M. de Morigny hocha la tête.

--Elle est encore très belle... Et puis, il y a la fille. Ce serait plus

grave, il l'épouserait.

--Oh! la fille, une infirme!

--Oui, et vous entendez ce qu'on dirait: un Quinsac épousant un monstre

pour ses millions.

C'était leur terreur à tous deux. Ils n'ignoraient rien de ce qui se

passait chez les Duvillard, l'amitié émue entre la disgraciée Camille et

le beau Gérard, l'idylle attendrissante sous laquelle se cachait le plus

atroce des drames. Et ils protestaient de toute leur indignation.

--Oh! ça, non, non, jamais! déclara la comtesse. Mon fils dans cette

famille, non! jamais je ne donnerai mon autorisation!

Justement le général de Bozonnet entra. Il adorait sa soeur, il venait

lui tenir compagnie, les jours où elle recevait, car l'ancien cercle

s'était peu à peu éclairci, ils n'étaient plus que quelques fidèles à se

risquer dans ce salon gris et morne, où l'on se serait cru à des

milliers de lieues du Paris actuel. Tout de suite, pour l'égayer, il

conta qu'il venait de déjeuner chez les Duvillard, nomma les convives,

dit que Gérard était là. Il savait qu'il faisait plaisir à sa soeur,

en allant dans cette maison, dont il lui rapportait des nouvelles, qu'il

décrassait un peu par le grand honneur de sa présence. Et lui ne s'y

ennuyait pas, gagné au siècle depuis longtemps, très accommodant sur

tout ce qui n'était pas l'art militaire.

--Cette pauvre petite Camille adore Gérard, dit-il. A table, elle le

dévorait des yeux.

Le marquis de Morigny intervint gravement.

--Là est le danger, un mariage serait une chose absolument monstrueuse,

à tous les points de vue.

Le général parut s'étonner.

--Pourquoi donc? Elle n'est pas belle, mais si l'on n'épousait que les

belles filles! Et il y a aussi ses millions: notre cher enfant en serait

quitte pour en faire un bon usage... Et puis, c'est vrai, il y a encore

la liaison avec la mère. Mon Dieu! l'aventure est si commune

aujourd'hui!

Révolté, le marquis eut un geste de souverain dégoût. Pourquoi discuter,

quand tout sombrait? Que répondre à un Bozonnet, au dernier vivant de

cette illustre famille, lorsqu'il en arrivait à excuser les moeurs

infâmes de la république, après avoir renié son roi et servi l'empire,

en s'attachant d'une passion fidèle à la fortune, à la mémoire de César?

Mais la comtesse elle-même s'indignait.

--Oh! mon frère, que dites-vous? Jamais je n'autoriserai un tel

scandale. J'en faisais tout à l'heure le serment.

--Ma soeur, ne jurez pas! s'écria le général. Moi, je voudrais notre

Gérard heureux, voilà tout. Et il faut bien convenir qu'il n'est pas bon

à grand'chose. Qu'il ne se soit pas fait soldat, je le comprends, car

c'est un métier aujourd'hui perdu. Mais qu'il ne soit pas entré dans la

diplomatie, qu'il n'ait pas accepté une occupation quelconque, je le

comprends moins. Sans doute il est beau de taper sur le temps actuel, de

déclarer qu'un homme de notre monde ne saurait y faire une besogne

propre. Seulement, il n'y a plus, au fond, que les paresseux qui disent

cela. Et Gérard n'a qu'une excuse, son peu d'aptitude, son manque de

volonté et de force.

Des larmes étaient montées aux yeux de la mère. Elle tremblait toujours,

elle savait bien le mensonge de la façade: un coup de froid aurait

emporté son fils, tout grand et solide qu'il paraissait. Et n'y avait-il

pas là le symbole de cette noblesse, d'apparence encore si haute et si

fière, et qui, au fond, n'était que cendre?

--Enfin, continua le général, il a trente-six ans, il retombe sans cesse

à votre charge, et il faudra bien qu'il fasse une fin.

Mais elle le fit taire, elle se tourna vers le marquis.

--Mon ami, n'est-ce pas? confions-nous à Dieu. Il est impossible qu'il

ne vienne pas à mon aide, car je ne l'ai jamais offensé.

--Jamais! répondit le marquis, en mettant dans ce simple mot toute sa

peine, toute sa tendresse, tout son culte, pour cette femme qu'il

adorait depuis tant d'années, sans qu'ils eussent péché ni l'un ni

l'autre.

Un nouveau fidèle entrait, et la conversation changea. M. de

Larombardière, vice-président à la cour, était un grand vieillard de

soixante-cinq ans, maigre, chauve, rasé, ne portant que de minces

favoris blancs; et ses yeux gris, sa bouche pincée, très écartée du nez,

son menton carré et têtu, donnaient à sa longue face une grande

austérité. Le désespoir de sa vie était qu'affligé d'un zézaiement un

peu enfantin, il n'avait pu, dans la magistrature debout, remplir son

mérite, car il se piquait d'être un grand orateur. Ce tourment secret le

rendait morose. En lui s'incarnait la vieille France royaliste et

boudeuse, servant la république à contre-coeur, l'ancienne

magistrature, sévère, fermée à toute évolution, à tout sens nouveau des

choses et des êtres. Et, d'une petite noblesse de robe, légitimiste

rallié à l'orléanisme, il se croyait l'homme de sagesse et de logique,

dans ce salon, où il était très fier de rencontrer le marquis.

On causa des derniers événements. Les conversations politiques,

d'ailleurs, s'épuisaient vite, se résumaient dans l'amère condamnation

des hommes et des faits, tous les trois se trouvant d'accord sur les

abominations du régime républicain. Ils n'étaient là que des ruines, les

restes des vieux partis, réduits à l'impuissance presque absolue. Le

marquis, lui, planait dans son intransigeance totale, fidèle à une

morte, un des derniers de cette noblesse riche encore, haute et entêtée,

qui mourait sur place. Le magistrat, qui avait au moins un prétendant,

comptait sur un miracle, en démontrait la nécessité, si la France ne

voulait tomber aux plus graves malheurs, à la disparition prochaine et

complète. Et, quant au général, il ne regrettait des deux empires que

les grandes guerres, il laissait de côté le maigre espoir d'une

restauration bonapartiste, pour déclarer qu'en ne s'en tenant pas aux

armées impériales, qu'en décrétant le service obligatoire, la nation en

armes, la république avait tué la guerre, et tué la patrie.

Lorsque le domestique vint demander à la comtesse si elle voulait bien

recevoir monsieur l'abbé Froment, celle-ci parut un peu surprise.

--Que me veut-il? Faites entrer.

Elle était très pieuse, et elle l'avait connu dans des oeuvres de

charité, touchée de son zèle, édifiée par le renom de jeune saint que

lui faisaient ses paroissiennes de Neuilly.

Lui, tout à sa fièvre, se sentit intimidé, dès le seuil du salon.

D'abord, il n'y distingua rien, il crut entrer dans un deuil, une ombre

où des formes semblaient se fondre, où des voix chuchotaient. Puis,

lorsqu'il eut reconnu les personnes qui étaient là, il fut dépaysé

davantage, en les trouvant si lointaines et si tristes, si à l'écart du

monde d'où il venait, où il retournait. Et, la comtesse l'ayant fait

asseoir près d'elle, devant la cheminée, ce fut à voix basse qu'il lui

conta l'histoire lamentable de Laveuve, en lui demandant son appui pour

le faire entrer à l'Asile des Invalides du travail.

--Ah! oui, cette OEuvre dont mon fils a désiré que je fusse... Mais,

monsieur l'abbé, je n'ai jamais mis les pieds aux séances du comité.

Comment voulez-vous que j'intervienne, n'ayant à coup sûr aucune

influence?

De nouveau, les figures unies de Gérard et d'Eve venaient de se dresser

devant elle, car la rencontre première des deux amants avait eu lieu à

l'Asile. Et déjà elle faiblissait, dans sa maternité toujours

souffrante, bien qu'elle eût le regret d'avoir donné son nom, pour une

de ces entreprises charitables à grand tapage, dont elle réprouvait les

abus intéressés.

--Madame, insista Pierre, il s'agit d'un pauvre vieillard qui meurt de

faim. Ayez pitié, je vous en supplie.

Bien que le prêtre eût parlé bas, le général s'approcha.

--C'est encore pour votre vieux révolutionnaire que vous courez. Vous

n'avez donc pas réussi près de l'administrateur?... Dame! il est

difficile de s'attendrir sur des gaillards, qui, s'ils étaient les

maîtres, nous balayeraient tous, comme ils disent.

M. de Larombardière approuva d'un hochement du menton. Depuis quelque

temps, il était hanté par le péril anarchiste.

Et Pierre recommença son plaidoyer, navré et frémissant. Il dit

l'affreuse misère, les logis sans nourriture, les femmes et les enfants

grelottant de froid, les pères battant le boueux Paris d'hiver, en quête

d'un morceau de pain. Ce qu'il demandait, ce n'était qu'un mot sur une

carte de visite, un mot bienveillant de la comtesse, qu'il porterait

tout de suite à la baronne Duvillard, pour la décider à passer

par-dessus les règlements. Et ses paroles, tremblantes de larmes

étouffées, tombaient une à une, dans le salon morne, comme venues de

très loin et se perdant dans un monde mort, sans écho désormais.

Madame de Quinsac se tourna vers M. de Morigny. Mais il semblait s'être

désintéressé. Il regardait fixement le feu, de son air hautain

d'étranger, indifférent aux choses et aux êtres, parmi lesquels une

erreur des temps le forçait à vivre. Cependant, il releva la tête, en

sentant sur lui ce regard de la femme adorée; et leurs yeux se

rencontrèrent, avec une infinie douceur, la douceur si triste de leur

héroïque tendresse.

--Mon Dieu! dit-elle, je sais vos mérites, monsieur l'abbé, et je ne

veux pas me refuser à une de vos bonnes oeuvres.

Elle quitta le salon un moment, elle y revint, tenant une carte, où elle

avait écrit qu'elle était de tout son coeur avec monsieur l'abbé

Froment, dans les démarches qu'il faisait. Et celui-ci la remercia, les

mains frémissantes de gratitude, et il s'en alla ravi, comme s'il

emportait un nouvel espoir de salut, en sortant de ce salon, où,

derrière lui, un flot d'ombre et de silence sembla retomber, sur cette

vieille dame et ses derniers fidèles, au coin de leur feu, tout un monde

en train de disparaître.

Dehors, Pierre remonta allègrement dans son fiacre, après avoir donné

l'adresse de la princesse de Harth, avenue Kléber. S'il obtenait de même

une approbation de celle-ci, il ne doutait plus de réussir. Mais le pont

de la Concorde était obstrué d'un tel encombrement, que le cheval dut

aller au pas. Et, là, sur le trottoir, il revit Dutheil, qui, correct et

charmant, le cigare aux lèvres, riait à la foule, dans son aimable

insouciance d'oiseau, heureux de retrouver le pavé sec et le ciel bleu,

au sortir de l'anxieuse séance de la Chambre. En l'apercevant si gai,

si triomphant, il eut une inspiration brusque, il se dit qu'il devrait

conquérir, mettre avec lui ce garçon, dont le rapport avait eu un effet

si désastreux. Justement, la voiture ayant dû s'arrêter tout à fait, le

député venait de le reconnaître et lui souriait.

