LIVRE PREMIER

I

Ce matin-là, vers la fin de janvier, l'abbé Pierre Froment, qui avait

une messe à dire au Sacré-Coeur de Montmartre, se trouvait dès huit

heures sur la butte, devant la basilique. Et, avant d'entrer, un instant

il regarda Paris, dont la mer immense se déroulait à ses pieds.

C'était, après deux mois de froid terrible, de neige et de glace, un

Paris noyé sous un dégel morne et frissonnant. Du vaste ciel, couleur de

plomb, tombait le deuil d'une brume épaisse. Tout l'est de la ville, les

quartiers de misère et de travail, semblaient submergés dans des fumées

roussâtres, où l'on devinait le souffle des chantiers et des usines;

tandis que, vers l'ouest, vers les quartiers de richesse et de

jouissance, la débâcle du brouillard s'éclairait, n'était plus qu'un

voile fin, immobile de vapeur. On devinait à peine la ligne ronde de

l'horizon, le champ sans bornes des maisons apparaissait tel qu'un chaos

de pierres, semé de mares stagnantes, qui emplissaient les creux d'une

buée pâle, et sur lesquelles se détachaient les crêtes des édifices et

des rues hautes, d'un noir de suie. Un Paris de mystère, voilé de nuées,

comme enseveli sous la cendre de quelque désastre, disparu à demi déjà

dans la souffrance et dans la honte de ce que son immensité cachait.

Pierre regardait, maigre et sombre, vêtu de sa soutane mince, lorsque

l'abbé Rose, qui semblait s'être abrité derrière un pilier du porche,

pour le guetter, vint à sa rencontre.

--Ah! c'est vous enfin, mon cher enfant. J'ai quelque chose à vous

demander.

Il semblait gêné, inquiet. D'un regard méfiant, il s'assura que personne

n'était là. Puis, comme si la solitude ne suffisait pas à le rassurer,

il l'emmena à quelque distance, dans la bise glaciale qui soufflait, et

qu'il paraissait ne pas sentir.

--Voici, c'est un pauvre homme dont on m'a parlé, un ancien ouvrier

peintre, un vieillard de soixante-dix ans, qui naturellement ne peut

plus travailler, et qui est en train de mourir de faim, dans un taudis

de la rue des Saules... Alors, mon cher enfant, j'ai songé à vous, j'ai

pensé que vous consentiriez à lui porter ces trois francs de ma part,

pour qu'il ait au moins du pain pendant quelques jours.

--Mais pourquoi n'allez-vous pas lui faire votre aumône vous-même?

De nouveau, l'abbé Rose s'inquiéta, s'effara, avec des regards peureux

et confus.

--Oh! non, oh! non, je ne peux plus, moi, après tous les ennuis qui me

sont arrivés. Vous savez qu'on me surveille et qu'on me gronderait

encore, si l'on me surprenait à donner ainsi, sans bien savoir à qui je

donne. Il est vrai que, pour avoir ces trois francs, j'ai dû vendre

quelque chose... Je vous en supplie, mon cher enfant, rendez-moi ce

service.

Le coeur serré, Pierre considérait le bon prêtre tout blanc, avec sa

grosse bouche de bonté, ses yeux clairs d'enfant, dans sa face ronde et

souriante. Et l'histoire de cet amant de la pauvreté lui revenait en un

flot d'amertume, la disgrâce où il était tombé, pour sa candeur sublime

de saint homme charitable. Son petit rez-de-chaussée de la rue de

Charonne, dont il faisait un asile, où il recueillait toutes les misères

de la rue, avait fini par devenir une cause de scandale. On y abusait de

sa naïveté, de son innocence, et des abominations se passaient chez lui,

sans qu'il les soupçonnât. Des filles y allaient, lorsqu'elles n'avaient

pas trouvé d'hommes pour les emmener. D'infâmes rendez-vous s'y

donnaient, toute une promiscuité monstrueuse. Enfin, une belle nuit, la

police y avait fait une descente, pour y arrêter une fillette de treize

ans, accusée d'infanticide. Très émue, l'autorité diocésaine avait forcé

l'abbé Rose à fermer son asile, et l'avait déplacé de l'église

Sainte-Marguerite, en l'envoyant à Saint-Pierre de Montmartre, où il

avait retrouvé sa place de vicaire. Ce n'était pas une disgrâce, mais un

simple éloignement. On l'avait grondé, on le surveillait, comme il le

disait lui-même, et il était très honteux, très malheureux de ne pouvoir

plus donner qu'en se cachant, tel qu'un prodigue écervelé qui rougit de

ses fautes.

Pierre prit les trois francs.

--Je vous promets, mon ami, de faire votre commission, ah! de tout mon

coeur.

--Allez-y après votre messe, n'est-ce pas? Il s'appelle Laveuve, il

habite la rue des Saules, une maison avec une cour, avant d'arriver à la

rue Marcadet. Vous trouverez bien... Et, si vous étiez gentil, vous

viendriez me rendre compte de votre visite, ce soir, vers cinq heures,

à la Madeleine, où j'irai entendre la conférence de monseigneur Martha.

Il a été si bon pour moi!... N'y viendrez-vous pas l'entendre vous-même?

Pierre répondit d'un geste évasif. Monseigneur Martha, évêque de

Persépolis, très puissant à l'archevêché, depuis qu'il s'était employé à

décupler les souscriptions pour le Sacré-Coeur, en propagandiste

vraiment génial, avait en effet soutenu l'abbé Rose; et c'était lui qui

avait obtenu qu'on le laissât à Paris, en le replaçant à Saint-Pierre de

Montmartre.

--Je ne sais si je pourrai assister à la conférence, dit Pierre. En tout

cas, j'irai sûrement vous y retrouver.

La bise soufflait, un froid noir les pénétrait tous deux, sur ce sommet

désert, dans le brouillard qui changeait la grande ville en un océan de

brume. Mais un pas se fit entendre, et l'abbé Rose, repris de méfiance,

vit un homme passer, très grand, très fort, chaussé en voisin de

galoches, et la tête nue, d'épais cheveux blancs, coupés ras.

