I
Par ce doux matin des derniers jours de mars, lorsque Pierre quitta la
petite maison de Neuilly, avec son frère Guillaume, pour l'accompagner à
Montmartre, il eut un grand serrement de coeur, en songeant qu'il y
rentrerait seul, et qu'il y retomberait dans son désastre et dans son
néant. Il n'avait point dormi, il était éperdu d'amertume, cachant sa
peine, s'efforçant de sourire.
En voyant le ciel si clair et si tendre, les deux frères avaient résolu
d'aller à pied, une longue promenade par les boulevards extérieurs. Neuf
heures sonnaient. Ce fut charmant, cette conduite ainsi faite au grand
frère, qui s'égayait à la pensée de la bonne surprise qu'il réservait
aux siens, comme au retour d'un voyage. Il ne les avait point avertis,
il s'était contenté, depuis sa disparition, de leur écrire de temps à
autre, pour leur donner de ses nouvelles. Et ses trois fils n'étaient
pas venus le voir, par prudence, respectant son désir; et la jeune fille
qu'il devait épouser, avait elle-même attendu sagement, tranquille et
discrète.
En haut, quand ils eurent gravi les pentes ensoleillées de Montmartre,
Guillaume, qui avait une clef, entra simplement et doucement. Sur la
place du Tertre, si provinciale, si calme, la petite maison semblait
dormir, dans une paix profonde. Et Pierre la retrouvait telle qu'il
l'avait vue, lors de sa première, de son unique visite, silencieuse,
souriante, baignée d'une infinie tendresse. C'était d'abord l'étroit
couloir qui traversait le rez-de-chaussée, pour s'ouvrir sur l'immense
horizon de Paris. Puis, c'était le jardin réduit à deux pruniers et à un
bouquet de lilas, égayés de feuilles maintenant; et il y aperçut, cette
fois, trois bicyclettes appuyées contre les pruniers. Enfin, c'était le
vaste atelier de travail, si joyeux et si recueilli, où vivait toute la
famille, et dont le large vitrail dominait l'océan des toitures.
Guillaume était arrivé jusqu'à l'atelier sans rencontrer personne. Très
amusé, il mit un doigt sur ses lèvres.
--Attention! mon petit Pierre. Tu vas voir.
Et, la porte ouverte sans bruit, ils restèrent un instant sur le seuil.
Seuls, les trois fils étaient là. Thomas, près de sa forge,
manoeuvrant une machine à percer, criblait de trous une petite plaque
de cuivre. Dans l'autre coin, devant le vitrage, François et Antoine
étaient assis aux deux côtés de leur grande table, l'un enfoncé dans un
livre, tandis que l'autre, le burin en main, terminait un bois. Toute
une nappe joyeuse de soleil entrait, se jouait parmi l'extraordinaire
pêle-mêle de la salle, où s'entassaient tant de besognes, tant d'outils
divers, au milieu desquels la table à ouvrage des deux femmes était
fleurie d'une grosse touffe de giroflées. Et, dans l'attention absorbée
des trois jeunes gens, dans la religieuse paix, on n'entendait que le
sifflement léger de la machine, à chaque trou que l'aîné perçait.
Mais, bien que Guillaume, sur le seuil, n'eût pas bougé, il y eut un
frisson, un brusque éveil. Les trois fils devinèrent, levèrent la tête
en même temps. Et ils eurent le même cri, un élan commun et unique les
souleva, les jeta à son cou.
--Le père!
Lui, heureux, les embrassa, d'une solide étreinte. Ce fut tout, il n'y
eut ni attendrissement prolongé, ni paroles inutiles. Il semblait être
sorti de la veille, revenir après une course qui l'aurait attardé. Il
les regardait, avec son sourire, tandis qu'eux trois, les regards dans
les siens, souriaient aussi; et cela disait toute l'affection, le don
total, à jamais.
--Entre donc, Pierre. Serre-moi la main de ces gaillards.
Le prêtre, gêné, pris d'un singulier malaise, était resté près de la
porte. Ses trois neveux lui donnèrent de vigoureuses poignées de main.
Puis, ne sachant que faire, se trouvant dépaysé, il finit par s'asseoir
à l'écart, devant le vitrage.
--Eh bien! mes petits, et Mère-Grand, et Marie?
La grand'mère venait de monter à sa chambre. Quant à la jeune fille,
elle avait eu l'idée d'aller elle-même au marché. C'était une de ses
joies, elle prétendait qu'elle seule savait acheter des oeufs frais et
du beurre qui sentait la noisette. Puis, elle rapportait parfois une
gourmandise ou des fleurs, ravie de se montrer si bonne ménagère.
--Alors, tout va bien? reprit Guillaume. Vous êtes contents, le travail
marche?
Et il questionna chacun d'un mot, en homme qui rentre tout de suite dans
ses habitudes quotidiennes. Thomas, dont la rude et bonne figure
s'épanouissait, résuma en deux phrases ses recherches nouvelles pour le
petit moteur, certain maintenant, disait-il, d'avoir trouvé. François,
enfoncé toujours dans la préparation de son examen, plaisanta, parla de
l'énorme matière qu'il avait encore à emménager dans son cerveau.
Antoine montra le bois qu'il terminait, sa petite amie Lise, la soeur
du sculpteur Jahan, lisant au soleil dans un jardin, toute une floraison
de la créature attardée, qu'il avait éveillée à l'intelligence par la
tendresse. Et, tout en causant, les trois frères avaient repris leurs
places, s'étaient remis au travail, naturellement, par la forte
discipline qui avait fait du travail leur vie même.
Guillaume, plein d'aise, donnait un coup d'oeil à la besogne de
chacun.
--Ah! mes petits, ce que j'ai préparé, ce que j'ai mis au point, moi
aussi, pendant que j'étais sur le dos! J'ai même pris pas mal de
notes... Nous sommes venus à pied; mais une voiture va m'apporter tout
ça, avec les vêtements et le linge que Mère-Grand m'a envoyés... Et
quelle joie de retrouver tout ici, de reprendre avec vous la tâche
commencée! Ah! je vais en abattre!