--Où allez-vous donc, monsieur Dutheil?

--Mais à côté, aux Champs-Elysées.

--Je passe par là, et comme je désire vous entretenir un instant, vous

seriez bien aimable de prendre place près de moi. Je vous poserai où

vous voudrez.

--Très volontiers, monsieur l'abbé. Ça ne vous gêne pas que j'achève mon

cigare?

--Oh! pas du tout.

Le fiacre se dégagea, traversa la place, pour monter les Champs-Elysées.

Et Pierre, songeant qu'il avait quelques minutes à peine, entreprit

Dutheil sans tarder, prêt à lutter pour le convaincre. Il se souvenait

de la sortie que le jeune homme avait faite contre Laveuve, chez le

baron. Aussi fut-il étonné de l'entendre l'interrompre, pour dire

gentiment, la mine ragaillardie par le clair soleil qui se remettait à

luire:

--Ah! oui, votre vieil ivrogne! Alors, vous n'avez donc pas arrangé son

affaire, avec Fonsègue? Et qu'est-ce que vous voulez? qu'on le fasse

entrer là-bas aujourd'hui?... Moi, vous savez, je ne m'y oppose pas.

--Mais il y a votre rapport.

--Mon rapport, oh! mon rapport, les questions changent selon les points

de vue... Et, si vous y tenez, à votre Laveuve, je ne refuse pas de vous

aider, moi!

Pierre le regardait, saisi, très heureux au fond. Il n'eut plus même

besoin de parler.

--Vous avez mal pris l'affaire, continua Dutheil en se penchant, d'un

air de confidence. Chez lui, c'est le baron qui est le maître, pour des

raisons que vous sentez, que vous connaissez sans doute; la baronne

fait tout ce qu'il demande, sans même discuter; et, ce matin, au lieu de

vous lancer dans des courses inutiles, vous n'aviez qu'à vous faire

appuyer par lui, d'autant plus qu'il paraissait dans d'excellentes

dispositions. Aussitôt, elle aurait cédé.

Il se mit à rire.

--Alors, vous ne savez pas ce que je vais faire?... Eh bien! je vais

gagner le baron à votre cause. Oui, je me rends précisément dans une

maison où il est, une maison où l'on est certain de le trouver tous les

jours, à cette heure-ci...

Et il riait plus haut.

--Enfin, la maison que vous n'ignorez peut-être pas non plus, monsieur

l'abbé. Quand il est là, on est sûr qu'il ne refuse rien... Je vous

promets de lui faire jurer que, ce soir, il exigera de sa femme

l'admission de votre homme. Seulement, il sera un peu tard.

Puis, soudain, frappé d'une idée:

--Mais pourquoi ne venez-vous pas avec moi? Vous obtenez un mot du baron

et, tout de suite, sans perdre une minute, vous vous mettez à la

recherche de la baronne... Ah! oui, la maison vous gêne un peu, je

comprends. Voulez-vous n'y voir que le baron? Vous l'attendrez dans un

petit salon du bas, je vous l'y amènerai.

Cette proposition acheva de l'égayer, tandis que Pierre, ahuri,

hésitait, à l'idée d'être introduit de la sorte chez Silviane d'Aulnay.

Ce n'était guère sa place. Pourtant, il serait allé chez le diable, et

il y était allé parfois déjà, avec l'abbé Rose, dans l'espoir de

soulager une misère.

Dutheil, qui se méprenait, baissa encore la voix, pour une suprême

confidence.

--Vous savez qu'il a tout payé là dedans. Oh! vous pouvez venir sans

crainte.

--Mais, certainement, je vais avec vous, dit le prêtre, qui ne put

s'empêcher de sourire à son tour.

Le petit hôtel de Silviane d'Aulnay, très luxueux, d'un luxe délicat et

un peu galant de temple, était situé avenue d'Antin, près de l'avenue

des Champs-Elysées. La prêtresse de ce sanctuaire, où les orfrois des

vieilles dalmatiques luisaient sous le reflet mauve des vitraux, venait

d'avoir vingt-cinq ans, petite et mince, d'une beauté brune adorable; et

tout Paris connaissait son délicieux visage de vierge, le doux ovale

allongé, le nez fin, la bouche petite, avec des joues candides et un

menton naïf, sous les bandeaux de ses cheveux noirs, qu'elle portait

épais et lourds, cachant le front bas. La raison de sa célébrité était

précisément cet air étonné et joli, cette infinie pureté de ses yeux

bleus, toute cette innocence pudique, quand elle voulait, faisant

contraste avec l'abominable fille qu'elle était au fond, de la

perversité la plus monstrueuse, avouée, affichée, telle qu'il en pousse

dans le terreau des grandes villes. On racontait sur ses goûts, sur ses

fantaisies, des choses extraordinaires. Les uns la disaient fille d'une

concierge, les autres d'un médecin. En tout cas, elle avait dû se faire

une instruction et une éducation, car elle ne manquait, à l'occasion, ni

d'esprit, ni de style, ni de tenue. Elle roulait dans les théâtres

depuis dix ans, applaudie pour sa beauté, et elle avait même fini par

obtenir de gentils succès, dans les rôles de jeunes filles très pures,

de jeunes femmes aimantes et persécutées. Mais, depuis qu'il était

question de son entrée à la Comédie-Française, pour y jouer le rôle de

Pauline, dans _Polyeucte_, des gens s'indignaient, d'autres s'égayaient,

tellement l'idée paraissait saugrenue, attentatoire à la majesté de la

tragédie classique. Elle, tranquille et têtue, voulait cette chose, et

la voulait bien, certaine de l'obtenir, avec l'insolence de la fille à

qui les hommes n'avaient jamais rien pu refuser.

Ce jour-là, dès trois heures, Gérard, qui ne savait comment tuer son

temps, avant d'aller attendre Eve, rue Matignon, avait eu l'idée de

monter patienter dans le voisinage, chez Silviane. Celle-ci était un

ancien caprice, il était resté un des intimes du petit hôtel, il s'y

oubliait même encore parfois, quand la jolie fille s'ennuyait. Mais il

venait de la trouver furieuse, et il était là, en simple ami, allongé

dans un des profonds fauteuils du salon vieil or, en train d'écouter sa

plainte. Elle, debout, en toilette blanche, toute blanche, comme Eve

était elle-même, au déjeuner, parlait avec passion, achevait de le

convaincre, gagné à tant de jeunesse et de beauté, la comparant

inconsciemment à l'autre, déjà las du rendez-vous qu'il attendait, et

envahi d'une telle paresse morale et physique, qu'il aurait préféré

demeurer au fond de ce fauteuil.

--Tu entends, Gérard, s'écria-t-elle enfin, en s'oubliant jusqu'à le

tutoyer, pas ça! je ne lui accorderai pas ça! tant qu'il ne m'apportera

pas ma nomination.

Le baron Duvillard entrait. Elle se fit tout de suite de glace, elle le

reçut en jeune reine offensée, qui attend des explications; tandis que

lui, prévoyant l'orage, apportant d'ailleurs des nouvelles désastreuses,

souriait, mal à l'aise. Elle était la tare, chez cet homme si solide et

si puissant encore, dans le déclin de sa race. Elle était aussi le

commencement de la justice et du châtiment, reprenant à mains pleines

l'or amassé, vengeant par ses cruautés ceux qui avaient froid et faim.

Et cela faisait pitié que de voir cet homme redouté, adulé, sous lequel

les Etats tremblaient, pâlir là d'inquiétude, se plier très humble,

retomber à l'enfance sénile et zézayante du désir.

--Ah! ma chère amie, si vous saviez comme j'ai couru! Un tas d'affaires

ennuyeuses, des entrepreneurs à voir, une grosse question de publicité à

régler. J'ai cru que jamais je ne pourrais vous venir baiser la main.

Il la lui baisa, mais elle laissa retomber son bras froid et

indifférent, elle se contentait de le regarder, attendant ce qu'il

avait à lui dire, l'embarrassant à un tel point, qu'il suait, bégayait,

ne trouvait plus les mots.

--Sans doute, je me suis aussi occupé de vous, je suis allé aux

Beaux-Arts, où l'on m'avait fait une promesse formelle... Oh! ils sont

toujours très chauds en votre faveur, aux Beaux-Arts!... Seulement,

imaginez-vous, c'est cet imbécile de ministre, ce Taboureau, un vieux

professeur de province, ignorant tout de notre Paris, qui s'est

formellement opposé à votre nomination, en disant que, lui régnant,

jamais vous ne débuteriez à la Comédie.

Elle ne dit qu'un mot, toute droite et rigide.

--Alors?

--Eh bien! alors, ma chère amie, que voulez-vous que je fasse?... On ne

peut pourtant pas renverser un ministère pour que vous jouiez Pauline.

--Pourquoi pas?

Il affecta de rire, mais sa face se congestionnait, tout son grand corps

s'agitait d'angoisse.

--Voyons, ma petite Silviane, ne vous entêtez pas. Vous êtes si

gentille, quand vous voulez... Lâchez donc l'idée de ce début. Vous-même

y risquez gros jeu, car quels seraient vos ennuis, si vous alliez

échouer. Vous pleureriez toutes les larmes de votre corps... Et puis,

vous pouvez me demander tant d'autres choses, que je serai si heureux de

vous donner. Allons, là, tout de suite, faites un souhait, et je le

réaliserai sur l'heure.

En plaisantant, il cherchait à lui reprendre les mains. Mais elle se

recula, très digne. Et elle le tutoya, comme elle avait tutoyé Gérard.

--Tu entends, mon cher, plus rien, pas ça! tant que je n'aurai pas joué

Pauline.

Il avait compris, c'était l'alcôve fermée, même les petits jeux, les

petits baisers sur la nuque défendus; et il la connaissait assez, pour

savoir avec quelle rigueur elle le sèvrerait. Sa gorge étranglée ne

laissa échapper qu'une sorte de grognement, tandis qu'il continuait à

vouloir prendre la chose en plaisanterie.

--Est-elle méchante aujourd'hui! reprit-il en se tournant vers Gérard.

Qu'est-ce que vous lui avez donc fait, pour que je la trouve dans un

état pareil?

Mais le jeune homme, qui se tenait coi, par crainte des éclaboussures,

resta mollement allongé, sans répondre.

Alors, la colère de Silviane déborda.

--Il m'a fait, qu'il m'a plainte d'être à la merci d'un homme tel que

vous, si égoïste, si insensible aux injures dont on m'abreuve. Est-ce

que vous ne devriez pas bondir d'indignation le premier? Est-ce que vous

n'auriez pas dû exiger mon entrée à la Comédie comme une réparation

d'honneur? Car, enfin, c'est un échec pour vous, et si l'on me juge

indigne, vous êtes atteint en même temps que moi... Alors, une fille,

n'est-ce pas? dites tout de suite que je suis une fille, qu'on chasse

des maisons qui se respectent!

Elle continua, en arriva aux gros mots, aux paroles abominables, qui

finissaient toujours par repousser sur ses lèvres si pures, dans la

colère. Vainement, le baron, sachant bien qu'une simple phrase de lui

amènerait un dégorgement plus fangeux, implorait-il du regard

l'intervention du comte. Celui-ci, dont le désir de paix les

réconciliait parfois, ne bougeait pas, trop somnolent pour s'en mêler.