--N'est-ce point votre frère? demanda le vieux prêtre.

Pierre n'avait pas eu un mouvement. Il répondit d'une voix tranquille:

--C'est mon frère Guillaume, en effet. Je l'ai retrouvé, depuis que je

viens parfois ici, au Sacré-Coeur. Il possède là, tout près, une

maison qu'il habite depuis plus de vingt ans, je crois. Quand je le

rencontre, nous nous serrons la main. Mais je ne suis pas même allé chez

lui... Ah! tout est bien mort entre nous, rien ne nous est plus commun,

des mondes nous séparent.

Le sourire si tendre de l'abbé Rose reparut, et il eut un geste de la

main, comme pour dire qu'il ne fallait jamais désespérer de l'amour.

Guillaume Froment, un savant d'intelligence haute, un chimiste qui

vivait à l'écart, en révolté, était maintenant son paroissien; et il

devait rêver de le reconquérir à Dieu, lorsqu'il passait près de la

maison qu'il occupait avec ses trois grands fils, bourdonnante de

travail.

--Mais, mon cher enfant, reprit-il, je vous tiens là, dans ce froid

noir, et vous n'avez pas chaud... Allez dire votre messe. A ce soir, à

la Madeleine.

Puis, suppliant, s'assurant de nouveau que personne ne les écoutait, il

ajouta de son air d'enfant toujours en faute:

--Et pas un mot à personne de ma petite commission. On dirait encore que

je ne sais pas me conduire.

Pierre le regarda s'éloigner dans la direction de la rue Cortot, où le

vieux prêtre habitait un rez-de-chaussée humide, qu'un bout de jardin

égayait. La cendre de désastre qui noyait Paris semblait s'épaissir,

sous les rafales de la bise glacée. Et il entra enfin dans la basilique,

le coeur ravagé, débordant de l'amertume que venait d'y remuer cette

histoire, cette banqueroute de la charité, l'ironie affreuse du saint

homme puni pour avoir donné, se cachant pour donner toujours. Rien ne

calma la cuisson de la blessure rouverte en lui, ni la paix tiède dans

laquelle il pénétrait, ni la solennité muette du large et profond

vaisseau, d'une nudité de pierres neuves, sans tableaux, sans décoration

d'aucune sorte, la nef à demi barrée par la charpente qui bouchait la

coupole du dôme, encore en construction. A cette heure matinale, sous la

lumière grise que laissaient tomber les hautes et minces baies, des

messes de supplication étaient déjà dites à plusieurs autels, des

cierges d'imploration brûlaient au fond de l'abside. Et il se hâta

d'aller, à la sacristie, revêtir les vêtements sacrés, pour dire sa

messe à la chapelle de Saint-Vincent-de-Paul.

Mais les souvenirs venaient d'être lâchés, Pierre n'était plus qu'à sa

détresse, tandis que, machinalement, il accomplissait les rites, faisait

les gestes professionnels. Depuis son retour de Rome, depuis trois ans,

il vivait dans la pire angoisse où puisse tomber un homme. D'abord, pour

retrouver la croyance perdue, il avait tenté une première expérience, il

était allé à Lourdes chercher la foi naïve de l'enfant qui s'agenouille

et qui prie, la primitive foi des peuples jeunes, courbés sous la

terreur de leur ignorance; et il s'était révolté davantage devant la

glorification de l'absurde, la déchéance du sens commun, convaincu que

le salut, la paix des hommes et des peuples d'aujourd'hui ne saurait

être dans cet abandon puéril de la raison. Ensuite, repris du besoin

d'aimer, tout en faisant la part intellectuelle de cette raison

exigeante, il avait joué sa paix dernière dans une seconde expérience,

il était allé à Rome voir si le catholicisme pouvait se renouveler,

revenir à l'esprit du christianisme naissant, être la religion de la

démocratie, la foi que le monde moderne, bouleversé, en danger de mort,

attendait pour s'apaiser et vivre; et il n'y avait trouvé que des

décombres, que le tronc pourri d'un arbre incapable d'un nouveau

printemps, il n'y avait entendu que le craquement suprême du vieil

édifice social, près de crouler. C'était alors, rendu au doute immense,

à la négation totale, qu'il était revenu à Paris, rappelé par l'abbé

Rose, au nom de leurs pauvres, pour s'oublier, pour s'immoler, pour

croire en eux, puisque eux seuls restaient, avec leurs effroyables

souffrances; et c'était alors qu'il s'était heurté, depuis trois ans, à

cet effondrement, cette banqueroute de la bonté elle-même, la charité

dérisoire, la charité inutile et bafouée.

Ces trois années, Pierre venait de les vivre dans une tourmente sans

cesse accrue, où son être entier avait fini par sombrer. Sa foi était

morte à jamais, son espérance même était morte d'utiliser la foi des

foules pour le salut commun. Il niait tout, il n'attendait plus que la

catastrophe finale, inévitable, la révolte, le massacre, l'incendie,

qui devaient balayer un monde coupable et condamné. Prêtre sans croyance

veillant sur la croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son

métier, dans la tristesse hautaine de n'avoir pu renoncer à son

intelligence, comme il avait renoncé à sa chair d'amoureux et à son rêve

de sauveur des peuples, il restait quand même debout, d'une grandeur

solitaire et farouche. Et ce négateur désespéré, qui avait touché le

fond du néant, gardait une attitude si haute et si grave, parfumée d'une

bonté si pure, qu'il avait, dans sa paroisse de Neuilly, acquis la

réputation d'un jeune saint, aimé de Dieu, dont la prière obtenait des

miracles. Il était la règle, il n'avait plus que le geste du prêtre,

sans l'âme immortelle, tel qu'un sépulcre vide où ne restait pas même la

cendre de l'espoir; et des femmes douloureuses, des paroissiennes en

larmes l'adoraient, baisaient sa soutane, et c'était une mère torturée,

ayant un enfant au berceau en danger de mort, qui l'avait supplié de

venir demander la guérison à Jésus, certaine que Jésus la lui

accorderait, dans ce sanctuaire de Montmartre, où flambait le prodige de

son coeur incendié d'amour.

