Quand l'abbé Froment voulut entrer au Palais-Bourbon, il réfléchit qu'il
n'avait pas de carte; et il allait se décider à faire demander
simplement Fonsègue, bien qu'il ne fût pas connu de lui, lorsque, dans
le vestibule, il aperçut Mège, le député collectiviste, avec lequel il
s'était lié, autrefois, pendant ses journées de charité militante, à
travers la misère du quartier de Charonne.
--Tiens! vous ici? Vous ne venez pas nous évangéliser?
--Non, je viens voir monsieur Fonsègue pour une affaire pressée, un
malheureux qui ne peut attendre.
--Fonsègue, je ne sais pas s'il est arrivé... Attendez.
Et, arrêtant un jeune homme qui passait, petit et brun, d'un air de
souris fureteuse:
--Dites donc, Massot, voici monsieur l'abbé Froment qui désire parler
tout de suite à votre patron.
--Le patron, mais il n'est pas là. Je viens de le laisser au journal, où
il en a encore pour un grand quart d'heure. Si monsieur l'abbé veut bien
attendre, il le verra ici sûrement.
Alors, Mège fit entrer Pierre dans la salle des Pas perdus, vaste et
froide, avec son Laocoon et sa Minerve de bronze, ses murs nus, que les
hautes portes-fenêtres, donnant sur le jardin, éclairaient du pâle et
triste jour d'hiver. Mais, en ce moment, elle était pleine et comme
chauffée par toute une agitation fiévreuse, des groupes nombreux qui
stationnaient, des allées et venues continuelles de gens qui
s'empressaient, se lançaient au travers de la cohue. Il y avait là des
députés surtout, des journalistes, de simples curieux. Et c'était un
brouhaha grandissant, de sourdes et violentes conversations, des
exclamations, des rires, au milieu d'une gesticulation passionnée.
Le retour de Mège, dans ce tumulte, parut y redoubler le bruit. Il était
grand, d'une maigreur d'apôtre, assez mal soigné de sa personne, déjà
vieux et usé pour ses quarante-cinq ans, avec des yeux de brûlante
jeunesse, étincelants derrière les verres du binocle qui ne quittait
jamais son nez mince, en bec d'oiseau. Et il avait toujours toussé, la
parole déchirée et chaude, ne vivant que par l'âpre volonté de vivre, de
réaliser le rêve de société future dont il était hanté. Fils d'un
médecin pauvre d'une ville du Nord, tombé jeune sur le pavé de Paris, il
avait vécu sous l'empire de bas journalisme, de besognes ignorées, il
s'était fait une première réputation d'orateur dans les réunions
publiques; puis, après la guerre, devenu le chef du parti collectiviste
par sa foi ardente, par l'extraordinaire activité de son tempérament de
lutteur, il avait réussi enfin à entrer à la Chambre; et, très
documenté, il s'y battait pour ses idées avec une volonté, une
obstination farouche, en doctrinaire qui avait disposé du monde selon sa
foi, réglant à l'avance, pièce à pièce, le dogme du collectivisme.
Depuis qu'il émargeait comme député, les socialistes du dehors ne
voyaient plus en lui qu'un rhéteur, un dictateur au fond, qui ne
s'efforçait de refondre les hommes que pour les conquérir à sa croyance
et les gouverner.
--Vous savez ce qui se passe? demanda-t-il à Pierre. Hein? encore une
propre aventure!... Que voulez-vous? nous sommes dans la boue jusqu'aux
oreilles.
Il s'était pris autrefois d'une véritable sympathie pour ce prêtre,
qu'il voyait si doux aux souffrants, si désireux d'une régénération
sociale. Et le prêtre lui-même avait fini par s'intéresser à ce rêveur
autoritaire, résolu à faire le bonheur des hommes malgré eux. Il le
savait pauvre, cachant sa vie, vivant avec une femme et quatre enfants
qu'il adorait.
--Vous pensez bien que je ne suis pas avec Sanier, reprit-il. Mais,
enfin, puisqu'il a parlé ce matin, en menaçant de publier la liste des
noms de tous ceux qui ont touché, nous ne pouvons cependant pas avoir
l'air d'être complices davantage. Voici longtemps déjà qu'on se doute
des sales tripotages dont cette affaire louche des Chemins de fer
africains a été l'occasion. Et le pis est que deux membres du cabinet
actuel se trouvent visés; car, il y a trois ans, lorsque les Chambres
s'occupèrent de l'émission Duvillard, Barroux était à l'Intérieur et
Monferrand aux Travaux publics. Maintenant que les voilà revenus,
celui-ci à l'Intérieur, l'autre aux Finances, avec la présidence du
Conseil, est-il possible de ne pas les forcer à nous renseigner sur
leurs agissements de jadis, dans leur intérêt même?... Non, non! ils ne
peuvent plus se taire, j'ai annoncé que j'allais les interpeller
aujourd'hui même.
C'était cette annonce d'une interpellation de Mège qui bouleversait
ainsi les couloirs, à la suite du terrible article de _la Voix du
Peuple_. Et Pierre restait un peu effaré de toute cette histoire tombant
dans sa préoccupation unique de sauver un misérable de la faim et de la
mort. Aussi écoutait-il sans bien comprendre les explications
passionnées du député socialiste, tandis que la rumeur grandissait et
que des rires disaient l'étonnement de voir ce dernier en conversation
avec un prêtre.