Et, tout d'un coup, elle reprit le tutoiement, elle conclut, par son

coup de hache, coupant toute faveur:

--Enfin, mon cher, arrange-toi, fais-moi débuter, ou plus rien, tu

entends! pas même le bout de mon petit doigt!

--Bon! bon! murmura Duvillard, ricanant et désespéré, nous arrangerons

cela.

Mais, à ce moment, un domestique entra, disant que monsieur Dutheil

était en bas et demandait monsieur le baron dans le fumoir. Ce dernier

fut surpris, car Dutheil d'ordinaire montait comme chez lui. Puis, il

pensa que le député lui apportait sans doute, de la Chambre, des

nouvelles graves, qu'il désirait lui apprendre tout de suite, à part. Et

il suivit le domestique, laissant ensemble Gérard et Silviane.

Dans le fumoir, une pièce qui ouvrait directement sur le vestibule par

une baie, dont la portière était relevée, Pierre, debout, attendait avec

son compagnon, en regardant curieusement autour de lui. Ce qui le

frappait, c'était le recueillement presque religieux de cette entrée,

les lourdes draperies, les clartés mystiques des vitraux, les meubles

anciens baignant dans une ombre de chapelle, aux parfums épars de myrrhe

et d'encens. Très gai, Dutheil tapait du bout de sa canne, sur le divan

bas, lit d'amour autant que lit de repos.

--Hein? elle est joliment meublée. Oh! une fille qui sait son affaire!

Le baron entrait, encore bouleversé, l'air inquiet. Et, sans même

apercevoir le prêtre, il voulut savoir.

--Qu'ont-ils fait, là-bas? les nouvelles sont donc graves?

--Mège a interpellé, en demandant l'urgence, pour renverser Barroux.

Vous voyez d'ici son discours.

--Oui, oui! contre les bourgeois, contre moi, contre vous. C'est

toujours le même... Et alors?

--Alors, ma foi, l'urgence n'a pas été votée; mais Barroux, malgré une

très belle défense, n'a eu qu'une majorité de deux voix.

--Deux voix, fichtre! il est par terre, c'est un ministère Vignon pour

la semaine prochaine.

--Tout le monde le disait dans les couloirs.

Le baron, les sourcils froncés, comme s'il eût pesé ce qu'un tel

événement pouvait apporter au monde de bon ou de mauvais, eut un geste

mécontent.

--Un ministère Vignon... Diable! ce ne serait guère meilleur. Ces jeunes

démocrates s'avisent de poser pour la vertu, et ce ne serait pas encore

un ministère Vignon qui ferait entrer Silviane à la Comédie.

Il n'avait d'abord rien vu d'autre, dans la catastrophe dont tremblait

le monde politique. Aussi, le député ne put-il s'empêcher de laisser

percer sa propre anxiété.

--Eh bien! et nous autres là dedans, qu'est-ce que nous devenons?

Cette parole ramena Duvillard à la situation. Avec un nouveau geste,

superbe cette fois, il dit sa belle et insolente confiance.

--Nous autres, mais nous restons ce que nous sommes, nous n'avons jamais

été en péril, je pense! Ah! je suis bien tranquille, Sanier peut publier

sa fameuse liste, dans le cas où cela l'amuserait. Si nous n'avons pas

acheté depuis longtemps Sanier et sa liste, c'est que Barroux est un

parfait honnête homme, et que, moi, je n'aime pas jeter mon argent par

la fenêtre... Je vous répète que nous ne craignons rien.

Puis, comme il reconnaissait enfin l'abbé Froment, resté dans l'ombre,

Dutheil lui expliqua le service que celui-ci attendait de lui. Et, dans

l'émotion où il se trouvait, le coeur encore meurtri par la rigueur de

Silviane, il dut avoir le sourd espoir qu'une bonne action lui porterait

chance, il consentit immédiatement à s'entremettre, pour l'admission de

Laveuve. Ayant sorti de son carnet une carte de visite et un crayon, il

s'approcha de la fenêtre.

--Mais tout ce que vous voudrez, monsieur l'abbé, je serai bien heureux

d'être de moitié dans cette bonne oeuvre... Tenez! voici ce que

j'écris. «Ma chère amie, faites donc ce que monsieur l'abbé Froment

demande en faveur de ce malheureux, puisque notre ami Fonsègue n'attend

qu'un mot de vous pour agir.»

A ce moment, Pierre, par la baie ouverte, aperçut Gérard que Silviane

accompagnait, jusque dans le vestibule, calmée, curieuse sans doute de

savoir ce que Dutheil venait faire. Et l'apparition de la jeune femme le

frappa d'étonnement, tellement elle lui sembla simple et douce, dans sa

candeur immaculée de vierge. Jamais, au jardin de l'innocence, il

n'avait rêvé un lis d'une plus délicieuse et plus discrète floraison.

--Alors, continua Duvillard, si vous voulez remettre cette carte tout de

suite à ma femme, il faut que vous alliez chez madame la princesse de

Harth, où il y a une matinée.

--J'y allais, monsieur le baron.

--Très bien... Vous y trouverez certainement ma femme, elle doit y

conduire les enfants.

Il s'interrompit, il venait aussi d'apercevoir Gérard, qu'il appela.

--Dites donc, Gérard, ma femme a bien dit qu'elle allait à cette

matinée, vous êtes certain que monsieur l'abbé l'y trouvera?

Le jeune homme, qui se décidait à se rendre rue Matignon, pour y

attendre Eve, répondit très naturellement:

--Si monsieur l'abbé se dépêche, je crois bien qu'il l'y trouvera, car

elle doit y aller en effet, avant son essayage, chez Salmon.

Et il baisa la main de Silviane, il s'en alla, de son air de bel homme

indolent et sans malice, que le plaisir lui-même lassait.

Un peu gêné, Pierre dut se laisser présenter à la maîtresse de la maison

par Duvillard. Il s'inclina en silence, tandis qu'elle, muette aussi,

lui rendait son salut, avec une pudique réserve, un tact approprié à la

circonstance, dont aucune ingénue n'était alors capable, même à la

Comédie. Et, pendant que le baron accompagnait le prêtre jusqu'à la

porte, elle rentra dans le salon avec Dutheil. A peine derrière une

portière, il lui avait passé un bras à la taille, il voulait la baiser

aux lèvres. Mais elle se défendait encore, elle le savait si peu

sérieux, et puis il fallait auparavant qu'il se montrât gentil.

Lorsque Pierre, convaincu maintenant du succès, arriva devant l'hôtel de

la princesse de Harth, avenue Kléber, toujours avec sa voiture, il

retomba dans un grand embarras. L'avenue était obstruée d'équipages,

amenés par la matinée musicale, et la porte de l'hôtel, garnie d'une

sorte de tente de réception, aux lambrequins de velours rouge, lui parut

inabordable, tellement le flot des arrivants s'y pressait. Comment

allait-il pouvoir entrer? comment surtout, avec sa soutane, pourrait-il

voir la princesse et demander à entretenir un instant la baronne

Duvillard? Dans sa fièvre, il n'avait point songé à ces difficultés. Et

il prenait le parti de gagner la porte à pied, il se demandait de quelle

façon il se glisserait parmi la foule, inaperçu, lorsqu'une voix joyeuse

le fit se tourner.

--Eh! monsieur l'abbé, est-ce possible? voilà que je vous retrouve ici!

C'était le petit Massot. Lui allait partout, faisait dix spectacles en

un jour, séance parlementaire, enterrement, mariage, fête ou deuil

quelconque, lorsqu'il était en mal de chronique, ainsi qu'il disait.

--Comment! monsieur l'abbé, vous venez chez notre aimable princesse voir

danser les Mauritaines!

Et il se moquait, car ces Mauritaines étaient une troupe de six

danseuses espagnoles, qui faisaient alors courir tout Paris aux

Folies-Bergère, par la sensualité brûlante de leurs déhanchements. Le

ragoût était que ces filles réservaient pour les salons des danses plus

libres encore, d'un tel abandon charnel, qu'on ne les aurait

certainement pas autorisées dans un théâtre. Et le beau monde se ruait

chez les maîtresses de maison hardies, les excentriques, les étrangères,

telles que la princesse, qui ne reculaient devant aucune attraction.

Lorsque Pierre eut expliqué au petit Massot qu'il courait toujours pour

la même affaire, celui-ci, très obligeant, offrit tout de suite de le

piloter. Il connaissait le logis, il le fit passer par une porte de

derrière, l'amena par un couloir dans un coin du vestibule, à l'entrée

même du grand salon. De hautes plantes vertes garnissaient ce vestibule,

on était là à peu près caché.

--Ne bougez pas, mon cher abbé. Je vais, si je puis, vous déterrer la

princesse. Et vous saurez si la baronne Duvillard est arrivée déjà.

Ce qui surprenait Pierre, c'était l'hôtel entièrement clos, les fenêtres

fermées, les moindres fentes bouchées pour que le jour n'entrât pas, et

toutes les pièces flambant de lampes électriques, dans une intensité

surnaturelle de lumière. La chaleur était déjà très forte, des senteurs

violentes de fleurs et de femmes alourdissaient l'air. Et il semblait à

Pierre, aveuglé, étouffé, qu'il entrait dans l'au-delà luxurieux d'un de

ces antres de la chair, tel que le Paris du plaisir en réalise le rêve.

Maintenant, en se haussant sur la pointe des pieds, il distinguait, par

la porte ouverte du salon, les dos des femmes déjà assises, des rangées

de nuques blondes ou brunes. Sans doute, les Mauritaines dansaient une

première fois. Il ne les voyait pas, mais il pouvait suivre l'ardeur

lascive de leur danse, dans le frisson de toutes ces nuques, qui

s'agitaient comme sous un grand vent. Puis, ce furent des rires, une

tempête de bravos, tout un tumulte pâmé.

--Impossible de mettre la main sur la princesse, il faut que vous

attendiez un peu, revint dire Massot. J'ai rencontré Janzen, et il a

promis de me l'amener... Vous ne connaissez pas Janzen?

Et il se mit à commérer, par métier et par plaisir. La princesse était

une de ses bonnes amies. C'était lui qui avait rendu compte de sa

première soirée, l'année d'auparavant, lorsqu'elle avait débuté dans cet

hôtel, dès son installation à Paris. La vraie vérité sur son compte, il

la connaissait, autant qu'on pouvait la connaître. Riche, elle l'était

peut-être, car elle dépensait énormément. Mariée, elle avait dû l'être,

et à un véritable prince; sans doute même l'était-elle encore, malgré

son histoire de veuvage, car il semblait certain que son mari, d'une

beauté d'archange, voyageait avec une cantatrice. Mais quant à être une

bonne toquée, une folle, cela était hors de discussion, prouvé,

éclatant. Très intelligente d'ailleurs, elle avait des sautes

continuelles et brusques. Incapable d'un effort prolongé, elle allait

d'une curiosité à une autre, sans se fixer jamais. Et c'était ainsi

qu'après s'être occupée ardemment de peinture, elle venait de se

passionner pour la chimie. A présent, elle se laissait envahir par la

poésie.

--Alors, vous ne connaissez pas Janzen?... C'est Janzen qui l'a jetée

dans la chimie, dans l'étude des explosifs surtout; car, pour elle, vous

vous doutez bien que la chimie a l'unique intérêt d'être anarchique...

