II

Il y avait, ce matin-là, comme presque tous les jours, déjeuner intime

chez les Duvillard, quelques amis qui s'invitaient plus qu'on ne les

invitait. Et, dans la glaciale journée de dégel et de brume, le royal

hôtel de la rue Godot-de-Mauroy, près du boulevard de la Madeleine,

était fleuri des fleurs les plus rares, la passion de la baronne, qui

changeait les hautes pièces somptueuses, encombrées de merveilles, en

serres tièdes et odorantes, où le triste jour blême de Paris devenait

une caresse d'une infinie douceur.

Les grands appartements de réception étaient au rez-de-chaussée, sur la

vaste cour, précédés d'un petit jardin d'hiver qui servait de vestibule

vitré, et dans lequel deux laquais en livrée gros vert et or se tenaient

constamment. Une célèbre galerie de tableaux, évaluée à des millions,

occupait tout le côté nord. Et l'escalier d'honneur, d'une richesse

également fameuse, montait à l'appartement occupé d'habitude par la

famille, un grand salon rouge, un petit salon bleu et argent, un cabinet

de travail aux murs recouverts de vieux cuirs, une salle à manger tendue

de vert pâle, meublée à l'anglaise, sans compter les chambres à coucher,

ni les cabinets de toilette. L'hôtel, bâti sous Louis XIV, avait gardé

toute une grandeur de noblesse, comme conquis et asservi au goût

jouisseur de la bourgeoisie triomphante, régnant depuis un siècle par la

toute-puissance nouvelle de l'argent.

Midi n'était pas sonné, le baron Duvillard se trouva, contre son

habitude, être le premier, en avance, dans le petit salon bleu et

argent. C'était un homme de soixante ans, grand et solide, au nez fort,

aux joues épaisses, à la bouche large, charnue, avec des dents de loup

restées belles. Mais il était devenu chauve de bonne heure, il teignait

ses rares cheveux, il se rasait complètement, depuis que sa barbe avait

blanchi. Ses yeux gris disaient son audace, son rire sonnait sa

conquête. Et toute sa face exprimait la possession de cette conquête, la

royauté du maître sans scrupule, qui usait et abusait du pouvoir volé et

gardé par sa caste.

Il fit quelques pas, s'arrêta devant une merveilleuse corbeille

d'orchidées, près de la fenêtre. Sur la cheminée, sur la table, des

touffes de violettes embaumaient; et il vint s'asseoir, s'allonger au

fond d'un des fauteuils de satin bleu, lamé d'argent, dans

l'assoupissement de ce parfum, du grand silence chaud qui semblait

tomber des tentures. Il avait tiré un journal de sa poche, il se mit à

relire un article, tandis que l'hôtel entier, autour de lui, évoquait sa

fortune immense, son pouvoir devenu souverain, toute l'histoire du

siècle qui avait fait de lui le maître. Son grand-père, Jérôme

Duvillard, fils d'un petit avocat du Poitou, était venu à Paris, comme

clerc de notaire, en 1788, à l'âge de dix-huit ans; et, très âpre,

intelligent, affamé, il avait gagné les trois premiers millions, d'abord

dans l'agio sur les biens nationaux, plus tard comme fournisseur des

armées impériales. Son père, Grégoire Duvillard, le fils de Jérôme, né

en 1805, le véritable grand homme de la famille, celui qui avait régné

le premier rue Godot-de-Mauroy, après que le roi Louis-Philippe lui eut

concédé le titre de baron, restait un des héros de la finance moderne

par ses gains scandaleux sous la monarchie de Juillet et sous le second

empire, dans tous les vols célèbres des spéculations, les mines, les

chemins de fer, Suez. Et lui, Henri, né en 1836, ne s'était mis

sérieusement aux affaires qu'à trente-cinq ans, au lendemain de la

guerre, à la mort du baron Grégoire, mais avec une telle rage d'appétit,

qu'il avait encore doublé la fortune en un quart de siècle. Il était le

pourrisseur, le dévorateur, corrompant, engloutissant tout ce qu'il

touchait; et il était le tentateur aussi, l'acheteur des consciences à

vendre, ayant compris les temps nouveaux, en face de la démocratie à son

tour affamée et impatiente. Inférieur à son père et à son grand-père,

ayant la tare du jouisseur, moins de la conquête, et plus de la curée;

mais un terrible homme tout de même, un triomphateur gras, opérant à

coup sûr, ramenant des millions à chaque coup de râteau, traitant de

plain-pied avec les gouvernements, pouvant mettre, sinon la France, du

moins un ministère dans sa poche. En un siècle d'histoire, en trois

générations, la royauté s'était incarnée en lui, déjà menacée, ébranlée

par la tempête de demain. Et la figure, par moments, grandissait,

débordait, devenait la bourgeoisie elle-même, qui, dans le partage de

89, a tout pris, qui s'est engraissé de tout, aux dépens du quatrième

Etat, et qui ne veut rien rendre.

L'article que le baron relisait, dans un journal à un sou,

l'intéressait. _La Voix du Peuple_ était une feuille de vacarme qui,

sous le prétexte de défendre la justice et la morale outragées, lançait

chaque matin un scandale nouveau, dans l'espoir de faire monter son

tirage. Et, ce matin-là, en gros caractères, s'y étalait ce titre:

l'Affaire des Chemins de fer africains, un pot-de-vin de cinq millions,

deux ministres vendus, trente députés et sénateurs compromis. Puis, dans

un article, d'une violence odieuse, le rédacteur en chef, le fameux

Sanier, annonçait qu'il possédait et qu'il publierait la liste des

trente-deux parlementaires, dont le baron Duvillard avait acheté les

voix, lors du vote des Chambres sur les Chemins de fer africains. Toute

une histoire romanesque se mêlait à cela, les aventures d'un certain

Hunter, que le baron avait employé comme rabatteur, et qui était en

fuite. Très calme, le baron reprenait les phrases, pesait chaque mot;

et, bien qu'il fût seul, il haussa les épaules, en parlant à voix haute,

dans la tranquille certitude d'un homme qui est couvert, trop puissant

pour être inquiété.

--L'imbécile! il en sait encore moins qu'il n'en dit!

Mais, justement, un premier convive arrivait, un garçon de trente-quatre

ans à peine, mis élégamment, joli homme brun, aux yeux rieurs, au nez

fin, la barbe et les cheveux frisés, avec quelque chose d'étourdi,

d'envolé dans l'allure, l'air d'un oiseau. Ce matin-là, par exception,

il paraissait nerveux, inquiet, le sourire effaré.

