaux d'un geste dédaigneux, il s'était levé en

s'étirant, avec un grognement de lion qu'on taquine. Et, maintenant, il

marchait de long en large, au travers de la vaste pièce d'un luxe

officiel et fané, meublée d'acajou, drapée de damas vert. Les mains

derrière le dos, il n'avait point son air paterne, sa bonhomie souriante

et un peu commune. Tout le rude lutteur qu'il était, dans sa taille

courte, ses épaules larges, apparaissait, crevait son masque épais. Sa

bouche sensuelle, son nez gros, ses yeux durs, disaient qu'il était sans

scrupule, d'une volonté d'acier, taillé pour les rudes besognes.

Qu'allait-il faire? allait-il se laisser entraîner dans le désastre,

avec l'honnête et tonitruant Barroux? Peut-être son cas personnel

n'était-il pas désespéré. Mais comment lâcher les autres pour gagner la

rive? comment se repêcher lui-même, tandis que les autres se noieraient?

Grave problème, manoeuvre ardue, dont la recherche le bouleversait,

dans son furieux besoin de garder le pouvoir.

Il ne trouva rien, il jura contre les accès de vertu de cette grande

bête de république, qui rendaient, selon lui, tout gouvernement

impossible. Une niaiserie pareille arrêtant un homme de son intelligence

et de sa force! Allez donc gouverner les hommes, si l'on vous ôte des

mains l'argent, le bâton souverain? Et il en riait amèrement tout seul,

tellement la conception d'un pays idyllique, où les grandes entreprises

se feraient honnêtement, lui paraissait absurde. Ne sachant que

résoudre, il songea tout d'un coup que la sagesse était d'avoir un

entretien avec le baron Duvillard, qu'il connaissait depuis longtemps,

et qu'il regrettait de ne pas avoir vu plus tôt, pour le pousser à

négocier l'achat du silence de Sanier. D'abord, il eut l'idée d'écrire

au baron un billet de deux lignes, qu'un garçon de service aurait porté.

Puis, dans sa méfiance des documents écrits, il préféra employer le

téléphone, qu'il avait fait installer, pour son usage, sur une petite

table, près de son bureau.

--C'est bien monsieur le baron Duvillard qui me parle?... Parfait! Oui,

c'est moi, le ministre, monsieur Monferrand, et je vous prie de venir

tout de suite me voir... Parfait! parfait! je vous attends.

Il se remit à marcher et à chercher. Ce Duvillard était un maître homme,

lui aussi, qui lui donnerait sans doute quelque idée. Et il s'enfonçait

dans des combinaisons laborieuses, lorsque l'huissier se présenta, en

disant que monsieur Gascogne, le chef de la Sûreté, insistait pour

parler à monsieur le ministre. Sa première pensée fut qu'on venait de la

Préfecture de police, pour avoir son avis sur les mesures d'ordre à

prendre, ce jour-là, à l'occasion des deux cortèges, celui des Lavoirs

et celui des Etudiants, qui, dès midi, allaient défiler, au milieu de

l'écrasement de la foule.

--Faites entrer monsieur Gascogne.

Un homme entra, grand, mince, très brun, ayant l'air d'un ouvrier

endimanché. D'aspect froid, connaissant admirablement les dessous de

Paris, il était d'esprit net et méthodique. Mais le pli professionnel le

gâtait un peu, il aurait eu plus d'intelligence s'il avait cru moins en

avoir, et s'il n'avait pas eu la certitude qu'il savait tout.

D'abord, il excusa monsieur le Préfet, qui serait venu certainement

lui-même, si une légère indisposition ne l'avait retenu. Il valait

peut-être mieux, du reste, que ce fût lui qui renseignât monsieur le

ministre sur la grave affaire, qu'il connaissait à fond. Et il dit la

grave affaire.

--Je crois bien, monsieur le ministre, que nous tenons enfin l'auteur de

l'attentat de la rue Godot-de-Mauroy.

Monferrand, qui écoutait d'un air impatient, se passionna tout d'un

coup. Les recherches vaines de la police, les attaques et les

plaisanteries des journaux étaient un de ses ennuis quotidiens. Il

répondit avec sa bonhomie brutale:

--Ah! tant mieux pour vous, monsieur Gascogne, car vous alliez finir par

y laisser votre place... L'homme est arrêté?

--Non, pas encore, monsieur le ministre. Mais il ne peut s'échapper,

c'est une affaire de quelques heures.

Et il conta toute l'histoire: comment l'agent Mondésir, averti par un

agent secret que l'anarchiste Salvat se trouvait dans un cabaret de

Montmartre, s'était présenté trop tard, lorsque l'oiseau venait de

s'envoler; puis, le hasard qui l'avait remis en présence de Salvat,

arrêté à cent pas du cabaret, guettant de loin; et, dès lors, Salvat

filé, dans l'espoir de le prendre au nid, avec ses complices, Salvat

suivi de la sorte jusqu'à la porte Maillot, où, brusquement, se sentant

traqué sans doute, il s'était mis à galoper, pour se jeter dans le Bois

de Boulogne. Il y était depuis deux heures du matin, sous la pluie fine

qui n'avait pas cessé de tomber. On avait attendu le jour, afin

d'organiser une battue et de lui donner la chasse, comme à une bête que

la lassitude doit suffire à livrer. De façon que, d'une minute à

l'autre, il allait être pris.

--Je sais, monsieur le ministre, combien vous vous intéressez à cette

arrestation, et j'ai eu la pensée d'accourir demander vos ordres.

L'agent Mondésir est là-bas, qui mène la battue. Il regrette bien de

n'avoir pas cueilli l'homme, boulevard Rochechouart; mais son idée de le

filer, tout de même, était excellente; et l'on ne peut que lui reprocher

de ne s'être pas méfié du Bois de Boulogne.