Elle, je la crois vraiment Autrichienne, bien qu'il faille en douter,

dès qu'elle affirme une chose. Quant à Janzen, il se dit Russe, mais il

doit être Allemand... Oh! l'homme le plus discret, le plus énigmatique,

sans logis, sans nom peut-être, un terrible monsieur au passé inconnu, à

la vie ignorée. Personnellement, j'ai des preuves qui me font penser

qu'il a participé à l'effroyable attentat de Barcelone. En tout cas,

voici près d'un an que je le rencontre à Paris, surveillé sans doute par

la police. Et rien ne m'ôtera de l'idée qu'il n'a consenti à être

l'amant de notre toquée de princesse, que pour dépister les agents. Il

affecte de vivre ici dans les fêtes, il y a introduit des gens

extraordinaires, des anarchistes de toutes nationalités et de tous

poils, tenez! un Raphanel, ce petit homme rond et gai, là-bas, un

Français celui-là, dont les compagnons feront bien de se méfier! un

Bergaz, un Espagnol, je crois, vague coulissier à la Bourse, dont

l'épaisse bouche de jouisseur est si inquiétante! et d'autres, et des

aventuriers, et des bandits, venus des quatre coins du monde!... Ah! les

colonies étrangères, quelques beaux noms sans tache, quelques grandes

fortunes réelles, et par-dessous quelle tourbe!

C'était le salon même de Rosemonde, des titres retentissants, de vrais

milliardaires, puis, dessous, le plus extravagant mélange des mensonges

et des bas-fonds internationaux. Et Pierre songeait à cet

internationalisme, à ce cosmopolitisme, au vol d'étrangers qui, de plus

en plus dense, s'abat sur Paris. Certainement, il y venait pour en

jouir, comme à une ville d'aventures et de joie, et il le pourrissait un

peu davantage. Etait-ce donc nécessaire, cette décomposition des grandes

cités qui ont gouverné le monde, cet afflux de toutes les passions, de

tous les désirs, de tous les assouvissements, ce terreau accumulé,

apporté du globe entier, où s'épanouit en beauté et en intelligence la

fleur de la civilisation?

Mais Janzen arrivait, un grand garçon maigre d'une trentaine d'années,

très blond, les yeux gris, pâles et durs, la barbe en pointe, les

cheveux bouclés et longs, allongeant encore le visage blême, comme noyé

de brume. Il parlait assez mal le français, à voix basse, sans un geste.

Et il dit que la princesse était introuvable, il venait de la chercher

partout. Peut-être, si quelqu'un lui avait déplu, était-elle montée

s'enfermer dans sa chambre et se coucher, laissant ses invités s'amuser

librement chez elle, à leur guise.

--Eh! la voici! dit tout d'un coup Massot.

Rosemonde était là, en effet, dans le vestibule, guettant, comme si elle

eût attendu quelqu'un. Petite, mince, plutôt étrange que jolie, avec son

visage fin, aux yeux vert de mer, au nez léger et frémissant, à la

bouche un peu forte et trop saignante, montrant d'admirables dents,

elle avait ce jour-là une robe bleu de ciel pailletée d'argent, des

bracelets d'argent, un cercle d'argent dans ses cheveux cendrés, dont la

toison pleuvait en boucles, en frisons, en mèches folles, comme envolée

sous un continuel coup de vent.

--Mais tout ce que vous voudrez! monsieur l'abbé, dit-elle à Pierre, dès

qu'elle connut le motif de sa démarche. Si on ne vous le prend pas à

notre Asile, votre vieillard, envoyez-le-moi donc, je le prends, moi! je

le coucherai ici quelque part.

Elle restait agitée, regardait toujours la porte. Et, quand le prêtre

lui demanda si madame la baronne Duvillard était arrivée déjà:

--Eh! non, cria-t-elle. Vous m'en voyez toute surprise. Elle doit amener

ses deux enfants... Hier, Hyacinthe m'a formellement promis de venir.

Son nouveau caprice était là. Si la passion de la chimie, en elle,

laissait place à un goût naissant pour la poésie décadente et

symbolique, c'était qu'elle avait, un soir, en causant occultisme avec

Hyacinthe, découvert en lui une extraordinaire beauté, la beauté astrale

de l'âme voyageuse de Néron. Du moins, disait-elle, les signes étaient

certains.

Brusquement, elle quitta Pierre.

--Ah! enfin, murmura-t-elle, soulagée, heureuse.

Et elle se précipita. Hyacinthe entrait avec sa soeur Camille. Mais,

dès le seuil, il venait de rencontrer l'ami pour lequel il venait, le

jeune lord Elson, un éphèbe languide et pâle, à la chevelure de fille;

et ce fut à peine s'il daigna remarquer l'accueil tendre de Rosemonde;

car il professait que la femme était une bête impure et basse,

salissante pour l'intelligence comme pour le corps. Désolée de cette

froideur, elle suivit les deux jeunes gens, elle rentra derrière eux

dans la vivante odeur, dans l'aveuglante fournaise du salon.

Massot avait eu l'obligeance d'arrêter Camille, pour l'amener à Pierre,

qui, dès les premiers mots, se désespéra.

--Comment! mademoiselle, madame votre mère ne vous a pas accompagnée

jusqu'ici?

La jeune fille, vêtue, à son habitude, d'une robe sombre, bleu paon,

était nerveuse, les yeux mauvais, la voix sifflante. Et, dans le

redressement rageur de sa petite taille, sa difformité s'accusait

davantage, l'épaule gauche plus haute que la droite.

--Non, elle n'a pas pu... Elle avait un essayage chez son couturier.

Nous nous sommes attardés à l'Exposition du Lis, elle nous a forcés de

la mettre à la porte de Salmon, en nous rendant ici.

C'était elle qui, habilement, avait fait traîner la visite, au Lis,

espérant encore empêcher le rendez-vous de sa mère, rue Matignon. Et sa

rage venait de l'aisance avec laquelle celle-ci s'était quand même

débarrassée d'elle, grâce à ce mensonge d'un essayage.

--Mais, dit Pierre ingénument, si j'allais tout de suite chez ce Salmon,

peut-être pourrais-je faire passer ma carte?

Elle eut un rire aigu, tant l'idée lui parut drôle.

--Oh! qui sait si vous l'y trouveriez! Elle avait un autre rendez-vous

pressé, elle y est sans doute déjà.

--Alors, mon Dieu! je vais l'attendre ici. Elle viendra sûrement vous y

chercher, n'est-ce pas?

--Nous chercher, oh! non! puisque je vous dis qu'elle a des affaires, un

autre rendez-vous très important. La voiture doit nous ramener seuls,

mon frère et moi.

Et sa douloureuse ironie s'empoisonnait d'une amertume croissante. Il ne

comprenait donc pas, ce prêtre, avec ses questions naïves, qui lui

retournaient le couteau dans le coeur! Il devait savoir pourtant,

puisque tout le monde savait.

--Ah! que je suis contrarié, reprit-il, si chagrin, en effet, que les

larmes lui en montaient aux yeux. C'est toujours pour ce pauvre vieil

homme, dont je m'occupe depuis ce matin. J'ai un mot de monsieur votre

père, et monsieur Gérard m'avait dit...

Là, il se troubla, il vit clair tout d'un coup, dans la divine

insouciance où il était du monde, l'esprit hanté de sa seule passion

charitable.

--Oui, je viens de revoir monsieur votre père avec monsieur de

Quinsac...

--Je sais, je sais, dit-elle, de son air souffrant et railleur de fille

qui n'ignorait rien. Eh bien! monsieur l'abbé, si vous êtes allé

relancer papa, et si vous avez un mot de lui pour maman, il faudra que

vous attendiez que maman ait fini son affaire... Elle est longue, des

fois. Vous pouvez venir à l'hôtel vers six heures, mais je doute que

vous la trouviez, pour peu que son affaire la retienne.

Ses yeux meurtriers luisaient, chacun de ses mots prenait une férocité

de moquerie affreuse, ainsi que des couteaux dont elle aurait voulu

trouer la gorge, si adorable encore, de sa mère. Jamais certainement

elle ne l'avait exécrée à ce point, dans l'envie de sa beauté, de sa

joie, du bonheur qu'elle goûtait à être aimée. Et son ironie, sortie de

ses lèvres de vierge, devant ce prêtre innocent, était comme un flot de

boue cachée, dont elle cherchait à la noyer.

Mais Rosemonde revint, fébrile, dans son éternel coup de vent. Elle

emmena Camille.

--Ah! ma chère, arrivez donc! Elles sont extraordinaires, délicieuses,

enivrantes!

Janzen et le petit Massot suivirent la princesse. Tous les hommes

accouraient des pièces voisines, se bousculaient, s'engouffraient dans

le salon, à la nouvelle que les Mauritaines venaient d'y reprendre leurs

danses. Cette fois, ce devait être le galop dont chuchotait Paris,

cette ruée frénétique où elles bondissaient, hennissaient comme des

cavales, sous le fouet du grand rut; car Pierre vit osciller et se

tordre les rangées de têtes, les nuques blondes, les nuques brunes, sur

lesquelles sembla passer un vent lourd. Fenêtres closes, l'incendie des

lampes électriques allumait un brasier, fumant d'une odeur de chair. Et

ce fut une pâmoison, des rires encore, des bravos, une volupté, une

débauche qui débordait.

Lorsque Pierre se retrouva sur le trottoir, il resta un moment ahuri,

les paupières battantes, étonné de retomber dans le plein jour. La demie

de quatre heures allait sonner, il avait près de deux heures à attendre,

avant de se présenter à l'hôtel de la rue Godot-de-Mauroy. Qu'allait-il

faire? Il paya son cocher, préférant descendre à pied les

Champs-Elysées, doucement, puisqu'il avait du temps à perdre. Cela,

peut-être, calmerait la fièvre qui lui brûlait les mains, dans cette

passion de charité qui, peu à peu, depuis le matin, l'avait envahi de

nouveau, à mesure qu'il rencontrait des obstacles, sans cesse

renaissants. Maintenant, il n'avait plus qu'une hâte, achever sa bonne

oeuvre, qu'il croyait enfin certaine. Et il s'efforçait d'attarder son

pas, de prendre une allure de promenade, le long de l'avenue magnifique,

que le clair soleil venait de sécher et qu'une foule égayait, sous le

ciel redevenu bleu, d'un bleu léger de printemps.

Près de deux heures à perdre, pendant que le misérable Laveuve, là-bas,

sur ses loques, dans son taudis glacé, agonisait. De brusques révoltes,

des flots d'irrésistible impatience, remontaient chez Pierre, le

secouaient d'un besoin de courir, de trouver à l'instant la baronne

Duvillard, pour obtenir d'elle l'ordre sauveur. Il se doutait bien

qu'elle était par là, dans une de ces rues discrètes, et quel trouble en

lui, quelle colère désolée d'avoir à attendre de la sorte, pour sauver

une existence, qu'elle eût fini cette affaire, dont sa fille parlait

avec des regards assassins! Il lui semblait entendre un craquement

formidable, la famille bourgeoise qui s'effondrait: le père chez une

fille, la mère aux bras d'un amant, le frère et la soeur sachant tout,

l'un glissant aux perversités imbéciles, l'autre enragée, rêvant de

voler cet amant à sa mère pour en faire un mari. Et les équipages

descendaient au grand trot la triomphale avenue, et la foule coulait

avec son luxe le long des contre-allées, et tout ce monde était joyeux

et superbe, sans paraître se douter qu'il y avait au bout, quelque part,

un gouffre béant, où ils allaient tous culbuter et s'anéantir.