Cependant, Pierre, revêtu des vêtements sacrés, avait gagné la chapelle

de Saint-Vincent-de-Paul. Il y monta le degré de l'autel, il commença la

messe; et, quand il se retourna, les mains élargies, pour bénir, il

apparut avec sa face creusée, sa bouche de douceur amincie d'amertume,

ses yeux de tendresse devenus noirs de souffrance. Ce n'était plus le

jeune prêtre, au visage brûlé de fièvre tendre allant à Lourdes, au

visage illuminé d'apôtre partant pour Rome. Sa double hérédité en

éternelle lutte, son père dont il tenait la tour inexpugnable de son

front, sa mère qui lui avait donné ses lèvres altérées d'amour,

continuaient le combat, toute la bataille humaine du sentiment et de la

raison, dans cette face aujourd'hui ravagée, où montait aux minutes

d'oubli le chaos de la détresse intérieure. Les lèvres avouaient encore

la soif inassouvie d'aimer, de se donner et de vivre, qu'il croyait bien

ne devoir plus contenter jamais; tandis que le front solide, la

citadelle dont il souffrait, s'entêtait à ne point se rendre, sous les

assauts de l'erreur. Mais il se raidissait, cachait l'épouvante du vide

où il se débattait, demeurait superbe, taisait les gestes, disait les

paroles, souverainement. Et la mère qui était là, parmi les quelques

femmes agenouillées, la mère qui attendait de lui une intercession

suprême, qui le croyait en colloque avec Jésus pour le salut de son

enfant, le voyait rayonner au travers de ses larmes, d'une beauté

d'ange, messager des grâces divines.

Après l'Offertoire, lorsque Pierre découvrit le calice, il se prit en

dédain. L'ébranlement était trop profond, il pensait quand même à ces

choses. Quel enfantillage, dans ses deux expériences, à Lourdes et à

Rome, quelle naïveté de pauvre être éperdu, dévoré du besoin d'aimer et

de croire! S'être imaginé que la science actuelle, en lui, allait

s'accommoder avec la foi de l'an mille, et surtout avoir eu la sottise

d'espérer que lui, petit prêtre, allait faire la leçon au pape, le

déterminer à être un saint et à changer la face du monde! Il en était

plein de honte, comme on avait dû rire de lui! Puis, c'était aussi son

idée d'un schisme qui le faisait rougir. Il se revoyait à Rome, rêvant

d'écrire un livre, où il se séparerait violemment du catholicisme, pour

prêcher la religion nouvelle des démocraties, l'Evangile épuré, humain

et vivant. Quelle ridicule folie! Un schisme! il avait connu à Paris un

abbé de grand coeur et de grand esprit, qui avait tenté de

l'accomplir, ce fameux schisme annoncé, attendu. Ah! le pauvre homme, la

triste et dérisoire besogne, au milieu de l'incrédulité universelle, de

l'indifférence glacée des uns, des moqueries et des injures des autres!

Si Luther revenait de nos jours, il finirait à un cinquième des

Batignolles, oublié et mourant de faim. Un schisme ne peut réussir dans

un peuple qui ne croit plus, qui s'est désintéressé de l'Eglise, pour

mettre ailleurs son espoir. C'était tout le catholicisme, c'était même

tout le christianisme qui allait être emporté, car l'Evangile, en dehors

de quelques maximes morales, n'était plus un code social possible. Et

cette certitude augmentait son tourment, les jours où la soutane pesait

plus lourde à ses épaules, où il finissait par se mépriser, de célébrer

ainsi le mystère divin de cette messe, qui était devenue pour lui le

geste d'une religion morte.

Pierre, qui avait empli le calice à demi du vin des burettes, se lava

les mains et aperçut de nouveau la mère, avec son visage d'ardente

supplication. Alors, il pensa que c'était pour elle, dans une pensée

charitable d'homme lié par un serment, qu'il était resté prêtre, prêtre

sans croyance nourrissant du pain de l'illusion la croyance des autres.

Mais cette héroïque attitude, ce devoir hautain où il s'enfermait,

n'allait plus pour lui sans une angoisse croissante. La simple probité

ne lui commandait-elle pas de jeter la soutane, de retourner parmi les

hommes? Sa situation fausse, à certaines heures, l'emplissait du dégoût

de son héroïsme inutile, et il se demandait de nouveau s'il n'était pas

lâche et dangereux de laisser vivre les foules dans leur superstition.

Certes, le mensonge d'un Dieu de justice et de vigilance, d'un paradis

futur où étaient rachetées toutes les souffrances d'ici-bas, avait

longtemps semblé nécessaire aux misères des pauvres hommes; mais quel

leurre, quelle exploitation tyrannique des peuples, et combien il serait

plus viril d'opérer les peuples brutalement, en leur donnant le courage

de vivre la vie réelle, même dans les larmes! Déjà, s'ils se

détournaient du christianisme, n'était-ce pas qu'ils avaient le besoin

d'un idéal plus humain, d'une religion de santé et de joie, qui ne

serait pas une religion de la mort? Le jour où l'idée de charité

croulerait, le christianisme croulerait avec elle, car il 'était bâti

sur la charité divine corrigeant l'injustice fatale, ouvrant les

récompenses futures à qui aurait souffert en cette vie. Et elle

croulait, les pauvres n'y croyaient plus, se fâchaient devant ce paradis

menteur dont la promesse avait si longtemps entretenu leur patience,

exigeaient qu'on ne les renvoyât pas au lendemain du tombeau, pour le

règlement de leur part de bonheur. Un cri de justice montait de toutes

les lèvres, la justice sur cette terre, la justice pour ceux qui ont

faim, que l'aumône est lasse de secourir depuis dix-huit siècles

d'Evangile, et qui n'ont toujours pas de pain à manger.