Déjà, il était dans son coin, à lui. Entre la forge et le vitrage, il
avait toute une large place réservée, son fourneau de chimiste, des
vitrines et des planches chargées d'appareils, une longue table dont
l'un des bouts lui servait de bureau. Et, déjà, il reprenait possession
de cet univers, ses regards s'étaient promenés, heureux de revoir tout
en ordre, ses mains furetaient, touchaient les objets, avec la hâte de
se remettre, ainsi que ses trois fils, à la besogne.
Mais, en haut du petit escalier qui conduisait aux chambres, Mère-Grand
venait de paraître, calme et grave, très droite, dans son éternelle robe
noire.
--C'est vous, Guillaume. Voulez-vous monter un instant?
Il monta, il comprit qu'elle désirait le renseigner, le rassurer, en lui
disant tout de suite ce qu'elle avait à lui dire sans témoins. C'était
le secret redoutable entre eux, l'unique chose que ses fils ne savaient
pas, la grande chose qui l'avait torturé d'angoisse, après l'attentat,
lorsqu'il l'avait crue en péril d'être sue et divulguée. En haut, dans
sa chambre, elle lui rendit des comptes, lui montra, près de son lit,
intacte la cachette où étaient les cartouches de la poudre nouvelle et
les plans du formidable engin destructeur. Il les y retrouvait tels
qu'il les y avait laissés, il eût fallu pour les y toucher qu'on la tuât
ou que la maison sautât avec elle. Très simplement, de son air de
tranquille héroïsme, elle le remit en possession du terrible dépôt, en
lui rendant la clef qu'il lui avait envoyée par Pierre, le lendemain de
sa blessure.
--Vous n'étiez pas inquiet, je pense?
Il lui serra les deux mains, avec tendresse et respect.
--Inquiet seulement que la police ne vînt et ne vous brutalisât... Vous
êtes la gardienne, ce serait vous qui achèveriez mon oeuvre, si je
disparaissais.
Pendant ce temps, en bas, Pierre, toujours assis près du vitrage,
sentait sa gêne croître. Certes, il n'y avait, dans la maison, qu'une
sympathie affectueuse à son égard. Pourquoi donc lui semblait-il que les
choses et les êtres eux-mêmes lui restaient hostiles, malgré leur bon
vouloir de fraternité? Et il se demandait ce qu'il allait devenir là,
parmi ces travailleurs, tous soutenus par une foi, lui qui ne croyait
plus à rien, qui ne faisait rien. La vue des trois frères, si ardents,
si gais à la besogne, finissait par l'emplir d'une sorte d'irritation
mauvaise. Mais l'arrivée de Marie l'acheva.
Elle entra sans le voir, et si joyeuse, et si débordante de vie, avec
son panier de provisions au bras. On eût dit que la printanière matinée
de soleil entrait avec elle, dans l'éclat de sa jeunesse, la taille
souple, la poitrine large. Toute sa face rose, son nez fin, son grand
front d'intelligence, son épaisse bouche de bonté, rayonnaient sous les
lourds bandeaux de ses cheveux noirs. Et ses yeux bruns riaient, d'une
continuelle allégresse de santé et de force.
--Ah! vous savez, vous trois, cria-t-elle, j'en ai acheté, des
choses!... Venez voir ça, je n'ai pas voulu déballer mon panier à la
cuisine.
Il fallut absolument qu'ils vinssent se grouper autour du panier,
qu'elle avait posé sur une table.
--D'abord, du beurre. Sentez un peu si celui-là sent la noisette! On le
fait pour moi... Et puis, des oeufs. Ils sont pondus d'hier, j'en
réponds. Même en voici un qui est du jour... Et puis, des côtelettes.
Hein? étonnantes, mes côtelettes! Le boucher les soigne, quand c'est
moi... Et puis, un fromage à la crème, mais à la vraie crème, une
merveille!... Et puis, ça, c'est la surprise, la gourmandise, des radis,
de jolis petits radis roses. Des radis en mars, quel luxe!
Elle triomphait en bonne ménagère qui savait le prix des choses et qui
avait suivi, au lycée Fénelon, tout un cours de cuisine et de ménage.
Les trois frères, qui s'égayaient avec elle, durent la complimenter.
Mais, tout d'un coup, elle aperçut Pierre.
--Comment, monsieur l'abbé, vous êtes là? Je vous demande pardon, je ne
vous avais point vu... Et Guillaume, il va bien? Vous nous apportez de
ses nouvelles.
--Mais père est revenu, dit Thomas. Il est là-haut, avec Mère-Grand.
Saisie, elle replaça toutes les provisions dans le panier.
--Guillaume est revenu! Guillaume est revenu!... Et vous ne me le dites
pas! et vous me laissez tout déballer!... Ah bien! je suis gentille,
moi, à vous vanter mon beurre et mes oeufs, lorsque Guillaume est
revenu!
Justement, celui-ci descendait de la chambre, avec la grand'mère; et
elle courut gaiement, lui tendit les deux joues, pour qu'il y posât deux
gros baisers; puis, elle lui mit les mains sur les épaules, le regarda
longuement, en lui disant d'une voix un peu tremblante:
--Je suis contente, très contente de vous revoir, Guillaume...
Maintenant, je puis le dire, j'ai cru vous perdre, j'ai été très
inquiète et très malheureuse.
Et, bien qu'elle continuât de rire, deux larmes parurent dans ses yeux,
pendant que lui, très ému aussi, murmurait, en l'embrassant de nouveau:
--Chère Marie... Combien je suis heureux! Je vous retrouve, et si belle,
si tendre toujours!