Comme Pierre arrivait à la hauteur du Cirque d'été, il eut la surprise

de reconnaître de nouveau, sur un banc, Salvat. L'ouvrier devait être

venu là s'échouer, après bien des recherches vaines, terrassé par la

fatigue et la faim. Pourtant, sous son veston, on voyait toujours une

bosse, le morceau de pain, sans doute, qu'il rapportait au logis. Et,

adossé, les bras abandonnés, il regardait de ses yeux de rêve jouer de

tout petits enfants, qui, devant lui, faisaient laborieusement des tas

de sable, avec des pelles, puis qui, à coups de pied, les détruisaient.

Ses paupières rougies se mouillaient, un sourire d'une infinie douceur

était sur ses pauvres lèvres décolorées. Cette fois, Pierre, envahi

d'une inquiétude, voulut l'aborder, le questionner. Mais Salvat,

méfiant, se leva, s'en alla du côté du Cirque, dans lequel s'achevait un

concert; et il rôda devant la porte de ce monument de fête, où deux

mille heureux, entassés, écoutaient de la musique.

V

Comme il arrivait à la place de la Concorde, Pierre se rappela

brusquement le rendez-vous que l'abbé Rose lui avait donné, vers quatre

heures, à la Madeleine, et qu'il oubliait, au milieu de la fièvre de ses

démarches. Il était en retard, il hâta le pas, heureux de ce rendez-vous

qui allait l'occuper et le faire patienter.

Quand il entra dans l'église, il fut surpris d'y trouver la nuit tombée

presque entièrement. Quelques cierges seuls brûlaient, de grandes ombres

avaient envahi la nef; et, au milieu de ces demi-ténèbres, une voix très

haute, très claire, parlait d'un flot continu, sans qu'on distinguât

d'abord rien autre chose du nombreux auditoire, que la masse pâle et

confuse des têtes, immobiles d'attention. C'était monseigneur Martha,

qui, en chaire, achevait sa troisième conférence sur l'Esprit nouveau.

Les deux premières avaient eu un grand retentissement. Et tout Paris

était là, des femmes du monde, des hommes politiques, des écrivains,

séduits par l'art de l'orateur, une diction adroite et chaude, des

gestes amples de grand comédien.

Pierre ne voulut pas troubler cette attention recueillie, ce silence

frissonnant où sonnait seule la parole du prêtre. Et il attendit pour

chercher l'abbé Rose, il se tint debout près d'un pilier. Un reste de

jour, la lueur oblique et mourante d'une fenêtre éclairait justement le

conférencier, grand et fort dans la blancheur de son surplis, à peine

grisonnant, bien qu'il eût dépassé la cinquantaine. Il avait de beaux

traits, des yeux noirs et vifs, un nez plein d'autorité, un menton

surtout et une bouche du dessin le plus ferme. Mais ce qui frappait, ce

qui gagnait les coeurs, c'était l'effort de sympathie, l'expression

constante d'extrême amabilité, qui détendait et noyait l'impérieuse

autorité du visage.

Autrefois, Pierre l'avait connu curé de Sainte-Clotilde. Il devait être

d'origine italienne, né à Paris d'ailleurs, sorti de Saint-Sulpice avec

les meilleures notes, esprit très intelligent, très ambitieux, d'une

activité qui avait même commencé par inquiéter ses supérieurs. Puis,

nommé évêque de Persépolis, il avait disparu, était allé passer cinq ans

à Rome, dans des besognes restées obscures. Et, depuis son retour, il

émerveillait Paris par son heureuse propagande, s'occupant des affaires

les plus multiples, très aimé à l'archevêché, où il était devenu

tout-puissant. Mais surtout il s'employait, avec une miraculeuse

efficacité, à décupler les souscriptions pour l'achèvement de la

basilique du Sacré-Coeur. Rien ne lui coûtait, ni les voyages, ni les

conférences, ni les quêtes, ni les démarches chez les ministres, et

jusque chez les Juifs et les francs-maçons. Dans les derniers temps, il

avait encore élargi la sphère d'action où il opérait, il en était à

réconcilier la science avec le catholicisme, à rallier toute la France

chrétienne à la république, prêchant partout la politique de Léon XIII,

pour le triomphe définitif de l'Eglise.

Malgré les avances de cet homme influent et aimable, Pierre ne l'aimait

guère. Il ne lui gardait qu'une reconnaissance, celle d'avoir fait

nommer le bon abbé Rose vicaire à Saint-Pierre de Montmartre, sans doute

afin d'empêcher le scandale d'un vieux prêtre menacé d'être puni pour

s'être montré trop charitable. Et, à le retrouver, à l'entendre ainsi,

dans cette chaire retentissante de la Madeleine, poursuivant sa campagne

de conquête, il venait de le revoir, chez les Duvillard, au printemps

dernier, lorsqu'il y avait mené à bien, avec son ordinaire maîtrise, la

conversion d'Eve au catholicisme, son plus beau triomphe. Le baptême

avait eu lieu dans cette même église, une cérémonie d'une extraordinaire

pompe, un véritable gala, donné au public de tous les grands événements

parisiens. Gérard, agenouillé, était ému aux larmes; tandis que le baron

triomphait, en bon mari, heureux de voir la religion établir enfin

l'harmonie parfaite en son ménage. On racontait, dans les groupes, que

la famille d'Eve, le vieux Justus Steinberger, son père, n'était pas au

fond trop fâché de l'aventure, ricanant, disant qu'il connaissait assez

sa fille pour la souhaiter à son pire ennemi. En banque, il est des

valeurs qu'on aime à voir escompter chez les rivaux. Sans doute, avec

l'espoir entêté du triomphe de sa race, se consolant de l'échec de son

premier calcul, se disait-il qu'une femme comme Eve était un bon

dissolvant dans une famille chrétienne, dont l'action aiderait à faire

tomber aux mains juives tout l'argent et toute la puissance.

Mais la vision disparut, la voix de monseigneur Martha s'élevait avec

une ampleur croissante, célébrant, au milieu du frémissement de

l'auditoire, les bienfaits de l'esprit nouveau, qui allait enfin

pacifier la France, lui rendre son rang et sa force. Est-ce que, de

toutes parts, des signes certains n'annonçaient pas cette résurrection?

L'esprit nouveau, c'était le réveil de l'idéal, la protestation de l'âme

contre le bas matérialisme, le triomphe du spiritualisme sur la

littérature fangeuse; c'était aussi la science acceptée, mais remise en

sa place, réconciliée avec la foi, du moment qu'elle ne prétendait plus

empiéter sur le domaine sacré de celle-ci; et c'était encore la

démocratie accueillie paternellement, la république légitimée, reconnue

à son tour comme la bien-aimée fille de l'Eglise. Un souffle d'idylle

passait, l'Eglise ouvrait son coeur à tous ses enfants, il n'y aurait

plus que concorde et que joie, si le peuple, obéissant à l'esprit

nouveau, se donnait au maître d'amour comme il s'était donné à ses rois,

reconnaissait l'unique pouvoir de Dieu, souverain absolu des corps et

des âmes.

Maintenant, Pierre écoutait avec attention, et il se demandait où il

avait entendu déjà des paroles presque identiques. Et, brusquement, il

se souvint, il croyait de nouveau entendre, à Rome, monsignor Nani, dans

la dernière conversation qu'ils avaient eue ensemble. Il retrouvait là

le rêve d'un pape démocrate, lâchant les monarchies compromises,

s'efforçant de conquérir le peuple. Puisque César était abattu, le pape

ne pouvait-il réaliser l'ambition séculaire, être empereur et pontife,

le Dieu souverain, universel? C'était le rêve que lui-même, dans sa

naïveté humanitaire d'apôtre, avait fait autrefois, en écrivant sa _Rome

nouvelle_, et dont la Rome réelle l'avait si rudement guéri. Au fond,

simple politique d'hypocrite mensonge, et rien de plus, cette politique

de prêtre qui a les siècles pour elle, tenace, s'acharnant à la conquête

avec une extraordinaire souplesse, résolue à profiter de tout. Et quelle

évolution, l'Eglise venant à la science, aux démocraties, aux

républiques, convaincue qu'elle les dévorera, si on lui en laisse le

temps! Ah! oui, l'esprit nouveau, l'antique esprit de domination qui

sans cesse se renouvelle, toujours avec la même faim de vaincre et de

posséder le monde!

Parmi l'auditoire, Pierre croyait reconnaître certains des députés qu'il

avait vus à la Chambre. N'était-ce pas une créature de Monferrand, ce

grand monsieur à la barbe blonde, qui écoutait d'un air dévot? On disait

que Monferrand, autrefois mangeur de prêtres, était à présent en

coquetterie souriante avec le clergé. Toute une évolution sourde

commençait dans les sacristies, des mots d'ordre venus de Rome

couraient, il s'agissait de se rallier au gouvernement nouveau et de

l'absorber en l'envahissant. La France était toujours la fille aînée de

l'Eglise, la seule grande nation assez saine, assez forte, pour rétablir

un jour le pape en sa royauté temporelle. Il fallait donc l'avoir à soi,

elle méritait qu'on l'épousât, même républicaine. Dans cette lutte âpre

d'ambitions, entre diplomates, l'évêque se servait du ministre, qui

croyait avoir intérêt à s'appuyer sur l'évêque. Et qui des deux finirait

par manger l'autre? Et à quel rôle tombait la religion, arme électorale,

appoint de voix dans les majorités, raison décisive et secrète pour

obtenir ou pour conserver un portefeuille! La divine charité était

absente, une amertume noya le coeur de Pierre, au souvenir de la mort

récente du cardinal Bergerot, le dernier des grands saints, des purs

esprits de l'épiscopat français, où il ne semblait plus y avoir,

désormais, que des intrigants et des sots.

Cependant, la conférence s'achevait. Monseigneur Martha, dans une chaude

péroraison, qui évoquait la basilique du Sacré-Coeur, là-haut, sur le

mont sacré des Martyrs, dominant Paris du symbole sauveur de la croix,

montrait ce grand Paris redevenu chrétien, maître du monde, grâce à la

toute-puissance morale que lui donnait le divin souffle de l'esprit

nouveau. L'auditoire, ne pouvant applaudir, eut un murmure de

ravissement approbateur, heureux de cette fin miraculeuse, qui rassurait

les intérêts et les consciences. Puis, monseigneur Martha quitta

noblement la chaire, pendant qu'un grand bruit de chaises troublait la

paix noire de l'église, à peine éclairée par les quelques cierges,

luisant tels que les premières étoiles au ciel crépusculaire. Tout un

flot de foule, d'ombres vagues et chuchotantes, s'en alla. Seules, des

femmes restèrent, agenouillées et priant.

Pierre, immobile, se haussait, cherchait à reconnaître l'abbé Rose,

lorsqu'une main le toucha. C'était le vieux prêtre, qui l'avait aperçu

de loin.

--J'étais là-bas, près de la chaire, et je vous ai bien vu, mon cher

enfant. Seulement, j'ai préféré attendre, pour ne déranger personne...

Quel beau discours, comme monseigneur a parlé!

Il paraissait en effet très ému. Mais c'était de la tristesse qui

navrait sa bouche de bonté, ses yeux clairs d'enfant, dont le sourire

d'habitude éclairait sa douce figure ronde, toute blanche.

