VISITE DANS LES ATELIERS.

Mars, ce premier mois du printemps, nous amène deux phénomènes

périodiques, les giboulées et l'exposition annuelle des tableaux. Et il

y a plus d'analogie qu'on ne pense dans ces deux choses. Soit dit sans

mauvaise intention, cette multitude de tableaux qui s'élaborent

péniblement dans les ateliers les plus inconnus comme dans les ateliers

les plus renommés, s'en viennent un jour fondre sur les préjugés à

l'administration des musées. Quelle terrible avalanche! En mars,--pour

continuer notre comparaison,--les jours se suivent et ne se ressemblent

pas; eh bien! s'il vous arrive de passer devant la petite porte par

laquelle les peintres entrent avec leurs oeuvres, vous verrez que les

toiles aussi se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a un rude triage

à faire; et quand les juges, ces excellents académiciens qui ne sont pas

infaillibles ont donné leur approbation ou apposé leur veto, la critique

a encore son choix à faire. Sa tâche est aride, ingrate, difficile.

Aride: les comptes rendus du Salon donnent peu d'essor à l'imagination.

Ingrate: c'est surtout en pareille matière qu'il faut chercher à être un

peu amusant, s'il est possible.

Difficile: car on doit juger plus de douze cents oeuvres en quelques

jours. Pour les juger consciencieusement, il faut les bien voir; et,

malgré leurs bons yeux, les critiques ne peuvent pas toujours examiner

des tableaux vraiment _malheureux,_--des tableaux sombres de couleur,

placés dans les travées sombres, dans l'ombre, et touchant presque le

plafond.

Aussi, pour avoir des notions plus certaines, dès que les bruits de

l'exposition circulent parmi les artistes, nous nous armons de courage,

nous gravissons les hauteurs de Montmartre, nous parcourons les

solitudes du quartier de l'Observatoire, et en moins d'une semaine, nous

avons rendu visite aux plus célèbres peintres, demeurant depuis l'avenue

de Frochot jusqu'à la rue de l'Ouest, depuis la rue de la Ville-l'Évêque

jusqu'aux alentours de l'Arsenal.

Notre impatience est pardonnable. Il est si doux de connaître quelque

chose de la comédie avant le lever du rideau! On aime tant à commettre

des indiscrétions de coulisses! C'est à qui saura le premier certains

détails que le public ignore, mais veut apprendre. De nos jours,

l'actualité, c'est presque l'anticipation sur l'avenir; et

l'_Illustration_, la prêtresse des actualités,--qu'on nous pardonne

cette petite et innocente gloriole,--ne peut jamais parler trop tôt des

choses qui préoccupent l'attention générale.

Nous ne vous dirons pas les noms de tous ceux qui n'exposent pas cette

année. Les maréchaux de la peinture, comme écrirait M. de Balzac, font

presque tous de l'art en amateurs aujourd'hui, et quelques-uns

transforment leur atelier en exposition permanente.

[Illustration: M. Ingres.]

Depuis _Saint Symphorien_, de terrible mémoire, on peut le dire, M.

Ingres ne juge pas à propos d'exposer. C'est son droit, et nous ne lui

contestons pas; il est libre. Sa _Stratonice_ et sa _Vierge à l'Hostie_,

ses travaux pour M. de Luynes, sont ses dernières productions, et

peut-être ses plus importantes. On le sait, M. Ingres n'exposera plus;

M. Ingres ni veut à la critique. C'est son droit; mais a-t-il raison? Et

le public, lui, est-il coupable si M. Ingres a été traité avec

irrévérence par plusieurs feuilletonistes?

Le mauvais exemple a été suivi. M. Paul Delaroche transforma, lui aussi,

son atelier en salle d'exposition ouverte seulement à quelques amis

privilégiés. Pourquoi donc M. Delaroche est-il sorti du champ clos? S'il

eut à se plaindre d'injustices de la part de la presse, la foule n'en

demeura pas moins toujours avide de ses oeuvres, et resta en

contemplation devant elles. Qui l'a forcé à prendre une résolution aussi

inébranlable que le fut celle de M. Ingres? Il vous souvient des

_Enfants d'Edouard_, de _la Mort du connétable d'Armagnac_, de _Jane

Gray_, de _lord Stafford_ et de _Charles 1er_?

[Illustration: M. Paul Delaroche]

Quel succès! quelle foule! M. Delaroche s'est ému parce que plusieurs

critiques ont méconnu son talent; mais on n'avait pas encore été jusqu'à

_faire le coup de poing_ devant sa _Sainte Cécile_, comme on l'avait

fait devant le _Saint Symphorien_ de M. Ingres. Cependant, récemment,

deux oeuvres nouvelles de M. Delaroche ne furent exposées que dans son

atelier; peu d'artistes, presque point de critiques, ont été admis.

M. Ingres et M. Paul Delaroche ne paraîtront plus aux expositions

publiques du Louvre. Pour les Salons de 1844 et des années suivantes,

ces deux grands artistes ne doivent pas être, comptés comme absents: ils

sont morts, morts, en vérité!

Donc, les regrets sont superflus; les espérances de les admirer encore

sont illusoires, il ne nous reste plus, à leur égard, qu'à chercher tous

les moyens possibles de consolation.

Un peintre, plus qu'eux, a été contesté, nié, tour à tour admiré et

méconnu, refusé par les membres du jury, mis à l'index par l'Académie:

c'est M. Eugène Delacroix. On sait la vigueur de coloris, la puissance

de composition qui le caractérisent; on n'a pas oublié son _Massacre de

Scio_ ni sa _Médée_. De vives polémiques s'élevèrent à l'endroit de son

talent, et les hommes exclusifs se déclarent hautement pour ou contre.