Pierre, qui les regardait, les trouva froids. Il s'était sans doute
attendu à plus de larmes, à une étreinte plus passionnée, entre deux
fiancés qu'un accident avait séparés si longtemps, à la veille de leur
mariage. La disproportion des âges aussi le blessa, bien que son frère
lui parût solide et très jeune encore. Ce devait être cette jeune fille
qui, décidément, ne lui plaisait guère. Elle était trop bien portante,
trop calme. Depuis qu'elle se trouvait là, il sentait augmenter son
malaise, son envie de s'en aller et de ne point revenir. Cette sensation
de différer d'elle, d'être chez son frère un étranger, devenait en lui
une véritable souffrance.
Il se leva, voulut partir, en prétextant une course dans Paris.
--Comment! tu ne restes pas à déjeuner avec nous? s'écria Guillaume,
stupéfait. Mais c'était convenu, tu ne vas pas me faire ce chagrin...
Maintenant, petit frère, cette maison est la tienne.
Et, tous se récriant, le suppliant, avec une affection véritable, il fut
bien forcé de rester et de reprendre sa chaise, où il retomba dans sa
gêne silencieuse, regardant, écoutant cette famille qui était la sienne
et qu'il sentait si loin de lui.
Onze heures sonnaient à peine. Le travail continua, coupé de gaies
causeries, lorsque l'une des deux bonnes fut venue chercher le panier
de provisions. Marie lui recommanda de l'appeler pour les oeufs à la
coque, car elle se piquait d'avoir une recette merveilleuse, une façon
de les cuire à point, qui gardait le blanc en un lait crémeux. Et ce fut
là l'occasion de quelques plaisanteries de François, qui la taquinait
parfois sur toutes les belles choses qu'elle avait apprises au lycée
Fénelon, où son père l'avait mise à douze ans, après la mort de sa mère.
Mais elle répondait vaillamment, riait à son tour des heures que
lui-même perdait à l'Ecole Normale, à propos de chinoiseries
pédagogiques.
--Ah! les grands enfants! dit-elle, sans lâcher son travail de broderie,
c'est drôle, vous êtes pourtant tous les trois très intelligents, très
larges d'esprit, et ça vous offusque un peu, au fond, avouez-le, qu'une
fille comme moi ait fait, comme vous autres garçons, ses études dans un
lycée? Querelle de sexes, question de rivalité et de concurrence,
n'est-ce pas?
Ils protestèrent, jurèrent qu'ils étaient pour la plus large instruction
donnée aux filles. Elle le savait bien, et s'amusait à leur rendre leurs
taquineries.
--Non, non, sur cette affaire-là, vous êtes très en retard, mes
enfants... Je n'ignore pas ce que, dans la bourgeoisie bien pensante, on
reproche aux lycées de filles. D'abord, l'instruction y est absolument
laïque, ce qui inquiète les familles qui croient, pour les filles, à la
nécessité de l'instruction religieuse, comme défense morale. Ensuite,
l'instruction s'y démocratise, les élèves y viennent de tous les mondes,
la demoiselle de la dame du premier et celle de la concierge s'y
rencontrent, y fraternisent, grâce aux bourses qu'on distribue très
largement. Enfin, on s'y affranchit du foyer, une place de plus en plus
grande y est laissée à l'initiative, et tous ces programmes très
chargés, toute cette science qu'on exige aux examens est certainement
une émancipation de la jeune fille, une marche à la femme future, à la
société future, que vous appelez cependant de tous vos voeux, n'est-ce
pas? les enfants.
--Mais sans doute! cria François, mais nous sommes d'accord là-dessus!
Elle eut un joli geste et reprit tranquillement:
--Je plaisante... Vous savez que je suis une simple, moi, et que je n'en
demande pas tant que vous. Ah! les revendications, les droits de la
femme! C'est bien clair, elle les a tous, elle est l'égale de l'homme,
autant que la nature y consent. Et l'unique affaire, la difficulté
éternelle est de s'entendre et de s'aimer... Ça ne m'empêche pas d'être
très contente de savoir ce que je sais, oh! sans pédanterie aucune,
seulement parce que je m'imagine que cela m'a fait bien portante,
d'aplomb dans la vie, au moral comme au physique.
Quand on éveillait ainsi ses souvenirs du lycée Fénelon, elle s'y
plaisait, les évoquait avec une flamme, où se retrouvaient son ardeur à
l'étude, sa turbulence aux récréations, des parties folles avec ses
compagnes, les cheveux au vent. Sur les cinq lycées de filles ouverts à
Paris, c'était le seul qui fût très fréquenté; et encore n'y avait-il
guère là, affrontant les préjugés et les préventions, que des filles de
fonctionnaires, surtout des filles de professeurs, se destinant
elles-mêmes au professorat. Celles-ci, en quittant le lycée, devaient
ensuite aller conquérir leur diplôme définitif à l'Ecole normale de
Sèvres. Elle, malgré des études très brillantes, ne s'était senti aucun
goût pour ce métier d'institutrice; et, plus tard, à la mort de son
père, ruiné, endetté, lorsqu'elle avait pu craindre un instant de se
trouver sans ressources sur le pavé de Paris, c'était Guillaume, en la
prenant chez lui, qui n'avait pas voulu la laisser courir le cachet.
Elle brodait avec un art merveilleux, elle s'obstinait à gagner quelque
argent, pour n'en recevoir de personne.
Souriant, Guillaume avait écouté, sans intervenir. Il s'était mis à
l'aimer, séduit surtout par sa franchise, sa droiture, ce bel équilibre
qui faisait son charme honnête et fort. Elle savait tout. Mais si elle
n'avait plus la poésie de la jeune fille ignorante et bêlante, elle y
gagnait une réelle probité de coeur et d'esprit, une parfaite
innocence au grand jour, sans réserve d'hypocrisie, sans perversité
cachée, aiguillonnée par le mystère. Et, dans sa belle santé calme, elle
avait gardé une telle pureté d'enfance, que, malgré ses vingt-six ans
sonnés, tout le sang de ses veines montait encore parfois à ses joues,
en ces ardentes rougeurs dont elle était si désespérée.