--J'avais peur que vous ne repartiez sans m'avoir vu, car j'avais une

chose à vous dire... Vous savez, ce pauvre vieil homme, près de qui je

vous ai envoyé ce matin, et auquel je vous ai prié de vous intéresser...

Eh bien! en rentrant chez moi, j'ai trouvé une dame qui m'apporte

parfois un peu d'argent pour mes pauvres. Alors, j'ai songé que les

trois francs que je vous avais remis, étaient vraiment un trop maigre

secours; et, comme cette pensée me tourmentait, ainsi qu'un remords, je

n'ai pas pu résister, je suis allé cet après-midi rue des Saules...

Il baissait la voix par respect, afin de ne pas troubler le profond

silence sépulcral de l'église. Une sourde honte aussi le rendait

bégayant, la honte d'être retombé dans son péché de charité imprudente,

aveugle, comme le lui reprochaient ses supérieurs. Il acheva très bas,

frissonnant.

--Alors, mon enfant, imaginez-vous ma peine... J'avais cinq francs à

remettre au pauvre homme, et je l'ai trouvé mort.

Pierre frémit, dans une brusque secousse. Il ne voulait pas comprendre.

--Comment, mort? Ce vieillard est mort, ce Laveuve est mort!

--Oui, je l'ai trouvé mort, oh! dans quelle affreuse misère! tel qu'une

vieille bête qui est allée finir sur un tas de loques, au fond d'un

trou. Aucun voisin ne l'avait assisté, il s'était simplement tourné vers

le mur. Et quelle nudité, quel froid! et quel abandon, quel déchirement

pour un pauvre être de partir ainsi, sans une caresse! Ah! mon coeur

en a bondi, et il en saigne encore!

Dans son saisissement, Pierre n'eut d'abord qu'un geste de révolte

contre l'imbécile cruauté sociale. Etait-ce donc le pain, laissé près de

ce malheureux, et que celui-ci avait achevé trop goulûment peut-être,

après de longs jours d'abstinence? N'était-ce pas plutôt le dénouement

fatal d'une existence finie, usée par le travail et les privations?

Qu'importait, d'ailleurs, la cause? La mort était venue, avait délivré

le misérable.

--Ce n'est pas lui que je plains, murmura-t-il enfin, c'est nous autres,

nous tous qui assistons à cela, qui sommes coupables de cette

abomination.

Mais, déjà, le bon abbé Rose se résignait, ne voulait que du pardon et

de l'espérance.

--Non, non! mon enfant, la rébellion est mauvaise. Si nous sommes tous

coupables, nous ne pouvons qu'implorer Dieu, pour qu'il oublie nos

fautes... Je vous avais donné rendez-vous ici, espérant une bonne

nouvelle, et c'est moi qui viens vous y apprendre cette chose

affreuse... Faisons pénitence, prions.

Et il s'agenouilla sur les dalles, près du pilier, derrière les femmes

qui étaient là en prière, noires, indistinctes dans l'ombre. Sa tête

blanche s'était courbée, il s'humilia longuement.

Mais Pierre ne pouvait prier, tant la révolte grondait en lui. Il ne

plia pas même les genoux, debout et frémissant. Son coeur était comme

broyé, ses yeux ardents n'avaient pas une larme. Laveuve mort, là-bas,

étendu sur son fumier de guenilles, les mains crispées, dans le désir

têtu de se retenir à sa vie de torture, pendant que lui, repris de sa

flamme de charité, brûlé d'un zèle d'apôtre, battait Paris afin de lui

trouver un lit propre et sauveur pour le soir! Ah! l'atroce ironie de

cela! Il devait être chez les Duvillard, dans le tiède salon bleu et

argent, pendant que le vieil homme mourait; et c'était pour ce misérable

mort qu'il avait couru ensuite à la Chambre, chez madame de Quinsac,

chez cette Silviane et chez cette Rosemonde; et c'était pour ce libéré

de la vie, cet évadé de la misère, qu'il avait fatigué les gens, troublé

les égoïsmes, inquiété la paix des uns, menacé les plaisirs des autres!

A quoi bon courir de la caverne parlementaire au froid salon où se

glaçait la poussière du passé, aller de la débauche bourgeoise à

l'extravagance cosmopolite, puisqu'on arrivait toujours trop tard,

sauvant les gens quand ils étaient morts? Quel ridicule, que de s'être

laissé embraser de nouveau par cette flambée de charité, un dernier

incendie dont il ne sentait plus en lui que la cendre! Cette fois, il se

crut mort lui-même, il n'était plus qu'un sépulcre vide.

Et tout cet affreux vide, ce néant qu'il avait éprouvé le matin, au

Sacré-Coeur, après sa messe, se creusait plus profond, désormais

insondable. Avec la charité illusoire, inutile, l'Evangile croulait, la

fin du Livre était prochaine. Après des siècles d'obstinées tentatives,

la rédemption par le Christ échouait, il fallait un autre salut au

monde, en face du besoin exaspéré de justice qui montait des peuples

dupés et misérables. Ils ne voulaient plus du paradis menteur dont on

berçait depuis si longtemps l'iniquité sociale, ils exigeaient qu'on

remît sur la terre la question du bonheur. Comment? par quel culte

nouveau? par quelle entente heureuse entre le sentiment du divin et la

nécessité d'honorer la vie, dans sa souveraineté et sa fécondité? Là

commençait l'angoisse, le problème torturant où il achevait de sombrer,

lui prêtre, avec ses voeux d'homme chaste et de ministre de l'absurde,

mis à l'écart des autres hommes.

Mais la constatation n'en était que plus redoutable: il cessa de croire

à l'efficacité de l'aumône, être charitable ne suffisait pas, il

s'agissait désormais d'être juste. Avant tout, être juste, et

l'effrayante misère disparaîtrait, sans qu'il fût besoin d'être

charitable. Certes, ce n'étaient pas les bons coeurs qui manquaient

dans ce Paris douloureux, les oeuvres de charité y pullulaient comme

les feuilles vertes aux premières tiédeurs du printemps. Il y en avait

pour tous les âges, pour tous les dangers, pour toutes les infortunes.

On secourait les enfants, avant qu'ils fussent nés, en s'inquiétant des

mères; puis, venaient les crèches, les orphelinats, prodigués aux

diverses classes; puis, après s'être occupé de l'adulte, on suivait

l'homme dans la vie, on s'empressait surtout dès qu'il vieillissait,

multipliant les Asiles, les Hospices, les Refuges. Et c'étaient encore

toutes les mains tendues aux abandonnés, aux déshérités, aux criminels

même, toutes sortes de Ligues pour protéger les faibles, de Sociétés

pour prévenir les crimes, de Maisons pour recueillir les repentirs.

Propagation du bien, patronage, sauvetage, assistance, union, il aurait

fallu des pages et des pages, si l'on avait voulu énumérer seulement

cette extraordinaire végétation de la charité qui pousse entre les pavés

de Paris, dans un bel élan, où la bonté d'âme se mêle à la vanité

mondaine. Qu'importait d'ailleurs? la charité rachetait, purifiait tout.

Mais quel terrible argument, l'inutilité absolue, dérisoire, de cette

charité! Après tant de siècles de charité chrétienne, pas une plaie ne

s'était fermée, la misère n'avait fait que grandir, que s'envenimer

jusqu'à la rage. Le mal, aggravé sans cesse, arrivait à ne pouvoir être

toléré un jour de plus, du moment que l'injustice sociale n'en était ni

guérie, ni même diminuée. Et, du reste, ne suffisait-il pas qu'un

vieillard mourût de froid et de faim, pour que s'effondrât l'échafaudage

d'une société bâtie sur l'aumône? Une seule victime, et cette société

était condamnée.

Pierre sentit un tel flot d'amertume déborder en lui, qu'il ne put

rester davantage dans cette église, où l'ombre lente continuait à

pleuvoir, noyant les sanctuaires, les grands Christs pâles, cloués sur

les croix. Tout allait sombrer, et il n'entendait plus que le murmure

mourant des prières, une plainte des femmes qui priaient là,

agenouillées, disparues au fond des ténèbres.

Cependant, il hésitait à s'éloigner, sans dire un mot à l'abbé Rose,

dont l'imploration de foi naïve s'en remettait au bon vouloir de

l'invisible, pour la félicité et la paix des hommes. Il craignait de le

déranger, il se décidait à partir, lorsque l'abbé, de lui-même, releva

la tête.

--Ah! mon enfant, qu'il est difficile d'être bon, sagement! Monseigneur

Martha m'a encore grondé, et sans Dieu qui me pardonne, je tremblerais

pour mon salut.

Un instant, Pierre s'arrêta sous le portique de la Madeleine, en haut du

vaste perron qui domine la place, par-dessus les grilles. Devant lui, il

avait la rue Royale qui s'enfonçait, jusqu'aux étendues de la place de

la Concorde, où s'érigeaient l'obélisque et les deux fontaines

jaillissantes; et, plus loin encore, la colonnade pâlie de la Chambre

des députés fermait l'horizon. C'était une perspective d'une souveraine

grandeur, sous le ciel clair, envahi par le lent crépuscule, qui

élargissait les voies, reculait les monuments, leur donnait l'au-delà

tremblant et envolé du rêve. Aucune ville au monde n'avait ce décor de

faste chimérique et de grandiose magnificence, à l'heure vague où la

nuit commençante apporte aux villes un air de songe, l'infini de

l'immensité humaine.

Immobile, hésitant en face de ces espaces qui s'ouvraient, Pierre se

demandait avec détresse où il allait maintenant, dans le brusque

écroulement de tout ce qu'il avait passionnément voulu depuis le matin.

Etait-ce donc toujours à l'hôtel Duvillard qu'il se rendait, rue

Godot-de-Mauroy? Il ne savait plus. Puis, l'irritant souvenir revenait,

avec sa cruelle ironie. A quoi bon, puisque Laveuve était mort? à quoi

bon tuer le temps, battre le pavé, pour attendre six heures? L'idée

qu'il avait une demeure, que le plus simple était d'y rentrer, ne se

présentait même pas à son esprit. Il lui semblait qu'une chose

considérable lui restait à faire, sans qu'il lui fût possible de dire

laquelle. C'était partout et très loin, si confus, si pénible, qu'il n'y

arriverait certainement jamais. Et, les pieds lourds, le crâne empli de

tumulte, il descendit le perron, il s'entêta un moment à parcourir le

marché aux fleurs, un marché de fin d'hiver, où les premières azalées

s'épanouissaient frileusement. Des femmes achetaient des violettes et

des roses de Nice. Il les regarda, comme s'il se fût intéressé à ce luxe

embaumé, tendre et délicat. Puis, il en eut une soudaine horreur, et il

s'en alla, il s'engagea sur les boulevards.

Là, Pierre marcha devant lui, sans savoir où, sans savoir pourquoi.

L'ombre qui tombait, le surprenait, ainsi qu'un phénomène inattendu. Il

avait levé les yeux vers le ciel, il s'étonnait de le voir pâlir, très

doux, rayé à l'infini par les minces tuyaux noirs des cheminées; et

c'était aussi pour lui une singularité que de découvrir, à tous les

balcons, les grandes lettres d'or des enseignes, dans lesquelles se

mourait le jour. Jamais il n'avait remarqué le bariolage des façades,

les glaces peintes, les stores, les trophées, les affiches violentes,

les magasins magnifiques, d'une indiscrétion de salons et d'alcôves,

ouverts à la pleine lumière. Puis, sur la chaussée, le long des

trottoirs, entre les colonnes et les kiosques, bleus, rouges, jaunes,

quel encombrement, quelle cohue extraordinaire! Les voitures roulaient

avec un grondement de fleuve; et, de toutes parts, la houle des fiacres

était sillonnée par les manoeuvres lourdes des grands omnibus,

semblables à d'éclatants vaisseaux de haut bord; tandis que le flot des

piétons ruisselait sans cesse, des deux côtés, à l'infini, et jusque

parmi les roues, dans une hâte conquérante de fourmilière en révolution.