--Sont-ils bêtes! murmura-t-il, plein de dédain. Est-ce qu'ils croient
que je mange une soutane, chaque matin, à mon déjeuner?... Je vous
demande pardon, mon cher monsieur Froment. Tenez! asseyez-vous sur cette
banquette, pour attendre Fonsègue.
Lui-même se lança dans la tourmente, et Pierre comprit que le mieux, en
effet, était de tranquillement s'asseoir. Le milieu le prenait,
l'intéressait, il oubliait Laveuve pour se laisser envahir par la
passion de la crise parlementaire, dans laquelle il se trouvait jeté. On
sortait à peine de l'effroyable aventure du Panama, il en avait suivi le
drame avec l'angoisse d'un homme qui attend chaque soir le coup de
tocsin sonnant l'heure dernière de la vieille société en agonie. Et
voilà qu'un petit Panama recommençait, un nouveau craquement de
l'édifice pourri, l'aventure fréquente dans les parlements de tous les
temps, pour toutes les grandes affaires d'argent, mais qui empruntait
une gravité mortelle aux circonstances sociales où elle se produisait.
Cette histoire des Chemins de fer africains, ce petit coin de boue
remuée, exhalant d'inquiétantes odeurs, soulevant brusquement à la
Chambre cette émotion, ces craintes, ces colères, ce n'était en somme
qu'une occasion à bataille politique, un terrain où allaient s'exaspérer
les appétits voraces des divers groupes; et il ne s'agissait, au fond,
que de renverser un ministère pour le remplacer par un autre. Seulement,
derrière ce rut, cette poussée continue des ambitions, quelle lamentable
proie s'agitait, le peuple tout entier, dans sa misère et dans sa
souffrance!
Pierre s'aperçut que Massot, le petit Massot comme on le nommait,
s'était assis près de lui, sur la banquette. L'oeil éveillé, l'oreille
ouverte, écoutant et enregistrant tout, se glissant partout de son air
de furet, il n'était pas là comme chroniqueur parlementaire, il avait
simplement flairé une grosse séance et il était venu voir s'il ne
trouverait pas quelque article à glaner. Sans doute, ce prêtre perdu au
milieu de cette cohue l'intéressait.
--Ayez un peu de patience, monsieur l'abbé, dit-il, avec une gaieté
aimable de jeune monsieur qui se moquait de tout. Le patron ne peut
manquer de venir, il sait que le four va chauffer ici... Vous n'êtes
point un de ses électeurs de la Corrèze, n'est-ce pas?
--Non, non, je suis de Paris, je viens pour un pauvre homme que je
voudrais faire entrer tout de suite à l'Asile des Invalides du travail.
--Ah! très bien. Moi aussi, je suis un enfant de Paris.
Et il en riait. Un enfant de Paris, en effet: fils d'un pharmacien du
quartier Saint-Denis, un ancien cancre du lycée Charlemagne, qui n'avait
pas même fini ses études. Il avait tout raté, il s'était trouvé jeté
dans la presse, vers dix-huit ans, à peine avec l'orthographe
suffisante; et, depuis douze ans déjà, comme il le disait, il roulait sa
bosse à travers les mondes, confessant les uns, devinant les autres. Il
avait tout vu, s'était dégoûté de tout, ne croyait plus aux grands
hommes, disait qu'il n'y avait pas de vérité, vivait en paix de la
méchanceté et de la sottise universelles. Il n'avait naturellement
aucune ambition littéraire, il professait même le mépris raisonné de la
littérature. Au demeurant, ce n'était point un sot, il écrivait
n'importe quoi dans n'importe quel journal, sans conviction ni croyance
aucune, affichant avec tranquillité ce droit qu'il avait de tout dire au
public, à condition de l'amuser ou de le passionner.
--Alors, vous connaissez Mège, monsieur l'abbé? Hein? quel bon type! En
voilà un grand enfant, un rêveur chimérique, dans la peau du plus
terrible des sectaires! Oh! je l'ai beaucoup pratiqué, je le possède à
fond... Vous savez qu'il vit dans la perpétuelle certitude qu'avant six
mois il aura mis la main sur le pouvoir et qu'il réalisera, du soir au
matin, sa fameuse société collectiviste qui doit succéder à la société
capitaliste, comme le jour succède à la nuit... Et, tenez! avec son
interpellation d'aujourd'hui, le voici convaincu qu'il va renverser le
cabinet Barroux pour hâter son tour. C'est son système, user ses
adversaires. Que de fois je l'ai entendu faire son calcul, user
celui-ci, user celui-là, puis cet autre, pour régner enfin! Toujours
dans six mois, au plus tard... Le malheur est que, sans cesse, il en
pousse d'autres, et que son tour ne vient jamais.
Le petit Massot s'égayait librement. Puis, il baissa un peu la voix.
--Et, Sanier, le connaissez-vous? Non... Voyez-vous cet homme roux, à
cou de taureau, qui a l'air d'un boucher... Là-bas, celui qui cause dans
un petit groupe de redingotes râpées.
Pierre l'aperçut enfin. Il avait de larges oreilles écartées, une bouche
lippue, un nez fort, de gros yeux ternes, à fleur de tête.