--Ah! c'est vous, Dutheil, dit le baron en se levant. Vous avez lu?

Et il lui montra _la Voix du Peuple_, qu'il repliait, pour la remettre

dans sa poche.

--Mais oui, j'ai lu. C'est insensé!... Comment Sanier a-t-il pu avoir la

liste des noms? Il y a donc eu quelque traître?

Le baron le regardait paisiblement, amusé de son angoisse secrète. Fils

d'un notaire d'Angoulême, presque pauvre et très honnête, envoyé par

cette ville à Paris comme député, fort jeune encore, grâce au bon renom

de son père, il y faisait la fête, il avait repris sa vie de paresse et

de plaisir d'autrefois, quand il y était étudiant; mais son aimable

garçonnière de la rue de Surêne, ses succès de joli homme dans le

tourbillon de femmes où il vivait, lui coûtaient gros; et, gaiement,

sans le moindre sens moral, il avait glissé déjà à tous les compromis, à

toutes les déchéances, en homme léger et supérieur, en charmant garçon

inconscient qui ne donnait aucune importance à ces sortes de vétilles.

--Bah! dit enfin le baron, Sanier l'a-t-il seulement, la liste? J'en

doute, car il n'y a pas eu de liste, Hunter n'a pas commis la bêtise

d'en dresser une... Et puis, quoi? l'affaire est courante, il ne s'y est

fait que ce qu'on a toujours fait dans les affaires semblables.

Anxieux pour la première fois de sa vie, Dutheil l'écoutait, avec le

besoin d'être rassuré.

--N'est-ce pas? s'écria-t-il. C'est ce que je me suis dit, il n'y a pas

dans tout cela un chat à fouetter.

Il tâchait de retrouver son rire, et il ne savait plus au juste comment

il avait pu toucher une dizaine de mille francs dans l'aventure, à titre

de vague prêt, ou sous le prétexte d'une publicité fictive, car Hunter

s'était montré très adroit pour ménager la pudeur des consciences, même

des moins virginales.

--Pas un chat à fouetter, répéta Duvillard que la tête de Dutheil

amusait décidément; et, d'ailleurs, mon bon ami, c'est connu, les chats

retombent toujours sur leurs pattes... Vous avez vu Silviane?

--Je sors de chez elle, je l'ai trouvée furieuse contre vous... Ce

matin, elle a su que son affaire de la Comédie était dans l'eau.

Brusquement, un flot de colère empourpra la face du baron. Lui si calme,

si goguenard devant la menace du scandale des Chemins de fer africains,

perdait pied, le sang en tempête, dès qu'il s'agissait de cette fille,

la passion dernière, impérieuse de ses soixante ans.

--Comment, dans l'eau! mais, avant-hier encore, aux Beaux-Arts, on

m'avait donné une promesse presque formelle!

C'était un caprice têtu de cette Silviane d'Aulnay, qui n'avait eu

jusque-là, au théâtre, que des succès de beauté, et qui s'obstinait à

entrer à la Comédie-Française, pour y débuter dans le rôle de Pauline,

de _Polyeucte_, un rôle qu'elle étudiait avec acharnement depuis des

mois. Cela semblait fou, tout Paris en riait, car la demoiselle avait

une renommée de perversion abominable, tous les vices, tous les goûts.

Mais elle, superbement, s'affichait, exigeait le rôle, certaine de

vaincre.

--C'est le ministre qui n'a pas voulu, expliqua Dutheil.

Le baron étranglait.

--Le ministre, le ministre! ah! ce que je vais le faire sauter, ce

ministre-là!

Il dut se taire, la baronne Duvillard entrait dans le petit salon. A

quarante-six ans, elle était fort belle encore. Très blonde, grande, un

peu engraissée seulement, des épaules et des bras restés admirables,

toute une peau de soie sans une tare, elle n'avait que le visage qui

s'abîmât, une flétrissure légère, des rougeurs envahissantes; et c'était

là son tourment, sa préoccupation de toutes les heures. Son origine

juive se trahissait dans la face un peu longue, au charme étrange, aux

yeux bleus d'une douceur voluptueuse. Indolente comme une esclave

d'Orient, détestant se mouvoir, marcher, même parler, elle semblait

faite pour le harem, en continuels soins de sa personne. Ce jour-là,

elle était tout en blanc, une toilette de soie blanche, d'une délicieuse

et éclatante simplicité.

L'air ravi, Dutheil la complimenta, lui baisa la main.

--Ah! madame, vous me remettez un peu de printemps dans l'âme. Paris est

si noir, si boueux, ce matin!

Mais un second convive arrivait, un grand et bel homme de trente-cinq à

trente-six ans, et le baron, que sa passion agitait, en profita pour

s'échapper. Il emmena Dutheil dans son cabinet, qui était voisin, en

disant:

--Venez donc, mon cher. J'ai encore un mot à vous dire sur l'affaire en

question... Monsieur de Quinsac va tenir un instant compagnie à ma

femme.

Et, dès qu'elle fut seule avec le nouveau venu, qui lui avait, lui

aussi, baisé la main très respectueusement, elle le regarda en silence,

longuement, tandis que ses beaux jeux tendres s'emplissaient de larmes.

Dans le grand silence un peu gêné qui s'était fait, elle finit par dire

très bas:

--Mon Gérard, que je suis heureuse de me trouver un moment seule avec

vous! Voici plus d'un mois que vous ne m'avez donné ce bonheur.