D'où sortait tout ce monde? où allaient toutes ces voitures? Quelle

stupeur et quelle angoisse!

Et Pierre marchait toujours devant lui, machinal, emporté par sa noire

rêverie. La nuit venait, on allumait les premiers becs de gaz, c'était

l'entre chien et loup de Paris, l'heure où les ténèbres ne sont pas

encore, où les globes électriques flamboient dans le jour qui va

s'éteindre. De tous côtés, les étincelles des lampes luisaient, les

magasins éclairaient leurs vitrines. Bientôt, les boulevards allaient

charrier les étoiles vives des voitures, ainsi qu'une voie lactée en

marche, entre les deux trottoirs incendiés par les lanternes, les

rampes, les girandoles, un luxe aveuglant de plein soleil. Et, dans les

cris des cochers, dans la bousculade des piétons, grondait la hâte

dernière du Paris des affaires et des passions, la lutte sans merci pour

l'amour et pour l'argent. La dure journée était faite, le Paris du

plaisir s'illuminait, commençait la nuit de fête. Les cafés, les

marchands de vin, les restaurants braisillaient, étalaient, derrière les

hautes glaces sans tain, leurs comptoirs de métal clair, leurs petites

tables blanches, la tentation des beaux fruits et des paniers d'huîtres,

à leurs portes. Et ce Paris qui s'éveillait ainsi, aux premiers becs de

gaz, était pris déjà d'une gaieté de jouissance, cédant à l'appétit

déchaîné de tout ce qui s'achète.

Mais Pierre manqua d'être renversé. Un troupeau de crieurs débouchait,

se lançait au travers de la foule, en criant les journaux du soir. Une

nouvelle édition de la Voix du Peuple, surtout, faisait un vacarme

assourdissant, dominant le bruit des roues. Des voix rauques jetaient,

reprenaient le cri, à intervalles réguliers: «Demandez _la Voix du

Peuple_, le nouveau scandale des Chemins de fer africains, l'échec du

ministère, les trente-deux vendus de la Chambre et du Sénat!» Et, sur

les exemplaires du journal, agités comme des étendards, se lisaient ces

titres, en caractères énormes. La foule continuait à galoper, sans

prêter grande attention, habituée à cette boue, saturée d'infamie.

Quelques hommes s'arrêtaient, achetaient le journal, pendant que des

filles, descendues en quête d'un dîner, traînaient leurs jupes,

attendaient l'amant de hasard, en interrogeant du coin de l'oeil la

terrasse des cafés. Et ce cri déshonorant des journaux, ce cri qui

souillait et souffletait, semblait être le glas dernier de la journée,

sonnant les funérailles de la nation, au début de la nuit de plaisir qui

commençait.

Alors, Pierre se souvint une fois encore de sa matinée, de cette

effrayante maison de la rue des Saules, où s'entassaient tant de misère

et tant de souffrance. Il revit la cour fangeuse comme un cloaque, les

escaliers nauséabonds, les logements sordides, glacés, et nus, des

familles se disputant des pâtées dont n'auraient pas voulu les chiens

errants, des mères aux mamelles taries promenant des poupons qui

hurlaient, des vieux tombés dans des coins ainsi que des bêtes,

agonisant de faim dans l'ordure. Et puis, ce fut encore sa journée, la

magnificence, la quiétude, la joie des salons qu'il avait traversés,

tout l'éclat insolent du Paris financier, du Paris politique et mondain.

Et il aboutissait enfin, au crépuscule, à ce Paris Gomorrhe, à ce Paris

Sodome, s'allumant pour la nuit, pour les abominations de cette nuit

complice, dont la cendre fine, peu à peu, noyait l'océan des toitures.

Et l'exécrable monstruosité de cela clamait sous le ciel pâle, où

scintillaient les premières étoiles, pures et tremblantes.

Pierre eut un grand frisson devant cet amas des iniquités et des

douleurs, tout ce qui se passait en bas dans la misère et dans le crime,

tout ce qui se passait en haut dans la richesse et dans le vice. La

bourgeoisie, au pouvoir, ne voulait rien lâcher de la souveraineté

conquise, volée tout entière, tandis que le peuple, l'éternelle dupe, le

grand muet, serrait les poings, grondait en réclamant sa légitime part.

Et c'était cette injustice affreuse qui emplissait de colère l'ombre

naissante. De quel nuage, aux flancs de ténèbres, la foudre allait-elle

tomber? Il l'attendait depuis des années déjà, cette foudre vengeresse

que de sourds fracas annonçaient, de tous les points de l'horizon. S'il

avait écrit un livre de candeur et d'espoir, s'il était allé innocemment

à Rome, c'était pour en conjurer l'effroyable éclat. Mais toute

espérance était morte en son coeur, il sentait la foudre inévitable,

rien désormais ne pouvait retarder la catastrophe. Jamais encore il ne

l'avait sentie si prochaine, dans l'impudence heureuse des uns, dans la

détresse exaspérée des autres. Et elle s'amassait, et elle allait

sûrement éclater au-dessus de ce Paris de rut et de bravade, qui, le

soir venu, attisait sa fournaise.

Au moment où il arrivait à la place de l'Opéra, Pierre, brisé de

fatigue, éperdu, leva les yeux. Où était-il donc? Le coeur de la

grande ville semblait battre là, dans la vaste étendue de ce carrefour,

comme si le sang des quartiers lointains eût afflué de tous les côtés,

par de triomphales avenues. Il regarda se perdre à l'horizon les trouées

de l'avenue de l'Opéra, des rues du Quatre-Septembre et de la Paix,

claires encore d'un reste de jour, déjà étoilées d'un fourmillement

d'étincelles. Le boulevard traversait la place du torrent de sa

circulation, où venaient se heurter les afflux des rues voisines, en de

continuels remous, qui faisaient de ce point le gouffre le plus

dangereux du monde. Vainement les gardiens de la paix tâchaient de

mettre là quelque prudence, le flot des piétons débordait quand même,

les roues s'enchevêtraient, les chevaux se cabraient, au milieu du bruit

de marée humaine, aussi haute, aussi incessante que la voix de tempête

d'un Océan. Puis, c'était la masse isolée de l'Opéra, peu à peu noyé

d'ombre, énorme et mystérieux, tel qu'un symbole, et dont l'Apollon,

porteur de lyre, tout en haut, gardait un dernier reflet de lumière,

dans le ciel blême. Et toutes les fenêtres des façades s'éclairaient,

une allégresse naissait de ces milliers de lampes qui étincelaient une à

une, un besoin de détente universelle, de libre assouvissement

s'épandait avec l'ombre croissante, tandis que, de loin en loin, les

globes électriques éclataient comme les lunes des nuits claires de

Paris.

Pourquoi donc se trouvait-il là? Pierre s'interrogeait, irrité et béant.

Puisque Laveuve était mort, il n'avait qu'à rentrer chez lui, qu'à se

terrer dans son coin, porte et fenêtres closes, comme un être désormais

inutile, sans croyance, sans espérance, n'attendant plus que

l'anéantissement final. La course était longue, de la place de l'Opéra à

sa petite maison de Neuilly. Malgré l'écrasement de sa lassitude, il ne

voulut point prendre de voiture, il revint sur ses pas, retourna vers la

Madeleine, se replongea parmi la bousculade des trottoirs, au milieu de

l'assourdissement de la chaussée, avec l'âpre désir d'aggraver sa plaie,

de se saturer de révolte et de colère. N'était-il donc pas au coin de

cette rue, au bout de ce boulevard, le gouffre attendu, où devait

crouler ce monde pourri, dont il entendait craquer la vieille société, à

chaque pas?

Lorsqu'il voulut traverser la rue Scribe, un encombrement l'arrêta.

Devant un café luxueux, deux grands diables, mal vêtus, fort sales,

criaient alternativement _la Voix du Peuple_, les scandales, les vendus

de la Chambre et du Sénat, d'une telle voix de cuivre fêlé, que les

passants s'attroupaient. Et, là, il eut de nouveau la surprise de

reconnaître Salvat, dans un homme hésitant, errant, qui, après avoir

écouté, s'était approché du grand café, pour regarder à travers les

glaces. Cette fois, cette rencontre le frappa, l'emplit d'un soupçon,

au point qu'il s'arrêta lui aussi, résolu à l'observer. Il ne pouvait

croire qu'il allait le voir entrer, s'asseoir à une des petites tables,

sous la gaieté tiède des lampes, lui d'aspect si misérable, avec ce

morceau de pain qui faisait bosse sous le vieux veston en loques. Un

instant, il attendit. Puis, il le vit simplement qui s'éloignait d'un

pas brisé, ralenti, comme si le café, presque vide, ne lui eût pas

convenu. Que cherchait-il donc, où courait-il, depuis le matin, dans

cette chasse solitaire et sauvage, lancé de la sorte au travers du Paris

de la richesse et de la joie, avec sa faim qui lui battait les talons?

Il ne se traînait plus que difficilement, il paraissait à bout de

volonté et d'énergie. L'air vaincu, il s'approcha d'un kiosque, s'adossa

un moment. Et il se redressa, et il marcha encore, cherchant toujours.

Alors, un incident se produisit qui acheva d'émotionner Pierre. Un homme

grand et fort, débouchant de la rue Caumartin, venait d'apercevoir et

d'aborder Salvat. Et le prêtre, après une hésitation, reconnut son frère

Guillaume, au moment où il serrait sans honte la main de l'ouvrier.

C'était bien lui, avec ses épais cheveux taillés en brosse, d'une

blancheur de neige, malgré ses quarante-sept ans à peine. Il avait gardé

ses grosses moustaches très brunes, sans un fil d'argent, ce qui donnait

toute une vie énergique à sa grande face, au front haut, en forme de

tour. Il tenait de son père ce front de logique et de raison

inexpugnables, que Pierre avait lui aussi. Mais le bas du visage de

l'aîné était plus solide, le nez plus fort, le menton carré, la bouche

large, au dessin ferme. Une cicatrice pâle, une blessure ancienne

balafrait la tempe gauche. Et cette physionomie très grave, rude et

fermée, au premier aspect, s'éclairait d'une mâle bonté, lorsqu'un

sourire découvrait les dents, restées très blanches.

Pierre se rappela ce que madame Théodore lui avait conté le matin. Son

frère Guillaume, touché de tant de misère, s'était arrangé pour occuper

chez lui Salvat pendant quelques jours. Et cela expliquait l'air

d'intérêt avec lequel il semblait le questionner, tandis que le

mécanicien, l'air troublé de la rencontre, piétinait, comme ayant hâte

de reprendre sa course dolente. Un moment, Guillaume parut s'apercevoir

de ce trouble, des réponses sans doute embarrassées qu'il obtenait.

Cependant, il quitta l'ouvrier. Mais, presque tout de suite, il se

retourna, il le regarda s'éloigner de son allure harassée et têtue, au

travers de la foule. Et les réflexions qu'il fit alors durent être bien

graves et bien pressantes, car il se décida tout d'un coup à revenir sur

ses pas, à le suivre de loin, comme pour s'assurer de la direction qu'il

prenait.