--Celui-là aussi, je puis dire que je le possède à fond. J'ai été avec
lui, à _la Voix du Peuple_, avant d'être au _Globe_, avec Fonsègue... Ce
que personne ne sait au juste, c'est d'où il sort. Longtemps il a traîné
dans les bas-fonds de la presse, journaliste sans éclat, enragé
d'ambition et d'appétits. Vous vous rappelez peut-être son premier coup
de tintamarre, cette affaire assez malpropre d'un nouveau Louis XVII,
qu'il essaya de lancer et qui fit de lui l'extraordinaire royaliste
qu'il est resté. Puis, il s'avisa d'épouser la cause du peuple, il
afficha un socialisme catholique vengeur, dressant le procès de la libre
pensée et de la république, dénonçant les abominations de l'époque, au
nom de la justice et de la morale, pour les guérir. Il avait débuté par
des portraits de financiers, un ramassis d'ignobles commérages, sans
contrôle, sans preuves, qui auraient dû le conduire en police
correctionnelle, et qui, réunis en volume, ont eu l'étourdissant succès
que vous savez. Et il a continué, et il continue dans _la Voix du
Peuple_, qu'il a lancée, au moment du Panama, à coups de délations et de
scandales, et qui est aujourd'hui la bouche d'égout vomissant les
ordures contemporaines, en inventant dès que le flot se tarit, pour
l'unique besoin des grands tapages dont vivent son orgueil et sa
caisse.
Il ne se fâchait pas, le petit Massot, et il s'était remis à rire, ayant
au fond, sous sa cruauté insouciante, du respect pour Sanier.
--Oh! un bandit, mais tout de même un homme fort! Vous ne vous imaginez
pas la vanité débordante du personnage. Dernièrement, vous avez vu qu'il
s'est fait acclamer par la populace, car il joue au roi des Halles.
Peut-être bien qu'il s'est pris lui-même à sa belle attitude de
justicier et qu'il finit par croire qu'il sauve le peuple, qu'il aide à
la vertu... Ce qui m'émerveille, moi, c'est sa fertilité dans la
dénonciation et dans le scandale. Pas un matin ne se passe, sans qu'il
découvre une horreur nouvelle, sans qu'il livre de nouveaux coupables à
la haine des foules. Non! jamais le flot de boue ne s'épuise, il y
ajoute sans cesse une moisson imprévue d'infamies, c'est un redoublement
d'imaginations monstrueuses, chaque fois que le public écoeuré donne
des marques de lassitude... Et, voyez-vous, monsieur l'abbé, c'est là
qu'est le génie, car il sait parfaitement que le tirage monte dès qu'il
lance, comme aujourd'hui, la menace de tout dire, de publier les noms
des vendus et des traîtres... Voilà sa vente assurée pour plusieurs
jours.
Pierre écoutait cette gaie parole qui se moquait, et il comprenait mieux
des choses dont le sens exact, jusque-là, lui avait échappé. Il finit
par lui poser des questions, surpris que tant de députés fussent ainsi
dans les couloirs, lorsque la séance était ouverte. Ah! la séance, on
avait beau y discuter la plus grave des affaires, une loi d'intérêt
général, tous les membres la désertaient, sous cette brusque nouvelle
d'une interpellation qui pouvait emporter le ministère! Et la passion
qui s'agitait là, c'était la colère contenue, l'inquiétude grandissante
des clients du ministère au pouvoir, craignant d'être délogés, d'avoir à
céder la place à d'autres; et c'était aussi l'espoir subit, la faim
impatiente et vorace de tous ceux qui attendaient, les clients des
ministères possibles du lendemain.
Massot montra Barroux, le chef du cabinet, qui avait pris les Finances,
bien qu'il y fût dépaysé, pour rassurer l'opinion par son intégrité
hautement reconnue, après la crise du Panama. Il causait à l'écart avec
le ministre de l'Instruction publique, le sénateur Taboureau, un vieil
universitaire, l'air effacé et triste, très probe, mais d'une ignorance
totale de Paris, qu'on était allé chercher au fond d'une Faculté de
province. Barroux était, lui, très décoratif, grand, avec une belle
figure rasée, dont un nez trop petit gâtait la noblesse. A soixante ans,
il avait des cheveux bouclés, d'un blanc de neige, qui achevaient de lui
donner une majesté un peu théâtrale, dont il usait à la tribune. D'une
vieille famille parisienne, riche, avocat, puis journaliste républicain
sous l'empire, il était arrivé au pouvoir avec Gambetta, honnête et
romantique, tonitruant et un peu sot, mais très brave, très droit, d'une
foi restée ardente aux principes de la grande Révolution. Le jacobin en
lui se démodait, il devenait un ancêtre, un des derniers soutiens de la
république bourgeoise, dont commençaient à sourire les nouveaux venus,
les jeunes politiques aux dents longues. Et, sous l'apparat de sa tenue,
sous la pompe de son éloquence, il y avait un hésitant, un attendri, un
bon homme qui pleurait en relisant les vers de Lamartine.
Ensuite, ce fut Monferrand, le ministre de l'Intérieur, qui passa et qui
prit Barroux à part, pour lui glisser quelques mots dans l'oreille. Lui,
au contraire, âgé de cinquante ans, était court et gros, l'air souriant
et paterne; mais sa face ronde, un peu commune, entourée d'un collier de
barbe brune encore, avait des dessous de vive intelligence. On sentait
l'homme de gouvernement, des mains aptes aux rudes besognes, qui jamais
ne lâchaient la proie. Ancien maire de Tulle, il venait de la Corrèze,
où il possédait une grande propriété. C'était sûrement une force en
marche, dont les observateurs suivaient avec inquiétude la montée
constante. Il parlait simplement, avec une tranquillité, une puissance
de conviction extraordinaires. Sans ambition apparente, d'ailleurs, il
affectait un complet désintéressement, sous lequel grondaient les plus
furieux appétits. Un voleur, écrivait Sanier, un assassin qui avait
étranglé deux de ses tantes, pour hériter d'elles. En tout cas, un
assassin qui n'était point vulgaire.