Lorsque M. Delacroix exposa sa _Médée_, je me souviens d'avoir

rencontré, dans le salon Carré, un artiste fort recommandable, qui me

dit, en examinant ce tableau: «_Médée!_ l'exposition est là pour moi! Je

ne vais pas dans les autres travées. Quel incomparable chef-d'oeuvre!»

Quelques pas plus loin, je rencontrai un graveur; il sortait avec

précipitation.--«Comme vous vous hâtez, mon cher! lui dis-je en essayant

de le retenir.--Oui, je me hâte, répondit-il en continuant sa course;

j'évite de regarder cette vile croûte.» Il désignait la _Médée_. Après

cela, jugez si M. Delacroix est admiré et mis en pièces; il n'a

cependant pas renoncé aux expositions, et il faut l'en féliciter.

Quant à M. Horace Vernet, dont la fécondité est proverbiale, nous

verrons, cette année, plusieurs toiles dues à son pinceau, parmi

lesquelles le _Portrait en pied de M. le chancelier Pasquier_, que nos

lecteurs connaissent déjà, et une _Course en Traîneau_, souvenir de son

récent voyage en Russie.

[Illustration: M. Eugène Delacroix]

M. Decamps, on l'espère, ne fera pas faute, et c'est une bonne fortune

pour le public qu'un tableau, même un seul, de l'auteur du _Supplice des

Crochets_. Où trouver ailleurs, plus de lumière, plus de couleur, plus

d'animation, que dans les toiles de cet artiste au talent exceptionnel?

M. Ary Scheffer ne nous a pas permis de mettre sous vos yeux son

portrait, bien qu'il l'ait peint lui-même avec cette supériorité qu'on

lui connaît. M. Ary Scheffer est une des gloires artistiques de

l'époque. Hélas! il n'a pas encore fini sa _Marguerite_!

Et M. Charlet, le Napoléon des peintres de Napoléon! rien n'égale sa

popularité. Il prend les enfants à l'école, puis les habille en enfants

de troupe, et les conduit, tambour battant, jusqu'aux Invalides. Jamais

on n'a dessiné avec plus d'esprit, de vérité et d'intelligence; cet

artiste expose chaque jour chez les marchands de gravures de toute

l'Europe: qu'est-ce, pour lui, que le Salon annuel?

[Illustration: M. Horace Vernet.]

Maintenant, notre visite aux maréchaux de la peinture est faite; nous

avons donné leurs portraits; pénétrons dans les ateliers des lieutenants

généraux, des généraux, etc.; divulguons les _mystères_ du Salon,--les

_mystères_ sont à l'ordre du jour.

[Illustration: M. Decamps.]

_Luther_ et _l'Atelier de Rembrandt_, de M. Robert-Fleury, sont

terminés; il travaille à une grande, page historique, _Marino Faliero

descendant l'escalier des Géants pour aller à la mort_. Mais M.

Robert-Fleury, lors de notre visite, était encore indécis, il ne savait

s'il exposerait; espérons que sa résolution a été pour l'affirmative. M.

Henri Scheffer, depuis longtemps souffrant, n'a peut-être pas encore

achevé son _Arrestation de madame Roland_, pendant tout naturel de sa

_Charlotte Corday_. M. Couture expose _l'Amour de l'or, un conte de La

Fontaine_, et de beaux portraits. M. Chassériau envoie un grand tableau

religieux; M. Hippolyte Flandrin, tout entier à ses travaux de

Saint-Germain-des-Prés, se repose en travaillant pour la postérité; M.

Henri Lehmann est dans les mêmes conditions, pour ses travaux à

Saint-Merry: il a peint néanmoins le portrait de madame la princesse de

Belgiojoso; M. Louis Boulanger verra peut-être recevoir par le jury, qui

lui refusa l'année dernière sa Mort de _Messaline_, une belle _Mère de

douleur_; M. Gigoux a achevé une immense toile historique, le _Baptême

du Christ_; M. Couder en a achevé une plus grande encore où se

remarquent, dit-on, des milliers de personnages, plus qu'il ne s'en

trouvait dans ses _États Généraux_; M. Maux, en proie à une douleur

paternelle, n'a pu mettre la dernière main à sa _Lecture du Testament de

Louis XIV_: rien ne nous est connu de l'exposition de M. Léon Cogniet,

dont le _Tintoret_ eut un succès si durable l'année dernière; M. Hesse

envoie _la Lutte de Jacob avec l'Ange_; MM. Papety, Deraisne, Guichard,

Granet, etc., etc., ne manqueront pas à l'appel, et marcheront à la tête

de la peinture historique.

[Illustration: M. Charlet.]

Le genre aura aussi de glorieux représentants. M. Tony Johannot expose

une _Geneviève_, la plus délicieuse création de George Sand: M. Fortin a

d'admirables Bretons: M. Eugène Lepoittevin a de charmantes petite

toiles; M. Adolphe Leleux envoie des _Cantonniers navarrais_ et des

_Paysans picards_: son exposition serait plus complète s'il avait eu le

temps de parachever son _Marché béarnais_ et ses _Faneuses bretonnes_,

que nous verrons en 1845, sans perdre pour attendre. Son frère, M.

Armand Leleux, expose des _Laveuses à la fontaine_ M Guillemin a trois

tableaux, parmi lesquels _Dieu et le Roi_ et _la Consultation du

Médecin_. Cette fois, on ne dira pas le _joyeux_, mais bien le

_sentimental_ Guillemin.

Nous en passons, et des meilleurs.