La façon dont Henri Duvillard avait épousé la fille cadette de Justus

Steinberger, le grand banquier juif, était toute une histoire restée

légendaire. Comme les Rothschild, les Steinberger étaient au début

plusieurs frères, quatre, Justus à Paris, les trois autres à Berlin, à

Vienne, à Londres, ce qui donnait à leur secrète association un pouvoir

formidable, une souveraineté internationale et toute-puissante sur les

marchés financiers de l'Europe. Justus était cependant le moins riche

des quatre, et il avait, dans le baron Grégoire, un redoutable

adversaire, contre lequel il devait lutter, devant toutes les grandes

proies. Et c'était à la suite d'une rencontre terrible entre eux, après

l'âpre partage du butin, que l'idée profonde lui était venue de donner

en mariage, comme épingles, Eve, sa fille cadette, au fils du baron,

Henri. Jusque-là, celui-ci n'avait passé que pour un aimable garçon,

homme de cheval, homme de club; et le calcul de Justus était sans doute,

à la mort du redouté baron, condamné déjà, de mettre la main sur la

banque rivale, s'il ne restait en face de lui qu'un gendre facile à

vaincre. Justement, Henri s'était pris pour la beauté blonde d'Eve,

alors éclatante, d'une violente passion. Il l'avait voulue, et le père,

qui connaissait son fils, avait consenti, très amusé au fond de

l'affaire exécrable que faisait Justus. Elle devint en effet désastreuse

pour ce dernier, lorsque, chez Henri, succédant à son père, l'homme de

proie apparut sous l'homme de plaisir, et qu'il se tailla sa grosse

part, dans l'exploitation des appétits déchaînés de la démocratie

bourgeoise, maîtresse enfin du pouvoir. Non seulement, Eve n'avait pas

mangé Henri, devenu à son tour le banquier tout-puissant, le baron

Duvillard, maître plus que jamais du marché; mais c'était le baron qui

avait mangé Eve, qui l'avait dévorée en moins de quatre ans. Après lui

avoir fait coup sur coup une fille et un garçon, il s'était brusquement

éloigné d'elle, pendant sa dernière grossesse, comme s'il en avait eu le

dégoût, dans l'ardeur qu'il avait mise à la posséder, telle qu'un fruit

dont on est rassasié et qu'on rejette. D'abord, elle était restée

surprise et désolée de l'aventure, en apprenant qu'il retournait à sa

vie de garçon et qu'il aimait ailleurs. Puis, sans récriminations

d'aucune sorte, sans colère, sans même trop chercher à le reconquérir,

elle avait de son côté pris un amant. Elle ne pouvait vivre sans être

aimée, elle n'était née sûrement que pour être belle, plaire, passer les

jours dans des bras d'adoration et de caresse. L'amant qu'elle avait

choisi, à vingt-cinq ans, elle le garda pendant plus de quinze ans, elle

lui fut parfaitement fidèle, comme elle aurait été fidèle à son mari.

Et, lorsqu'il mourut, ce fut pour elle une grande tristesse, un

véritable veuvage. Et, six mois plus tard, ayant rencontré le comte

Gérard de Quinsac, elle ne put résister de nouveau à son besoin de

tendresse, elle se donna.

--Mon bon Gérard, reprit-elle, de son air de maternité amoureuse, en

voyant le jeune homme embarrassé, avez-vous donc été souffrant, me

cachez-vous quelque contrariété?

Elle avait dix ans de plus que lui; et, cette fois, c'était en

désespérée qu'elle s'attachait à ce dernier amour, adorant ce beau

garçon de tout son être révolté de vieillir, prête à lutter pour le

garder quand même.

--Non, je ne vous cache rien, je vous assure, répondit le comte. Ma mère

m'a beaucoup retenu, ces jours-ci.

Elle continuait à le regarder avec une passion inquiète, le trouvant de

si grande et de si noble mine, la face régulière, les moustaches et les

cheveux bruns, toujours très soignés. Il appartenait à une des plus

vieilles familles de France, il habitait avec sa mère, veuve, ruinée par

un mari d'esprit aventureux, et qui gardait son rang, un rez-de-chaussée

de la rue Saint-Dominique, où elle vivait d'une quinzaine de mille

francs au plus. Lui, n'avait jamais rien fait, s'était contenté de son

année de service obligatoire, renonçant aux armes, ainsi qu'il renonçait

à la carrière diplomatique, la seule qui lui fût dignement ouverte. Il

passait ses jours dans cette oisiveté si occupée des jeunes hommes qui

mènent l'existence de Paris. Et sa mère elle-même, d'une sévérité

hautaine, semblait l'en excuser, comme si elle eût jugé que, sous une

république, un homme de son sang devait, par protestation, se tenir à

l'écart. Mais sans doute elle avait des raisons d'indulgence plus

intimes, plus angoissantes. A sept ans, elle avait failli le perdre

d'une fièvre cérébrale. A dix-huit, il s'était plaint du coeur, et les

médecins recommandaient de le ménager en toutes choses. Derrière la

noble façade de la race, cette grande taille, cette mine fière, elle

savait donc quel était le mensonge. Il n'était que cendre, toujours

menacé de la maladie et de l'écroulement. Au fond de sa virilité

apparente, il n'y avait qu'un abandon de fille, un être faible et bon,

capable de toutes les déchéances. C'était, pendant une visite faite avec

sa mère, très pieuse, à l'Asile des Invalides du travail, qu'il avait

rencontré Eve pour la première fois. Elle l'avait pris en se donnant, il

continuait à fréquenter chez elle, parce qu'il la trouvait désirable

encore et qu'il ne savait comment la quitter; et sa mère fermait les

yeux sur cette liaison coupable, dans un monde qu'elle méprisait, comme

elle les avait fermés déjà sur tant d'autres sottises, qu'elle lui

pardonnait ainsi qu'à un enfant malade. Puis, Eve avait fait sa conquête

par un acte qui venait de stupéfier le monde. Brusquement, on avait

appris que monseigneur Martha l'avait convertie au catholicisme. Ce

qu'elle n'avait pas accordé au mari légitime, elle venait de le faire,

afin de s'assurer à jamais l'amour d'un amant. Et tout Paris était

encore ému de la magnificence déployée, à la Madeleine, pour le baptême

de cette Juive de quarante-cinq ans, dont la beauté et les larmes

avaient bouleversé les coeurs.

Gérard restait flatté de cette grande tendresse touchante. Mais la

lassitude venait, il avait tenté de rompre, en esquivant les

rendez-vous; et il comprenait bien ce qu'elle lui demandait, de ses yeux

suppliants.

--Je vous assure, répéta-t-il faiblissant déjà, ma mère ne m'a pas

laissé un jour. Naturellement, j'aurais été si heureux...

Sans une parole, elle continuait de l'implorer, et des larmes parurent

au bord de ses paupières. Depuis un grand mois, il ne l'avait plus reçue

dans la petite chambre où ils se rencontraient, rue Matignon, au fond

d'une cour. Et, bon et faible comme elle, désespéré de cette minute de

solitude où on les avait laissés, il céda, incapable de se refuser

davantage.

--Eh bien! cet après-midi, si vous voulez. A quatre heures, comme

d'habitude.

Il avait baissé la voix, mais un léger bruit lui fit tourner la tête,

avec le tressaillement d'un homme pris en faute. C'était Camille, la

fille de la baronne, qui entrait. Elle n'avait rien entendu, mais au

sourire des deux amants, au frémissement même de l'air, elle venait de

tout comprendre: un rendez-vous encore, là-bas, dans la rue qu'elle

soupçonnait, et pour le jour même. Il y eut une gêne, un échange

d'inquiets et mauvais regards.