Salvat arrêté, ce Salvat dont les journaux étaient pleins depuis trois

semaines, c'était là une réussite, un coup dont le retentissement serait

énorme. Monferrand écoutait, et au fond de ses gros yeux fixes, derrière

son masque lourd de fauve au repos, se lisait tout un travail intérieur,

toute une soudaine volonté d'utiliser à son profit l'événement que le

hasard lui apportait. Confusément, déjà, un lien s'établissait en lui,

entre cette arrestation et l'interpellation de Mège, l'autre affaire,

celle des Chemins de fer africains, qui devait le lendemain renverser le

ministère. Et une combinaison s'ébauchait: n'était-ce pas son étoile qui

lui envoyait ce qu'il cherchait, le moyen de se repêcher dans l'eau

trouble de la crise prochaine?

--Mais, dites donc, monsieur Gascogne, êtes-vous bien sûr que ce Salvat

soit l'auteur de l'attentat?

--Oh! absolument sûr, monsieur le ministre. Il avouera tout, dans le

fiacre, avant d'arriver à la Préfecture.

Pensif, Monferrand s'était de nouveau mis à marcher, et les idées lui

venaient, à mesure qu'il parlait, avec une lenteur réfléchie.

--Mes ordres, mon Dieu! mes ordres, c'est d'abord que vous agissiez avec

une grande prudence... Oui, n'ameutez pas les promeneurs du Bois. Tâchez

que l'arrestation passe inaperçue... Et, si vous obtenez des aveux,

gardez-les pour vous, ne les communiquez pas à la presse. Oh! ça, je

vous le recommande bien, que les journaux ne soient pas mis dans

l'affaire... Enfin, venez me renseigner, moi, et le secret pour tout le

monde, le secret absolu!

Gascogne s'inclina, mais Monferrand le retint, pour lui dire que son

ami, M. Lehmann, procureur de la république, recevait quotidiennement

des lettres d'anarchistes, qui menaçaient de le faire sauter, lui et sa

famille; si bien que, malgré son courage, il demandait qu'on fît garder

sa maison par des agents en bourgeois. Déjà la Sûreté avait organisé une

surveillance pareille, pour la maison habitée par le juge d'instruction

Amadieu. Et, si celui-ci était un personnage précieux, Parisien aimable,

psychologue et criminaliste distingué, écrivain même à ses heures, le

procureur de la république Lehmann l'égalait en mérites de toutes

sortes, car il était un de ces magistrats politiques, un de ces Juifs de

talent avisé, qui très honnêtement font leur chemin, en se mettant

toujours du côté du pouvoir.

--Monsieur le ministre, dit à son tour Gascogne, il y a aussi l'affaire

Barthès... Nous attendons, faut-il procéder à l'arrestation, dans cette

petite maison de Neuilly?

Un de ces hasards, qui servent parfois les policiers, et qui font croire

à leur génie, lui avait révélé le secret refuge de Nicolas Barthès, la

petite maison d'un prêtre, l'abbé Pierre Froment. Et, bien que Barthès,

depuis que régnait la terreur anarchiste, dans l'affolement de Paris, se

trouvât sous le coup d'un mandat d'amener, simplement comme suspect,

pouvant avoir eu des rapports avec les révolutionnaires, il n'avait

point osé l'arrêter chez ce prêtre, un saint vénéré de tout le quartier,

sans avoir un ordre formel. Le ministre, consulté, l'avait approuvé

vivement de sa réserve vis-à-vis du clergé, en se chargeant lui-même

d'arranger l'affaire.

--Non, monsieur Gascogne, ne bougez pas. Vous savez mon sentiment,

ayons les prêtres avec nous, et non contre nous... J'ai fait écrire à

monsieur l'abbé Froment, pour qu'il vienne ce matin, un matin où je

n'attends personne. Je causerai avec lui, l'affaire ne vous regarde

plus.

Et il le congédiait, lorsque l'huissier reparut, en disant que monsieur

le président du Conseil était là.

--Barroux!... Ah! fichtre! monsieur Gascogne, sortez par ici, je préfère

que personne ne vous rencontre, puisque je vous demande le silence sur

l'arrestation de ce Salvat... C'est bien entendu, n'est-ce pas? moi seul

dois tout savoir, et téléphonez-moi ici, directement, si quelque

incident grave se produisait.

A peine le chef de la Sûreté avait-il disparu, par la porte d'un salon

voisin, que l'huissier rouvrit celle de l'antichambre.

--Monsieur le président du Conseil.

Les mains tendues, avec un empressement où la déférence et la cordialité

étaient dosées avec justesse, Monferrand s'avança, de son air franc et

bonhomme.

--Ah! mon cher président, pourquoi vous êtes-vous dérangé? Je serais

allé chez vous, si vous aviez hâte de me voir.

Mais, d'un geste impatient, Barroux rejeta toute préséance.

--Non, non! je faisais aux Champs-Elysées ma promenade à pied

quotidienne, j'étais sous l'empire de préoccupations si vives, que j'ai

mieux aimé venir tout de suite... Vous pensez bien que nous ne pouvons

rester sous le coup de ce qui se passe. Et, en attendant le Conseil de

demain matin, où il faudra arrêter un plan de défense, j'ai senti que

nous avions à causer ensemble.

Il prit un fauteuil, tandis que Monferrand en roulait un autre, pour

s'asseoir devant lui, à contre-jour. Les deux hommes étaient en

présence. Et autant Barroux, de dix ans plus âgé, blanc et solennel,

gardait la haute prestance du pouvoir, avec sa belle figure rasée, ses

favoris neigeux, toute cette attitude de conventionnel romantique, qui

essayait de magnifier la simple loyauté d'un bourgeois, un peu sot et

bon; autant l'autre, lourd et fin, sous son masque commun, dans son

affectation de rondeur et de simplicité, cachait des gouffres ignorés,

une âme obscure de jouisseur et de despote, sans pitié ni scrupules.

Très ému au fond, Barroux souffla un instant, le sang à la tête, le

coeur battant d'indignation et de colère, au souvenir du flot de

basses injures que _la Voix du Peuple_ avait déversé sur lui, le matin

encore.