Nous étions essoufflé à monter le grand nombre d'escaliers qui

conduisent aux ateliers de ces messieurs. Le lecteur ne voudrait certes

pas nous suivre, même à la simple lecture, si nous écrivions ainsi

longtemps les noms des exposants. Qu'il nous pardonne, cependant, le

chapitre des _mystères_ n'en est pas encore à sa fin.

Il y a un certain _Incendie de Sodome_, de M. Corot, qui fut refusé en

1843 par le jury, et qui sera sans doute reçu en 1844.--Il est vrai,

diront les juges, que M. Corot a travaillé de nouveau pour mériter cette

insigne faveur.

M. Cabat fera sans doute faute: mais M. Marilhat possède une série de

tableaux tous plus ravissants les uns que les autres, et M. Aligny a

rapporté de son voyage en Grèce plusieurs vues qui escorteront son

_Samaritain_; mais M. Gaspard Lacroix a un admirable paysage; M. Paul

Flandrin a peint les _Bords du Rhône. Tiroli_ et des _femmes à la

fontaine_: M. Achard est encore en progrès sur sa dernière exposition,

déjà si remarquable; M. Français a terminé son tableau de Bougival; M.

Desgoffes ne manquera pas de produire de l'effet, et M. Marandon de

Montiel a envoyé trois paysages.

Parmi les toiles que nous mettons au nombre des actualités, quelle que

soit la variété des sujets, quel que soit le mérite de l'exécution, nous

citerons un magnifique portrait équestre du duc d'Orléans, par M. Alfred

Dedreux, qui envoie d'autres tableaux encore; _la Mort du duc

d'Orléans_, par M. Jacquand; la _Vue du Château de Pau_, par M. Justin

Ouvrié, et l'_Inauguration de la statue de Henri IV à Pau_, par M.

Guiaut; l'_Arrivée de la reine d'Angleterre_, par M. Isabey; la Vue du

canal de la Villette, par M. Testard, etc.

Gué, que la mort nous enleva pendant l'année 1843, a laissé plusieurs

tableaux qu'on dit charmants; nous ne savons s'il sera exposé quelque

oeuvre posthume de Perlet.

[Illustration: C'est demain le dernier jour.]

M. Jadin a exécuté d'importantes peintures destinées à orner les

appartements de M. le comte Henri de Greffuthe; il exposera trois ou

quatre tableaux d'une suite de panneaux, _la Chasse au Sanglier, le

Départ de la Meute, le Rendez-vous,_ etc. Nous leur prédisons un

véritable succès. M. Dauzatz expose une mosquée et une bataille; M.

Auguste Charpentier a comprise une belle _Adoration des Bergers_: M.

Diaz envoie plusieurs charmantes toiles; M. Adrien Guignet envoie _la

Mêlée_ et _Salvator Rosa chez les Brigands_: M. de Lemud, le lithographe

hors ligne, aborde, cette année, la peinture; qu'il soit heureux pour

son début, comme le fut M. Alophe, dont nous verrons aussi quelques

productions.

[Illustration: Le Jury d'Exposition, par Decamps.]

L'amiral Gudin nous donne une partie de l'Océan, comme toujours, et le

caboteur Mozin a navigué de Trouville à Honfleur sans préjudice des

travaux de MM. Morel-Fatio, Mayer et Coweley.

[Illustration: Un peintre universel.]

Nous avons omis ou passé sous silence bien des noms; nous n'avons rien

dit de la sculpture ni de la gravure, mais attendons l'ouverture du

salon. Il est nécessaire d'ailleurs de s'appesantir un peu sur le fait

même de l'exposition.

Le jury, nous le savons de bonne source, ne sera pas sévère: cela

veut-il dire qu'il sera juste? C'est de stricte justice plutôt que de

l'indulgence que nous lui demandons. Quand tous les tableaux auront

passé sous ses yeux; quand, d'autre part, les fameux _experts_ de M.

Decamps auront donné leur avis, nous formulerons notre jugement avec

conscience.

Disons-le, c'est une époque fort mémorable que celle de l'ouverture du

Salon. Bien des espérances s'y rattachent, et de cruels désespoirs la

suivent.

Dans les ateliers, lorsque le 15 février arrive, les pauvres artistes ne

savent où donner de la tête. Ici, c'est un peintre qui contemple son

oeuvre avec ce ravissement que l'on remarque chez le père de famille

examinant son héritier. «Mon ami, ton tableau sera peut-être

refusé!--Bah! répond le peintre, regardant avec assurance sa timide

moitié; j'en suis content, il est bien terminé; ils n'oseraient pas me

refuser cela.» Et souvent, quelle déception!

Autre malheur, que l'on s'empresse de réparer. Le peintre est en retard,

son tableau n'est pas achevé, et voilà que deux de ses amis _abattent_

de la besogne. «Vite! cette tête n'est qu'ébauchée; cette draperie rouge

n'est pas assez foncée en couleur. Allons! allons! Ah! mon Dieu! et le

ciel, le ciel que j'avais en partie oublié!» Les trois peintres se

mettent à l'ouvrage; à jour dit, à heure dite, le tableau est prêt.

Je sais un artiste que son ami osa mettre en charte privée le 19

février; il lui plaça dans les mains une brosse et une palette, et

sembla lui dire: «Aide-moi, ou la mort!»

D'autres peintres, au contraire, sont en avance. Pour eux, l'Exposition

est un point de mire; ils travaillent le jour où elle ouvre, pour

arriver l'année suivante, à pareille époque.

Enfin, il est des spéculateurs en peinture qui regardent l'Exposition

comme un marché ou à peu près. Il leur importe d'offrir aux acheteurs le

plus de choix possible, pour faire une bonne saison. Ils travaillent sur

tout et partout. Ils entreprennent «tout ce qui concerne leur état.»