--Chère Marie, dit Guillaume, vous voyez bien que les enfants s'amusent,
et c'est vous qui avez raison... Vos oeufs à la coque sont les
meilleurs du monde.
Il avait dit cela avec une affection si tendre, que la jeune fille, sans
autre raison, devint pourpre. Elle le sentit, rougit davantage. Et,
comme les trois garçons la regardaient malicieusement, elle se fâcha
contre elle-même. Puis, se tournant vers Pierre:
--Hein? monsieur l'abbé, est-ce ridicule, une vieille fille, rougir
ainsi? Ne dirait-on pas que j'ai commis un crime?... Et, vous savez,
c'est pour arriver à me faire rougir, qu'ils me taquinent, ces
enfants!... J'ai beau ne pas vouloir, je ne sais d'où ça monte, c'est
plus fort que moi.
Mère-Grand, levant les yeux de la chemise qu'elle raccommodait, sans
lunettes, dit simplement:
--Va, ma chère, c'est très bien, c'est ton coeur qui monte à tes
joues, pour qu'on le voie.
L'heure du déjeuner approchait. On décida qu'on mettrait la table dans
l'atelier, ce qui arrivait parfois, lorsqu'on avait un convive. Et ce
fut vraiment exquis, dans le clair soleil, cette table dressée avec son
linge blanc, ce déjeuner si simple et si fraternel. Les oeufs que la
jeune fille avait rapportés elle-même de la cuisine, sous une
serviette, furent trouvés admirables. On fit également un succès aux
radis et au beurre. Puis, après les côtelettes, il n'y eut pour dessert
que le fromage à la crème, mais un fromage comme personne n'en avait
jamais mangé. Et Paris était là, qui s'étendait sans bornes, d'un bout à
l'autre de l'horizon, dans son grondement formidable.
Pierre avait fait effort pour s'égayer. Mais il était bientôt retombé
dans son silence. Guillaume, qui venait de voir les trois bicyclettes
dehors, questionnait Marie, voulait savoir jusqu'où elle était allée, le
matin. François et Antoine l'avaient accompagnée, du côté d'Orgemont.
L'ennui, c'était qu'il fallait ensuite remonter les bicyclettes sur la
butte. Elle en riait, disait que ça la faisait bien dormir, sans vilains
rêves. La bicyclette, pour elle, avait toutes sortes de vertus; et,
comme le prêtre la regardait, plein d'effarement, elle promit de lui
expliquer un jour ses idées là-dessus. Le pis fut que, dès lors, la
bicyclette occupa toute la fin du déjeuner. Thomas s'étendit sur les
derniers perfectionnements apportés aux machines qu'on fabriquait à
l'usine Grandidier. Lui-même cherchait le fameux appareil tant désiré,
qui permettrait, en marche, de changer la multiplication, d'une façon
simple et pratique. Et, ensuite, les trois jeunes gens et la jeune fille
ne parlèrent plus que des promenades faites, que des promenades à faire,
débordants d'exubérance, de toute une joie d'écoliers échappés, avides
de plein air.
Mère-Grand, qui présidait les repas avec une sérénité de reine mère,
s'était penchée à l'oreille de Guillaume, assis près d'elle. Et Pierre
comprit qu'elle lui parlait de son mariage, dont la date fixée à la fin
d'avril, allait forcément être reculée. Ce mariage, si raisonnable, qui
semblait devoir assurer le bonheur de toute la maison, était un peu son
oeuvre, ainsi que celle des trois fils; car jamais le père n'aurait
cédé à son coeur, si la femme qu'il installait dans la famille, ne s'y
était pas trouvée déjà, acceptée, aimée. Et, maintenant, la dernière
semaine de juin, pour toutes sortes de raisons, paraissait être une
bonne date.
Marie entendit, se tourna gaiement.
--N'est-ce pas, ma chère, demanda Mère-Grand, la fin de juin, c'est très
bien?
Pierre s'attendait à voir une rougeur intense envahir les joues de la
jeune fille. Mais elle resta très calme, elle avait pour Guillaume une
affection profonde, une reconnaissance d'une infinie tendresse, certaine
d'ailleurs qu'en l'épousant elle faisait un acte très sage et très bon,
pour elle et pour les autres.
--Parfaitement, la fin de juin, répéta-t-elle, c'est très bien.
Les fils, qui avaient compris, se contentèrent de hocher la tête, pour
donner, eux aussi, leur assentiment.
Quand on se fut levé de table, Pierre voulut absolument partir. Pourquoi
donc souffrait-il ainsi, et de ce déjeuner si cordial dans sa bonhomie,
et de cette famille si heureuse d'avoir enfin le père parmi elle, et
surtout de cette jeune fille si paisible, si riante à la vie? Elle
l'irritait, son malaise était devenu intolérable. De nouveau, il
prétexta des courses sans nombre. Puis, il serra les mains des trois
garçons qui se tendaient vers lui, serra même celles de Mère-Grand et de
Marie, toutes deux amicales, un peu surprises de sa hâte à les quitter.
Et Guillaume, après avoir vainement essayé de le retenir, soucieux et
attristé, l'accompagna, l'arrêta au milieu du petit jardin, pour le
forcer à une explication.
--Voyons, qu'as-tu? pourquoi te sauves-tu?
--Mais je n'ai rien, je t'assure. J'ai quelques affaires pressées, voilà
tout.
--Non, laisse ce prétexte, je t'en prie... Personne ici, je pense, ne
t'a déplu, ne t'a blessé. Ils t'aimeront tous bientôt, comme je t'aime.
--Je n'en doute pas, je ne me plains de personne... Je n'aurais qu'à me
plaindre de moi-même.
Guillaume, dont la douloureuse émotion grandissait, eut un geste désolé.