Lorsque, les coudes sur la table de l'autel, Pierre eut vidé le calice,

après y avoir brisé l'hostie, il se sentit tomber à une détresse plus

grande. Ainsi donc, c'était une troisième expérience qui commençait pour

lui, ce combat suprême de la justice contre la charité, où allaient se

débattre son coeur et sa raison, dans ce grand Paris, si voilé de

cendre, si plein d'un terrible inconnu? Le besoin du divin luttait

encore en lui contre l'intelligence dominatrice. Comment contenterait-on

jamais, chez les foules, la soif du mystère? En dehors de l'élite, la

science suffirait-elle pour apaiser le désir, bercer la souffrance,

rassasier le rêve? Et qu'allait-il devenir lui-même, dans la banqueroute

de cette charité qui, seule, depuis trois ans, le tenait debout, en

occupant toutes ses heures, en lui donnant l'illusion de se dévouer,

d'être utile aux autres? D'un coup, la terre manquait sous ses pieds, il

n'entendait plus que le cri du peuple, du grand muet, demandant justice,

grondant et menaçant de reprendre sa part, qu'on détenait par la force

et la ruse. Plus rien ne pouvait retarder la catastrophe inévitable, la

guerre fratricide des classes qui emporterait le vieux monde, condamné à

disparaître sous l'amas de ses crimes. A chaque heure, il en attendait

l'effondrement, Paris noyé de sang, Paris en flamme, dans une tristesse

affreuse. Et son horreur de la violence le glaçait, il ne savait où

prendre la croyance nouvelle qui devait conjurer le péril, ayant bien

conscience que le problème social et religieux ne faisait qu'un, était

seul en question dans l'effroyable et quotidien labeur de Paris, mais

trop troublé lui-même, trop mis à l'écart par la prêtrise, trop déchiré

de doute et d'impuissance, pour dire encore où était la vérité, la

santé, la vie. Ah! être sain, vivre, contenter enfin sa raison et son

coeur, dans la paix, dans la besogne certaine, simplement honnête, que

l'homme est venu accomplir sur la terre!

La messe était dite, et Pierre descendait de l'autel, quand la mère en

larmes, près de laquelle il passait, saisit de ses mains tremblantes un

coin de la chasuble et la baisa éperdument, comme on baise la relique du

saint dont on attend le salut. Elle le remerciait du miracle qu'il avait

dû faire, certaine de retrouver son enfant guéri. Il fut profondément

ému de cet amour, de cette foi brûlante, malgré la brusque détresse

qu'il éprouva plus affreuse, à n'être pas le ministre souverain que

cette femme croyait, capable d'obtenir un sursis de la mort. Mais il la

renvoyait consolée, raffermie, et ce fut d'un voeu ardent qu'il

supplia la Force ignorée et consciente, s'il en existait une, de venir

en aide à la pauvre créature. Puis, lorsqu'il se fut dévêtu, dans la

sacristie, et qu'il se retrouva dehors, devant la basilique, fouetté par

la bise d'hiver, un frisson mortel le reprit et le glaça, tandis qu'il

regardait, au travers de la brume, si l'ouragan de colère et de justice

n'avait pas balayé Paris, la catastrophe attendue qui devait l'engloutir

un matin, en ne laissant, sous le ciel de plomb, que le marais empesté

de ses décombres.

Tout de suite, Pierre voulut faire la commission de l'abbé Rose. Il

suivit la rue de Norvins, sur la crête de Montmartre, gagna la rue des

Saules, dont il descendit la pente raide, entre des murs moussus, de

l'autre côté de Paris. Les trois francs qu'il tenait dans sa main, au

fond de la poche de sa soutane, l'emplissaient à la fois d'une émotion

attendrie et d'une sourde colère contre l'inutile charité. Mais, à

mesure qu'il dévalait, par les raidillons, par les étages d'escaliers

interminables, des coins de misère entrevus le reprenaient, une infinie

pitié lui serrait le coeur. Il y avait là tout un quartier neuf en

construction, le long des larges voies ouvertes, depuis les grands

travaux du Sacré-Coeur. De hautes et bourgeoises maisons se dressaient

déjà, au milieu des jardins éventrés, parmi des terrains vagues,

entourés encore de palissades. Et, avec leurs façades cossues, d'une

blancheur neuve, elles ne faisaient que rendre plus sombres, plus

lépreuses, les vieilles bâtisses branlantes restées debout, des

guinguettes louches aux murs sang de boeuf, des cités de souffrance

aux bâtiments noirs et souillés, où du bétail humain s'entassait. Ce

jour-là, sous le ciel bas, la boue noyait le pavé défoncé par les

charrois, le dégel trempait les murs d'une humidité glaciale, tandis

qu'une tristesse atroce montait de tant de saleté et de souffrance.

Pierre, qui était allé jusqu'à la rue Marcadet, revint sur ses pas. Il

entra, rue des Saules, certain de ne pas se tromper, dans la cour d'une

sorte de caserne ou d'hôpital, que trois bâtiments irréguliers

entouraient. Cette cour était un cloaque, où les ordures avaient dû

s'amasser pendant les deux mois de terrible gelée; et tout fondait

maintenant, une abominable odeur s'exhalait du lac de fange immonde. Les

bâtiments croulaient à demi, des vestibules béants s'ouvraient comme des

trous de cave, des taies de papier bariolaient les vitres crasseuses,

des loques pendaient infâmes, telles que des drapeaux de mort. Au fond

de l'échoppe qui servait de loge au concierge, Pierre n'aperçut qu'un

homme infirme, roulé dans le lambeau sans nom d'une ancienne couverture

de cheval.

--Vous avez ici un vieil ouvrier du nom de Laveuve. Quel escalier, quel

étage?

L'homme ne répondit pas, arrondit des yeux inquiets d'idiot qui

s'effare. Sans doute la concierge était dans le voisinage. Un instant,

le prêtre attendit; puis, apercevant une petite fille au fond de la

cour, il se hasarda, traversa le cloaque sur la pointe des pieds.