Vous voulez un portrait, ces messieurs sont très-bons portraitistes.

--Vous voulez un tableau religieux, ces messieurs en font leur

spécialité.--Vous voulez un tableau de genre, ces messieurs entendent

parfaitement le genre. Bref, ils exposent concurremment une marine, un

paysage, un tableau d'histoire, une petite toile de genre, une _Descente

de Croix_;--qui n'a pas fait une _Descente de Croix?_--et surtout une

bataille,--qui n'a pas peint une petite bataille? Il faudrait être bien

maladroit: Versailles a tant de petits coins! Entrez dans leurs

ateliers, vous les voyez, palette en main, suffire à l'immense variété

des travaux qu'ils ont entrepris.

Nous prenons la chose en riant, et pourtant elle a son mauvais côté.

Toutes ces toiles terminées avec précipitation se présentent plus

faibles que si elles étaient restées inachevées. On ne veut pas attendre

une année, et, pour arriver, on risque sa réputation. Les artistes ne

savent pas comprendre qu'il vaudrait mieux n'exposer que tous les trois

ans, et produire de l'effet, que de paraître à tous les Salons, avec des

tableaux _lâchés_, faibles ou mauvais même.

Cela dit, nous attendons impatiemment que les portes du Musée s'ouvrent,

afin de pouvoir juger au Salon les toiles que nous avons vues dans les

ateliers, ou réparer les oublis que nous avons pu faire, en annonçant

ici les tableaux principaux.

[Illustration: Il ne sera pas refusé.]

Fragments d'un Voyage en Afrique (1).

(Suite.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410.)

[Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.]

Durant les quatre heures que nous passâmes dans la plaine, El-Krarouby

fut pour moi d'une prévenance presque obséquieuse. Il ne me quitta pas

une minute. Les détails qui suivent me viennent de ce ministre lui-même.

Les soldats sont divisés en corps réguliers et irréguliers, comme je

l'ai dit plus haut. En temps de paix, ou dans l'intervalle des

campagnes, les réguliers font souvent des exercices militaires. Le

maniement des armes leur est montré par des instructeurs qui ont servi à

Alger sous nos drapeaux, et qui ont déserté avant de savoir eux-mêmes

manier un fusil. Il est curieux de voir les bédouins exécuter une

manoeuvre: les mouvements d'ensemble et l'alignement surtout sont des

choses impossibles pour eux; mais les chefs se contentent de faire

marcher leurs soldats pendant, deux heures, l'arme au bras ou sur

l'épaule. Dans les compagnies, on voit un géant à côté d'un mirmidon, le

bossu à côté d'un boiteux, le vieillard près de l'enfant qui a besoin de

ses deux bras pour soutenir son arme. Le service des réguliers est

illimité. Ils font partie de l'armée active tant qu'il plaît à l'émir de

ne pas les congédier.

Les grades sont calqués sur ceux des Européens. Il y a des caporaux, des

sergents, des officiers, des chefs de bataillon et des colonels. Les

marques distinctives diffèrent selon les grades.

Les caporaux portent une bande de drap rouge terminée par un croissant,

et attachée sur la manche gauche. La bande est en argent pour les

sergents. Des caractères tracés sur la bande indiquent la dignité de

celui qui en est revêtu.

Les Arabes désignent un officier par le mot de _fissian_. Le fissian

porte une petite épée en argent, cousue sur la manche gauche. Le chef de

bataillon a l'épée en or avec une inscription. Le colonel est

reconnaissable à son beau costume de drap rouge; sa tête est entourée

d'une corde noire en poils de chameau; le colonel est tenu d'avoir la

barbe blanche. Les officiers supérieurs vont seuls à cheval.

Un ordre militaire, le _nicham_, a été institué pour les militaires qui

se distinguent. Il tient un peu du _nicham-iftikar_ de la Porte.

La paie des simples soldats est de dix francs par mois; on y ajoute

chaque jour un pain et une demi-livre de _tchicha_ (blé pilé), qu'ils

font cuire dans de l'eau avec quelques onces de mauvais beurre. Tous les

jeudis on distribue en outre un mouton, un bouc ou une chèvre, par

trente-deux hommes; ces bêtes sont, en général, fort maigres. Les

sergents touchent dix-huit francs, deux pains, du tchicha à volonté,

trois onces de beurre ou d'huile, et un mouton pour quinze toutes les

semaines. L'officier et le chef de bataillon reçoivent, l'un,

trente-six, l'autre, cinquante francs par mois, le quart d'un mouton par

semaine, et, chaque jour, deux pains, du tchicha à volonté, et deux

livres de beurre. Les appointements du colonel s'élèvent à

quatre-vingt-six francs; il a droit à quatre livres de pain et à un

mouton. Voilà pour la paix. En temps de guerre, les troupes se

contentent de biscuit; elles ont rarement du tchicha et de la viande. Le

pain qu'on leur donne est détestable; le biscuit ne vaut guère mieux. Le

colonel reçoit, lors de sa nomination, un cheval que lui envoie l'émir;

mais il faut qu'il l'entretienne à ses frais et se fournisse d'un

équipement complet. Le gouvernement, ne lui passe, ainsi qu'au chef de

bataillon, qu'une ration d'orge par jour.

L'uniforme des réguliers consiste dans une large culotte de laine bleue

grossièrement tissée, une veste surmontée d'un capuchon gris, un gilet

blanc en laine, une chemise en escamile, un _chachia_ (petit bonnet

rouge); ils portent des souliers à l'algérienne, et se procurent à leurs

frais des bernous. Le gouvernement remplace les effets usés, et on

prélève le prix sur la solde; c'est un bénéfice net pour le trésor. Les

caporaux ont le même uniforme avec une ceinture de peau et une giberne.