--Ah! frère, petit frère, que tu me fais de la peine! car, je le vois
bien, tu me caches quelque chose. Songe donc que, maintenant, notre
fraternité s'est renouée, que nous nous adorons comme autrefois, lorsque
j'allais te faire jouer dans ton berceau. Et je te connais, je sais ton
désastre et ta torture, puisque tu t'es confessé à moi. Et je ne veux
pas que tu souffres, moi! je veux te guérir!
A mesure qu'il l'écoutait dire ces choses, Pierre sentait son pauvre
coeur se gonfler. Il ne put retenir ses larmes.
--Si, si, il faut me laisser à ma souffrance. Elle est sans guérison
possible. Tu ne peux rien pour moi, je suis en dehors de la nature, je
suis un monstre.
--Que dis-tu là? Ne peux-tu rentrer dans la nature, s'il est vrai que tu
en sois sorti?... Ce que je ne veux pas, c'est que tu retournes
t'enfermer au fond de ta petite maison solitaire, où tu t'affoles à
remâcher ton néant. Viens ici passer les journées avec nous, pour que
nous te donnions de nouveau le goût de vivre.
Ah! cette petite maison vide qui l'attendait, Pierre en avait à l'avance
le frisson glacé, lorsqu'il allait s'y retrouver seul, sans ce frère
aimé, avec lequel il venait d'y passer des journées si douces! Dans
quelle solitude, dans quel tourment il y retomberait, après ces quelques
semaines d'existence à deux, dont il avait déjà pris l'habitude
heureuse! Mais sa douleur s'en accrut, tout un aveu jaillit de ses
lèvres.
--Vivre ici, vivre avec vous, oh! non, c'est ce qui m'est impossible...
Pourquoi me forces-tu à parler, à te dire ce dont j'ai honte et ce que
je ne comprends même pas? Depuis ce matin, tu as bien vu que je
souffrais d'être ici; et c'est sans doute parce que vous travaillez et
que je ne fais rien, parce que vous vous aimez, parce que vous croyez à
votre effort, tandis que, moi, je ne sais plus ni aimer ni croire... Je
m'y sens déplacé, j'y suis gêné et je vous gêne. Même vous m'irritez, je
finirais par vous haïr peut-être. Tu vois bien que plus rien de bon ne
reste en moi, que tout a été gâté, saccagé, et que tout est mort, et que
l'envie seule et la haine repousseraient... Laisse-moi donc retourner
dans mon coin maudit, où le néant achèvera de me prendre. Adieu, frère!
Eperdu de tendresse et de compassion, Guillaume lui saisit les deux
bras, le retint.
--Tu ne partiras pas, je ne veux pas que tu partes, sans m'avoir
formellement promis de revenir. Je ne veux pas te reperdre, maintenant
que je sais ce que tu vaux et combien tu souffres... Malgré toi, s'il le
faut, je te sauverai, je te guérirai de la torture de ton doute, oh!
sans te catéchiser, sans t'imposer aucune croyance, simplement en
laissant faire la vie, qui seule peut te rendre la santé et l'espoir...
Je t'en supplie, frère, au nom de notre affection, reviens, reviens
souvent passer ici la journée. Tu verras que, lorsqu'on s'est donné une
tâche, et qu'on travaille en famille, on n'est jamais trop malheureux.
Une tâche, n'importe laquelle, et quelque grand amour, la vie acceptée,
la vie vécue, aimée!
--A quoi bon? murmura Pierre amèrement. Je n'ai plus de tâche et je ne
sais plus aimer.
--Eh bien! je te donnerai une tâche, moi! et dès que l'amour reviendra,
au souffle prochain qui le réveillera, tu sauras aimer! Consens, frère,
consens!
Puis, le voyant toujours douloureux, têtu dans sa volonté de le quitter
et de s'anéantir:
--Ah! je ne te dis pas que les choses de ce monde marchent à souhait,
qu'il n'y ait que joie, que vérité et que justice... Ainsi, tu ne
saurais croire combien l'aventure de ce misérable Salvat me gonfle de
colère et de révolte. Coupable, oh! oui! mais que d'excuses pourtant! et
comme on va me le rendre sympathique, si on le charge des crimes de
tous, si les bandes politiques se le rejettent, l'utilisent, se servent
de lui pour la conquête du pouvoir! Cela m'exaspère, et je ne promets
pas d'être plus raisonnable que toi... Mais, voyons, frère, simplement
pour me faire plaisir, promets-moi qu'après-demain tu viendras passer la
journée avec nous.
Et, comme Pierre encore gardait le silence:
--Je le veux, j'aurais trop de chagrin à penser que tu te martyrises,
dans ton trou de bête blessée... Je veux te guérir, je veux te sauver.
Des larmes étaient remontées dans les yeux de Pierre, et il dit avec une
infinie détresse:
--Ne me force pas à te promettre... J'essayerai de me vaincre.
Quelle semaine il passa dans la petite maison noire et vide! Pendant
sept jours, il s'y ensevelit, rongeant son désespoir de ne plus trouver
sans cesse, à son côté, ce grand frère qu'il s'était remis à adorer de
toute son âme. Jamais il n'avait senti si affreuse sa solitude, depuis
que le doute vidait son coeur. Vingt fois, il fut sur le point de
courir à Montmartre, où il sentait confusément qu'étaient l'affection,
la vérité, la vie. Mais, chaque fois, un invincible malaise, le malaise
éprouvé déjà, fait de peur et de honte, le retint. Lui prêtre, lui
châtré, lui rejeté hors de l'amour et des besognes communes, ne
trouverait-il pas là que blessures et que souffrances, parmi ces êtres
de nature, de liberté et de santé? Et il évoquait les ombres de son père
et de sa mère, errantes par les chambres désertes, ces tristes ombres en
lutte toujours, même après la mort, qu'il croyait entendre se lamenter,
comme si elles le suppliaient de les réconcilier en lui, le jour où il
trouverait la paix. Que devait-il faire? rester à pleurer, à se
désespérer avec elles deux? Aller là-bas chercher la guérison, qui les
coucherait enfin elles-mêmes dans le sommeil du tombeau, heureuses de
dormir, maintenant que lui vivait heureux? Et, un matin, au réveil, il
lui sembla que son père, souriant, l'envoyait là-bas; tandis que sa
mère, consentante, le regardait de ses grands yeux doux, où la tristesse
d'avoir fait de lui un mauvais prêtre cédait au besoin de le rendre à
l'existence de tous.