Camille, à vingt-trois ans, était une petite personne très brune, à demi

contrefaite, l'épaule gauche plus haute que la droite. Elle n'avait rien

de son père, ni de sa mère: un de ces accidents imprévus, dans

l'hérédité d'une famille, qui fait qu'on se demande d'où ils peuvent

venir. Sa seule fierté était ses beaux yeux noirs et sa chevelure noire

admirable, qui, dans sa petite taille, disait-elle, aurait suffi à la

vêtir. Mais le nez était long, la face déviée à gauche, avec des traits

heurtés et un menton pointu. La bouche fine, spirituelle, méchante,

disait la rancune amassée, la colère perverse, qu'il y avait au fond de

cette laide, enragée de l'être. Sûrement, la créature qu'elle exécrait

le plus au monde était sa mère, cette amoureuse si peu mère, qui ne

l'avait jamais aimée, ne s'était jamais occupée d'elle, après l'avoir

dès le berceau abandonnée aux soins de servantes. De sorte qu'une

véritable haine avait grandi entre ces deux femmes, muette et froide

chez l'une, active et passionnée chez l'autre. La fille haïssait la mère

parce qu'elle la trouvait belle et qu'elle l'accusait de ne pas l'avoir

faite à son image, belle de cette beauté dont elle l'écrasait. Sa

souffrance de chaque jour était de ne pas être désirée, de sentir tous

les désirs aller encore à sa mère. Comme elle était d'une méchanceté

amusante, on l'écoutait, on riait; seulement, les regards de tous les

hommes, même des plus jeunes, surtout des plus jeunes, retournaient

ensuite à cette mère triomphante qui ne voulait pas vieillir. Et c'était

alors qu'elle avait décidé, dans sa volonté féroce, de lui prendre son

dernier amant, de se faire épouser par ce Gérard, dont la perte la

tuerait sans doute. Grâce à ses cinq millions de dot, elle ne manquait

pas d'épouseurs; mais, peu flattée, elle avait coutume de dire, avec son

rire mauvais: «Pardi! pour cinq millions, ils iraient en choisir une à

la Salpêtrière.» Puis, elle s'était mise elle-même à aimer Gérard, qui

se montrait gentil à l'égard de cette demi-infirme, par bonté d'âme. Il

souffrait de la voir délaissée, il s'abandonnait peu à peu à la

tendresse reconnaissante qu'elle lui témoignait, heureux, lui, bel

homme, d'être le dieu, d'avoir cette esclave; et, dans sa tentative de

rupture avec la mère, devenue lourde à ses bras, il entrait

certainement la pensée de se laisser épouser par la fille, ce qui était

en somme une fin très douce, bien qu'il ne l'avouât pas encore, honteux,

gêné par son nom illustre, par toutes les complications, toutes les

larmes qu'il prévoyait.

Le silence continua. Camille, de son regard aigu, meurtrier comme un

couteau, avait dit à sa mère qu'elle savait; puis, elle s'était plainte

à Gérard, d'un autre regard douloureux. Et celui-ci, pour rétablir

l'équilibre entre les deux femmes, ne trouva qu'un compliment.

--Bonjour, Camille... Ah! cette robe havane! C'est étonnant comme les

couleurs un peu sombres vous habillent!

Camille jeta un coup d'oeil sur la robe blanche de sa mère, puis

regarda sa robe foncée, qui laissait voir à peine son cou et ses

poignets.

--Oui, répondit-elle en riant, je ne suis passable que lorsque je ne

m'habille pas en jeune fille.

Eve, mal à l'aise, soucieuse de sentir grandir une rivalité, à laquelle

elle ne voulait pas croire encore, changea la conversation.

--Est-ce que ton frère n'est pas là?

--Mais si, nous sommes descendus ensemble.

Hyacinthe, qui entrait, serra la main de Gérard, d'un air de lassitude.

Il avait vingt ans, il tenait de sa mère ses pâles cheveux blonds, sa

face allongée d'orientale langueur, et de son père, ses yeux gris, sa

bouche épaisse d'appétits sans scrupules. Ecolier exécrable, il avait

décidé de ne rien faire, dans un mépris égal de toutes les professions;

et, gâté par son père, il s'intéressait à la poésie et à la musique, il

vivait au milieu d'un monde extraordinaire d'artistes, de filles, de

fous et de bandits, fanfaron lui-même de vices et de crimes, affectant

l'horreur de la femme, professant les pires idées philosophiques et

sociales, allant toujours aux plus extrêmes, tour à tour collectiviste,

individualiste, anarchiste, pessimiste, symboliste, même sodomiste, sans

cesser d'être catholique, par suprême bon ton. Au fond, il était

simplement vide et un peu sot. En quatre générations, le sang vigoureux

et affamé des Duvillard, après les trois belles bêtes de proie qu'il

avait produites, tombait tout d'un coup, comme épuisé par

l'assouvissement, à cet androgyne avorté, incapable même des grands

attentats et des grandes débauches.

Camille, qui était trop intelligente pour ne pas sentir ce néant chez

son frère, le plaisantait; et elle reprit, en le regardant, pincé dans

la longue redingote à plis, une résurrection romantique qu'il exagérait:

--Maman te demande, Hyacinthe... Viens donc lui montrer ta jupe. C'est

toi qui serais joli en fille.

Mais il s'esquiva, sans répondre. Il avait une peur sourde de sa

soeur, son aînée, bien qu'ils vécussent dans une intimité de

confidences perverses, se disant tout, essayant en vain de s'étonner

l'un l'autre. Et il donna un regard de dédain à la corbeille

merveilleuse d'orchidées, de mode usée, devenue bourgeoise. Il avait

traversé les lis, il en était à la renoncule, la fleur de sang.