Les sergents, officiers et chefs de bataillon portent des culottes de

drap, une veste sans capuchon, un gilet rouge et un turban blanc.

L'uniforme du colonel ne se distingue de celui des officiers que par la

finesse du drap et quelques galons d'or. Le premier costume lui est

fourni par l'émir; le dignitaire achète les suivants.

Chaque compagnie est forte de soixante hommes; elle compte un caporal,

un sergent et un officier. Le chef de bataillon et le colonel commandent

toutes les troupes de la ville où ils se trouvent, car l'infanterie

n'est divisée ni en bataillons ni en régiments. L'armée est répartie en

divisions. Les hommes défilent deux par deux, les tambours en tête.

Chaque compagnie a son drapeau particulier; le signe de ralliement de

l'armée est l'étendard de quelque illustre marabout; et comme il ne

manque pas de marabouts chez les Arabes, on n'a que j'embarras du choix.

Le porte-drapeau est un officier. Le rappel est battu, tous les jours, à

sept, heures du matin, dans les villes ou au camp. Dès que les troupes

sont réunies, on procède à l'appel; à dix heures, les tambours

convoquent les soldats à l'exercice; la retraite sonne à six heures du

soir en hiver, et à huit heures en été; mais la consigne qui défend aux

soldats de sortir après la retraite n'est pas rigoureusement observée.

Le colonel passe une fois par semaine la revue, des troupes. Les villes

ne contenant pas de casernes, les soldats sont envoyés chez les

habitants, à moins qu'on ne mette à leur disposition les maisons des

proscrits dont s'est emparé le gouvernement. Là où était mie famille, on

entasse une compagnie. Le lit des soldats est une natte dégoûtante;

quelques-uns obtiennent de leurs chefs la permission de découcher, et

vont demander l'hospitalité à leurs amis. Pendant la guerre, chacun est

sous la tente, et n'a d'autre couche que le sol humide.

Quand les Arabes entrent en campagne, ils demandent au Prophète de leur

faire la grâce d'être tués plutôt que blessés. Cela peut donner une idée

des souffrances qu'endurent ces derniers; ils n'ont pour se guérir

d'autre médecin que la nature, d'autres aliments que la ration, d'autres

spécifiques que l'huile et le beurre. Ils font de la charpie avec de la

laine et du coton. Les blessés succombent presque tous après d'horribles

agonies, et l'on s'inquiète à peine de leur état; ainsi j'ai vu, dans le

camp de l'émir, un blessé mourir de faim et de froid, et l'on ne

s'aperçut qu'il était mort que lorsque, depuis quatre jours, son cadavre

était en putréfaction.

La cavalerie régulière est enrégimentée et subdivisée en compagnies, qui

ont chacune un officier, lequel remplit en même temps les fonctions de

maréchal des logis. Le chef d'escadron est appelé colonel des cavaliers.

Pour être admis dans ce corps, il faut fournir un cheval. Un simple

cavalier touche quatorze francs par mois et autant de rations qu'un

fantassin. La solde du chef d'escadron est de cent francs; celle de

l'officier de vingt-six. L'escadron comprend tous les cavaliers d'un

aghalick. Chaque kalifat commande un régiment.

Le costume des cavaliers réguliers se compose d'une culotte, d'un gilet

et d'une veste sans capuchon, le tout un drap rouge grossier. Le drap

que portent les chefs est d'une qualité supérieure. Les grades y sont

indiqués par les mêmes signes que dans l'infanterie. Chaque compagnie a

aussi son drapeau. L'officier de cavalerie se nomme _siaff-el-chriala_.

Les cavaliers ne vont pas à l'exercice et sont rarement passés en revue.

On les emploie aux transports des lettres et à diverses missions dans

l'intérieur, où ils escortent les collecteurs d'impôts. Le sabre dont

ils se servent leur appartient; ils professent la plus haute estime pour

les armes de fabrique française.

Les compagnies d'infanterie ont à leur tête un tambour; celles de

cavalerie un trompette.

L'armée arabe compte aussi dans ses rangs un grand nombre d'Européens,

qui ont déserté nos drapeaux, croyant trouver la fortune et la gloire

auprès de l'émir. Presque tous appartiennent à la légion étrangère. On y

voit beaucoup d'Allemands et d'Espagnols, et peu de Français. Les

déserteurs ne sont pas plutôt arrivés chez les Arabes qu'ils déplorent

leur folle démarche, et, s'il ne s'agissait que de cinq ans de fers, ils

rallieraient immédiatement leurs compagnons. Le plus souvent ils

emportent avec eux armes et bagages, afin d'obtenir un meilleur accueil;

mais l'avidité des Arabes s'éveille à la vue de ces objets. On dépouille

ces malheureux; on leur rase la tête, on les force à embrasser

l'islamisme, puis on les incorpore dans les bataillons réguliers;

quelques-uns deviennent artilleurs et ne combattent point; les autres

sont placés au premier rang dans toutes les rencontres; aussi

meurent-ils presque tous. Il est fort rare de les voir monter en grade.

Il en est qui, accablés de dégoûts et de mauvais traitements, se

réfugient chez les Kabyles; d'autres parcourent les campagnes, où ils

font des dupes et se donnent pour médecins. Tous finissent par être

assassinés ou dévorés par les bêtes féroces. Ceux qui ont un état

l'exercent librement; mais quoique moins malheureux que les premiers,

ils n'acquièrent aucune influence dans les tribus, et ont sans cesse à

redouter la colère des indigènes, qui cherchent à se débarrasser d'eux.