Et puis, ce fut encore un des personnages du drame qui allait se jouer,
le député Vignon, dont l'entrée agita les groupes. Les deux ministres le
regardèrent, tandis que lui, tout de suite très entouré, leur souriait
de loin. Il n'avait pas trente-six ans, mince et de taille moyenne, très
blond, avec une belle barbe blonde, qu'il soignait. Parisien, ayant fait
un chemin rapide dans l'administration, un moment préfet à Bordeaux, il
était maintenant la jeunesse, l'avenir à la Chambre, ayant compris qu'il
fallait en politique un nouveau personnel, pour accomplir les plus
pressées des réformes indispensables; et, très ambitieux, très
intelligent, sachant beaucoup de choses, il avait un programme, dont il
était parfaitement capable de tenter l'application, au moins en partie.
Il ne montrait du reste aucune hâte, plein de prudence et de finesse,
certain que son jour viendrait, fort de n'être encore compromis dans
rien, ayant devant lui le libre espace. Au fond, il n'était qu'un
administrateur de premier ordre, d'une éloquence nette et claire, dont
le programme ne différait de celui de Barroux que par le rajeunissement
des formules, bien qu'un ministère Vignon à la place d'un ministère
Barroux apparût comme un événement considérable. Et c'était de Vignon
que Sanier écrivait qu'il visait la présidence de la république, quitte
à marcher dans le sang pour arriver à l'Elysée.
--Mon Dieu! expliquait Massot, il est très possible que, cette fois,
Sanier ne mente pas et qu'il ait trouvé une liste de noms sur un carnet
de Hunter, qui serait tombé entre ses mains... Dans cette affaire des
Chemins de fer africains, pour obtenir certains votes, je sais
personnellement depuis longtemps que Hunter a été le racoleur de
Duvillard. Mais, si l'on veut comprendre, on doit d'abord établir de
quelle manière il procédait, avec une adresse, une sorte de délicatesse
aimable, qui sont loin des brutales corruptions, des marchandages
salissants qu'on suppose. Il faut être Sanier pour imaginer un parlement
comme un marché ouvert, où toutes les consciences sont à vendre, où
elles s'adjugent au plus offrant, avec impudence. Ah! que les choses se
sont passées autrement, et qu'elles sont explicables, excusables même
parfois!... Ainsi, l'article vise surtout Barroux et Monferrand, qui,
sans y être nommés, y sont désignés de la façon la plus claire. Vous
n'ignorez pas qu'au moment du vote Barroux était à l'Intérieur et
Monferrand aux Travaux publics, de sorte que les voilà accusés d'être
des ministres prévaricateurs, le plus noir des crimes sociaux. Je ne
sais dans quelle combinaison politique Barroux a pu entrer, mais je jure
bien qu'il n'a rien mis dans sa poche, car il est le plus honnête des
hommes. Quant à Monferrand, c'est une autre affaire, il est homme à se
faire sa part; seulement, je serais très surpris s'il s'était mis dans
un mauvais cas. Il est incapable d'une faute, surtout d'une faute bête,
comme celle de toucher de l'argent, en en laissant traîner le reçu.
Il s'interrompit, il indiqua d'un mouvement de tête Dutheil, l'air
fiévreux et souriant quand même, parmi un groupe qui venait de se former
autour des deux ministres.
--Tenez! ce jeune homme là-bas, le joli brun qui a une barbe si
triomphante.
--Je le connais, dit Pierre.
--Ah! vous connaissez Dutheil. Eh bien! en voilà un qui a sûrement
touché. Mais c'est un oiseau. Il nous est arrivé d'Angoulême pour mener
la plus aimable des existences, et il n'a pas plus de conscience ni de
scrupules que les gentils pinsons de son pays, toujours en fête d'amour.
Ah! pour celui-là, l'argent de Hunter a été comme une manne qui lui
était due, et il ne s'est pas même dit qu'il se salissait les doigts.
Soyez sûr qu'il s'étonne qu'on puisse donner à ça la moindre importance.
De nouveau, il désigna un député, dans le même groupe, un homme
d'environ cinquante ans, malpropre, l'air éploré, d'une hauteur de
perche, et la taille un peu courbée par le poids de sa tête, qu'il avait
longue et chevaline. Ses cheveux jaunâtres, rares et plats, ses
moustaches tombantes, toute sa face noyée, éperdue, exprimait une
continuelle détresse.
--Et Chaigneux, le connaissez-vous? Non... Regardez-le, et demandez-vous
s'il n'est pas tout naturel aussi que celui-ci ait touché... Il est
débarqué d'Arras. Il avait là-bas une étude d'avoué. Lorsque sa
circonscription l'a envoyé ici, il s'est laissé griser par la politique,
il a tout vendu pour venir faire fortune à Paris, où il s'est installé
avec sa femme et ses trois filles. Alors, vous vous imaginez son
désarroi au milieu de ces quatre femmes, des femmes terribles, toujours
dans les chiffons, les courses, les visites à recevoir et à rendre, sans
compter la chasse aux épouseurs qui fuient. C'est la malchance acharnée,
l'échec quotidien du pauvre homme médiocre, qui a cru que sa situation
de député allait lui faciliter les affaires, et qui s'y noie... Et vous
ne voulez pas que Chaigneux ait touché, lui qui est toujours en
souffrance d'un billet de cinq cents francs! J'admets qu'il ne fût pas
un malhonnête homme. Il l'est devenu, voilà tout.