Les deux derniers convives attendus arrivèrent presque ensemble. Ce fut

d'abord le juge d'instruction Amadieu, un intime de la maison, un petit

homme de quarante-cinq ans, qu'une récente affaire anarchiste venait de

mettre en évidence. Il avait une face plate et régulière de magistrat, à

gros favoris blonds, qu'il tâchait de rendre aiguë, en se servant d'un

monocle, derrière lequel son oeil pétillait. D'ailleurs, très mondain,

il était de la nouvelle école, psychologue distingué, auteur d'un livre

en réponse aux abus de la physiologie criminaliste, d'une ambition

tenace, amoureux de publicité, guettant toujours l'occasion des affaires

retentissantes qui donnent la gloire. Enfin, parut le général de

Bozonnet, l'oncle maternel de Gérard, un vieillard grand et sec, au nez

en bec d'aigle, que ses rhumatismes avaient forcé récemment à prendre sa

retraite. Fait colonel après la guerre, en récompense de sa belle

conduite à Saint-Privat, il avait gardé à Napoléon III la foi jurée,

malgré ses attaches profondément monarchistes. On lui passait, dans son

monde, cette sorte de bonapartisme militaire, pour l'amertume qu'il

mettait à accuser la république d'avoir tué l'armée. Et, brave homme,

adorant sa soeur, madame de Quinsac, il semblait surtout obéir à un

désir secret de celle-ci, en acceptant les invitations de la baronne,

comme pour rendre plus naturelle et plus excusable la continuelle

présence chez elle de Gérard.

Mais le baron et Dutheil revenaient du cabinet, en riant très haut, d'un

rire exagéré, sans doute afin de faire croire à la parfaite liberté de

leur esprit. Et l'on passa dans la salle à manger, où brûlait un grand

feu, dont les flammes joyeuses luisaient telles qu'un rayon de

printemps, au milieu des fins meubles anglais d'acajou clair, chargés

d'argenterie et de cristaux. La pièce, d'un vert mousse tendre, avait un

charme discret sous le jour pâle, et la table, au centre, avec la

richesse de son couvert et la blancheur de son linge, orné d'un point de

Venise, semblait avoir miraculeusement fleuri, toute une floraison de

grosses roses thé, d'admirables fleurs pour la saison, et d'un parfum

délicieux.

La baronne fit asseoir le général à sa droite, Amadieu à sa gauche. Le

baron prit à sa droite Dutheil, à sa gauche Gérard. Puis, les enfants se

placèrent aux deux bouts, Camille entre Gérard et le général, Hyacinthe

entre Dutheil et Amadieu. Et, tout de suite, dès les oeufs brouillés

aux truffes, la conversation s'engagea, familière et gaie, cette

conversation des déjeuners de Paris, où défilent les événements grands

et petits de la veille et de la matinée, les vérités ainsi que les

mensonges de tous les mondes, le scandale financier, l'aventure

politique, le roman paru, la pièce jouée, les histoires qui ne peuvent

se dire qu'à l'oreille, et qu'on raconte tout haut. Et, sous la légèreté

de l'esprit qui se dépense, sous les rires qui sonnent souvent faux,

chacun garde sa tourmente, sa débâcle intérieure, une détresse parfois

qui va jusqu'à l'agonie.

Bravement, avec sa tranquille impudence habituelle, le baron parla le

premier de l'article de _la Voix du Peuple_.

--Dites donc, vous avez lu l'article de Sanier, ce matin. C'est un de

ses bons, il a de la verve, mais quel fou dangereux!

Cela mit tout le monde à l'aise, car cet article aurait sûrement pesé

sur le déjeuner, si personne n'en avait soufflé mot.

--Encore le Panama qui recommence! cria Dutheil. Ah! non, nous en avons

assez!

--L'affaire des Chemins de fer africains, reprit le baron, mais elle est

claire comme de l'eau de roche! Tous ceux que Sanier menace peuvent

dormir bien tranquilles... Non, voyez-vous, c'est un coup pour jeter

Barroux à bas de son ministère. Il y aura pour sûr tantôt une demande

d'interpellation, vous allez voir le beau tapage.

--Cette presse de diffamation et de scandale, dit posément Amadieu, est

un dissolvant qui achèvera la France. Il faudrait des lois.

Le général eut un geste de colère.

--Des lois, à quoi bon? puisqu'on n'a pas le courage de les appliquer!

Il y eut un silence. D'un pas discret, le maître d'hôtel présentait des

rougets grillés. Le service silencieux, dans la douceur tiède et

embaumée de la pièce, ne laissait pas même entendre un bruit de

vaisselle. Et, sans qu'on sût comment, la conversation avait brusquement

changé, une voix demanda:

--Alors, la reprise de la pièce est reculée?

--Oui, dit Gérard, j'ai su ce matin que _Polyeucte_ ne passerait pas

avant avril, au plus tôt.

Camille, muette jusque-là, occupée du jeune homme, s'efforçant de le

reconquérir, regarda sa mère et son père de ses yeux luisants. Il

s'agissait de la reprise où Silviane s'entêtait à débuter. Mais le baron

et la baronne gardèrent une sérénité parfaite, n'ayant plus depuis

longtemps rien à ignorer l'un de l'autre. Eve était si heureuse du

rendez-vous obtenu pour l'après-midi! Elle songeait uniquement à ce

bonheur, l'imagination déjà là-bas, dans le nid d'amour, tandis qu'elle

souriait d'une façon inconsciente à ses convives. Et le baron était bien

trop occupé de la nouvelle démarche qu'il comptait faire en tempête aux

Beaux-Arts, pour emporter de haute lutte l'engagement. Il se contenta de

dire:

--Comment voulez-vous qu'ils remontent les pièces, à la Comédie? Ils

n'ont plus de femmes.

--Oh! reprit simplement la baronne, hier, dans cette pièce du

Vaudeville, Delphine Vignot avait une robe exquise, et il n'y a qu'elle

pour savoir se coiffer.

Alors, Dutheil raconta, en gazant un peu, à cause de Camille, l'aventure

de Delphine et d'un sénateur bien connu. Puis, ce fut un autre scandale,

la mort d'une amie de la maison, opérée trop brutalement par un

chirurgien, affaire qui avait failli échouer entre les mains d'Amadieu;

et le général en profita, sans transition d'ailleurs, pour placer son

amertume, sa sortie accoutumée contre l'organisation imbécile de l'armée

actuelle. Le vieux bordeaux luisait comme un sang vermeil dans le fin

cristal des verres, un filet de chevreuil aux truffes venait de mêler

son fumet un peu âpre au parfum mourant des roses, lorsque des asperges

apparurent, une primeur, si rare autrefois, et qui n'étonnait même

plus.

--Maintenant, dit le baron avec un geste désenchanté, il y en a tout

l'hiver.

--Alors, demandait au même moment Gérard, c'est cette après-midi, la

matinée de la princesse de Harth?

Camille vivement intervint.

--Oui, cet après-midi. Irez-vous?

--Non, je ne pense pas, je ne pourrai pas, répondit le jeune homme gêné.