Abd-el-Kader a environ huit mille fantassins et deux mille cavaliers à

sa solde. Il pourrait au besoin les réunir tous sur un seul point, A

l'exception des garnisons du Ziben et de Ghronat, qui sont sédentaires

et maintiennent ces tribus dans l'obéissance. Les armes proviennent des

fabriques françaises et anglaise? L'émir compterait deux mille hommes de

plus dans son armée, s'il n'avait perdu six cents réguliers dans une

révolte de Ziben et douze ou treize cents hommes au téniah de Monzaïa,

pendant la campagne de juin. Quant aux irréguliers, leur nombre est plus

ou moins considérable, selon que la presse ou levée est plus ou moins

bien faite dans l'intérieur, il m'est impossible de préciser le chiffre

des contingents pendant la dernière campagne; mais je suppose que leur

maximum peut être porté à vingt mille auxiliaires pris dans les

aghalicks soumis. Les auxiliaires font la guerre sainte à leurs frais.

Le gouvernement ne leur fournit ni armes, ni vivres, ni fourrages, ni

solde. Abd-el-Kader leur avait promis, à titre de prime d'encouragement,

de remplacer les chevaux tués au combat; il leur avait même donné une

livre de poudre et une pierre à fusil; mais, après la campagne, ceux qui

se présentèrent pour le prier de tenir sa promesse, furent fort mal

reçus. L'émir leur donna, au lieu d'un cheval, un chameau du prix de dix

à quinze boudjoux (à peu près vingt francs). Les quinze mille

auxiliaires que peut réunir le sultan forment dix mille cavaliers et

cinq mille fantassins. Il ne nous reste qu'à dire quelques mots de

l'artillerie, et nous aurons passé en revue toutes les forces arabes.

Le nombre des pièces de campagne ne va pas au delà de douze. Les pièces,

toutes en assez bon état, sont partagées entre les kalifats. La plupart

sortent de la fonderie de Tlemcen, que dirige un officier espagnol;

quatre d'entre elles ont été envoyées en cadeau à l'émir par l'empereur

du Maroc.

L'époque fixée pour mon retour en France approchait, lorsque je fus

subitement atteint de fièvres tierces et forcé de me soumettre au repos

le plus absolu. Pendant ma convalescence, les hostilités éclatèrent,

cent vingt-cinq têtes de Français furent apportées à Médéah, exposées

aux marchés, puis jetées à la voirie; six milles chargés de fusils y

arrivèrent bientôt. Ces trophées enorgueillirent les Arabes. Lorsque la

nouvelle en arriva à Tekedempt, la population se livra à une joie

féroce; de toutes parts des imprécations s'élevèrent contre ce qui

portait le nom de Français. Ma position devint d'autant plus pénible que

mon jeune compatriote s'était enfui: son départ excita le courroux

d'Abd-el-kader contre les Européens; ceux qui entouraient l'émir, me

sachant l'ami du fugitif, et ayant perdu l'espoir de le prendre,

conseillèrent à leur maître de me faire décapiter. «C'est un espion, lui

dirent-ils, et, un jour, il donnera à tes ennemis d'utiles

renseignements sur ton gouvernement.--Vous avez peut-être raison, leur

répondit-il; mais je n'ai pas de preuves certaines, et ma religion me

défend de lui ôter la vie. Sa mort n'ajouterait pas un rayon à ma

gloire; il vivra donc. Qu'on se contente de lui enlever ce qu'il

possède. Privé des moyens qui pourraient faciliter sa fuite, il ne

tentera pas de s'échapper.»

Les ordres du sultan furent exécutés de point en point: cheval, argent,

marchandises, on me dépouilla de tout; il ne me resta que les vêtements

que j'avais sur moi. Ainsi gardé à vue, en proie à la plus horrible

misère, malade, n'ayant que le sol pour étendre mon corps exténué et une

pierre pour oreiller, j'attendais la mort avec impatience. J'aurais

infailliblement succombé à la langueur et à la faim, sans la générosité

des ouvriers français; sans eux, je n'aurais jamais revu mon pays.

Cependant, j'allais m'affaiblissant de jour en jour; j'avais déjà dit

adieu à ma mère, à mes amis, à tout ce que j'aimais ici-bas, lorsque, au

moment où je m'y attendais le moins, l'émir me fit appeler pour traduire

quelques lettres. Mon dénûment et ma pâleur le frappèrent. Depuis que

les chefs m'avaient accusé, il m'avait reçu avec tant de froideur que

j'étais tout découragé; cette fois, le sourire qui passa sur sa bouche

me rendit l'espérance, et je m'enhardis à lui parler de moi.

«Considère, lui dis-je, l'état où je suis réduit. J'étais venu à toi

pour opérer des échanges et augmenter ton trésor; tu me retiens captif,

et tu m'as dépouillé de tout. Je souffre, et je n'ai aucune ressource

pour alléger mes maux. Ou fais tomber ma tête, ou donne-moi les moyens

de vivre. J'ai quelques fonds à Médéah, je te demande l'autorisation

d'aller les toucher.»

L'émir m'écouta avec attention. Après avoir réfléchi quelques instants:

«Je le permets, me dit-il, de te rendre à Médéah; mais tu n'iras pas

plus loin, car j'ai fait publier que quiconque serait pris se dirigeant

vers les possessions françaises aurait la tête tranchée. Pars, et

reviens dès que tes affaires seront terminées.»

En l'entendant prononcer ces paroles, je faillis m'évanouir de bonheur.