Massot était lancé, il continua ses portraits, la série qu'il avait un
instant rêvé d'écrire, sous le titre de «Députés à vendre». Les naïfs
tombés dans la cuve, les exaspérés d'ambition, les âmes basses cédant à
la tentation des tiroirs ouverts, les brasseurs d'affaires se grisant et
perdant pied, à remuer de gros chiffres. Mais il reconnaissait
volontiers qu'ils étaient relativement peu nombreux et que ces quelques
brebis galeuses se retrouvaient dans tous les parlements du monde. Le
nom de Sanier revint encore, il n'y avait que Sanier pour faire de nos
Chambres des cavernes de voleurs.
Et Pierre, surtout, s'intéressait à la tourmente que la menace d'une
crise ministérielle soulevait devant lui. Autour de Barroux et de
Monferrand, il n'y avait pas que les Dutheil, que les Chaigneux, pâles
de sentir le sol trembler, se demandant s'ils n'iraient pas coucher le
soir à Mazas. Tous leurs clients étaient là, tous ceux qui tenaient
d'eux l'influence, les places, et qui allaient s'effondrer, disparaître
dans leur chute. Aussi fallait-il voir l'anxiété des regards, l'attente
livide des figures, au milieu des conversations chuchotantes, des
renseignements et des commérages qui couraient. Puis, dans le groupe d'à
côté, autour de Vignon très calme, souriant, c'était l'autre clientèle,
celle qui attendait de monter à l'assaut du pouvoir, pour tenir enfin
l'influence, les places. Les yeux y luisaient de convoitise, on y lisait
une joie encore à l'état d'espérance, une surprise heureuse de
l'occasion brusque qui se présentait. Aux questions trop directes de ses
amis, Vignon évitait de répondre, affirmait seulement qu'il
n'interviendrait pas. Et son plan était évidemment de laisser Mège
interpeller, renverser le ministère, car il ne le craignait pas, et il
n'aurait ensuite, croyait-il, qu'à ramasser les portefeuilles tombés.
--Ah! Monferrand, disait le petit Massot, en voilà un gaillard qui prend
le vent! Je l'ai connu anticlérical, mangeant du prêtre, monsieur
l'abbé, si vous me permettez de m'exprimer ainsi; et ce n'est pas pour
vous être agréable, mais je crois pouvoir vous annoncer qu'il s'est
réconcilié avec Dieu... Du moins, on m'a conté que monseigneur Martha,
un grand convertisseur, ne le quitte plus. Cela fait plaisir, par les
temps nouveaux d'aujourd'hui, lorsque la science a fait banqueroute et
que, de tous côtés, dans les arts, dans les lettres, dans la société
elle-même, la religion refleurit en un délicieux mysticisme.
Il se moquait, comme toujours; mais il avait dit cela d'un air si
aimable, que le prêtre dut s'incliner. D'ailleurs, un grand mouvement
s'était produit, des voix annonçaient que Mège montait à la tribune; et
ce fut une hâte générale, tous les députés rentrèrent dans la salle des
séances, ne laissant que les curieux et quelques journalistes dans la
salle des Pas perdus.
--C'est étonnant, reprit Massot, que Fonsègue ne soit pas arrivé. Ça
l'intéresse pourtant, ce qui se passe. Mais il est si malin, qu'il y a
toujours une raison, quand il ne fait pas ce qu'un autre ferait...
Est-ce que vous le connaissez?
Et, sur la réponse négative de Pierre:
--Une tête et une vraie puissance, celui-là!... Oh! j'en parle
librement, je n'ai guère la bosse du respect, et mes patrons, n'est-ce
pas? c'est encore les pantins que je connais le mieux et que je démonte
le plus volontiers... Fonsègue est, lui aussi, désigné clairement dans
l'article de Sanier. Il est, d'ailleurs, le client ordinaire de
Duvillard. Qu'il ait touché, cela ne fait aucun doute, car il touche
dans tout. Seulement, il est toujours couvert, il touche pour des
raisons avouables, la publicité, les commissions permises. Et, si j'ai
cru le voir troublé tout à l'heure, s'il tarde à être là comme pour
établir un alibi moral, c'est donc qu'il aurait commis la première
imprudence de sa vie.
Il continua, il raconta tout Fonsègue, un Corrézien encore, qui s'était
mortellement fâché avec Monferrand à la suite d'histoires inconnues, un
ancien avocat de Tulle venu à Paris pour le conquérir, et qui l'avait
réellement conquis, grâce au grand journal du matin, _le Globe_, dont il
était le fondateur et le directeur. Maintenant, il occupait, avenue du
Bois de Boulogne, un luxueux hôtel, et pas une entreprise ne se lançait,
sans qu'il s'y taillât royalement sa part. Il avait le génie des
affaires, il se servait de son journal comme d'une force incalculable,
pour régner en maître sur le marché. Mais quel esprit de conduite,
quelle longue et adroite patience, avant d'arriver à son solide renom
d'homme grave, gouvernant avec autorité le plus vertueux, le plus
respecté des journaux! Ne croyant au fond ni à Dieu ni à Diable, il
avait fait de ce journal le soutien de l'ordre, de la propriété et de la
famille, républicain conservateur depuis qu'il y avait intérêt à l'être,
mais resté religieux, d'un spiritualisme qui rassurait la bourgeoisie.