--Mon enfant, connais-tu, dans la maison, un vieil ouvrier qui s'appelle

Laveuve?

La petite fille, dont le maigre corps n'était vêtu que d'une robe de

toile rose, en guenilles, grelottait, les mains couvertes d'engelures.

Elle leva son fin visage, joli sous les morsures du froid.

--Laveuve, non, sais pas, sais pas...

Et, de son geste inconscient de mendiante, elle tendit l'une de ses

pauvres mains, gourdes et massacrées. Puis, lorsqu'il lui eut donné une

petite pièce blanche, elle se mit à galoper, telle qu'une chèvre

joyeuse, au travers de la boue, en chantant d'une voix aiguë:

--Sais pas, sais pas, sais pas...

Il prit le parti de la suivre. Elle avait disparu dans un des vestibules

béants, et il monta derrière elle un escalier sombre et fétide, aux

marches à demi rompues, rendues si glissantes par des épluchures de

légumes, qu'il dut s'aider de la corde graisseuse, grâce à laquelle on

se hissait. Mais toutes les portes étaient closes, il frappa inutilement

à plusieurs, il n'obtint à la dernière que des grognements étouffés,

comme si quelque animal désespéré était enfermé là. Redescendu dans la

cour, il hésita, puis s'engagea dans un autre escalier. Et, cette fois,

il fut assourdi par des cris perçants, des cris d'enfant qu'on égorge.

Il monta au bruit, il finit par se trouver devant une chambre grande

ouverte, dans laquelle un enfant, laissé seul, attaché sur sa petite

chaise, sans doute pour qu'il ne tombât pas, hurlait sans reprendre

haleine. Il redescendit de nouveau, bouleversé, le sang glacé par tant

de dénuement et d'abandon.

Mais une femme rentrait, rapportant trois pommes de terre dans son

tablier; et, comme il la questionnait, elle regarda sa soutane avec

méfiance.

--Laveuve, Laveuve, je ne peux pas dire. Si la concierge était là, elle

vous dirait peut-être... Vous comprenez, il y a cinq escaliers, on ne se

connaît pas tous, et puis ça change si souvent... Voyez tout de même là,

au fond.

Cet escalier du fond était plus abominable que les autres, les marches

déjetées, les murs gluants, comme trempés d'une sueur d'angoisse. A

chaque palier, les plombs soufflaient une haleine de peste, et de chaque

logement sortaient des plaintes, des querelles, un affreux dégoût de

misère. Une porte battit, un homme apparut, traînant une femme par les

cheveux, pendant que trois mioches pleuraient. A l'étage supérieur, ce

fut, dans une pièce entrevue, la vision d'une fille chétive et toussant,

la gorge flétrie déjà, qui promenait violemment un poupon, pour le faire

taire, désespérée de n'avoir plus de lait. Puis, ce fut encore, dans un

logement d'à côté, la vue poignante de trois êtres, à demi vêtus de

haillons, sans sexe ni âge, qui, au milieu de la nudité absolue de la

chambre, mangeaient gloutonnement, à la même terrine, une pâtée dont les

chiens n'auraient pas voulu. Ils levèrent à peine la tête, grondèrent,

ne répondirent pas aux questions.

Pierre allait redescendre, lorsque, tout en haut, à l'entrée d'un

couloir, il tenta une dernière fois de frapper à une porte. Une femme

ouvrit, dont les cheveux dépeignés grisonnaient déjà, bien qu'elle ne

dût pas avoir plus de quarante ans; et ses lèvres pâlies, ses yeux

meurtris, dans sa face jaune, exprimaient une lassitude extrême, un air

d'effacement et de continuelle crainte, sous l'acharnée misère. Elle se

troubla, à la vue de la soutane, elle balbutia, inquiète:

--Entrez, entrez, monsieur l'abbé.

Mais un homme, que Pierre n'avait pas vu d'abord, un ouvrier d'une

quarantaine d'années aussi, grand, maigre, chauve, un roux décoloré, les

moustaches et la barbe rares, eut un geste de violence, la sourde menace

de jeter le prêtre à l'a porte. Il se calma, s'assit près d'une table

boiteuse, affecta de tourner le dos. Et, comme il y avait là encore une

fillette blonde, de onze à douze ans, la figure longue et douce, avec

cet air intelligent et un peu vieux que la grande misère donne aux

enfants, il l'appela, la tint entre ses genoux, sans doute pour la

protéger du contact de la soutane.

Pierre, le coeur serré par cet accueil, sentant le profond dénuement

de cette famille, à la pièce nue et sans feu, à la détresse morne de ces

trois êtres, se décida pourtant à poser sa question.

--Madame, vous ne connaissez pas dans la maison un vieil ouvrier du nom

de Laveuve?

La femme, tremblante maintenant de l'avoir fait entrer, puisque cela

paraissait déplaire à son homme, essaya d'arranger les choses,

timidement.

--Laveuve, Laveuve, non... Dis, Salvat, tu entends? Est-ce que tu

connais, toi?

Salvat se contenta de hausser les épaules. Mais la petite fille ne put

tenir sa langue.

--Ecoute donc, maman Théodore... C'est peut-être le Philosophe.

--Un ancien ouvrier peintre, continua Pierre, un vieillard malade, qui

ne peut plus travailler.

Madame Théodore, du coup, fut renseignée.

--Alors, c'est ça, c'est bien ça... Nous l'appelons le Philosophe, un

surnom qu'on lui a donné dans le quartier. Tout de même, rien n'empêche

qu'il ne s'appelle Laveuve.

D'un de ses poings levés au plafond, vers le ciel, Salvat sembla

protester contre l'abomination d'un monde et d'un Dieu qui laissaient

crever de faim les vieux travailleurs, tels que des chevaux fourbus.