Me sentant trop faible pour entreprendre à pied une aussi longue route,

je me procurai un âne, et je partis pour Médéah avec Ben-Oulil. Ce

voyage fut pénible et dangereux: je manquai deux fois d'être assassiné;

le froid raviva mes fièvres mal éteintes, et je ne pus, en arrivant,

descendre de ma monture sans l'aide de mon compagnon.

Je trouvai la ville de Médéah dans la consternation; les habitants

hurlaient de douleur. Ce jour-là, les Français avaient remporté sur les

Arabes une victoire signalée, sous les murs mêmes de Blidah: cinq cents

hommes étaient tombés sous les coups des chasseurs d'Afrique; presque

tous appartenaient aux familles les plus puissantes. Cette fois, ce

n'étaient pas les réguliers qui avaient souffert, mais bien des fils de

cadis, de cheiks et de commerçants qui, pour obéir au prince des

croyants, avaient mérité le ciel en se faisant glorieusement tuer dans

la lutte sainte. La désolation était générale: pendant trois jours, la

route qui mène de Blidah à Médéah ne fut fréquentée que par des veuves

et des orphelins inconsolables. Les cadavres jonchaient la terre, et les

bières ne pouvant suffire à les transporter, on les enlevait par couples

sur des tapis et des couvertures.

Mes débiteurs abusèrent de ma pauvreté et nièrent leurs dettes. Un

respectable marabout, croyant que j'avais embrassé l'islamisme, m'offrit

l'hospitalité. On apprit bientôt que les Français se disposaient à

ouvrir la campagne. Abd-el-Kader résolut de leur opposer une vigoureuse

résistance; quatre redoutes furent établies au téniah de Mouzaïa, sous

la direction d'un sergent du génie, déserteur; deux pièces de canon les

armèrent. L'émir vint lui-même à Médéah, afin d'entraîner les tribus à

la guerre. Ses ordres portaient que les enfants et les vieillards

resteraient seuls dans les douairs. Tous les Arabes répondirent à son

appel; ceux qui n'avaient pas d'armes s'armèrent de bâtons. L'évacuation

de la ville fut ensuite ordonnée.

Je ne puis reproduire ici le spectacle qu'offrit la fuite des habitants;

ils partirent, n'emportant que leurs effets les plus précieux, sans

savoir où ils trouveraient un abri. L'émir ne leur avait donné que

vingt-quatre heures pour évacuer la ville; il supposait que les colonnes

françaises se dirigeraient de ce côté en sortant de, Blidah. Il se

trompait; nos troupes marchèrent sur Cherchell. Les rencontres qui

eurent lieu entre elles et les Hadjoules furent fatales à ces derniers;

cinq cents morts restèrent sur le champ de bataille. Les habitants de

Médéah profitèrent de ce temps pour rentrer dans la ville et en enlever

leurs trésors. Ce fut alors une confusion étrange: tout commerce avait

cessé; les Arabes de l'intérieur ne fournissaient plus les marchés, et

le blé y était tarifé à un prix exorbitant. Pendant quinze jours, deux

cents mulets furent affectés au déménagement; enfin, au moment où en

croyait que les Français se dirigeaient vers Milianah, on les vit, à la

faveur des brouillards et par une manoeuvre habile, couvrir le téniah de

leurs colonnes. Ils l'auraient passé sans coup férir, car l'émir n'y

avait laissé que quelques compagnies de réguliers, ayant réuni ses

forces sur l'Oued-Djer, mais il eut le temps d'y envoyer quatre mille

soldats et une nuée d'auxiliaires. Les premiers gardaient les redoutes,

tandis que les autres, perchés sur les hauteurs, faisaient rouler du

haut des monts d'énormes blocs de granit. L'affaire, s'engagea vers deux

heures du soir; deux fois repoussés, les Français, électrisés par tant

de résistance, tournèrent l'ennemi et l'écrasèrent au troisième choc.

L'arme blanche fit un carnage horrible des Arabes, qui laissèrent sur la

place douze cents combattants.

De Médéah nous entendions la canonnade. Les autorités avertirent les

habitants que ceux qui seraient trouvés le lendemain dans la ville

seraient mis à mort. La fuite et le désordre recommencèrent une seconde

fois. Les chaouchs se mirent à chasser les indigènes à coups de bâton.

Le soir Médéah était vide. J'espérais que les Français viendraient s'en

emparer et que je me retrouverais au milieu de mes compatriotes... vain

espoir! Un orage arrêta leur marche, la ville s'emplit de déserteurs et

fut traversée, pendant la nuit, par les blessés qu'on conduisait à

Boural.

Le lendemain matin, il n'y avait plus à Médéah que le kaïd, le cadi,

quelques chaouchs et moi. L'armée française avait assis son camp au bois

des oliviers. On me réitéra l'ordre de partir; j'obéis à regret, mais

demeurer plus longtemps eût été me compromettre. Je pris la route de

Milianah; la fusillade sifflait sans cesse à mes oreilles, des nuages de

fumée et de poussière s'élevaient dans les airs. Les Français étaient à

quelques pas de moi, et il fallait les fuir! Le jour d'après, ils

entraient dans la ville, qu'ils quittèrent bientôt pour aller à Blidah.

Cette retraite permit à l'émir de licencier les auxiliaires et de

disséminer ses réguliers, auxquels il accorda quinze jours de congé.

El-Berkani resta seul avec quelques milliers d'hommes aux environs de

Médéah.

Un spectacle non moins étrange que celui dont je venais d'être témoin me

frappa dès mon arrivée à Milianah. La ville était déserte; un ordre de

l'émir avait enjoint à ses habitants de se réfugier dans la vallée du

Chélif et sur les montagnes. Les réguliers avaient profilé du désordre

pour livrer la ville au pillage; des quartiers même avaient été la proie

des flammes.