--Voyons, mon cher collègue, il faut en finir, il faut faire cesser

cette scandaleuse campagne... D'ailleurs, vous vous doutez bien de ce

qui nous attend demain à la Chambre. Maintenant que voilà la fameuse

liste publiée, nous allons avoir sur les bras tous les mécontents.

Vignon s'agite...

--Ah! vous avez des nouvelles de Vignon? demanda Monferrand, devenu très

attentif.

--Sans doute, en passant, je viens de voir une file de fiacres à sa

porte. Toutes ses créatures sont en branle depuis hier, et vingt

personnes m'ont dit que la bande se partageait déjà les portefeuilles.

Car vous vous doutez bien que l'ingénu et farouche Mège va tirer une

fois de plus les marrons du feu. Enfin, nous sommes morts, on a la

prétention de nous enterrer dans la boue, avant de se disputer nos

dépouilles.

Il eut un geste théâtral, le bras tendu, et sa voix sonna éloquemment,

comme s'il se trouvait à la tribune. Son émotion était réelle pourtant,

des larmes montaient à ses yeux.

--Moi, moi! qui ai donné ma vie entière à la république, qui l'ai

fondée, qui l'ai sauvée, me voir ainsi abreuvé d'outrages, être obligé

de me défendre contre des accusations abominables! Un prévaricateur,

moi! un ministre qui se serait vendu, qui aurait reçu deux cent mille

francs de ce Hunter, pour les mettre simplement dans sa poche!... Eh!

oui, il a été question de deux cent mille francs entre lui et moi. Mais

il faut dire comment et dans quelles conditions. C'est comme vous sans

doute, pour les quatre-vingt mille francs qu'il vous aurait remis...

Monferrand l'interrompit, d'une voix nette.

--Il ne m'a pas remis un centime.

Très surpris, l'autre le regarda, mais ne vit que sa grosse tête rude,

noyée d'ombre.

--Ah!... Je croyais que vous étiez en relation d'affaires avec lui, et

que vous le connaissiez particulièrement.

--Non, j'ai connu Hunter comme tout le monde, je ne savais même pas

qu'il était le racoleur du baron Duvillard, pour les Chemins de fer

africains, et jamais il n'a été question de cette chose entre nous.

Cela était si invraisemblable, si contraire à tout ce qu'il savait, que

Barroux, devant un si évident mensonge, resta un instant effaré. Puis,

il se ressaisit d'un geste, laissant les autres à leur cas, pour revenir

au sien.

--Oh! moi, il m'a fait plus de dix visites, il m'en a rebattu les

oreilles, des Chemins de fer africains. C'était lorsque la Chambre a dû

voter l'émission des valeurs à lots... Et, tenez! mon cher, je nous vois

encore, dans cette pièce, car vous vous souvenez que j'avais alors

l'Intérieur, tandis que vous veniez d'entrer aux Travaux publics. Moi,

j'étais assis à ce bureau, tandis que Hunter se trouvait ici même, dans

ce fauteuil où je suis. Ce jour-là, il avait désiré me consulter sur

l'emploi des sommes considérables que la banque Duvillard voulait

consacrer à la publicité; et, devant les gros chiffres mis en regard des

journaux monarchistes, je me rappelle que je me fâchais, estimant avec

raison que c'était là un argent de ruine contre la république; de sorte

que, cédant à ses instances, je dressai moi aussi une liste, disposant

des fameux deux cent mille francs pour des journaux républicains, des

journaux amis, qui ont touché par mon entremise, c'est vrai... Voilà

l'histoire.

Il se leva, se frappa la poitrine du poing, tandis que sa voix se

haussait encore.

--Eh bien! j'en ai assez, des calomnies et des mensonges... Cette

histoire, je vais demain la conter tout simplement à la Chambre. Ce sera

ma seule défense. Un honnête homme ne craint pas la vérité.

A son tour, Monferrand s'était levé, dans un cri, où il se confessait

tout entier.

--C'est idiot, jamais on n'avoue, vous ne ferez pas ça!

Mais Barroux s'entêta, superbe.

--Je le ferai. Nous verrons bien si la Chambre, par acclamation,

n'absoudra pas un vieux serviteur de la liberté.

--Non! vous tomberez sous les huées, et vous nous entraînerez tous avec

vous.

--Qu'importe? nous tomberons, dignement, honnêtement!

Monferrand eut un geste de furieuse colère. Puis, tout d'un coup, il se

calma. Une brusque lueur venait de jaillir, dans l'anxieuse confusion,

où il se débattait depuis le matin; et tout s'éclairait, le plan encore

vague qu'avait fait naître en lui l'arrestation prochaine de Salvat, se

complétait, s'élargissait en une combinaison audacieuse. Pourquoi donc

aurait-il empêché la chute de ce grand innocent de Barroux? L'unique

chose d'importance était de ne pas tomber avec lui, ou du moins de se

rattraper. Il se tut, il ne mâcha plus que des mots sourds, où sa

révolte semblait s'user. Et, enfin, de son air de bonhomie bourrue:

--Mon Dieu! après tout, vous avez peut-être raison. Il faut être brave.

Et, d'ailleurs, mon cher président, vous êtes notre chef, nous vous

suivrons.

Les deux hommes s'étaient rassis face à face, et la conversation

continua, ils achevèrent de se mettre cordialement d'accord sur

l'attitude du ministère, en vue de l'interpellation certaine du

lendemain.