Ce jour-là, Pierre ne raisonna pas, prit une voiture, donna l'adresse,
pour être sûr de ne pas s'effarer et tourner court, en chemin. Puis,
lorsqu'il se retrouva, comme dans un rêve, au milieu du vaste atelier,
gaiement reçu par son frère Guillaume et les trois grands fils, qui,
délicatement, paraissaient croire qu'il était venu la veille, il assista
à une scène imprévue qui le frappa beaucoup et le soulagea.
Marie, à son entrée, était restée assise, l'avait à peine salué, la face
pâle, le front barré d'une ride. Et Mère-Grand, l'air grave aussi, dit
en la regardant:
--Excusez-la, monsieur l'abbé, elle n'est pas raisonnable... C'est
contre nous cinq que vous la voyez en colère.
Guillaume se mit à rire.
--Ah! la têtue!... Tu ne peux pas t'imaginer, Pierre, ce qui se passe
dans cette petite caboche-là, lorsqu'on contrarie l'idée qu'elle a de la
justice, oh! une idée si haute, si totale, qu'elle ne souffre aucun
accommodement... Ainsi, nous causions de ce procès, de ce père qui vient
d'être condamné sur le témoignage de son fils, et elle seule soutient
qu'il a bien fait, qu'on doit dire la vérité, toujours et quand même...
Hein? quel terrible accusateur public elle ferait!
Hors d'elle, exaspérée encore par le sourire de Pierre, qui lui donnait
tort, Marie s'emporta.
--Guillaume, vous êtes méchant... Je ne veux pas qu'on rie.
--Mais tu deviens folle, ma chère, s'écria François, pendant que Thomas
et Antoine s'égayaient eux aussi. Père et nous ne soutenons là qu'une
thèse d'humanité, car nous croyons aimer et respecter la justice autant
que toi.
--Il n'y a pas d'humanité, il n'y a que la justice. Ce qui est juste est
juste, malgré tout, lors même que le monde devrait crouler.
Puis, comme Guillaume tentait de plaider encore et de la convaincre,
elle se leva tout d'un coup, tremblante, éperdue, soulevée par un tel
emportement, qu'elle en bégayait.
--Non, non! vous êtes tous des méchants, vous voulez tous me faire de la
peine... J'aime mieux monter dans ma chambre.
En vain, Mère-Grand tâcha de la retenir.
--Mon enfant, mon enfant! réfléchis, c'est très vilain, tu en auras un
gros regret.
--Non, non! vous n'êtes pas justes, je souffre trop.
Et, violente, elle monta dans sa chambre. Ce fut un désastre, une
consternation. De telles scènes se produisaient parfois, mais rarement
avec une pareille gravité. Tout de suite, Guillaume se donna tort de
l'avoir poussée ainsi, surtout en la plaisantant, car elle ne pouvait
tolérer l'ironie. Et il renseigna Pierre, lui raconta que, lorsqu'elle
était plus jeune, elle avait eu des crises de colère affreuses, à tomber
morte, devant une injustice. Comme elle l'expliquait ensuite, c'était en
elle un irrésistible flot qui l'emportait, la faisait délirer.
Aujourd'hui encore, elle restait, sur de tels sujets, obstinée et
querelleuse. Et elle en rougissait, elle sentait parfaitement que cela,
trop souvent, la rendait insupportable, insociable.
En effet, un quart d'heure plus tard, elle descendit d'elle-même, très
rouge, mais reconnaissant bravement son tort.
--Hein? suis-je ridicule, suis-je mauvaise, moi qui accuse les autres
d'être méchants!... Monsieur l'abbé va avoir une belle idée de moi!
Elle alla embrasser Mère-Grand.
--Vous me pardonnez, n'est-ce pas?... Oh! François peut rire à présent,
et Thomas, et Antoine aussi. Ils ont bien raison, ça ne mérite que ça.
--Ma pauvre Marie! dit tendrement Guillaume, voilà ce que c'est que
d'être dans l'absolu... Vous qui êtes en tout si équilibrée, si saine et
si sage, parce que vous acceptez le relatif des choses et que vous
demandez à la vie uniquement ce qu'elle peut donner, vous perdez toute
sagesse et tout équilibre, lorsque vous tombez à cet absolu que vous
vous faites de l'idée de justice... Qui de nous ne pèche de la sorte?
Marie, confuse encore, plaisanta.
--Cela fait au moins que je ne suis pas parfaite.
--Ah! certes, tant mieux! et je ne vous en aime que davantage.
C'est ce que Pierre aurait crié volontiers, lui aussi. Cette scène
l'avait profondément remué, sans qu'il pût dégager encore tout ce
qu'elle éveillait en lui. Son abominable tourment ne venait-il pas de
l'absolu où il voulait vivre, cet absolu qu'il avait jusqu'ici demandé
aux êtres et aux choses? Il avait cherché la foi totale, il s'était jeté
par désespérance dans la négation totale. Et cette hautaine attitude
qu'il avait gardée dans l'écroulement de tout, cette réputation de saint
prêtre qu'il s'était faite, lorsque le néant seul l'habitait, n'était-ce
pas encore un désir mauvais de l'absolu, la simple pose romantique de
son aveuglement et de son orgueil? Pendant que son frère tout à l'heure
parlait, louant Marie de ne demander à la vie que ce qu'elle pouvait
donner, il lui avait semblé que ces paroles venaient à lui comme un
conseil et passaient sur sa face comme un souffle frais de nature. Mais
cela restait si confus encore, et sa seule joie précise était la colère
où il venait de voir cette jeune fille, la faute qui la rapprochait de
lui, qui la faisait descendre de la sérénité de perfection, dont il
souffrait inconsciemment sans doute. Quel sentiment agissait? il ne s'en
rendait même pas compte. Ce jour-là, il causa quelques instants avec
elle, et il partit en la trouvant très bonne, très humaine.