Le camp des Arabes s'adossait au bas de la vallée du Chélif, à

Al-Cantara, pont des Romains. Un soir que l'émir, après avoir payé ses

troupes, prenait son repas, composé d'une orange et d'un peu de farine

de blé rôti, un courrier, arrivant de Médéah, lui apprit que l'ennemi

s'avançait vers Milianah.

Il avait en ce moment peu de troupes disponibles, et cette nouvelle le

surprit beaucoup; mais il expédia des courriers dans toutes les

directions pour rappeler ses soldats; et, s'élançant sur son cheval, il

partit au galop, accompagné du bey de Milianah et de cinq cents

cavaliers. Le soir, une fumée épaisse et rougeâtre entoura la ville, les

Français étaient en vue; ils brûlaient tout ce qui se trouvait sur leur

passage. Abd-el-Kader, de son côté, mettait le feu aux habitations; le

pays entier se tordait dans les étreintes d'un vaste incendie. A la

faveur de la lune, notre armée se divisa en deux corps; l'un marcha sur

Milianah, l'autre vers le Chélif, d'où il revint se joindre bientôt au

premier corps. La consternation ne tarda pas à se répandre dans le camp

de l'émir; des chameaux furent requis pour le transport des bagages; on

affecta des mules à celui des blessés. Les Arabes, fuyant en désordre

devant nos bataillons, franchirent le Chélif, et se replièrent sur

Tazza, où je fus forcé de les suivre. Abd-el-Kader avait pris les

devants. Je voyageai en compagnie du kalifat de Tlemcen, Bou-Hamidy, qui

portait à son maître le montant des impôts perçus sur les tribus de son

gouvernement.

L'émir vint à notre rencontre, monté sur un magnifique cheval gris,

qu'il tenait de l'empereur du Maroc; sa musique marchait devant le

cortège, et une nombreuse escorte caracolait à ses côtés. Arrivé à

quelques pas de nous, tout le monde mit pied à terre, et Abd-el-Kader

embrassa Bou-Hamidy avec une cordialité qui ne me laissa aucun doute sur

l'affection qui les unissait. Des jeux, auxquels les notables prirent

part, célébrèrent l'arrivée du plus vaillant des kalifats. Les

réjouissances une fois terminées, nous nous dirigeâmes vers la ville.

Je comptais retrouver la place de Tazza telle que je l'avais laissée,

avec ses misérables huttes et sa tour inachevée; mais quelle fut ma

surprise en voyant, à la place de ce désert, un fort bien construit et

décoré avec art, des maisons avec des boutiques, semblables à des

édifices. Les terres étaient cultivées; on se livrait, autour de nous, à

la récolte du riz. La ville était animée par la présence de plusieurs

chefs; des tentes nombreuses s'éparpillaient dans la plaine; et, sous

ces tentes, la population oubliait dans les fêtes ses derniers malheurs.

Tout y respirait la joie, l'abondance, le mouvement; et ce séjour, sans

être à envier, me parut alors l'un des plus agréables de l'Afrique.

Le lendemain, je m'acheminai vers le fort où se trouvait l'émir,

lorsque, arrivé à la batterie, j'aperçus une foule nombreuse qui

semblait garder la porte; des cris affreux sortaient du sein de cette

multitude. Les gestes expressifs des Arabes, leurs regards, le sourire

horrible qui grimaçait sur leurs lèvres, me remplirent d'effroi, et je

fus tenté de rebrousser chemin; mais j'eus honte de moi-même et je

continuai d'avancer.

Mon instinct ne m'avait pas trompé: ces cris étaient des cris de mort;

un drame sanglant allait se jouer en ce lieu, et la foule n'était

assemblée que pour jouir de ses péripéties. Je pris des informations;

mille voix me crièrent qu'on allait décapiter un Français. Ne pouvant

croire ce témoignage unanime, je m'adressai à un vieillard qui était

près de moi, en lui demandant si c'était la vérité.

«On ne te trompe pas, dit-il en me lançant un regard farouche; c'est à

un infidèle qu'on va trancher la tête. Avec l'aide de Dieu et du

Prophète, on en fera bientôt autant à tous ceux qui ont envahi notre

pays.

--Quel est son crime? demandai-je en balbutiant.

--Son crime? Il s'est fait musulman, puis il a renié la sainte religion

du Prophète; non content de cela, il a pratiqué l'espionnage; on a

trouvé sur lui certains papiers qui ont mis au jour ses desseins. Il a

mérité de perdre la vie, et, _in cha allah_! il la perdra.»

L'indignation, la stupeur et l'effroi me clouaient à ma place; les

regards de la foule s'étaient fixés sur moi avec une férocité

inexprimable. Un Français allait périr sous mes yeux sans qu'il me fût

possible de le sauver; une parole imprudente aurait sans doute fait

tomber ma tête avec la sienne! Un abîme de haine me séparait de ces

tigres; et, dans la crainte de se voir arracher leur victime si je

parvenais jusqu'à l'émir, ils me fermèrent l'entrée de son habitation.

Un raffinement de vengeance les porta à m'entraîner vers la tente où le

malheureux condamné attendait que le yatagan mit fin à ses jours.

Je m'avançai, traîné par cette populace hideuse et que l'appât du sang

enivrait. En jetant les yeux sur le sol recouvert d'une mauvaise natte,

je sentis mes genoux prêts à fléchir, le coeur me manqua, et je me

serais évanoui sans le secours des deux Arabes qui me soutenaient. Dans

celui que le supplice attendait, je reconnus un de mes amis!

(_La fin à un prochain numéro._)

Les Mystères de l'Illustration.

L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844 · 第 2 / 10 题