Cette nuit-là, le baron Duvillard n'avait guère dormi. Laissé à sa porte

par Gérard, il s'était couché violemment, en homme qui veut commander au

sommeil, afin d'oublier et de se reprendre. Mais le sommeil n'était

point venu, il l'avait cherché pendant de longues heures, brûlé

d'insomnie, la chair en feu sous l'affront de Silviane. Comme il l'avait

crié, c'était monstrueux, cela! cette fille, enrichie, comblée, le

souffletant de cette boue, lui le maître, qui se flattait d'avoir mis

Paris et la république dans sa poche, qui disposait des consciences

comme un marchand accapare les laines ou les cuirs, pour un coup de

Bourse! Et la sourde conscience que Silviane était sa tare vengeresse,

sa pourriture, à lui le pourrisseur, achevait de l'exaspérer. Vainement,

il voulait chasser cette hantise, se rappeler ses affaires, ses

rendez-vous du lendemain, les millions qu'il brassait aux quatre coins

du monde, la toute-puissance de l'argent qui mettait entre ses mains le

sort des peuples. Toujours, et malgré tout, Silviane renaissait,

l'éclaboussait de son vice. Il tâcha de se raccrocher désespérément à la

grande affaire qu'il préparait depuis des mois, le fameux Chemin de fer

transsaharien, une colossale entreprise qui remuerait les milliards et

changerait la face de la terre. Et Silviane reparut encore, le gifla sur

les deux joues, de sa petite main trempée dans le ruisseau. Vers la

pointe du jour, cependant, il finit par s'assoupir, en refaisant le

furieux serment de ne jamais la revoir, de la repousser du pied, même si

elle venait se traîner à ses genoux.

Dès sept heures, lorsqu'il se réveilla, brisé, dans la moiteur

alanguissante des draps, sa première pensée fut pour elle, il faillit

céder à une lâcheté. L'idée l'assaillait de courir s'assurer si elle

était rentrée, de la surprendre endormie, et de faire sa paix, et d'en

profiter pour la ravoir peut-être. Mais il sauta du lit, alla se tremper

d'eau froide, retrouva sa bravoure. C'était une misérable, il se crut

cette fois guéri d'elle à jamais. Et la vérité fut qu'il finit par

l'oublier, dès qu'il eut ouvert les journaux du matin. La publication de

la liste, dans _la Voix du Peuple_, le bouleversa, car il avait douté

jusque-là que Sanier l'eût en sa possession. D'un coup d'oeil, il

jugea le document, les quelques vérités qu'il contenait, mêlées à

l'habituel flot d'imbécillités et de mensonges. Lui, pourtant, cette

fois encore, ne se sentit pas atteint: il ne redoutait réellement qu'une

chose, l'arrestation de son intermédiaire Hunter, dont le procès aurait

pu le mettre en cause. Comme il ne cessait de le répéter, de son air

calme et souriant, il n'avait fait que ce que font toutes les maisons de

banque, lorsqu'elles lancent une émission, payant la publicité de la

presse, employant des courtiers, récompensant les services discrets,

rendus à l'affaire. C'était une affaire, et cela, pour lui, disait tout.

Du reste, il était beau joueur, il parlait avec un mépris indigné d'un

banquier qui, dans un récent scandale, affolé, acculé, ruiné par le

chantage, avait cru finir les choses en se tuant, un drame pitoyable,

une mare de boue et de sang, d'où le scandale avait repoussé

monstrueusement, en une pullulante et indestructible végétation. Non,

non! on restait debout, on luttait jusqu'à la dernière énergie, jusqu'au

dernier écu.

Vers neuf heures, un tintement l'appela au téléphone particulier, posé

sur son bureau. Et sa folie le reprit, l'idée le traversa que ce devait

être Silviane. Souvent, elle s'amusait ainsi à le déranger, au milieu

des plus graves préoccupations. Elle venait de rentrer, elle comprenait

qu'elle était allée trop loin, et voulait son pardon. Puis, lorsqu'il

entendit que c'était Monferrand qui le demandait au ministère, il eut le

léger frisson d'un homme sauvé encore du gouffre qu'il côtoie. Vivement,

il demanda son chapeau, sa canne, désireux de marcher, de réfléchir au

grand air. Et, de nouveau, il fut tout aux complications de l'affaire

scandaleuse qui allait émotionner le parlement et Paris entier. Se tuer,

ah! non, c'était sot et lâche. La terreur pouvait souffler, il se

sentait d'âme ferme, de volonté supérieure aux événements, résolu à se

défendre en maître qui entend ne rien lâcher de sa puissance.

Cette terreur, dès que Duvillard entra dans les antichambres du

ministère, il la sentit qui soufflait en tempête. _La Voix du Peuple_,

avec sa terrible liste, avait glacé les coeurs des coupables, et tous

pâlissaient, tous accouraient, éperdus, en sentant le sol qui croulait

sous eux. Le premier qu'il aperçut fut Dutheil, fiévreux, mâchant ses

fines moustaches, la face tirée par un tic, dans son effort de sourire

quand même. Il le gronda d'être là, c'était une faute de venir ainsi aux

nouvelles, l'air effaré. Et l'autre, ragaillardi déjà par cette rude

parole, se défendait, jurait qu'il n'avait pas même lu l'article de

Sanier, qu'il était monté simplement pour recommander au ministre une

dame de ses amies. Le baron se chargea de son affaire, le renvoya, en

lui souhaitant une bonne mi-carême. Mais celui surtout qui lui fit

pitié, ce fut Chaigneux, le corps vacillant, comme plié par le poids de

sa longue tête chevaline, et si malpropre, si en détresse, qu'on aurait

dit un vieux pauvre. Quand il reconnut le banquier, il se précipita,

vint le saluer avec un empressement obséquieux.

--Ah! monsieur le baron, faut-il que les hommes soient méchants! C'est

ma mort, on m'assassine, et que deviendra ma femme, que deviendront mes

trois filles, dont je suis l'unique soutien?

Il avait mis dans cette lamentation toute son histoire de triste sire,

victime de la politique, ayant eu la folie de quitter Arras et son étude

d'avoué pour triompher à Paris avec ses quatre femmes, comme il disait,

la mère et les trois filles, dont il n'avait plus été dès lors que le

domestique honteux, effaré par ses continuels échecs de médiocre. Député

honnête, ah! grand Dieu! il aurait bien voulu l'être; mais n'était-il

pas le besogneux éternel, toujours en quête d'un billet de cent francs,

le député forcément à vendre? et piteux, et tellement bousculé par ses

quatre femmes, qu'il aurait ramassé pour elles de l'argent n'importe où,

dans n'importe quoi.