--Ah! cette petite princesse, s'écria Dutheil, elle est décidément

toquée. Vous n'ignorez pas qu'elle se dit veuve. La vérité serait que

son mari, un vrai prince, allié à une famille royale, et beau comme le

jour, voyagerait par le monde en compagnie d'une cantatrice. Elle, avec

sa tête de gamin vicieux, a préféré venir régner à Paris, dans cet hôtel

de l'avenue Kléber, qui est bien l'arche la plus extraordinaire, où le

cosmopolitisme pullule en pleine extravagance.

--Taisez-vous, mauvaise langue, interrompit doucement la baronne. Ici,

nous aimons beaucoup Rosemonde, qui est une charmante femme.

--Mais certainement, reprit de nouveau Camille, elle nous a invités, et

nous irons tantôt chez elle, n'est-ce pas, maman?

La baronne, pour ne pas répondre, affecta de n'avoir pas entendu,

pendant que Dutheil, qui paraissait très renseigné, continuait à

s'égayer sur la princesse et sur la matinée qu'elle donnait, où elle

devait produire des danseuses espagnoles, d'une mimique si lascive, que

tout Paris, averti, allait s'écraser chez elle. Et il ajouta:

--Vous savez qu'elle a lâché la peinture, elle s'occupe de chimie. C'est

plein d'anarchistes, à présent, dans son salon... Il m'a semblé qu'elle

vous poursuivait, mon cher Hyacinthe.

Jusque-là, Hyacinthe n'avait pas desserré les lèvres, comme détaché de

tout.

--Oh! elle m'assomme, daigna-t-il répondre. Si je vais à sa matinée,

c'est dans l'espoir d'y rencontrer mon ami, le jeune lord Elson, qui m'a

écrit de Londres pour m'y donner rendez-vous. J'avoue que c'est le seul

salon où je trouve avec qui causer.

--Ainsi, demanda ironiquement Amadieu, vous voilà passé à l'anarchie?

Imperturbable, de son air de haute élégance, Hyacinthe fit sa profession

de foi.

--Mais, monsieur, il me semble qu'en ces temps de bassesse et

d'ignominie universelles, un homme de quelque distinction ne saurait

être qu'anarchiste.

Un rire courut autour de la table. On le gâtait beaucoup, on le trouvait

très drôle. Son père surtout s'amusait à l'idée d'avoir, lui! un fils

anarchiste; et le général, dans ses heures de rancune, parlait de

chambarder une société assez bête pour se laisser mener par quatre

polissons. Seul, le juge d'instruction, qui était en train de se faire

une spécialité des affaires anarchistes, lui tint tête, défendit la

civilisation menacée, donna des détails terrifiants sur ce qu'il

appelait l'armée de la dévastation et du massacre. Mais les autres

convives continuaient de sourire, en mangeant d'un pâté de foies de

canard vraiment délicieux, que passait le maître d'hôtel. Il y avait

tant de misère, il fallait tout comprendre, les choses finiraient par

s'arranger. Le baron lui-même déclara d'un air conciliant:

--C'est certain, on pourrait faire quelque chose. Quoi? personne ne le

sait au juste. Les revendications sages, oh! je les accepte d'avance.

Par exemple, améliorer le sort de l'ouvrier, créer de bonnes oeuvres,

tenez! comme notre Asile des Invalides du travail, dont nous avons

raison d'être fiers. Mais il ne faut pas qu'on nous demande

l'impossible.

Au dessert, il se fit un moment de brusque silence, comme si, dans le

papotage des conversations, sous l'étourdissement du copieux déjeuner,

la préoccupation, la détresse de chacun serrait de nouveau les coeurs,

reparaissait sur les faces effarées. Et l'on vit renaître l'inconscience

inquiète de Dutheil, menacé de délation, la colère anxieuse du baron, se

demandant comment il allait pouvoir contenter Silviane. Cette fille

était sa tare, à lui, si solide, si puissant, le mal secret qui finirait

peut-être par le ronger et le détruire. Et l'on vit surtout passer

l'affreux drame sur les visages de la baronne, de Camille et de Gérard,

cette rivalité haineuse de la mère et de la fille, se disputant l'homme

qu'elles aimaient. Les lames de vermeil pelaient délicatement les

fruits, il y avait des grappes de raisin dorées, d'une admirable

fraîcheur, et des sucreries, des gâteaux défilèrent, une infinité de

friandises, où s'attardaient complaisamment les appétits repus.

Puis, comme on servait les rince-bouches, un valet vint se pencher à

l'oreille de la baronne, qui répondit à demi-voix:

--Eh bien! faites-le entrer au salon. Je vais l'y retrouver.

Et, plus haut, aux convives:

--C'est monsieur l'abbé Froment qui est là et qui insiste pour être

reçu. Il ne nous gênera pas, je crois que vous le connaissez tous. Oh!

un véritable saint, pour lequel j'ai beaucoup de sympathie!

On s'oublia quelques minutes encore autour de la table, et l'on quitta

enfin la salle à manger, tout odorante des mets, des vins, des fruits et

des roses, toute chaude des grosses bûches qui étaient tombées en

braise, dans la gaieté un peu en déroute des cristaux et de

l'argenterie, sous le jour pâle et fin éclairant la débandade du

couvert.

Au milieu du petit salon, bleu et argent, Pierre était resté debout. Il

regrettait maintenant d'avoir insisté, en voyant, sur une table, le

plateau où le café et les liqueurs étaient servis. Puis, son embarras

augmenta, lorsque les convives entrèrent un peu bruyamment, les yeux

brillants et les joues roses. Mais sa flamme de charité s'était rallumée

en lui si ardente, qu'il vainquit cette gêne. Et il ne lui resta que le

sourd malaise d'apporter l'effroyable matinée de misère qu'il avait

vécue, tant de noir et de froid, tant de saleté et de faim, dans cette

richesse si claire, si tiède, si parfumée, débordante d'inutile et de

superflu, au milieu de ces gens qui semblaient très gais d'avoir bien

déjeuné.

Tout de suite, la baronne s'avança avec Gérard, car c'était par

celui-ci, dont il connaissait la mère, que le prêtre avait été présenté

aux Duvillard, à l'époque de la fameuse conversion. Et, comme il

s'excusait de se présenter à cette heure:

--Mais vous êtes toujours le bienvenu, monsieur l'abbé... Vous permettez

que je m'occupe de mes hôtes, je suis à vous dans un instant.