Mais il ne parla pas, il retomba dans un silence sauvage et lourd, dans

la sorte de méditation affreuse où il se trouvait, lorsque le prêtre

avait paru. Il était mécanicien, et il regardait obstinément, posé sur

la table, son sac à outils, un petit sac de cuir, où quelque chose

faisait bosse, une pièce à reporter sans doute. Il devait songer au long

chômage, à sa recherche vaine d'un travail quelconque, pendant ces deux

derniers mois de terrible hiver. Ou peut-être songeait-il aux

représailles prochaines et sanglantes des meurt-de-faim, dans la rêverie

incendiaire qui allumait ses grands yeux bleus, singuliers, vagues et

brûlants. Tout d'un coup, il s'aperçut que sa fille avait pris le sac,

tâchait de l'ouvrir, pour voir. Il eut un frémissement, et enfin il

parla, la bouche bonne et amère, cédant à la brusque émotion qui le

pâlissait.

--Céline, veux-tu bien laisser ça! Je t'ai défendu de toucher aux

outils.

Il prit le sac, le déposa derrière lui, contre le mur, avec de grandes

précautions.

--Alors, madame, demanda Pierre, ce Laveuve habite à cet étage?

Madame Théodore, d'un regard craintif, consulta Salvat. Elle n'était pas

pour qu'on bousculât les curés, quand ils se donnaient la peine de

venir, parce qu'il y avait parfois à gagner des sous avec eux. Et,

lorsqu'elle comprit que Salvat, retombé dans sa noire rêverie, la

laissait agir à sa guise, elle s'offrit tout de suite.

--Si monsieur l'abbé le veut bien, je vais le conduire. C'est justement

au fond du corridor. Mais il faut savoir, parce qu'il y a encore des

marches à monter.

Céline, voyant là un amusement, s'échappa des genoux de son père,

accompagna le prêtre, elle aussi. Et Salvat resta seul dans la chambre

de pauvreté et de souffrance, d'injustice et de colère, sans feu, sans

pain, hanté de son rêve ardent, les yeux de nouveau fixés sur le sac,

comme s'il y avait eu là, avec les outils, la guérison du monde.

En effet, il fallut gravir quelques marches; et, derrière madame

Théodore et Céline, Pierre se trouva dans une sorte d'étroit grenier,

sous le toit, une soupente de quelques mètres carrés, où l'on ne pouvait

se tenir debout. Le jour n'entrait que par une lucarne à tabatière;

mais, comme la neige bouchait la vitre, on dut laisser la porte grande

ouverte, pour y voir clair. Ce qui entrait, c'était le dégel, la neige

qui fondait et qui, goutte à goutte, coulait, inondait le carreau. Après

ces longues semaines de froid intense, la noire humidité noyait tout de

son frisson. Et là, sans une chaise, sans même un bout de planche, dans

un coin du carreau nu, sur un tas de loques immondes, Laveuve gisait,

tel qu'une bête à demi crevée parmi un tas d'ordures.

--Tenez! dit Céline de sa voix chantante, le voilà, c'est le Philosophe!

Madame Théodore s'était penchée, pour écouter s'il vivait toujours.

--Oui, il respire, je crois qu'il dort. Oh! s'il mangeait seulement tous

les jours, il se porterait bien. Mais, que voulez-vous? il n'a plus

personne, et quand on marche sur ses soixante-dix ans, le mieux serait

d'aller se jeter à l'eau. Dans son métier de peintre en bâtiment, dès

cinquante ans parfois, on ne peut plus travailler sur les échelles. Lui,

d'abord, a trouvé des travaux de plain-pied à faire. Puis, il a eu la

chance d'avoir des chantiers à garder. Et c'est fini, on l'a congédié de

partout, voici deux mois qu'il est venu tomber dans ce coin, pour y

mourir. Le propriétaire n'a point osé encore le jeter à la rue, bien que

ce ne soit pas l'envie qui lui en manque... Nous autres, n'est-ce pas?

nous lui apportons parfois un peu de vin, des croûtes. Mais, quand on

n'a rien soi-même, comment voulez-vous qu'on donne à un autre?

Epouvanté, Pierre regardait cet effroyable reste, ce que cinquante

années de travail et de misère, d'injustice sociale, avaient fait d'un

homme. Il finissait par distinguer la tête blanche, usée, déprimée,

déformée. Toute la débâcle du travail sans espoir sur une face humaine.

La barbe inculte, embroussaillant les traits, l'air d'un vieux cheval

qu'on ne tond plus, avec les mâchoires de travers, depuis que les dents

étaient tombées. Des yeux vitreux, un nez qui sombrait dans la bouche.

Et surtout cet aspect de bête déjetée par les fatigues du métier,

éclopée, écroulée, bonne uniquement pour l'abattoir.

--Ah! le pauvre être! murmura le prêtre frémissant. Et on le laisse

mourir de faim, tout seul, sans une aide! et pas un hospice, pas un

asile ne l'a recueilli!

--Dame! reprit madame Théodore de sa voix dolente et résignée, les

hôpitaux sont faits pour les malades, et il n'est pas malade, il

s'achève simplement, à bout de forces. Puis, il n'est pas toujours

commode, on est venu encore dernièrement, pour le mettre dans un asile;

mais il ne veut pas être enfermé, il répond grossièrement à ceux qui le

questionnent, sans compter qu'il a la mauvaise réputation de boire et de

mal parler des bourgeois... Ah! Dieu merci, il sera délivré bientôt!

Pierre s'était penché, en voyant les yeux de Laveuve s'ouvrir tout

grands, et il lui parla avec tendresse, il raconta qu'il venait de la

part d'un ami lui apporter quelque argent, pour s'acheter ce dont il

aurait le plus besoin. D'abord, à la vue de la soutane, le vieillard

avait grondé de gros mots. Mais, tout de même, dans son extrême

faiblesse, il gardait la goguenardise de l'ouvrier parisien.

--Je boirai volontiers un coup alors, dit-il d'une voix distincte, et

avec un bout de pain, s'il y a de quoi, car voilà deux jours que je n'en

connais plus le goût.