--Imaginez-vous, monsieur le baron, que j'ai enfin trouvé un mari pour

mon aînée. C'est la première chance qui m'arrive, elles ne seront plus

que trois à la maison... Seulement, vous comprenez la désastreuse

impression, sur la famille du jeune homme, d'un article comme celui de

ce matin. Et je suis accouru chez monsieur le ministre, pour le supplier

d'accorder une place de secrétaire à mon futur gendre... Cette place,

que j'ai promise, peut encore tout arranger.

Il était si minable, il parlait d'une voix si éplorée, que Duvillard eut

l'idée d'une de ces bonnes actions, qu'il savait risquer à propos, et

dans lesquelles il plaçait sa protection et son argent à gros intérêts.

Il est toujours excellent d'avoir à soi de ces créatures malchanceuses

dont on se fait, pour un morceau de pain, des valets et des complices.

Aussi le renvoya-t-il, en se chargeant de son affaire, ainsi qu'il

s'était chargé de celle de Dutheil. Et il ajouta qu'il l'attendrait le

lendemain, pour causer, pour l'aider, puisqu'il mariait une de ses

filles.

Chaigneux, flairant un prêt, s'effondra en remerciements.

--Ah! monsieur le baron, ma vie sera trop courte pour acquitter une

telle dette de reconnaissance.

Comme Duvillard se retournait, il eut la surprise d'apercevoir, dans un

coin de l'antichambre, l'abbé Froment qui attendait. Celui-là, pourtant,

n'était pas de la charrette des suspects, bien que, lui aussi, parût

cacher une anxiété profonde, en affectant de lire un journal. Le baron

s'avança, serra la main du prêtre, causa cordialement. Et Pierre lui

conta qu'il avait reçu une lettre, le priant de se présenter chez le

ministre: il ignorait pourquoi, il se disait très surpris, souriant, ne

voulant pas montrer son inquiétude. Depuis un quart d'heure, il

attendait. Pourvu qu'on ne l'oubliât pas, dans cette antichambre!

L'huissier parut, s'empressa.

--Monsieur le ministre vous attend, monsieur le baron. Il est en ce

moment avec monsieur le président du Conseil; mais, dès que monsieur le

président s'en ira, j'ai ordre de vous introduire, monsieur le baron.

Presque aussitôt, Barroux sortit; et, comme Duvillard allait entrer, il

le reconnut, le retint. Amèrement, il parla de l'affaire, en homme

indigné, sous le coup de la calomnie. Est-ce que lui, Duvillard, n'en

témoignerait pas à l'occasion, que lui, Barroux, n'avait jamais touché

directement un centime? Il oubliait qu'il parlait à un banquier, qu'il

était lui-même ministre des Finances, pour dire tout son dégoût de

l'argent. Ah! les affaires, quelle eau trouble, empoisonnée et

salissante! Mais il répétait qu'il souffletterait les insulteurs, et que

la vérité suffirait.

Duvillard l'écoutait, le regardait. Et la pensée de Silviane, tout d'un

coup, rentrait en lui, le hantait, sans qu'il fît même un effort pour la

chasser. Il songeait que, si Barroux l'avait bien voulu, lorsqu'il

l'avait prié d'agir, Silviane serait maintenant à la Comédie, et que

certainement la déplorable aventure de la veille n'aurait pas eu lieu;

car il commençait à se reconnaître coupable, jamais Silviane ne l'aurait

lâché salement, s'il avait contenté son caprice.

--Vous savez, je vous en veux, dit-il en interrompant le ministre.

Etonné, l'autre à son tour le regarda.

--Comment, vous m'en voulez! De quoi donc?

--Mais de ce que vous ne m'avez pas aidé, vous savez bien, pour cette

amie à moi, qui désire débuter dans _Polyeucte_.

Barroux sourit, condescendant, aimable.

--Ah! oui, Silviane d'Aulnay! Mais, mon cher ami, c'est Taboureau qui

s'est mis en travers. Il a les Beaux-Arts, la question ne regardait que

lui. Et je n'y pouvais rien, ce parfait honnête homme, qui nous est

tombé d'une Faculté de province, est plein de scrupules... Moi, je suis

un vieux Parisien, je comprends tout, j'aurais été enchanté de vous être

agréable.

Devant cette résistance nouvelle à son plaisir, Duvillard se reprit de

passion, eut le besoin immédiat d'obtenir ce qu'on lui refusait.

--Taboureau, Taboureau, un joli poids mort dont vous vous êtes encombré

là! Honnête, est-ce que tout le monde ne l'est pas?... Voyons, mon cher

ministre, il en est temps encore, faites nommer Silviane, ça vous

portera bonheur pour demain.

Cette fois, Barroux éclata franchement de rire.

--Non, non! je ne puis lâcher Taboureau en ce moment... On s'en

amuserait trop. Un ministère perdu ou sauvé, sur la question Silviane!

Il avait tendu la main, pour prendre congé. Le baron la serra, le retint

un instant encore, en lui disant, très grave, un peu pâle:

--Vous avez tort de rire, mon cher ministre. Des ministères sont tombés

ou se sont remis debout pour moins que ça... Si vous tombez demain, je

souhaite que vous ne le regrettiez jamais.

Et il le regarda s'éloigner, blessé au coeur de son air de

plaisanterie, exaspéré par l'idée que quelque chose lui était décidément

impossible. Certes, ce n'était pas dans l'espoir de se remettre avec

Silviane, mais il se jurait de tout bouleverser, s'il le fallait, pour

lui envoyer son traité signé, par simple vengeance, comme un soufflet,

oui! un soufflet. Cette minute venait d'être décisive.

A cet instant, Duvillard, dont les yeux accompagnaient Barroux, fut

surpris de voir Fonsègue, qui arrivait, manoeuvrer de façon à n'être

pas aperçu par le ministre. Il y réussit, il entra dans l'antichambre,

les yeux troubles, toute sa petite personne, si vive et si spirituelle

d'habitude, éperdue. C'était le vent de terreur qui continuait à

souffler et qui l'apportait.