Dès le surlendemain, Pierre monta passer l'après-midi dans le grand
atelier ensoleillé, en face de Paris. Depuis qu'il avait conscience de
son oisiveté, il s'ennuyait beaucoup, il commençait à ne se distraire
que là, parmi cette famille qui travaillait si gaiement. Son frère le
gronda de n'être pas venu déjeuner, et il promit de revenir le
lendemain, assez tôt pour s'asseoir à leur table. Une semaine s'écoula,
il n'y avait plus qu'une bonne camaraderie entre Marie et lui, sans
trace de ce malaise, de cette hostilité qui les avait d'abord heurtés
l'un contre l'autre. L'idée de ce prêtre en soutane ne la gênait
d'ailleurs aucunement; car, dans son tranquille athéisme, jamais elle
n'avait eu l'idée qu'un prêtre pouvait être un homme à part. Et c'était
là maintenant ce qui l'étonnait, ce qui le ravissait, l'accueil
fraternel qu'il recevait d'elle, comme s'il eût porté le veston, eu les
idées, mené la vie de ses grands neveux, sans que rien le distinguât des
autres hommes. Et ce qui le stupéfiait davantage encore, c'était le
silence qu'elle gardait sur la question religieuse, l'insouciance
profonde, tranquille et heureuse, où elle semblait être du divin et de
l'au-delà, ce terrifiant domaine du mystère, au travers duquel lui-même
traînait une si douloureuse agonie.
Dès qu'il reparut ainsi tous les deux ou trois jours, elle s'aperçut
bien qu'il souffrait. Qu'avait-il donc? Elle le questionna d'un air de
bonne amitié; et, comme elle n'en tirait que des réponses évasives,
elle sentit là une douleur saignante, honteuse d'elle-même, que le
secret où elle s'aggravait rendait inguérissable. Sa pitié de femme
s'éveilla, elle se prit d'une affection croissante pour ce grand garçon
pâle, aux yeux brûlants de fièvre, que rongeait une torture intérieure
dont il ne voulait parler à personne. Sans doute elle questionna
Guillaume sur son frère si triste, si désespéré; et il dut lui confier
une partie du secret, pour qu'elle l'aidât à le tirer de son tourment,
en lui rendant le goût de vivre. Il était si heureux qu'elle le traitât
en ami, en frère! Enfin, ce fut Pierre lui-même qui, un soir, comme elle
le pressait affectueusement de se confesser à elle, en lui voyant des
larmes dans les yeux, devant un morne crépuscule tombant sur Paris,
avoua tout d'un coup sa torture, dit quel vide mortel la perte de la foi
avait à jamais creusé en lui. Ah! ne plus croire, ne plus aimer, n'être
que cendre, ne pas savoir par quelle autre certitude remplacer Dieu
absent! Elle le regardait, stupéfaite, béante. Mais il était fou! Et
elle le lui dit, dans l'étonnement et la révolte où la jetait un pareil
cri de misère. Désespérer, ne plus croire, ne plus aimer, parce que
l'hypothèse du divin croule, et cela lorsque le vaste monde est là, la
vie avec son devoir d'être vécue, toutes les créatures et toutes les
choses à être aimées et secourues, sans compter l'universelle besogne,
la tâche que chacun vient remplir! Il était fou sûrement, et d'une folie
noire, dont elle jura de le guérir.
Dès lors, cet extraordinaire garçon, qui d'abord l'avait gênée, puis
étonnée, lui causa un grand attendrissement. Elle lui fut très douce,
très gaie, le soignant avec des délicatesses adroites d'esprit et de
coeur. Ils avaient eu tous les deux une enfance commune, car leurs
mères, également pieuses, les avaient élevés dans une religion étroite.
Mais ensuite, quels sorts différents, quelles aventures contraires!
Tandis que lui, lié par son serment de prêtre, se débattait
douloureusement dans son doute, elle, mise au lycée Fénelon, dès la mort
de sa mère, y avait grandi loin de tout culte, en un oubli peu à peu
total de ses premières impressions religieuses. Et c'était pour lui une
continuelle surprise qu'elle eût échappé de la sorte au frisson de
l'au-delà, lorsque lui-même en restait ravagé si profondément. Dans
leurs causeries, quand il s'étonnait de cela, elle riait à belles dents,
disait que l'enfer ne lui avait jamais fait peur, parce qu'elle savait
bien qu'il ne pouvait exister, ajoutait qu'elle vivait paisible, sans
l'espoir d'aller au ciel, en tâchant de s'accommoder sagement aux
nécessités de cette terre. Affaire de tempérament peut-être. Mais
affaire d'instruction aussi. Car jamais instruction complète n'était
tombée dans une cervelle plus solide, dans un caractère plus droit. Et
le miracle, avec toute cette science entassée un peu au hasard, était
qu'elle fût restée très femme, très tendre, sans rien de dur ni de
viril. Elle n'était que libre, loyale et charmante.
--Ah! mon ami, lui disait-elle, si vous saviez combien il m'est facile
d'être heureuse, lorsque les êtres chers ne souffrent pas trop autour de
moi! Personnellement, je m'arrange toujours avec la vie, je m'y adapte,
je travaille, je me contente quand même. Aussi la douleur ne m'est-elle
jamais venue que par les autres, car je ne puis m'empêcher de vouloir
que tout le monde soit à peu près heureux; et il y en a qui résistent...