Elle retourna près du plateau, pour servir le café et les liqueurs,

aidée de sa fille. Gérard demeura, et justement il entretint Pierre de

l'Asile des Invalides du travail, où tous deux s'étaient rencontrés

récemment, à l'occasion d'une cérémonie, la pose de la première pierre

d'un nouveau pavillon, que l'on bâtissait grâce au don superbe de cent

mille francs, fait à l'oeuvre par le baron Duvillard. L'oeuvre ne

comptait encore que quatre pavillons, et le projet primitif en prévoyait

douze, sur le vaste terrain donné par la Ville, dans la presqu'île de

Gennevilliers; de sorte que la souscription restait ouverte et qu'il se

menait un grand bruit de cet effort charitable, réponse retentissante et

péremptoire aux mauvais esprits qui accusaient la bourgeoisie repue de

ne rien faire pour les travailleurs. La vérité était qu'une magnifique

chapelle, érigée au milieu du terrain, avait absorbé les deux tiers des

fonds réunis. Des dames patronnesses, prises dans tous les mondes,

madame la baronne Duvillard, madame la comtesse de Quinsac, madame la

princesse Rosemonde de Harth, vingt autres, avaient la charge de faire

vivre l'oeuvre, à l'aide de quêtes et de ventes de charité. Mais,

surtout, le succès était venu de l'heureuse idée d'avoir débarrassé ces

dames des gros soucis de l'organisation, en choisissant pour

administrateur général le rédacteur en chef du _Globe_, le député

Fonsègue, un brasseur d'affaires prodigieux. Et _le Globe_ faisait une

propagande continue, répondait aux attaques des révolutionnaires par

l'inépuisable charité des classes dirigeantes; et, lors des dernières

élections, l'oeuvre avait ainsi servi d'arme électorale triomphante.

Camille se promenait, une petite tasse fumante à la main.

--Monsieur l'abbé, prenez-vous du café?

--Non, merci, mademoiselle.

--Un petit verre de chartreuse alors?

--Non, merci.

Et, tout le monde étant servi, la baronne revint, pour demander

aimablement:

--Voyons, monsieur l'abbé, que désirez-vous de moi?

Pierre commença presque à voix basse, la gorge serrée, envahi d'une

émotion qui lui faisait battre le coeur.

--Je viens, madame, m'adresser à votre grande bonté. J'ai vu, ce matin,

dans une affreuse maison de la rue des Saules, derrière Montmartre, un

spectacle qui m'a bouleversé l'âme... Vous n'avez point idée d'une

pareille maison de misère et de souffrance, les familles sans feu, sans

pain, les hommes réduits au chômage, les mères n'ayant plus de lait pour

leurs nourrissons, les enfants à peine vêtus, toussant et grelottant...

Et, parmi tant d'horreurs, j'ai vu la pire, la plus abominable, un

vieil ouvrier terrassé par l'âge, mourant de faim, tombé sur un tas de

loques, dans un réduit dont un chien ne voudrait pas.

Il tâchait d'y mettre le plus de discrétion possible, épouvanté des mots

qu'il disait, des choses qu'il racontait, dans ce milieu de grand luxe

et de jouissance, devant ces heureux comblés des joies de ce monde; car

il sentait bien qu'il détonnait d'une façon discourtoise. Quelle étrange

idée d'être venu à l'heure où l'on finit de déjeuner, lorsque l'arôme du

café brûlant caresse les digestions ravies! Pourtant, il continuait, il

finissait même par élever la voix, cédant à la révolte qui le soulevait

peu à peu, allant jusqu'au bout de son récit terrible, nommant Laveuve,

précisant l'injuste abandon, demandant au nom de la pitié humaine aide

et secours. Et tous les convives s'étaient approchés pour l'écouter, il

voyait devant lui le baron, et le général, et Dutheil, et Amadieu, qui

buvaient à petites gorgées leur café, silencieux, sans un geste.

--Enfin, madame, conclut-il, j'ai pensé qu'on ne pouvait pas laisser une

heure de plus ce vieil homme dans cette effroyable position, et que, dès

ce soir, vous auriez la grande bonté de le faire admettre à l'Asile des

Invalides du travail, où sa place me semble marquée tout naturellement.

Des larmes avaient mouillé les beaux yeux d'Eve. Elle était consternée

d'une si triste histoire, tombant dans la joie qu'elle se promettait

pour l'après-midi. Très molle, sans initiative, trop occupée de sa

personne, elle n'avait accepté la présidence du comité qu'à la condition

de se décharger sur Fonsègue de tous les soucis administratifs.

--Ah! monsieur l'abbé, murmura-t-elle, vous me fendez le coeur. Mais

je ne puis rien, rien du tout, je vous assure... Ce Laveuve, d'ailleurs,

je crois bien que nous avons déjà examiné son affaire. Vous savez que,

chez nous, les admissions sont entourées des garanties les plus

sérieuses. On nomme un rapporteur qui doit nous renseigner... Et

n'est-ce pas vous, monsieur Dutheil, qui vous étiez chargé de ce

Laveuve?

Le député achevait un petit verre de chartreuse.

--Mais oui, c'est moi... Monsieur l'abbé, ce gaillard-là vous a joué une

comédie. Il n'est pas malade du tout, et, si vous lui avez laissé de

l'argent, il sera descendu le boire, derrière votre dos. Car il est

toujours ivre, et avec ça l'esprit le plus exécrable, criant du matin au

soir contre les bourgeois, disant que, s'il avait encore des bras, ce

serait lui qui ferait sauter la boutique... D'ailleurs, il ne veut pas y

entrer, à l'Asile, une vraie prison où l'on est gardé par des béguines

qui vous forcent à entendre la messe, un sale couvent dont on ferme les

portes à neuf heures du soir! Et il y en a tant comme cela, qui

préfèrent leur liberté, avec le froid, la faim et la mort!... Que les

Laveuve crèvent donc dans la rue, puisqu'ils refusent d'être avec nous,

d'avoir chaud et de manger, dans nos Asiles!

Le général et Amadieu approuvèrent d'un hochement de tête. Mais

Duvillard se montrait plus généreux.

--Non, non, un homme est un homme, il faut le secourir malgré lui.

Eve, tout à fait désespérée à l'idée qu'on allait lui prendre son

après-midi, se débattit, trouva des raisons.

--Je vous assure que j'ai les mains absolument liées. Monsieur l'abbé ne

doute ni de mon coeur ni de mon zèle. Mais comment veut-on que je

réunisse avant quelques jours le comité de ces dames, sans lequel je

tiens formellement à ne prendre aucune décision, surtout dans une

affaire déjà examinée et jugée?

Et, brusquement, elle eut une solution.