--Vous n'avez donc pas vu votre ami Barroux? demanda le baron, intrigué.

--Barroux? non!

Et ce tranquille mensonge suffisait à tout confesser. Il se tutoyait

avec Barroux, il le soutenait dans son journal depuis dix ans, de mêmes

idées, de même religion politique que lui. Mais, sous la menace de la

débâcle, il devait sentir, avec son flair merveilleux, qu'il lui fallait

changer d'amitié, s'il ne voulait, lui aussi, rester sous les décombres.

Il n'avait pas mis de longues années de prudence, de diplomatique vertu,

à fonder le plus digne et le plus respecté des journaux, pour le laisser

ainsi compromettre par la maladresse d'un honnête homme.

--Je vous croyais fâché avec Monferrand, reprit Duvillard. Que

venez-vous donc faire ici?

--Oh! mon cher baron, le directeur d'un grand journal n'est fâché avec

personne. Il est au service du pays.

Malgré l'émoi personnel où il était, Duvillard ne put s'empêcher de

sourire.

--Vous avez raison. Et puis, Monferrand est un homme vraiment fort,

qu'on peut soutenir sans crainte.

Cette fois, Fonsègue se demanda si son angoisse se voyait. Lui, si beau

joueur, toujours maître de son jeu, venait d'être terrifié par l'article

de _la Voix du Peuple_. Pour la première fois de sa vie, il avait commis

une faute, il se sentait à la merci d'une délation, ayant eu

l'impardonnable imprudence d'écrire un billet de trois lignes. Les

cinquante mille francs, que Barroux lui avait fait remettre, pour son

journal, sur les deux cent mille destinés à la presse, ne l'inquiétaient

pas. Mais il tremblait qu'on ne découvrît l'autre affaire, une somme

reçue en cadeau. Il ne retrouva un peu de sang-froid que sous le regard

clair du baron. C'était imbécile de ne plus savoir mentir et d'avouer

par sa seule attitude.

L'huissier s'était approché.

--Je rappelle à monsieur le baron que monsieur le ministre l'attend.

Resté seul avec l'abbé Froment, Fonsègue, dès qu'il l'aperçut, alla

s'asseoir près de lui, en s'étonnant à son tour de le trouver là. Pierre

répéta qu'il avait reçu une sorte de lettre de convocation, sans qu'il

pût deviner ce que le ministre avait à lui dire. Et il laissa percer

encore son impatience de savoir, le léger frisson qui agitait ses

doigts. Mais il fallait bien attendre, puisque de si graves affaires se

débattaient.

Tout de suite, en voyant entrer Duvillard, Monferrand s'était avancé,

les mains tendues. Lui, l'air très calme toujours, sous le vent de

terreur, gardait son air bonhomme et souriant.

--Hein? quelle histoire, mon cher baron!

--C'est idiot! déclara nettement celui-ci, avec un haussement

d'épaules.

Et il s'assit sur le fauteuil que Barroux venait de quitter, tandis que

le ministre reprenait sa place, en face de lui. Tous deux étaient faits

pour s'entendre, et ils eurent les mêmes gestes désespérés, les mêmes

plaintes furieuses, en déclarant que le gouvernement, pas plus que les

affaires, n'étaient désormais possibles, si l'on exigeait des hommes la

vertu qu'ils n'avaient pas. Est-ce que, dans tous les temps, sous tous

les régimes, lorsqu'on attendait un vote des Chambres, à propos de

quelque grande entreprise, la tactique naturelle, légitime, n'était pas

de faire le nécessaire pour l'obtenir? Il fallait bien se ménager des

influences, se gagner des sympathies, s'assurer des voix enfin! Or, tout

se payait, les hommes comme le reste, les uns avec de bonnes paroles,

les autres avec des faveurs ou de l'argent, des cadeaux plus ou moins

déguisés. Et, en admettant qu'on fût allé un peu loin dans les achats,

que certains maquignonnages eussent manqué de prudence, est-ce que

c'était sage de faire un tel bruit, est-ce qu'un pouvoir fort n'aurait

pas commencé par étouffer le scandale, par patriotisme, par simple

propreté même?

--Mais évidemment! mais vous avez mille fois raison! criait Monferrand.

Ah! si j'étais le maître, vous verriez le bel enterrement de première

classe!

Puis, comme Duvillard le regardait fixement, frappé par ce dernier mot,

il reprit, avec son sourire:

--Par malheur, je ne suis pas le maître, et c'est pour causer un peu

avec vous de la situation que je me suis permis de vous déranger...

Barroux, qui sort d'ici, m'a paru dans une disposition d'esprit

fâcheuse.

--Oui, je viens de le rencontrer, il a des idées si singulières

parfois...

Et le baron s'interrompit, pour dire:

--Vous savez que Fonsègue est là, dans l'antichambre. Puisqu'il veut

faire sa paix, envoyez-le donc chercher. Il ne sera pas de trop, il est

homme de bon conseil, et souvent son journal suffit à donner la

victoire.

--Comment, Fonsègue est là! cria Monferrand. Je ne demande pas mieux que

de lui serrer la main. De vieilles histoires qui ne regardent personne!

Ah! grand Dieu! si vous saviez combien je manque de rancune!

Lorsque l'huissier eut introduit Fonsègue, la réconciliation eut lieu

tout simplement. Ils s'étaient connus au collège, dans leur Corrèze

natale, et ils ne se parlaient plus depuis dix ans, à la suite d'une

abominable histoire, dont personne ne savait au juste les détails. Mais

il est des heures où il faut bien enterrer les cadavres, lorsqu'on est

forcé de déblayer le champ, pour une bataille nouvelle.

--Tu es gentil de revenir le premier. Alors, c'est fini, tu ne m'en veux

plus?

--Eh! non! A quoi bon se dévorer, lorsqu'on aurait tout intérêt à

s'entendre?