Céline s'offrit, et madame Théodore l'envoya chercher un pain et un

litre de vin, avec l'argent de l'abbé Rose. Puis, en attendant, elle dit

à Pierre comment Laveuve avait dû entrer à l'Asile des Invalides du

travail, une bonne oeuvre dont les dames patronnesses étaient

présidées par la baronne Duvillard; mais l'enquête réglementaire avait

abouti sans doute à un tel rapport, que l'affaire en était restée, là.

--La baronne Duvillard, je la connais, je vais aller la voir

aujourd'hui! s'écria Pierre, dont le coeur saignait. Il est impossible

qu'on laisse plus longtemps un homme dans une situation pareille.

Et, comme Céline revenait avec le pain et le litre, ils installèrent à

eux trois Laveuve, le remontèrent sur son tas de loques, le firent boire

et manger, puis laissèrent près de lui le reste du vin et du pain, un

grand pain de quatre livres, en lui recommandant d'attendre pour le

finir, s'il ne voulait pas étouffer.

--Monsieur l'abbé devrait me donner son adresse, dans le cas où j'aurais

quelque chose à lui faire savoir, dit madame Théodore, lorsqu'elle se

retrouva devant sa porte.

Pierre n'avait pas de carte de visite, et tous trois rentrèrent, dans la

chambre. Mais Salvat n'y était plus seul. Debout, il causait bas, très

vite, de très près, bouche à bouche, avec un jeune homme d'une vingtaine

d'années. Celui-ci, fluet, brun, les cheveux taillés en brosse et la

barbe naissante, avait des yeux clairs, un nez droit, des lèvres minces,

dans une face pâle de vive intelligence, semée de quelques taches de

rousseur. Sous sa jaquette usée, il grelottait, le front dur et têtu.

--C'est monsieur l'abbé qui veut me laisser son adresse, pour l'affaire

du Philosophe, expliqua madame Théodore doucement, contrariée de trouver

là du monde.

Les deux hommes avaient regardé le prêtre, puis s'étaient regardés,

l'air terrible. Brusquement, ils ne dirent plus un mot, dans le froid de

glace qui tombait du plafond.

Salvat, avec de nouvelles et grandes précautions, alla prendre son sac à

outils, contre le mur.

--Alors, tu descends, tu vas encore chercher du travail?

Il ne répondit pas, il n'eut qu'un geste de colère, comme pour dire

qu'il ne voulait plus du travail, puisque le travail, depuis si

longtemps, n'avait plus voulu de lui.

--Tout de même, tâche de rapporter quelque chose, car tu sais qu'il n'y

a rien... A quelle heure rentreras-tu?

D'un nouveau geste, il sembla répondre qu'il rentrerait quand il

pourrait, jamais peut-être. Et, des larmes, malgré son effort

d'héroïsme, étant montées à ses vagues yeux bleus, où brûlait une

flamme, il saisit sa fille Céline, l'embrassa violemment, éperdument,

puis s'en alla, son sac sous le bras, suivi de son jeune compagnon.

--Céline, reprit madame Théodore, donne ton crayon à monsieur l'abbé, et

tenez! monsieur, mettez-vous là, vous serez mieux pour écrire.

Puis, lorsque Pierre se fut installé devant la table, sur la chaise que

Salvat avait occupée:

--Il n'est pas méchant, continua-t-elle pour excuser son homme de n'être

guère poli, mais il a eu trop d'embêtements dans l'existence, ça l'a

rendu un peu braque. C'est comme ce jeune homme que vous venez de voir,

monsieur Victor Mathis, en voilà encore un qui n'est pas heureux, un

jeune homme très bien élevé, très instruit, et dont la mère, une veuve,

a juste de quoi manger du pain. Alors, on comprend, n'est-ce pas? que ça

leur tourne sur la tête et qu'ils parlent de faire sauter tout le monde.

Moi, ce ne sont pas mes idées, mais je leur pardonne, oh! bien

volontiers.

Troublé, intéressé par tout ce qu'il sentait d'inconnu et d'effrayant

autour de lui, Pierre ne se hâta pas d'écrire l'adresse, écoutant,

poussant aux confidences.

--Si vous saviez, monsieur l'abbé, ce pauvre Salvat! un enfant

abandonné, sans père ni mère, qui a couru les chemins, qui a dû faire

d'abord tous les métiers pour vivre. Puis, il est devenu mécanicien, et

un très bon ouvrier, je vous assure, très adroit, très travailleur. Mais

il avait déjà ses idées, il se querellait, voulait embaucher les

camarades, si bien qu'il ne pouvait rester nulle part. Enfin, à trente

ans, il a fait la bêtise de partir pour l'Amérique avec un inventeur,

qui l'a exploité là-bas, à ce point qu'au bout de six ans il est revenu

malade et sans un sou... Il faut vous dire qu'il avait épousé ma soeur

cadette, Léonie, et qu'elle était morte, avant son départ pour

l'Amérique, en lui laissant la petite Céline âgée d'un an. Moi, j'étais

alors avec mon mari Théodore Labitte, un maçon; et ce n'est pas pour me

vanter, mais j'avais beau me tuer les yeux à la couture, il me battait à

me laisser morte sur le carreau. Il a fini par me planter là, en filant

avec une jeunesse de vingt ans, ce qui m'a causé plus de plaisir que de

peine... Et, naturellement, quand Salvat, à son retour d'Amérique, m'a

retrouvée seule, avec sa petite Céline, qu'il m'avait confiée à son

départ et qui m'appelait maman, nous nous sommes mis ensemble par la

force des choses. Nous ne sommes pas mariés, mais, n'est-ce pas?

monsieur l'abbé, c'est tout comme.

