Dans le vieux salon fané, un salon Louis XVI aux boiseries grises,
madame la comtesse de Quinsac était assise près de la cheminée, à sa
place habituelle. Elle ressemblait singulièrement à son fils, la figure
longue et noble, le menton un peu sévère, avec de beaux yeux encore,
sous la neigé des cheveux fins, coiffée à la mode surannée de sa
jeunesse. Et, dans sa froideur hautaine, elle savait être aimable, d'une
bonne grâce parfaite.
Elle reprit après un long silence, avec un petit geste de la main, en
s'adressant au marquis de Morigny, assis à l'autre coin de la cheminée,
où il occupait le même fauteuil depuis tant d'années:
--Ah! mon ami, vous avez bien raison, le bon Dieu nous a oubliés dans
une abominable époque.
--Oui, nous avons passé à côté du bonheur, dit-il lentement, et c'est
votre faute, c'est sans doute la mienne aussi.
Elle le fit taire d'un nouveau geste, avec un triste sourire. Et le
silence retomba, pas un bruit ne venait de la rue, dans ce sombre
rez-de-chaussée, au fond de la cour d'un vieil hôtel, situé rue
Saint-Dominique, presque à l'angle de la rue de Bourgogne.
Le marquis était un vieillard de soixante-quinze ans, de neuf ans plus
âgé que la comtesse. Petit et sec, il avait pourtant grand air, avec sa
face rasée, aux profondes rides correctes. Il appartenait à une des plus
antiques familles de France, et il restait un des derniers légitimistes
sans espoir, très pur, très haut, gardant sa foi à la monarchie morte,
dans l'écroulement de tout. Sa fortune, estimée encore à des millions,
se trouvait comme immobilisée, par son refus de la faire fructifier, en
la mettant au service des travaux du siècle. Et l'on savait qu'il avait
aimé discrètement la comtesse, du vivant même de M. de Quinsac, et qu'il
s'était offert, après la mort de celui-ci, lorsque la veuve, âgée au
plus de quarante ans, était venue se réfugier dans cet humide
rez-de-chaussée, avec une quinzaine de mille francs de rente, sauvés à
grand'peine. Mais elle adorait son fils Gérard, alors dans sa dixième
année, d'une santé délicate. Elle lui avait tout sacrifié, par une sorte
de pudeur de mère, par une crainte superstitieuse de le perdre, si elle
remettait une autre tendresse et un autre devoir dans sa vie. Et le
marquis, qui s'était incliné, avait continué à l'adorer de toute son
âme, lui faisant la cour comme au premier soir où il l'avait vue,
empressé et discret après un quart de siècle de fidélité absolue. Il n'y
avait jamais rien eu entre eux, pas même un baiser.
A la voir si triste, il craignit de lui avoir déplu, il ajouta:
--Je vous aurais voulue plus heureuse, mais je n'ai pas su, et la faute
n'en est sûrement qu'à moi... Est-ce que Gérard vous donnerait des
inquiétudes?
Elle dit non de la tête. Puis, tout haut:
--Tant que les choses resteront où elles en sont, nous ne saurions nous
en plaindre, mon ami, puisque nous les avons acceptées.
Elle parlait de la liaison coupable de son fils avec la baronne
Duvillard. Toujours elle s'était montrée faible pour cet enfant qu'elle
avait eu tant de peine à élever, sachant elle seule l'épuisement, la
lamentable fin de race qui se cachait en lui, sous le beau dehors de sa
mine fière. Elle tolérait sa paresse, son oisiveté, le dégoût d'homme de
plaisir qui l'avait écarté des armes et de la diplomatie. Que de fois
elle avait réparé des sottises, payé des petites dettes, en les taisant,
en refusant l'aide pécuniaire du marquis, qui n'osait même plus offrir
ses millions, tant elle s'entêtait à vivre héroïquement des débris de sa
fortune! Et c'était ainsi qu'elle avait fini par fermer les yeux sur le
scandale des amours de son fils, se doutant bien comment les choses
s'étaient passées, par abandon, par inconscience, l'homme qui ne sait se
reprendre, la femme qui le tient et le garde, en se donnant. Le marquis,
lui, n'avait pardonné que le jour où Eve s'était faite chrétienne.
--Vous savez, mon ami, que Gérard est si bon, reprit la comtesse. C'est
ce qui fait sa force et sa faiblesse. Comment voulez-vous que je le
gronde, quand il pleure avec moi?... Il se lassera de cette femme.