Sans autre explication, on en vint à la grande affaire, la conférence

commença. Et, lorsque Monferrand eut dit la volonté de Barroux d'avouer,

d'expliquer sa conduite, les deux autres se récrièrent. C'était la chute

certaine, on saurait bien l'en empêcher, il ne ferait pas une pareille

sottise. Ensuite, on discuta tous les moyens imaginables de sauver le

ministère en péril, car ce devait être là l'unique désir de Monferrand.

Et lui-même affectait de chercher avec passion le moyen de tirer

d'embarras ses collègues et lui-même, bien qu'il gardât, aux coins des

lèvres, un mince sourire. Enfin, il sembla vaincu, il ne chercha plus.

--Allez, le ministère est par terre!

Les deux autres se regardèrent, anxieux de confier au hasard du prochain

cabinet l'affaire des Chemins de fer africains. Un cabinet Vignon se

piquerait sans doute d'honnêteté.

--Alors, quoi? que faisons-nous?

Mais, à ce moment, la sonnerie du téléphone tinta, et Monferrand se

rendit à cet appel.

--Vous permettez?

Pendant un instant, il écouta, il parla, dans l'appareil, sans que ses

réponses, ses questions brèves pussent rien indiquer de la communication

qui lui était faite. C'était le chef de la Sûreté qui, pour tenir sa

promesse, lui téléphonait que l'homme venait d'être retrouvé, dans le

Bois de Boulogne, et que la chasse allait être menée rudement.

--Parfait! et n'oubliez pas mes ordres!

Puis, Monferrand, dont le plan, peu à peu élargi, se fixait enfin, dans

la certitude de l'arrestation de Salvat, revint au milieu de la vaste

pièce, marcha lentement, en disant avec sa familiarité coutumière:

--Que voulez-vous? mes bons amis, il faudrait que je fusse le maître.

Ah! si j'étais le maître!... Une commission d'enquête, oui! c'est

l'enterrement de première classe, pour ces grosses affaires-là, si

pleines d'abominations. Moi, je n'avouerais rien et je ferais nommer une

commission d'enquête. Vous verriez, dès lors, comme l'effroyable orage

s'en irait en douceur.

Duvillard et Fonsègue s'égayèrent. Mais le second surtout devina

presque, grâce à sa profonde connaissance du personnage.

--Ecoute donc! si le ministère est par terre, il ne s'ensuit pas que tu

y sois avec lui. Un ministère se raccommode, lorsque les morceaux en

sont bons.

Monferrand, inquiet d'avoir été deviné, se débattit.

--Ah! non, non, mon cher, je ne joue pas ce jeu-là. On est tous

solidaires, que diable!

--Solidaires, allons donc! pas avec les naïfs qui se noient exprès! Car

enfin, si nous avons besoin de toi, nous autres, il nous est bien permis

de te sauver malgré toi... N'est-ce pas? mon cher baron.

Et, comme Monferrand se rasseyait, ne protestant plus, attendant,

Duvillard, de nouveau à sa passion, repris de colère au souvenir du

refus de Barroux, s'écria, en se levant à son tour:

--Mais certainement! Si le ministère est condamné, qu'il tombe donc!...

Que voulez-vous tirer d'un ministère où il y a un Taboureau? Voilà un

vieux professeur usé, sans prestige, qui nous arrive de Grenoble, qui

n'a jamais mis les pieds dans un théâtre, et à qui l'on confie les

théâtres. Naturellement, il a fait bêtises sur bêtises.

Monferrand, très au courant de la question Silviane, resta grave,

s'amusa un instant à exciter le baron.

--Taboureau est un universitaire un peu terne, un peu démodé, mais qui

se trouvait tout indiqué pour l'Instruction publique, où il est chez

lui.

--Laissez-moi donc tranquille, mon cher! Voyons, vous êtes plus

intelligent que ça, vous n'allez pas défendre Taboureau, comme

Barroux... C'est vrai, je tiens beaucoup à ce que Silviane débute. Elle

est très gentille au fond, et elle a énormément de talent. Eh bien!

vous, est-ce que vous vous mettriez en travers?

--Moi? Ah! grand Dieu, non! Une jolie fille sur la scène, ça ferait

quand même plaisir à tout le monde, j'en suis sûr... Seulement, il

faudrait avoir à l'Instruction un homme qui pense comme moi.

Son mince sourire avait reparu. Ce n'était vraiment pas cher, de

s'assurer Duvillard et la toute-puissance de ses millions, en faisant

débuter cette fille. Il se tourna vers Fonsègue, comme pour le

consulter. Celui-ci, sérieusement, sentant la haute importance de

l'affaire, cherchait, réfléchissait.

--A l'Instruction, un sénateur serait excellent... C'est que je ne vois

personne, absolument personne, dans les conditions requises. Un esprit

libre, parisien, dont la présence à la tête de l'Université

n'étonnerait pourtant pas trop... Il y a bien Dauvergne.

Surpris, Monferrand s'exclama.

--Qui ça, Dauvergne?... Ah! oui, Dauvergne, le sénateur de Dijon... Mais

il ignore tout de l'Université, il n'a pas la moindre aptitude.

--Dame! reprit Fonsègue, je cherche... Dauvergne est bien de sa

personne, grand, blond, décoratif. Et puis, vous savez qu'il est

immensément riche, qu'il a une jeune femme délicieuse, ce qui ne gâte

rien, et qu'il donne de vraies fêtes, dans son appartement du boulevard

Saint-Germain.

Lui-même n'avait risqué d'abord le nom qu'en hésitant. Mais, peu à peu,

son choix lui apparaissait comme une vraie trouvaille.

--Attendez donc! je me souviens que Dauvergne, dans sa jeunesse, a fait

jouer à Dijon une pièce, un acte en vers. Et c'est une ville littéraire

que Dijon, ça lui donne tout de suite un petit parfum de belles-lettres.