Gagné par une inquiétude croissante, Pierre avait regardé la scène.

L'attente nerveuse où il était d'un grand malheur indéterminé, le

soupçon où venaient de le jeter les rencontres successives,

inexplicables de Salvat, la surprise de voir maintenant son frère mêlé à

l'aventure, l'avaient envahi tout entier d'un besoin de savoir,

d'assister, d'empêcher peut-être. Il n'hésita pas, lui-même suivit les

deux hommes, prudemment.

Ce fut pour lui un émoi nouveau, lorsque Salvat, puis son frère

Guillaume, tournèrent brusquement dans la rue Godot-de-Mauroy. Quel

destin le ramenait dans cette rue, où il avait eu la hâte fiévreuse de

revenir, d'où la mort de Laveuve l'avait seule écarté? Et son

saisissement grandit encore, lorsque, après l'avoir perdu un instant, il

retrouva Salvat debout sur le trottoir, en face de l'hôtel Duvillard, à

la place même où, le matin, il avait cru le reconnaître. Justement, la

porte cochère de l'hôtel était grande ouverte, à la suite d'une

réparation du pavé, sous le porche; et, les ouvriers partis, ce vaste

porche demeurait béant, empli par la nuit qui tombait. La rue étroite,

à côté du boulevard étincelant, se noyait d'une ombre bleue, que les

becs de gaz piquaient de rares étoiles. Des femmes passèrent, qui

obligèrent Salvat à descendre du trottoir. Mais il y remonta, il alluma

un bout de cigare, quelque reste ramassé sous les tables d'un café, et

il reprit sa faction, immobile en face de l'hôtel, patientant.

Agité de pensées obscures, Pierre s'effrayait, se demandait s'il ne

devait pas aborder cet homme. Ce qui l'arrêtait, c'était la présence de

son frère, qu'il avait vu s'embusquer sous une porte voisine, guettant,

prêt à intervenir lui aussi. Et il se contentait de ne pas perdre des

yeux Salvat, toujours à l'affût, le regard sur le porche, ne le

détournant que pour le porter vers le boulevard, comme s'il eût attendu

quelqu'un ou quelque chose, qui devait arriver par là. En effet, le

landau des Duvillard parut enfin, avec son cocher et son valet de pied

en livrée gros vert et or, un landau très correctement attelé de deux

grands carrossiers superbes.

Contrairement à l'habitude, la voiture qui, à cette heure, ramenait la

mère ou le père, n'était occupée, ce soir-là, que par les deux enfants,

Camille et Hyacinthe. Ils revenaient de la matinée de la princesse de

Harth, et ils causaient librement, avec la tranquille impudeur dont ils

essayaient de s'étonner.

--Les femmes me dégoûtent. Et leur odeur, ah! la peste! Et cette

abomination de l'enfant qu'on risque toujours avec elles!

--Bah! mon cher, elles valent bien ton George Elson, cette fille

manquée. D'ailleurs, tu te vantes, et tu as tort de ne pas t'arranger

avec la princesse, puisqu'elle en meurt d'envie.

--Ah! la princesse, en voilà encore une qui m'assomme!

Hyacinthe en était à la négation des sexes, à la pose alanguie du

renoncement universel. Mais Camille, frémissante, irritée, parlait dans

une fièvre mauvaise. Après un silence, elle reprit:

--Tu sais que maman est là-bas, avec lui.

Elle n'avait pas besoin de préciser davantage, son frère comprenait, car

ils parlaient souvent de cette chose, en toute liberté.

--Son essayage chez Salmon, hein? la bête d'histoire!... Elle a filé par

l'autre porte, elle est avec lui.

--Qu'est-ce que ça te fiche, qu'elle soit avec le bon ami Gérard?

demanda paisiblement Hyacinthe.

Puis, en la sentant bondir sur la banquette:

--Tu l'aimes donc toujours, tu le veux?

--Oh! oui, je le veux, et je l'aurai!

Elle avait mis dans ce cri toute sa rage jalouse de fille laide, toute

sa souffrance d'être délaissée, de savoir sa mère, si belle encore, en

train de lui voler son plaisir.

--Tu l'auras, tu l'auras, reprit Hyacinthe, heureux de torturer un peu

sa soeur, qu'il redoutait, tu l'auras, s'il veut bien se donner... Il

ne t'aime pas.

--Il m'aime! reprit furieusement Camille. Il est gentil avec moi, ça me

suffit.

Il eut peur de son regard noir, de ses petites mains d'infirme qui se

crispaient comme des griffes. Puis, après un silence:

--Et papa, qu'est-ce qu'il dit?

--Oh! papa, pourvu que, de quatre à six, il soit chez l'autre.

Hyacinthe se mit à rire. C'était ce qu'ils appelaient entre eux le petit

goûter de papa. Et Camille s'en égayait gentiment, excepté les jours où

maman, elle aussi, goûtait dehors.

Le landau fermé était entré dans la rue, et il s'approchait au trot

sonore des deux grands carrossiers. A cette minute, une petite blonde de

seize à dix-huit ans, un trottin de modiste, qui avait au bras un large

carton, traversa vivement, pour entrer sous la porte avant la voiture.

Elle apportait un chapeau à la baronne, elle avait musé tout le long du

boulevard, avec ses yeux d'un bleu de pervenche, son nez rose, sa bouche

qui riait toujours, dans le plus adorable des petits visages qu'on pût

voir. Et ce fut à ce moment, après un dernier coup d'oeil vers le

landau, que Salvat, d'un bond, pénétra sous le porche. Presque aussitôt,

il reparut, il jeta au ruisseau son bout de cigare allumé; et, sans

courir, il s'en alla, il s'effaça, au fond des ténèbres vagues de la

rue.

Alors, que se passa-t-il? Plus tard, Pierre se souvint qu'un camion du

chemin de fer de l'Ouest s'était mis en travers, arrêtant, attardant une

minute le landau, tandis que le trottin disparaissait sous la porte. Il

avait vu, avec un serrement de coeur inexprimable, son frère Guillaume

s'élancer à son tour, entrer dans l'hôtel, comme sous le coup d'une

révélation, d'une certitude brusque. Lui, sans comprendre nettement,

sentait l'approche de l'effroyable chose. Mais, voulant courir, voulant

crier, il était cloué sur le trottoir, il avait la gorge serrée par une

main de plomb. Soudainement, ce fut le grondement de la foudre, une

explosion formidable, comme si la terre s'ouvrait, comme si l'hôtel

foudroyé s'anéantissait. Toutes les vitres des maisons voisines

éclatèrent, tombèrent avec un bruit retentissant de grêle. Une flamme

d'enfer avait embrasé un instant la rue, la poussière et la fumée furent

telles, que les quelques passants aveuglés hurlèrent d'épouvante, dans

le saisissement de cette fournaise où ils croyaient culbuter.

Et Pierre, alors, fut illuminé par cet éclair. Il revit la bombe

gonflant le sac à outils, que le chômage faisait vide et inutile. Il la

revit sous le veston en loques, cette bosse qu'il avait prise pour un

morceau de pain ramassé contre une borne, rapporté au logis, à la femme

et à l'enfant. Après avoir couru, menacé tout le Paris heureux, elle

venait de flamber là, d'éclater telle que le tonnerre, à ce seuil de la

bourgeoisie souveraine, maîtresse de l'or. Lui, à ce moment, ne pensa

qu'à son frère Guillaume, se jeta sous ce porche où semblait s'être

ouverte une bouche de volcan. Et, d'abord, il ne distingua rien, la

fumée âcre noyait tout. Puis, il aperçut les murs fendus, l'étage

supérieur éventré, le pavé défoncé, semé de décombres. Dehors, le landau

qui allait entrer, n'avait rien eu, ni un cheval atteint, ni même la

caisse éraflée par un projectile. Mais, étalée sur le dos, la jeune

fille, le petit trottin blond et joli gisait, le ventre ouvert, avec son

fin visage intact, les yeux clairs, le sourire étonné, dans le coup de

foudre de la catastrophe; tandis que, tombé près d'elle, le carton, dont

le couvercle s'était détaché simplement, avait laissé rouler le chapeau,

un chapeau rose très fragile, resté charmant en sa fleur.

Guillaume, par un prodige, était vivant, debout déjà. Seule, sa main

gauche ruisselait de sang, des éclats qui lui avaient déchiré le

poignet. Il avait eu les moustaches brûlées, et l'explosion, en le

renversant, l'avait ébranlé et meurtri à un tel point, qu'il grelottait

de tout son être, comme dans un grand froid. Pourtant, il reconnut son

frère, sans même s'étonner de le voir là, ainsi qu'il arrive après les

désastres, où l'inexpliqué devient providentiel. Ce frère, perdu de vue

depuis si longtemps, était là naturellement, parce qu'il fallait qu'il y

fût. Et il lui cria tout de suite, dans le frisson fou qui l'agitait:

--Emmène-moi, emmène-moi!... Chez toi, à Neuilly, oh! emmène-moi!

Puis, pour toute explication, parlant de Salvat:

--Je me doutais bien qu'il m'avait volé une cartouche, une seule

heureusement, sans quoi le quartier aurait sauté... Ah! le malheureux!

je n'ai pu arriver à temps pour mettre le pied sur la mèche.

Avec une lucidité parfaite, telle que la donne parfois le danger,

Pierre, sans parler, sans perdre une seconde, se souvint que l'hôtel

avait une sortie par derrière, rue Vignon. Il venait de comprendre le

grave péril où son frère serait, s'il se trouvait mêlé à cette affaire.

Vivement, quand il l'eut emmené, dans l'ombre de la rue Vignon, il lui

noua son mouchoir autour du poignet, qu'il lui fit cacher ensuite sous

son veston, contre sa poitrine.

--Emmène-moi, répétait Guillaume hanté et grelottant, chez toi, à

Neuilly... Pas chez moi.

--Oui, oui, sois tranquille. Tiens! attends là un instant, je vais

arrêter une voiture.

Il l'avait ramené sur le boulevard, dans sa hâte de trouver un fiacre.

Mais le tonnerre de l'explosion bouleversait le quartier, les chevaux se

cabraient, des gens galopaient au hasard, pris de démence. Et des agents

étaient accourus, une foule se ruait, encombrait déjà l'entrée de la rue

Godot-de-Mauroy, noire comme un gouffre, les lumières s'étant toutes

éteintes; tandis que, sur le boulevard, un crieur de _la Voix du Peuple_

s'entêtait à clamer le nouveau scandale des Chemins de fer africains,

les trente-deux vendus de la Chambre et du Sénat, la chute prochaine du

ministère.

Pierre, enfin, arrêtait un fiacre, lorsqu'il entendit un passant qui

courait, dire à un autre:

--Le ministère, ah bien! voilà une bombe qui le raccommode!

Les deux frères montèrent dans la voiture, qui les emmena. Et, au-dessus

de Paris grondant, la nuit noire s'était faite, une nuit sans pardon où

les étoiles sombraient, sous la brume de crimes et de colère montée des

toitures. Le grand cri de justice passait, dans le bruit d'ailes

terrifiant que Sodome et Gomorrhe avaient entendu venir, de toutes les

ténèbres de l'horizon.

Paris(#34451) · 第 15 / 41 题