Et, dans sa puissance acceptée, saluée, il avait une main au fond de
tous les sacs.
--Hein? monsieur l'abbé, voyez où mène la presse. Voilà Sanier et
Fonsègue, comparez-les un peu. En somme, ce sont des compères, ils ont
chacun une arme, et ils s'en servent. Mais quelle différence dans les
moyens et dans les résultats! La feuille du premier est vraiment un
égout, qui le roule, qui l'emporte lui-même au cloaque. Tandis que la
feuille de l'autre est certainement du meilleur journalisme qu'on puisse
faire, très soignée, très littéraire, un régal pour les gens délicats,
un honneur pour l'homme qui la dirige... Et, grand Dieu! au fond, quelle
identité dans la farce!
Massot éclata de rire, heureux de cette moquerie dernière. Puis,
brusquement:
--Ah! voici Fonsègue enfin.
Et il présenta le prêtre, très à l'aise, en riant encore.
--Monsieur l'abbé Froment, mon cher patron, qui vous attend depuis plus
de vingt minutes... Moi, je vais voir un peu ce qui se passe là dedans.
Vous savez que Mège interpelle.
Le nouveau venu eut une légère secousse.
--Il y a une interpellation... Bon, bon! j'y vais.
Pierre le regardait. Un petit homme d'une cinquantaine d'années, maigre
et vif, resté jeune, avec toute sa barbe noire encore. Des yeux
étincelants, une bouche perdue sous les moustaches et qu'on disait
terrible. Avec cela, un air d'aimable compagnon, de l'esprit jusqu'au
bout du petit nez pointu, un nez de chien de chasse toujours en quête.
--Monsieur l'abbé, en quoi puis-je vous être agréable?
Alors, Pierre, brièvement, présenta sa requête, conta sa visite du matin
à Laveuve, donna tous les détails navrants, demanda l'admission
immédiate du misérable à l'Asile.
--Laveuve? mais est-ce que son affaire n'a pas été examinée?... C'est
Dutheil qui nous a présenté un rapport là-dessus, et les faits nous ont
paru tels, que nous n'avons pu voter l'admission.
Le prêtre insista.
--Je vous assure, monsieur, que, si vous aviez été avec moi, ce matin,
votre coeur se serait fendu de pitié. Il est révoltant qu'on laisse
une heure de plus un vieillard dans cet effroyable abandon. Ce soir, il
faut qu'il couche à l'Asile.
Fonsègue se récria.
--Oh! ce soir, c'est impossible, absolument impossible. Il y a toutes
sortes de formalités indispensables. Et moi, d'ailleurs, je ne puis
prendre seul une pareille décision, je n'ai pas ce pouvoir. Je ne suis
que l'administrateur, je ne fais qu'exécuter les ordres du comité de nos
dames patronnesses.
--Mais, monsieur, c'est justement madame la baronne Duvillard qui m'a
envoyé à vous, en m'affirmant que vous seul aviez l'autorité nécessaire
pour décider une admission immédiate, dans un cas exceptionnel.
--Ah! c'est la baronne qui vous envoie, ah! que je la reconnais bien là,
incapable de prendre un parti, trop soucieuse de sa paix pour accepter
jamais une responsabilité!... Pourquoi veut-elle que ce soit moi qui aie
des ennuis? Non, non, monsieur l'abbé, je n'irai à coup sûr pas contre
tous nos règlements, je ne donnerai pas un ordre qui me fâcherait
peut-être avec toutes ces dames. Vous ne les connaissez pas, elles
deviennent terribles, dès qu'elles sont en séance.
Il s'égayait, il se défendait d'un air de plaisanterie, très résolu, au
fond, à ne rien faire. Et, brusquement, Dutheil reparut, se précipita,
nu-tête, courant les couloirs pour racoler les absents, intéressés dans
la grave discussion qui s'ouvrait.
--Comment, Fonsègue, vous êtes encore là? Allez, allez vite à votre
banc! C'est grave.
Et il disparut. Le député ne se hâta pourtant pas, comme si l'aventure
louche qui passionnait la salle des séances ne pût le toucher en rien.
Il souriait toujours, bien qu'un léger mouvement fébrile fît battre ses
paupières.
--Excusez-moi, monsieur l'abbé, vous voyez que mes amis ont besoin de
moi... Je vous répète que je ne puis absolument rien pour votre protégé.
Mais Pierre ne voulut pas encore accepter cette réponse comme
définitive.
--Non, non! monsieur, allez à vos affaires, je vais vous attendre ici...
Ne prenez pas un parti, sans y réfléchir mûrement. On vous presse, je
sens que vous ne m'écoutez pas avec assez de liberté. Tout à l'heure,
quand vous reviendrez et que vous serez tout à moi, je suis certain que
vous m'accorderez ce que je demande.
Et, bien que Fonsègue, en s'éloignant, lui affirmât qu'il ne pouvait
changer d'avis, il s'entêta, il se rassit sur la banquette, quitte à y
rester jusqu'au soir. La salle des Pas perdus s'était presque
complètement vidée, et elle apparaissait plus morne et plus froide, avec
son Laocoon et sa Minerve, ses murs nus, d'une banalité de gare, où la
bousculade du siècle passait, sans échauffer le haut plafond. Jamais
clarté plus blême, plus indifférente, n'était entrée par les grandes
portes-fenêtres, derrière lesquelles on apercevait le petit jardin
endormi, avec ses maigres gazons d'hiver. Et pas un bruit n'arrivait des
tempêtes de la séance voisine, il ne tombait du lourd monument qu'un
silence de mort, dans un sourd frisson de détresse, venu de très loin
sans doute, du pays entier.