Sans compter que, depuis vingt ans, il n'y a pas remis les pieds et

qu'il est un Parisien déterminé, répandu dans tous les mondes...

Dauvergne fera tout ce qu'on voudra. Je vous dis que c'est notre homme.

Duvillard déclara qu'il le connaissait et qu'il le trouvait très bien.

D'ailleurs, lui ou un autre!

--Dauvergne, Dauvergne, répétait Monferrand. Mon Dieu, oui! après tout.

Il fera peut-être un très bon ministre. Va pour Dauvergne.

Puis, tout d'un coup, il éclata d'un gros rire.

--Alors, voilà que nous refaisons le cabinet pour que cette aimable dame

entre à la Comédie! Le cabinet Silviane... Voyons, et les autres

portefeuilles?

Il plaisantait, sachant que la gaieté hâte souvent les solutions

difficiles. Et, en effet, ils continuèrent à régler avec enjouement les

détails de ce qu'il y aurait à faire, si le ministère était battu le

lendemain. Sans qu'ils eussent dit nettement la chose, le plan était de

laisser tomber Barroux, de l'y aider même, puis de s'employer à repêcher

Monferrand dans l'eau trouble. Ce dernier, vis-à-vis des deux autres, se

liait, ayant besoin d'eux, de la souveraineté financière du baron,

surtout de la campagne que le directeur du _Globe_ pouvait faire en sa

faveur; de même que ceux-ci, en dehors de la question Silviane, avaient

besoin de lui, de l'homme de gouvernement à la forte poigne, qui

promettait d'enterrer le scandale des Chemins de fer africains, en

faisant nommer une commission d'enquête dont il tiendrait les fils. Et

l'entente fut bientôt complète entre les trois hommes, car rien ne

rapproche plus étroitement qu'un intérêt commun, la peur et le besoin

qu'on a les uns des autres. Aussi, lorsque Duvillard parla de l'affaire

de Dutheil, de la jeune dame que ce dernier recommandait, le ministre

déclara que c'était chose faite. Un bien gentil garçon, Dutheil, comme

il en faudrait beaucoup! Il fut aussi convenu que le futur gendre de

Chaigneux aurait sa place. Ce pauvre Chaigneux, si dévoué, toujours prêt

à se charger d'une commission, et qui avait la vie si dure avec ses

quatre femmes!

--Eh bien, c'est entendu!

--C'est entendu!

--C'est entendu!

Et Monferrand, Duvillard et Fonsègue se serrèrent vigoureusement la

main.

Puis, comme le premier accompagnait les deux autres jusqu'à la porte, il

aperçut, dans l'antichambre, un prélat, à la soutane fine, bordée de

violet, qui causait debout avec un prêtre.

Le ministre tout de suite s'empressa, l'air désolé.

--Ah! monseigneur Martha, vous attendiez!... Entrez, entrez vite.

Mais, avec une parfaite urbanité, l'évêque n'en voulut rien faire.

--Non, non, monsieur l'abbé Froment était là avant moi. Veuillez le

recevoir.

Il fallut que Monferrand cédât, fît entrer le prêtre, et ce ne fut pas

long. Lui qui usait d'une diplomatique réserve, dès qu'il se trouvait

devant un membre du clergé, lâcha tout d'un paquet l'affaire de Barthès.

Pierre, depuis deux heures qu'il attendait, venait de passer par les

angoisses les plus vives, car la seule explication naturelle à la lettre

reçue était qu'on avait découvert chez lui la présence de son frère.

Qu'allait-il se passer? Et, lorsqu'il entendit le ministre ne lui parler

que de Barthès, lui expliquer que le gouvernement aimait mieux savoir

Barthès en fuite que d'être forcé de l'envoyer une fois de plus en

prison, il resta un instant déconcerté, ne comprenant pas. Comment la

police, qui avait su trouver le légendaire conspirateur dans la petite

maison de Neuilly, semblait-elle y totalement ignorer celle de

Guillaume? C'était là le génie plein de trous des grands policiers.

--Alors, monsieur le ministre, que désirez-vous de moi? Je ne comprends

pas très bien.

--Mon Dieu! monsieur l'abbé, je laisse tout ceci à votre prudence. Dans

quarante-huit heures, si cet homme était encore chez vous, nous serions

obligés de l'arrêter, ce qui serait pour nous un chagrin, car nous

n'ignorons pas que votre demeure est l'asile de toutes les vertus...

Conseillez-lui donc de quitter la France. Il ne sera pas inquiété.

Et, vivement, Monferrand ramena Pierre dans l'antichambre. Puis,

souriant, courbé en deux:

--Monseigneur, je suis tout à vous... Entrez, entrez, je vous prie.

Le prélat, qui causait gaiement avec Duvillard et Fonsègue, leur serra

la main, serra également celle de Pierre. Il était, ce matin-là, d'une

bonne grâce infinie, dans son désir de s'attacher tous les coeurs. Ses

yeux noirs et vifs souriaient, son beau visage aux lignes correctes et

fermes n'était que caresse. Et il entra dans le cabinet du ministre avec

grâce, sans hâte, de son air aisé de conquête.

Maintenant, dans le ministère désert, il n'y avait plus que Monferrand

et monseigneur Martha, enfermés, causant sans fin. On avait cru que le

prélat ambitionnait la députation. Mais il jouait un rôle plus utile,

plus souverain, à gouverner dans l'ombre, à être l'âme directrice de la

politique du Vatican en France. La France ne restait-elle pas la Fille

aînée de l'Eglise, la seule grande nation qui pourrait un jour rendre à

la papauté sa toute-puissance? Il avait accepté la république, il

prêchait le ralliement, il passait pour être, à la Chambre,

l'inspirateur du nouveau groupe catholique. Et Monferrand, frappé des

progrès de l'esprit nouveau, de cette réaction du mysticisme, qui se

flattait d'enterrer la science, était plein d'amabilités, en homme à la

forte poigne, utilisant, pour sa victoire, toutes les forces qui

s'offraient.

Paris(#34451) · 第 22 / 41 题