Elle avait pourtant éprouvé une gêne, et elle reprit, pour montrer

qu'elle n'était point sans parents convenables:

--Moi, je n'ai pas eu de chance, mais j'ai une autre soeur, Hortense,

qui a épousé un employé, monsieur Chrétiennot, et qui habite un joli

appartement du boulevard Rochechouart. Nous étions trois, d'un second

lit, Hortense, la plus jeune, Léonie qui est morte, et moi, l'aînée, qui

m'appelle Pauline... Et j'ai encore, du premier lit, un frère, Eugène

Toussaint, plus âgé que moi de dix ans, mécanicien lui aussi, qui

travaille depuis la guerre dans la même maison, l'usine Grandidier, à

cent pas d'ici, rue Marcadet. Le malheur est qu'il a eu une attaque

dernièrement... Moi, j'ai perdu les yeux, je me les suis brûlés à

travailler pendant des dix heures par jour à la couture. Maintenant, je

ne puis seulement faire un raccommodage sans que des larmes m'aveuglent.

J'ai cherché des ménages, et je n'en trouve plus, la mauvaise chance

s'acharne contre nous. Alors, voilà, nous manquons de tout, une misère

noire, souvent des deux et trois jours sans manger, une vie de chien qui

se nourrit au hasard de ce qu'il rencontre; et, avec ça, ces deux

derniers mois de gros froids qui nous ont gelés, à croire des fois, le

matin, que nous ne nous réveillerions plus... Que voulez-vous? moi, je

n'ai jamais été heureuse, battue d'abord, à présent finie, balayée dans

un coin, vivant je ne sais même pas pourquoi.

Sa voix s'était mise à trembler, ses yeux rouges se mouillaient, et

Pierre la sentit ainsi pleurante dans l'existence, brave femme sans

volonté, comme effacée déjà de la vie, en ménage sans amour, au hasard

des événements.

--Oh! je ne me plains pas de Salvat, dit-elle encore. C'est un brave

homme, il ne rêve que le bonheur de tous; et il ne boit pas, il

travaille quand il peut... Seulement, il est certain que, s'il

s'occupait moins de politique, il travaillerait davantage. On ne peut

discuter avec les camarades, aller dans les réunions, et être à

l'atelier. Il est fautif en cela, c'est évident... Ça n'empêche qu'il a

raison de se plaindre, on ne s'imagine pas un pareil acharnement du

malheur, tout s'est abattu sur lui, tout l'a écrasé. Un saint lui-même

en deviendrait fou, et l'on comprend qu'un pauvre, qu'un malchanceux

finisse par en être enragé... Depuis deux mois, il n'a rencontré qu'un

bon coeur, un savant, installé là-haut, sur la butte, monsieur

Guillaume Froment, qui lui a donné quelque travail, de quoi avoir

parfois de la soupe.

Très surpris d'entendre le nom de son frère, Pierre voulut poser

certaines questions; puis, un sentiment singulier, un malaise de

discrétion et de peur, le fit se taire. Il regarda Céline, qui avait

écouté, debout devant lui, muette, de son air grave et chétif. Et madame

Théodore, en le voyant sourire à l'enfant, eut une dernière réflexion.

--Tenez! c'est surtout l'idée de cette petite qui le jette hors de lui.

Il l'adore, il tuerait tout le monde, quand il la voit se coucher sans

souper. Elle est si gentille, elle apprenait si bien, à l'école

communale! Maintenant, elle n'a plus même de chemise pour y aller.

Pierre, qui avait enfin écrit son adresse, glissa une pièce de cinq

francs dans la main de la fillette; et, désirant couper court aux

remerciements, il se hâta de dire:

--Vous saurez où me trouver, si vous avez besoin de moi, pour Laveuve.

Mais je vais m'occuper de son affaire dès cet après-midi, et j'espère

bien que, ce soir, on viendra le chercher.

Madame Théodore n'écoutait pas, se confondait en bénédictions; tandis

que Céline, saisie de voir cent sous dans sa main, murmurait:

--Oh! ce pauvre papa, qui est parti à la chasse des sous! Si l'on

courait lui dire qu'il y a de quoi pour aujourd'hui?

Et le prêtre, déjà dans le couloir, entendit la femme répondre:

--Il est loin, s'il marche toujours. Il reviendra bien peut-être.

Comme Pierre s'échappait de l'affreuse et douloureuse maison, la tête

bourdonnante, le coeur ravagé de tristesse, il eut l'étonnement de

revoir Salvat et Victor Mathis, arrêtés et debout, dans un coin de la

cour immonde, aux odeurs pestilentielles de cloaque. Ils étaient

descendus continuer là l'entretien interrompu dans la chambre. Ils

causaient de nouveau bas et très vite, bouche à bouche, tout à la

violence dont leurs yeux brûlaient. Mais ils entendirent le bruit des

pas, ils reconnurent l'abbé; et, soudainement froids et calmes, sans

ajouter un mot, ils échangèrent une rude poignée de main. Victor remonta

vers Montmartre. Salvat hésita, de l'air d'un homme qui consulte le

destin. Puis, allant au hasard farouche, redressant sa taille maigre de

travailleur las et affamé, il tourna dans la rue Marcadet, marcha vers

Paris, son sac à outils sous le bras.

Un instant, Pierre eut l'envie de courir, de lui crier que sa fillette

le rappelait, en haut. Mais le même malaise l'avait repris, de la

discrétion, de la peur, la sourde certitude que rien n'arrêterait la

destinée. Et lui-même n'était plus calme, n'avait plus sa détresse

glacée et désespérée du matin. En se retrouvant dans le brouillard

frissonnant de la rue, il sentit sa fièvre, la flamme de charité que la

vue de l'effroyable misère, toujours renaissante, venait de rallumer en

lui. Non, non! c'était trop de souffrance, il voulait lutter encore,

sauver Laveuve, rendre un peu de joie à tant de pauvres gens.

L'expérience nouvelle se posait avec ce Paris qu'il avait vu si voilé

de cendre, si mystérieux et si troublant, sous la menace de l'inévitable

justice. Et il rêvait d'un grand soleil de santé et de fécondité, qui

ferait de la ville l'immense champ de fertile moisson, où pousserait le

monde meilleur de demain.

Paris(#34451) · 第 11 / 41 题