C'était cela, maintenant, qui hantait la songerie de Pierre. Toute la
plaie ancienne, envenimée, s'étalait avec son poison, dans sa virulence.
La lente pourriture parlementaire avait grandi, s'attaquait au corps
social. Certes, au-dessus des basses intrigues, de la ruée des ambitions
personnelles, il y avait bien la haute lutte supérieure des principes,
l'histoire en marche, déblayant le passé, tâchant de faire dans l'avenir
plus de vérité, plus de justice et de bonheur. Mais, en pratique, à ne
voir que l'affreuse cuisine quotidienne, quel déchaînement d'appétits
égoïstes, quel unique besoin d'étrangler le voisin et de triompher seul!
On ne trouvait là, entre les quelques groupes, qu'un incessant combat
pour le pouvoir et pour les satisfactions qu'il donne. Gauche, droite,
catholiques, républicains, socialistes, les vingt nuances des partis,
n'étaient que les étiquettes qui classaient la même soif brûlante de
gouverner, de dominer. Toutes les questions se rapetissaient à la seule
question de savoir qui, de celui-ci, de celui-là ou de cet autre, aurait
en sa main la France, pour en jouir, pour en distribuer les faveurs à
la clientèle de ses créatures. Et le pis était que les grandes
batailles, les journées et les semaines perdues pour faire succéder
celui-ci à celui-là, et cet autre à celui-ci, n'aboutissaient qu'au plus
sot des piétinements sur place, car tous les trois se valaient, et il
n'y avait entre eux que de vagues différences, de sorte que le nouveau
maître gâchait la même besogne que le precédent avait gâchée, forcément
oublieux des programmes et des promesses, dès qu'il régnait.
Invinciblement, la songerie de Pierre retournait à Laveuve, qu'il avait
un instant oublié, qui maintenant le reprenait, d'un frisson de colère
et de mort. Ah! qu'importait au vieux misérable, crevant de faim sur ses
haillons, que Mège renversât le ministère Barroux, et qu'un ministère
Vignon arrivât au pouvoir! A ce train, il faudrait cent ans, deux cents
ans, pour qu'il y eût du pain dans les soupentes où râlent les éclopés
du travail, les vieilles bêtes de somme fourbues. Et, derrière Laveuve,
c'était toute la misère, tout le peuple des déshérités et des pauvres
qui agonisaient, qui demandaient justice, pendant que la Chambre, en
grande séance, se passionnait pour savoir à qui la nation serait, et qui
la dévorerait. La boue coulait à pleins bords, la plaie hideuse,
saignante et dévorante, s'étalait impudemment, tel que le cancer qui
ronge un organe, gagnant le coeur. Et quel dégoût, quelle nausée à ce
spectacle, et quel désir du couteau vengeur qui ferait de la santé et de
la joie!
Pierre n'aurait pu dire depuis combien de temps il était enfoncé dans
cette rêverie, lorsqu'un brouhaha, de nouveau, remplit la salle. Des
gens revenaient, gesticulaient, formaient des groupes. Et il entendit
brusquement le petit Massot qui s'écriait, à côté de lui:
--Il n'est pas par terre, mais il n'en vaut guère mieux. Je ne ficherais
pas quatre sous de son existence.
Il parlait du ministère. D'ailleurs, il conta la séance à un confrère
qui arrivait. Mège avait très bien parlé, avec une fureur d'indignation
extraordinaire contre la bourgeoisie pourrie et pourrisseuse; mais,
comme toujours, il avait dépassé le but, effrayant la Chambre par sa
violence même. De sorte que, lorsque Barroux était monté à la tribune
pour demander l'ajournement de l'interpellation à un mois, il n'avait eu
qu'à s'indigner, très sincèrement du reste, plein d'une hautaine colère
contre les infâmes campagnes que menait une certaine presse. Est-ce que
les hontes du Panama allaient renaître? Est-ce que la représentation
nationale allait se laisser intimider par de nouvelles menaces de
délation? C'était la république elle-même que ses adversaires essayaient
de noyer sous un flot d'abominations. Non, non! l'heure était venue de
se recueillir, de travailler en paix, sans permettre aux affamés de
scandales de troubler la paix publique. Et la Chambre, impressionnée,
craignant à la longue la lassitude des électeurs, devant ce débordement
continu d'ordures, avait ajourné l'interpellation à un mois. Seulement,
quoique Vignon eût évité d'intervenir en prenant la parole, tout son
groupe avait voté contre le ministère, si bien que la majorité obtenue
par celui-ci n'était que de deux voix, une majorité dérisoire.
--Mais alors, demanda une voix à Massot, ils vont donner leur démission.
--Oui, le bruit en court. Pourtant, Barroux est bien tenace... En tout
cas, s'ils s'obstinent, ils seront par terre avant huit jours, d'autant
plus que Sanier, furieux, déclare qu'il va publier demain la liste des
noms.
Et l'on vit passer, en effet, Barroux et Monferrand, qui se hâtaient,
l'air affairé et soucieux, suivis de leurs clients inquiets. On disait
que tout le cabinet était en train de se réunir, pour aviser et prendre
un parti. Et ce fut ensuite Vignon qui reparut, au milieu d'un flot
d'amis.