--Ce que je vous conseille de faire, monsieur l'abbé, c'est d'aller

voir tout de suite monsieur Fonsègue, notre administrateur. Dans un cas

pressant, il peut seul agir, car il sait que ces dames ont en lui une

confiance sans bornes et qu'elles approuvent tout ce qu'il fait.

--Vous trouverez Fonsègue à la Chambre, ajouta Dutheil en souriant;

seulement, la séance va être chaude, je doute que vous puissiez

l'entretenir à l'aise.

Pierre, dont le coeur s'était serré davantage, n'insista pas, tout de

suite résolu à voir Fonsègue, à obtenir quand même avant le soir

l'admission du misérable, dont l'atroce image le hantait. Et il resta là

quelques minutes encore, retenu par Gérard, qui, obligeamment, lui

indiquait le moyen de convaincre le député, en alléguant le mauvais

effet d'une pareille histoire, si elle s'ébruitait dans les journaux

révolutionnaires. D'ailleurs, les convives commençaient à partir. Le

général, avant de se retirer, vint demander à son neveu s'il le verrait

l'après-midi, chez sa mère, madame de Quinsac, dont c'était le jour:

question à laquelle le jeune homme se contenta de répondre d'un geste

évasif, lorsqu'il s'aperçut qu'Eve et Camille le regardaient. Puis, ce

fut le tour d'Amadieu, qui se sauva, en disant qu'une grave affaire le

réclamait au Palais. Et bientôt Dutheil le suivit, pour se rendre à la

Chambre.

--De quatre à cinq chez Silviane, n'est-ce pas? lui dit le baron en le

reconduisant. Venez m'y raconter ce qui se sera passé à la Chambre, à la

suite de cet article odieux de Sanier. Il faut pourtant que je sache...

Moi, j'irai aux Beaux-Arts, pour arranger l'affaire de la Comédie; et

puis, j'ai des courses, des entrepreneurs à voir, une grosse affaire de

publicité à régler.

--Entendu, de quatre à cinq, chez Silviane, comme d'habitude, dit le

député, qui partit, repris d'un vague malaise, inquiet de la façon dont

tournerait cette vilaine histoire des Chemins de fer africains.

Et tous déjà avaient oublié Laveuve, le misérable qui agonisait, et

tous couraient à leurs soucis, à leurs passions, ressaisis par

l'engrenage, retombés sous la meule, dans cette ruée de Paris dont la

fièvre les charriait, les heurtait en une ardente bousculade, à qui

arriverait le premier, en passant sur le corps des autres.

--Alors, maman, demanda Camille, qui continuait à dévisager sa mère et

Gérard, tu vas nous mener à la matinée de la princesse?

--Tout à l'heure, oui... Seulement, je ne pourrai y rester avec vous,

j'ai reçu ce matin une dépêche de Salmon, pour mon corsage, et il faut

absolument que j'aille l'essayer, à quatre heures.

La jeune fille fut certaine du mensonge, au léger tremblement de la

voix.

--Tiens! je croyais que l'essayage n'était que pour demain... Alors,

nous irons te reprendre chez Salmon, avec la voiture, en sortant de la

matinée?

--Ah! pour cela, non, ma chère! On ne sait jamais quand on est libre;

et, d'ailleurs, si j'ai un moment, je passerai chez la modiste.

Une sourde rage fit monter une flamme meurtrière aux yeux noirs de

Camille. Le rendez-vous était évident. Mais elle ne pouvait, elle

n'osait pousser les choses plus loin, dans son besoin passionné

d'inventer un obstacle. Elle avait vainement tenté d'implorer Gérard,

qui détournait la tête, debout pour partir. Et Pierre, au courant de

bien des choses, depuis qu'il fréquentait la maison, eut conscience, à

les sentir si frémissants, de l'inavouable drame silencieux.

Allongé dans un fauteuil, achevant de croquer une perle d'éther, la

seule liqueur qu'il se permît, Hyacinthe éleva la voix.

--Moi, vous savez que je vais à l'Exposition du Lis. Tout Paris s'y

écrase. Il y a surtout là un tableau, le viol d'une âme, qu'il faut

absolument avoir vu.

--Eh bien! mais, je ne refuse pas de vous y conduire, reprit la baronne.

Avant d'aller chez la princesse, nous pouvons passer par cette

Exposition.

--C'est cela, c'est cela! dit vivement Camille, qui plaisantait durement

d'ordinaire les peintres symbolistes, mais qui devait projeter

d'attarder sa mère, avec l'espoir encore de lui faire manquer le

rendez-vous.

Puis, s'efforçant de sourire:

--Vous ne vous risquez pas au Lis avec nous, monsieur Gérard?

--Ma foi, non! répondit le comte, j'ai besoin de marcher. Je vais

accompagner monsieur l'abbé Froment jusqu'à la Chambre.

Et il prit congé de la mère et de la fille, en leur baisant la main à

toutes deux. Pour attendre quatre heures, il venait de songer qu'il

monterait un instant chez Silviane, où il avait ses petites entrées, lui

aussi, depuis qu'il y était resté un soir à coucher. Dans la cour vide

et solennelle, il dit au prêtre:

--Ah! ça fait du bien, de respirer un peu d'air froid. Ils chauffent

trop, chez eux, et toutes ces fleurs portent à la tête.

Pierre s'en allait étourdi, la fièvre aux mains, les sens lourds de tout

ce luxe, qu'il laissait là, comme le rêve d'un brûlant paradis embaumé,

où ne vivaient que des élus. Son besoin nouveau de charité s'y était

d'ailleurs exaspéré, il ne réfléchissait qu'au moyen d'obtenir de

Fonsègue l'admission de Laveuve, sans écouter le comte qui lui parlait

très tendrement de sa mère. Et, la porte de l'hôtel était retombée, ils

avaient fait quelques pas dans la rue, lorsque la conscience d'une

brusque vision lui revint. N'avait-il pas vu, au bord du trottoir d'en

face, regardant cette porte monumentale, close sur de si fabuleuses

richesses, un ouvrier arrêté, attendant, cherchant des yeux, dans lequel

il avait cru reconnaître Salvat, avec son sac à outils, cet affamé

parti le matin en quête de travail? Vivement, il se retourna, inquiet

d'une telle misère devant tant de possession et de jouissance. Mais

l'ouvrier, dérangé dans sa contemplation, craignant peut-être aussi

n'avoir été reconnu, s'éloignait d'un pas traînard. Et, à ne plus

l'apercevoir que de dos, Pierre hésita, finit par se dire qu'il s'était

trompé.

Paris(#34451) · 第 12 / 41 题