Ainsi, moi, j'ai longtemps été pauvre, sans cesser d'être gaie. Je ne
désire rien, que les choses qui ne s'achètent pas. La misère n'en est
pas moins la grande abomination, la révoltante injustice qui me jette
hors de moi. Je comprends que tout ait croulé pour vous, lorsque la
charité vous a semblé insuffisante et dérisoire. Pourtant, elle soulage,
donner est si doux! Et puis, un jour, par la raison, par le travail,
par le bon fonctionnement de la vie elle-même, il faudra bien que la
justice règne... Hein? c'est moi qui prêche. Ah! que j'en ai peu le
goût! Ce serait si ridicule que je voulusse vous guérir, avec mes
phrases de grande fille savante! Mais c'est vrai, cependant, que je
songe à vous tirer de votre maladie noire, et pour cela je ne vous
demande que de venir vivre le plus possible chez nous. Vous n'ignorez
pas que c'est le cher désir de Guillaume. Nous vous aimerons tous si
fort, vous nous verrez tous si tendrement unis, si joyeux à la commune
besogne, que vous rentrerez dans la vérité, en vous remettant avec nous
à l'école de la bonne nature... Vivez, travaillez, aimez, espérez!
Pierre souriait et revenait maintenant presque tous les jours. Elle
était si affectueuse, lorsqu'elle le sermonnait gentiment ainsi, de son
air de sagesse! Et, comme elle le disait, il faisait si tendre dans le
vaste atelier, cela sentait si bon la joie d'être ensemble, de se donner
ensemble à la même oeuvre de santé et de vérité! Honteux de ne rien
faire, ayant le besoin d'occuper ses doigts et sa pensée, il s'était
d'abord intéressé aux bois que gravait Antoine. Pourquoi n'aurait-il pas
essayé, lui aussi? Mais il s'inquiéta, ne se sentit pas le don, la
volonté de l'art; et, comme l'amas de livres, le travail purement
intellectuel de François le rebutaient, au sortir du gouffre d'erreurs
où la discussion des textes l'avait noyé, il se trouva porté vers le
travail manuel de Thomas, se passionnant pour la mécanique, dont la
précision et la netteté satisfaisaient sa soif ardente de certitude. Il
se mit aux ordres du jeune homme, tira le soufflet de la forge, lui tint
sur l'enclume la pièce à forger. Et, parfois, il servait lui aussi de
préparateur à son frère, il passait un grand tablier bleu sur sa
soutane, pour l'aider dans ses expériences. Alors, il fit partie de
l'atelier, il n'y eut là qu'un travailleur de plus.
Vers les premiers jours d'avril, un après-midi que tous étaient au
travail, Marie, qui brodait près de la table à ouvrage, en face de
Mère-Grand, leva les yeux sur Paris, s'exclama d'admiration.
--Oh! voyez donc Paris dans cette pluie de soleil!
Pierre s'approcha du vitrage. C'était le même effet qu'il avait vu déjà,
lors de sa première visite. Le soleil oblique, qui descendait derrière
de minces nuages de pourpre, criblait la ville d'une grêle de rayons,
rebondissant de toutes parts sur l'immensité sans fin des toitures. Et
l'on aurait dit quelque semeur géant, caché dans la gloire de l'astre,
qui, à colossales poignées, lançait ces grains d'or, d'un bout de
l'horizon à l'autre.
Il dit tout haut son rêve.
--C'est Paris ensemencé par le soleil, et voyez quelle terre de labour,
que la charrue a creusée en tous sens, ces maisons brunes pareilles à
des mottes de terre, ces rues profondes et droites comme des sillons.
Marie s'égaya, se passionna.
--Oui, oui! c'est vrai... Le soleil ensemence Paris. Tenez! regardez de
quel geste souverain il jette le blé de santé et de lumière, là-bas,
jusqu'aux lointains faubourgs! Et même, c'est singulier, les quartiers
riches, à l'ouest, sont comme noyés d'une brume roussâtre, tandis que le
bon grain s'en va tomber, en poussière blonde, sur la rive gauche et sur
les quartiers populeux de l'est... C'est là, n'est-ce pas? que doit
lever la moisson.
Tous s'étaient approchés et souriaient complaisamment du symbole. En
effet, à mesure que le soleil s'abaissait derrière le lacis des nuages,
il semblait que le semeur de l'éternelle vie lançait sa flamme d'un
geste volontaire, à cette place, puis à cette autre, dans un balancement
rythmique qui choisissait les quartiers de labeur et d'effort. Là-bas,
une brûlante poignée de semence tomba sur le quartier des Ecoles. Puis,
là-bas, une autre poignée éclatante alla fertiliser le quartier des
ateliers et des usines.
--Ah! la moisson! reprit Guillaume gaiement, qu'elle pousse donc vite,
dans cette bonne terre de notre grand Paris, retournée par tant de
révolutions, engraissée par le sang de tant de travailleurs! Il n'est
que cette terre-là au monde pour que l'idée y germe, y fleurisse... Oui,
oui! Pierre a raison, c'est le soleil qui ensemence Paris du monde
futur, qui ne poussera que de lui.
Et Thomas, et François, et Antoine, rangés derrière leur père,
exprimèrent la même certitude, d'un hochement de tête; pendant que
Mère-Grand, de son air grave, les yeux au loin, semblait voir resplendir
l'avenir.
--Un rêve, et dans combien de siècles! murmura Pierre, repris de
frisson. Ce n'est pas pour nous.
--Eh bien! ce sera pour les autres! s'écria Marie. Est-ce que cela ne
suffit pas?
Ce beau cri remua profondément Pierre. Et, tout d'un coup, il eut le
souvenir d'une autre Marie, l'adorable Marie de sa jeunesse, cette Marie
de Guersaint, guérie à Lourdes, et dont la perte avait à jamais vidé son
coeur. Est-ce que la Marie nouvelle qui lui souriait là, d'un charme
si calme et si fort, allait guérir l'ancienne blessure? Il revivait,
depuis qu'elle était son amie.
Et, devant eux, à longs gestes, de la vivante poussière d'or de ses
rayons, le soleil ensemençait Paris, pour la grande moisson future de
justice et de vérité.