Lui était radieux, d'une joie qu'il s'efforçait de cacher, calmant sa
troupe, ne voulant pas chanter victoire trop tôt; mais les yeux de la
bande luisaient, toute une meute à l'heure prochaine de la curée. Et il
n'était pas jusqu'à Mège qui ne triomphât. A deux voix près, il avait
renversé le ministère. Encore un usé! et il userait celui de Vignon! et
il gouvernerait enfin!
--Diable! murmura le petit Massot, Chaigneux et Dutheil ont des mines de
chiens battus. Et, tenez! il n'y a encore que le patron. Regardez-le,
est-il beau, ce Fonsègue!... Bonsoir, je file.
Il serra la main de son confrère, il ne voulut pas rester, bien que la
séance continuât, une nouvelle question d'affaire, très importante, et
qui se discutait devant les bancs vides.
Chaigneux était allé s'accouder près de la grande Minerve, de son air
éploré; et jamais détresse besogneuse ne l'avait plié davantage, sous
l'angoisse continue de sa malchance. Dutheil, lui, pérorait quand même
au centre d'un groupe, affectait une insouciance moqueuse; mais un tic
nerveux plissait son nez, tirait sa bouche, toute sa face de joli homme
suait la peur. Et il n'y avait réellement que Fonsègue tranquille et
brave, toujours le même, dans sa petite taille remuante, avec ses yeux
étincelants d'esprit, voilés à peine d'une ombre de malaise.
Pierre s'était levé, pour renouveler sa demande. Mais Fonsègue le
prévint, lui dit avec vivacité:
--Non, non, monsieur l'abbé, je vous répète que je refuse de prendre sur
moi une telle infraction à nos règlements. Il y a eu rapport, et il y a
chose jugée. Comment voulez-vous que je puisse passer outre?
--Monsieur, dit douloureusement le prêtre, il s'agit d'un vieillard qui
a faim, qui a froid et qui va mourir, si l'on ne vient pas à son
secours.
D'un geste désespéré, le directeur du _Globe_ sembla prendre les murs à
témoin qu'il n'y pouvait rien. Sans doute craignait-il quelque mauvaise
histoire pour son journal, où il avait abusé de l'OEuvre des Invalides
du travail, comme arme électorale. Peut-être aussi la terreur secrète où
la séance venait de le jeter, lui durcissait-elle le coeur.
--Je ne puis rien, je ne puis rien... Mais, naturellement, je ne demande
pas mieux que vous me fassiez forcer la main par ces dames du comité.
Vous avez déjà madame la baronne Duvillard, ayez-en d'autres.
Résolu à lutter jusqu'au bout, Pierre vit là une suprême tentative.
--Je connais madame la comtesse de Quinsac, je puis aller la voir tout
de suite.
--C'est cela! excellent, la comtesse de Quinsac! Prenez une voiture et
allez voir aussi madame la princesse de Harth. Elle se remue beaucoup,
elle devient très influente... Ayez l'approbation de ces dames,
retournez chez la baronne à sept heures, obtenez d'elle une lettre qui
me couvre, et venez alors me trouver au journal. A neuf heures, votre
homme couchera à l'Asile.
Il y mettait, maintenant, une sorte de rondeur joyeuse, n'ayant plus
l'air de douter du succès, du moment qu'il ne risquait plus de se
compromettre. Le prêtre fut repris d'un grand espoir.
--Ah! monsieur, je vous remercie, c'est une oeuvre de salut que vous
allez faire.
--Mais vous pensez bien que je ne demande pas mieux. Si nous pouvions,
d'un mot, guérir la misère, empêcher la faim et la soif...
Dépêchez-vous, vous n'avez pas une minute à perdre.
Ils se serrèrent la main, et Pierre se hâta de sortir. Ce n'était point
chose facile, les groupes avaient grandi, les colères et les angoisses
de la séance refluaient là, en un tumulte trouble, de même qu'une pierre
jetée au milieu d'une mare remue la vase du fond, fait remonter à la
surface les décompositions cachées. Il dut jouer des coudes, s'ouvrir un
passage au travers de cette cohue, de la lâcheté frissonnante des uns,
de l'audace insolente des autres, des tares salissantes du plus grand
nombre, dans l'inévitable contagion du milieu. Mais il emportait un
nouvel espoir, et il lui semblait que, s'il sauvait ce jour-là une vie,
s'il faisait un heureux, ce serait le commencement du rachat, un peu de
pardon sur les sottises et sur les fautes de ce monde politique, égoïste
et dévorant.
Dans le vestibule, un dernier incident arrêta Pierre une minute encore.
Il y régnait une émotion, à la suite d'une querelle entre un homme et un
huissier, qui l'avait empêché d'entrer, après avoir constaté que la
carte qu'il présentait était une carte ancienne et dont on avait gratté
la date. L'homme, d'abord brutal, n'avait pas insisté, comme saisi d'une
timidité soudaine. Et Pierre eut la surprise de reconnaître, dans cet
homme mal vêtu, Salvat, l'ouvrier mécanicien qu'il avait vu partir le
matin en quête de travail. Cette fois, c'était bien lui, grand, maigre,
ravagé, avec ses yeux de flamme et de rêve, incendiant sa face blême de
meurt-de-faim. Il n'avait plus son sac à outils, son veston en loques
était boutonné, gonflé sur le flanc gauche par une grosseur, sans doute
quelque morceau de pain caché là. Et, repoussé par les huissiers, il se
remit en marche, il prit le pont de la Concorde, lentement, au hasard,
de l'air d'un homme qui ne sait où il va.